2 – L’exportation mondiale des confusions Etats-Uniennes

Comme l’écrivaient, en 1991, Jean-Claude Crespy et Christophe de Voogd : « L’économie semble servir de nos jours de paradigme au politique, par le type de relations humaines qu’elle instaure : le contrat social est pensé sur le mode du contrat commercial, la cité n’est plus l’espace au sein duquel se manifeste la volonté générale, elle est réduite aux dimensions de l’entreprise où l’intérêt seul commande, et l’unique transparence exigée est celle du marché. Dans ces conditions, pourquoi ne pas supprimer la représentation et la remplacer par un gouvernement de chefs d’entreprise »[1] ?

Cette observation, qui, de prime abord, peut sembler excessive, n’est pourtant pas loin de correspondre aux croyances d’un certain nombre d’économistes américains. Portés par la « révolution conservatrice » qui, à la fin des années soixante-dix, accompagnait le renouveau libéral aux Etats-Unis, les représentants du courant libertarien/conservateur (« néo-libéral[2]«  en français) en économie sont parvenus à imposer progressivement leurs idées dans les cercles du pouvoir américain, puis dans les domaines les plus variés de la recherche et de l’enseignement (science politique, relations internationales, sociologie, histoire, etc.).

Utilisant des éléments de la boîte à idées ultra libérale du dix-neuvième siècle, les outils de l’analyse néoclassique, et jouant sur la tension jamais résolue dans l’histoire et la culture des Etats-Unis entre intérêt général et intérêt particulier, ces économistes ont érigé en Loi, la recherche de l’intérêt égoïste et la passion individuelle du profit, la substitution du secteur privé à l’Etat[3]. Détenteurs, pour nombre d’entre eux, de chaires d’enseignement dans les grandes universités américaines et récipiendaires de prix d’économie prestigieux, ces chercheurs ont formé, dans leurs établissements ou indirectement – par la diffusion de leurs travaux et l’intégration de leurs idées dans les pratiques des organisations internationales (FMI, BM, OCDE…) – les élites économiques de la plupart des pays de la planète[4]. La propagation de leurs concepts s’est faite par l’intermédiaire de réseaux associant des universités, de grandes entreprises et leurs dirigeants, des fondations, des centres de recherche (think tanks), des médias et des hommes politiques[5]. Elle a permis aux Etats-Unis de justifier, à l’extérieur des frontières, un discours général sur le libre-échange et l’Etat minimum (fondements d’une globalisation tirée par la finance) que leurs dirigeants se sont réservé le droit de ne pas appliquer, lorsqu’ils estimaient que cela nuisait aux intérêts de leur pays[6].

Dans la mesure où les thèses des économistes libertariens/conservateurs américains ont produit les principes scientifiques et les normes qui ont permis aux administrations américaines (républicaines ou démocrates) de réclamer, à l’échelle internationale, la déréglementation de tous les secteurs des économies nationales, l’ouverture complète de ces dernières, et l’effacement des Etats derrière la logique des « marchés » (les Etats-Unis étant seuls habilités à déroger), il nous a paru indispensable d’en révéler les contenus, soutiens et effets induits.


[1] Jean-Claude C. Crespy, Christophe de Voogd, La Société de Confusion, Paris : Presses Universitaires de France, 1991, p. 127.

[2] A propos du terme « néo-libéral« , Susan George précise que la terminologie peut prêter à confusion. Aux Etats-Unis, un néo-libéral s’appelle un  » néo-conservateur  » (ou neo-con), car dans ce pays, un « libéral » est plutôt quelqu’un de gauche ou, en tout cas, quelqu’un qui vote démocrate. Susan George, « La fabrication d’une idéologie », Manière de Voir, novembre 1996, n° 32, pp. 32-34.

[3] Pierre Bourdieu, « L’essence du néo-libéralisme », Le Monde Diplomatique, Mars 1998, p. 3.

[4] Comme l’explique Pierre de Senarclens : « Les principaux pays industrialisés, les Etats-Unis en tête, exercent une influence déterminante sur l’évolution de l’économie et de la politique internationales. Ils orientent la nature des processus engagés au titre des stratégies de développement, par l’intermédiaire de la Banque Mondiale, de l’OCDE, des institutions spécialisées des Nations-Unies ; ils disposent des centres d’enseignement et de recherches académiques qui forment les personnes qui seront recrutées par ces organisations, et qui emploient les professeurs qui conseilleront à titre d’experts les gouvernements d’Amérique latine ou d’Europe orientale. Leur hégémonie passe donc également par le contrôle des meilleures ressources scientifiques et intellectuelles », dans P. de Senarclens, La Politique Internationale, A. Colin, Paris, 1992, p. 103. Cf .sur le sujet, ce qu’écrit Georges Valance, in Les maîtres du monde, Paris : Flammarion, 1992, pp.91-96. Valance consacre une section au « Pouvoir par les Clubs » : Club de Paris, Groupe des Sept, Club de Rome, Commission Trilatérale, Institut Aspen ou Forum de Davos. Il y évoque la diffusion d’une « idéologie globale » et le risque qu’elle devienne une « idéologie dominante, tournant en rond et se vidant peu à peu de tout contenu concret ». Il ajoutait que certains membres reconnaissent le phénomène et le traduisent de la façon suivante : « On finit par entendre ou par dire les mêmes choses partout. Si bien que plus personne ne lit les rapports. On sait trop bien ce qu’il y a dedans ».

[5] Nous en exposons le détail dans un texte intitulé : « Les référends théoriques du discours conservateur américain sur l’économie et les sociétés »

[6] Philippe Labarbe et Bernard Marris, considérant le rôle interventionniste joué par Alan Greenspan (le Président de la Réserve Fédérale américaine) dans le fonctionnement de l’économie américaine (à l’encontre du discours officiel sur le libre-marché), écrivent : « On peut être banquier central sans être dogmatique. On peut par exemple ramener le taux de l’escompte à un niveau proche de zéro pour relancer la croissance et plus encore sauver un système bancaire sinistré par la spéculation immobilière en lui permettant d’emprunter pour rien et de re-prêter à l’Etat à un taux rémunérateur, ce qui revient à faire supporter à la collectivité les errements bancaires. On peut aussi jouer au niveau de sa monnaie, en l’occurrence le dollar, au gré de ses objectifs économiques. On peut encore ignorer le déficit commercial pourtant présenté par les experts comme un indice de compétitivité décisif ! On peut même injecter suffisamment de liquidités pour annihiler un krach en 1987! »,  Philippe Labarbe, Bernard Marris, Ah Dieu! Que la guerre économique est jolie!, Paris : Albin Michel, 1998, pp. 59-60.

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