3 – Les fondements éthiques de l’ultra-libéralisme économique états-unien

En appuyant leurs dispositifs théoriques sur des concepts et axiomes qui appartiennent aux écoles classiques et néoclassiques de l’économie, les nouveaux libéraux américains ont prétendu qu’ils ne faisaient que poursuivre l’œuvre des fondateurs du libéralisme (Hume et Smith pour le libéralisme utilitariste, Turgot, Condorcet, Jefferson et Paine pour le libéralisme issu du droit naturel). En réalité, et comme l’exposent clairement les travaux de Francisco Vergara sur la question[1], ils soutiennent une tradition philosophique qui lui est opposée (celle de l’ultra-libéralisme de Spencer et Bastiat) et qui, dans ses attaques répétées contre l’Etat, est peut-être davantage porteuse de risques de décomposition sociale, que de progrès[2].

Deux grandes doctrines classiques engendrent le libéralisme : elles reposent chacune sur des fondements éthiques différents et se réfèrent à un seul critère éthique ultime pour juger du caractère « bon » ou « mauvais » des institutions ou des lois[3]. Cet élément permet de comprendre certaines différences qui existent entre les fondateurs du libéralisme classique du dix-huitième siècle comme Smith ou Turgot :

– la doctrine du droit naturel (Turgot, Condorcet, Jefferson et Paine) postule que le critère éthique pour juger si des lois sont « bonnes ou mauvaises », est leur conformité avec l’ordre naturel. Trois points de vue s’affrontent pour dire ce droit naturel, synonyme de justice : la révélation divine (doctrine de l’Eglise), le sens moral (implanté dans le cœur de l’homme) et la raison humaine (courant rationaliste qui tient le droit naturel pour une science déductive)[4];

– la doctrine utilitariste (Hume, Smith, Bentham), estime que la meilleure façon de juger si des lois sont « bonnes ou mauvaises » est d’examiner leurs effets sur le bonheur des hommes (entendu comme les conditions matérielles entourant l’être conscient). Dans le courant de l’hédonisme universaliste qui réunit ces auteurs, les actions doivent viser l’ensemble de la collectivité (à l’inverse de l’hédonisme égoïste[5]). Et c’est en fonction de ce critère supérieur de bonheur de la collectivité que les actions sont qualifiées d’ « utiles ou d’inutiles » (bien/mal).

Ces libéraux classiques ne sont pas des partisans de l’Etat minimum[6] tel qu’ont pu le concevoir R. Reagan ou M. Thatcher. Pour nos classiques en effet, la quantité d’intervention publique ne peut être déterminée qu’en examinant un par un les différents problèmes qui se posent et les différents types d’intervention publiques qui sont proposées :

– pour les partisans du droit naturel, il s’agit de déterminer quelles interventions de l’Etat sont conformes à la justice et quelles autres lui sont contraires[7]. Parmi les devoirs de justice de l’Etat, chaque individu doit pouvoir jouir paisiblement de la vie, de la liberté et de ses propriétés. Pour ce faire, l’Etat doit se doter des institutions adéquates (armée, police, juges, tribunaux). Toutefois, son devoir ne s’arrête pas là : les classiques partisans du droit naturel comme Turgot, Condorcet et Jefferson, estiment que l’éducation du peuple et l’aide aux démunis font partie du devoir de justice et de bienfaisance de l’Etat, tout comme les dépenses d’infrastructure (digues, pare-feu, canaux d’irrigation, construction des routes et fortifications, parcs, etc.);

– pour les utilitaristes, il s’agit de distinguer les interventions utiles (celles qui augmentent le bonheur de la société) de celles qui sont nocives (celles qui diminuent ce bonheur). Parmi les interventions utiles de l’Etat dont une société peut retirer des avantages, un auteur comme A. Smith retient : l’infrastructure (routes et canaux), l’enseignement public, l’hygiène publique et l’assistance des pauvres. Les seules actions que l’Etat ne doit jamais entreprendre sont celles qui diminuent le bonheur de la collectivité. Ce faisant, aucun domaine n’est interdit per se à l’action administrative[8].

Chez aucun des classiques donc, l’application des critères éthiques susmentionnés pour juger du bien-fondé de l’intervention publique n’aboutit à l’Etat minimum, réduit aux tâches de justice ou de sécurité. Chez les ultra- libéraux, il n’en est pas de même. Leur aptitude à changer de critère éthique lorsqu’ils passent d’un problème à un autre[9] (sans établir de hiérarchie claire entre ces critères), leur insistance à réclamer de façon systématique l’allègement des règlements et le retrait de l’Etat comme solution aux problèmes économiques et sociaux – ces éléments établissent une tradition philosophique différente de celle engendrée par les classiques.

