7 – Conservatisme versus libertarianisme aux Etats-Unis : une Fusion « contre-nature » organisée dans les années 1950 pour gagner la guerre des Idées

Contributions, Interactions et débats (National Review, Freeman): Russell Kirk, William Buckley, William Schlamm, Frank Meyer, Whitaker Chambers, James Burnham, Frank Chodorov[1]

article : Un ouvrage donna au mouvement intellectuel conservateur une identité et une respectabilité, dans un contexte qui, aux Etats-Unis, restait dominé par les idées « libérales » (« de gauche » dans ce pays). Ecrit par Russell Kirk, un jeune intellectuel de 35 ans alors inconnu, The Conservative Mind (1953), infléchit la perception que le public américain et les conservateurs, eux-mêmes, avaient du conservatisme. Avec « The Conservative Mind »,  Russel Kirk entreprit de prouver que le conservatisme américain était intellectuellement respectable. Offrant à ses lecteurs un panorama de 150 années d’histoire politique et intellectuelle associée à des conservateurs illustres (Burke, Disraeli, Hawthorne, etc.), il expliqua que le conservatisme américain moderne puisait ses racines et ses grands principes (il en dénombrait alors six[2]) dans une tradition de qualité. En bref, les conservateurs n’étaient pas des penseurs et des auteurs de seconde catégorie. Et leurs idées ne pouvaient être assimilées ou réduites aux seules diatribes anti-communistes d’un Joseph McCarthy au Sénat[3]. A sa sortie, l’ouvrage de Kirk fit l’objet de critiques favorables dans la presse et eut ainsi deux conséquences notables sur le mouvement conservateur : il associa, tout d’abord, le label « conservateur » à une tradition politique pourvue de véritables fondements intellectuels ; il fit, ensuite, du qualificatif éponyme le nom officiel d’un mouvement, permettant alors à grand nombre des supporters de ses différents courants (« conservateurs libéraux », « Républicains Jeffersoniens », etc.) de s’en réclamer ouvertement.

Aux efforts de Kirk pour légitimer le mouvement conservateur, s’ajoutèrent ceux d’une presse qui voulait unifier les différents courants de pensée conservateurs autour de deux thèmes fédérateurs : l’ « anti-libéralisme » et l’ « anticommunisme ». La National Review et les personnalités qui animèrent ses colonnes, eurent, dans ce domaine, un rôle particulièrement important.

C’est en 1955 que William F. Buckley Jr. et William S. Schlamm créèrent le titre, s’entourant de personnalités parmi lesquelles on comptait, entre autres, James Burnham, Russell Kirk, Frank Meyer et Whittaker Chambers[4] (l’homme de « l’affaire Alger Hiss[5] »). Deux éléments les réunissaient : une opposition sans concession au libéralisme et leur anticommunisme virulent qui allait en faire de véritables « croisés de la guerre froide ». De fait, Buckley justifiait leur combat autour du credo suivant : « la force la plus évidente d’utopie satanique portée par notre siècle est le communisme[6] ». Nombre de ceux qui allaient devenir ses plus proches collaborateurs avaient pourtant été d’anciens marxistes. C’était par exemple, le cas de Whittaker Chambers, ancien espion à la solde de l’URSS, celui également de William Schlamm ancien communiste autrichien, celui de Frank Meyer qui avait rejoint le Parti Communiste au début des années 1920, ou enfin celui de James Burnham qui avait été un proche de Léon Trotski et du socialiste américain Sidney Hook, ainsi que l’un des principaux porte-parole de la branche trotskiste du mouvement communiste international[7]. Mais leur rejet du Stalinisme, surtout à partir des purges organisées à l’intérieur du Parti Communiste de l’Union Soviétique en 1936 et du Pacte Germano-Soviétique de 1939 avait conduit ces hommes à rejoindre le camp de la droite conservatrice aux Etats-Unis. Burnham et Meyer, réunis par leurs origines sociales aisées et leur passage à Oxford, jouèrent ainsi un rôle de premier plan au sein de National Review, malgré les différends intellectuels qui les opposaient souvent[8].