Le courant dans lequel les « néoconservateurs et libertariens » américains s’inscrivent est ainsi fortement marqué par les thèses d’auteurs européens qui, entre 1835 et 1870, veulent « réduire » l’Etat. Ces auteurs forment un courant « ultra libéral » qui inclut Frédéric Bastiat en France et Herbert Spencer au Royaume-Uni.

Quelques mots sur ces auteurs nous permettront de comprendre l’influence de leurs idées sur certains contemporains européens ou américains[10].

Dans un ouvrage paru en 1849 et intitulé Harmonies économiques, Frédéric Bastiat (1801-1850) décrit le fonctionnement harmonieux de l’économie lorsque l’Etat n’intervient pas. Cet auteur est l’un des fondateurs de la théorie de l’harmonie des intérêts selon laquelle l’intérêt individuel coïncide systématiquement avec l’intérêt collectif et l’intérêt des ouvriers avec celui des patrons. Dans ses écrits, il s’efforce de démontrer que les mesures de l’Etat destinées à résoudre des problèmes économiques et sociaux usurpent les droits naturels des citoyens (violent notamment la liberté et la propriété privée) et produisent plus de mal que de bien. Bastiat est très apprécié des économistes ultra-libéraux comme Hayek et Von Mises. D’autres économistes comme Marshall, Keynes et Schumpeter le considèrent comme une « nullité théorique »[11].

Quant à Herbert Spencer (1820-1903), cet auteur, autodidacte, a été très tôt influencé par la théorie de l’évolution. Il se prononce ainsi en faveur d’un « darwinisme social » où l’Etat ne doit pas aider les pauvres, les malades et les faibles, partant du principe que s’il le fait, il empêche l’élimination des moins aptes et freine l’évolution naturelle vers une société composée d’individus meilleurs. Partisan d’un droit naturel simplifié qui refuse que l’Etat fasse de la bienfaisance, croyant en l’harmonie parfaite de la société et de l’économie, il est obsédé (tout comme Hayek le sera) par une idée : l’extension du rôle de l’Etat en matière d’éducation, de santé, élimine la liberté de l’individu et risque d’aboutir à la dictature totale. C’est ce thème que Spencer développe dans un ouvrage sur la politique intitulé The man versus the State.

Au vingtième siècle, de nombreux économistes professeront des idées proches de celles de Bastiat et Spencer : Jacques Rueff, Ludwig Von Mises (cofondateur avec Hayek de la Société du Mont-Pèlerin[12]), Lionel Robbins et Fritz Machlup, ainsi que les prix « Nobel » contemporains comme Milton Friedman (1976) ou Friedrich Hayek (1974). Les thèses de ces auteurs européens rencontrent d’autant plus de succès aux Etats-Unis, que, dans leur exaltation de l’Etat minimum et de l’initiative individuelle, elles correspondent à l’expérience des premières colonies et de la Frontière qui restent deux périodes mythiques dans la formation de ce grand pays[13].

Le nouveau libéralisme qui s’affirme progressivement dans l’Amérique de l’après-guerre est ainsi fortement marqué par cette pensée conservatrice européenne libérale du dix-neuvième siècle, n’admettant ni le devoir de bienfaisance de l’Etat (l’Etat doit se cantonner exclusivement au devoir de justice pris dans sa forme la plus étroite : la sécurité), ni son action en faveur des plus démunis (selon eux, elle a pour conséquence d’aggraver le mal plutôt que de le guérir).

Cette éthique se greffe, aux Etats-Unis, sur une tradition politique qui, dès les débuts de la jeune République, est partagée entre des idées-forces et des tendances politiques qui se juxtaposent, sont parfois difficilement conciliables et sont par-là même source de confusion sur l’interprétation et la pratique de la démocratie.

Nous en dirons quelques mots dans l’article n°4 de ce blog intitulé :  « Les fondements idéologiques du renouveau conservateur états-uniens »
https://worldissuesandservices.org/2019/01/03/4-les-fondements-ideologiques-du-renouveau-conservateur-americain/


[1] Francisco Vergara, Introduction aux fondements philosophiques du libéralisme, Paris, La Découverte/Essais, 1992.

[2] Peter Evans évoque les risques portés par cette idéologie de la façon suivante : « Dans tout système international, les normes, les règles formelles, et les croyances, sont aussi importantes pour déterminer le rôle de l’Etat, que les flux de biens et de capitaux […]. Dans l’ordre mondial actuel, les prescriptions idéologiques anglo-américaines sont devenues des règles formelles auxquelles les Etats doivent se soumettre chacun pour leur part, sous peine de devenir des parias économiques. Le GATT et l’OMC ne sont que les manifestations formelles de la doctrine selon laquelle, quand il s’agit de capitaux et de marchandises, moins les Etats individuels agissent dans le domaine économique, mieux le monde se portera […]. L’ordre actuel des choses s’accorde avec les penchants idéologiques de la seule puissance restante et des entreprises privées qui dominent l’économie mondiale. La question est de savoir s’il sert bien leurs intérêts […]. Au-delà d’un certain point, la réduction du pouvoir d’intervention de l’Etat aggrave les risques collectifs plus qu’elle n’augmente les possibilités de profit individuel. Le fait que les acteurs privés transnationaux aient besoin d’Etats compétents et efficaces, plus que ne veut bien l’admettre leur idéologie, n’élimine pas la possibilité d’un déclin des Etats. Les calculs des dirigeants d’entreprise, même les plus capables, sont toujours biaisés par leur conception personnelle du monde. Les capitaux transnationaux, désireux de maximiser leur liberté de manœuvre, peuvent aisément devenir complices de la destruction de l’infrastructure d’organismes publics dont dépendent leurs profits. Jusqu’à un certain point, l’amenuisement de la capacité des Etats d’intervenir sur les marchés mondiaux, peut permettre une hausse de ces profits. Lorsque la capacité des Etats se trouve tellement réduite que l’imprévisibilité des opérations est devenue intolérable – même pour les acteurs importants qui ont une grande liberté de choix du lieu de leurs activités – la reconstruction de l’autorité publique peut se révéler longue et difficile, sinon impossible. […] L’acceptation de l’idéologie mondiale en cours actuellement, limite la capacité des gouvernements à protéger les citoyens ordinaires, en particulier ceux qui sont affectés par les changements intervenant dans la structure internationale des réseaux de production. Peter Evans, « The Eclipse of the State ? « , World Politics n° 50, octobre 1997, cité dans : Problèmes Economiques, n° 2611-2612, 7-14 avril 1999, pp. 2-6.

[3] FranciscoVergara, op. cit., p. 109.

[4] Ibid., pp. 65-68.

[5] Dans le courant de l’hédonisme égoïste, les actions doivent viser le bonheur de celui qui agit.

[6] Francisco Vergara, op. cit., p. 19.

[7] Ibid., p. 85.

[8] Ibid., p. 48. 

[9] Vergara donne un exemple de cette méthode éclectique avec Friedrich Hayek. Lorsque cet auteur explique pourquoi il est bon pour la société qu’il existe « des propriétaires privés possédant des capitaux substantiels », Hayek affirme que l’importance réside dans l’utilité de la chose, c’est à dire dans le fait que certains des propriétaires resteront « oisifs » et que par-là ils peuvent être très utiles ; ils ne consacreront pas l’essentiel de leur temps à l’accumulation des richesses, mais apporteront leur appui à la réalisation des tâches pour lesquelles le mécanisme de marché ne s’acquitte pas de manière satisfaisante (les arts, l’éducation et la recherche). Sur la question concernant les couches riches et oisives de la population, il a donc recours à l’analyse d’utilité (c’est à dire qu’il se demande, de façon classique, si l’institution étudiée produit des conséquences heureuses ou malheureuses pour la communauté et ne s’interroge pas sur sa conformité ou non avec une norme abstraite de justice) ; mais sur la question de l’impôt (et en particulier de sa progressivité contre laquelle il se prononce), il rejette ce type d’approche. Le nouveau critère pour accepter ou condamner l’impôt progressif, c’est sa conformité ou son incompatibilité avec un principe général plus élevé qui est l’égalité devant la loi. Puisque le riche paye un taux, tandis que le pauvre en paye un autre, c’est une institution qui n’est pas conforme à la justice ; elle est donc condamnable, et peu importent les avantages pour la communauté dans son ensemble, Ibid., pp. 109-112.

[10] Ces auteurs et leurs œuvres figurent au panthéon des grandes fondations et think-tanks états-uniens.

[11] Francisco Vergara, op. cit., p., p.120.

[12] Cette société, qui a pour vocation de regrouper tous les économistes croyant aux vertus régulatrices du marché dégagé de toute contrainte politique ou sociale, compte également M. Friedman parmi ses fondateurs (cf. infra). Ce dernier préside par deux fois la société, entre 1970 et 1972. La société du Mont-Pèlerin a réuni dans ses présidents la fine fleur des économistes libéraux : G. Becker, J. Buchanan, G. Stigler (cf. infra), tous trois prix Nobel et tous trois enseignants comme Hayek à l’université de Chicago, qui est ainsi devenue le centre intellectuel de l’économie néo-conservatrice, dans : « Milton Friedman, grand pape de l’ultra-libéralisme« , Alternatives Economiques, Février 1997, n° 145, p. 63.

[13] Cf. l’article n°4 de ce blog intitulé : « les fondements idéologiques du renouveau conservateur états-uniens ». Cf. Notre article consacré à la question dans cette série états-unienne ».

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