La contribution principale de Frank Meyer fut l’idée de « fusion » (fusionism) entre courant « libertarien » tout entier tourné vers la protection de la liberté individuelle et du libre-marché (indissociables), et courant « traditionaliste » défini autour d’un socle judéo-chrétien de croyance dans « l’ordre » et « la vertu ». Dans une série d’essais, regroupés plus tard dans deux grands titres intitulés In Defense of Freedom : A Conservative Credo (1962) et What is Conservatism ? (1964), il entreprit de démontrer que la liberté individuelle s’épanouissait au mieux dans une société équilibrée, un élément qui expliquait l’aversion des deux courants pour le totalitarisme. Meyer, pour autant, ayant fait le saut du Marxisme au Conservatisme, s’affichait plutôt comme un « libertarien », car il se méfiait du penchant des traditionalistes à vouloir imposer aux individus, par Etat et société interposés, leur conception du « Bien » et du « Vrai ». Mais il était prêt à mettre ses convictions personnelles à l’arrière-plan, pour donner au mouvement conservateur les moyens de gagner la guerre froide et de prouver par là même que le système américain était le seul à pouvoir marier « liberté » et « vertu ». Afin, peut-être, de rassurer les deux principaux courants dont il entendait démontrer la fusion, Meyer avouait avoir eu pour influence intellectuelle, du côté libertarien, The Road to Serfdom (1944),l’ouvrage de Hayek et, du côté traditionaliste, Ideas Have Consequences (1948),celui de Weaver. Malgré ces références, les réactions d’opposition au « fusionnisme » furent vives dans les deux camps. Le « libertarien » Murray Rothbard affirma ainsi que le « fusionisme » n’existait pas et qu’il n’était qu’une tentative conceptuelle fallacieuse pour réunir des traditions différentes dans le mouvement conservateur. Le propos était confirmé par le « traditionaliste » L. Brent Bozell. Ce dernier faisait en effet remarquer que la liberté n’était pas la finalité première des individus en quête d’une vertu qui se comprenait avant tout comme le respect de la nature humaine et de l’ordre divin des choses[9].

James Burnham, quant à lui, devint une sorte de mentor pour un William Buckley plus jeune, qui disait de lui : « Il est la principale influence intellectuelle de National Review[10] ». De fait, les idées de Burnham sur le monde et la puissance soviétique marquèrent durablement la revue. Après avoir démissionné en 1940 du Socialist Workers Party et mis un terme à son implication dans le mouvement communiste international, Burnham se transforma en stratège de la guerre froide. Ecrivant, en 1944, une analyse des objectifs soviétiques pour le compte de l’Office of Strategic Services (ancêtre de la CIA), il poursuivit sur sa lancée, en proposant de substituer à « l’endiguement » (Containment), qu’il critiquait pour son côté défensif, une stratégie de « Libération » (Liberation), seul moyen, selon lui, de saper la puissance soviétique[11]. Dans trois ouvrages écrits entre 1947 et 1952, The Struggle for the World (1947), The Coming Defeat of Communism (1950) et Containment or Liberation ? (1952), et dans une centaine d’articles produits sur une période de vingt cinq ans pour National Review, Burnham développa le thème sans relâche, critiquant l’endiguement selon une perspective idéologique de droite[12]. Dans ses analyses, la guerre froide était un conflit systémique dont l’issue ne pouvait qu’être la défaite ou la transformation de l’un ou l’autre des deux camps. Comme il le disait lui-même : « la troisième guerre mondiale avait commencé[13] ». Afin de remporter la victoire, Burnham suggérait aux dirigeants américains de combiner plusieurs éléments : l’offensive idéologique, l’aide aux groupes dissidents, l’utilisation de la puissance économique et technologique, le recours à la guerre psychologique – tous moyens, selon lui, de maintenir l’URSS dans une position défensive. Il fut d’ailleurs l’un des fondateurs du Congress for Cultural Freedom (CCF)[14] une organisation réunissant des antistaliniens de droite et de gauche (comme Irving Kristol ou Daniel Bell, les futurs pères du néo-conservatisme), financée en secret par la CIA[15], dont l’objectif était de fournir une alternative intellectuelle aux opérations de propagande en faveur de la « paix » et de l’ « amitié », contrôlées par les communistes. Malgré des positions très engagées, Burnham se voulait lucide sur les capacités de la superpuissance communiste. Il accusa ainsi les conservateurs américains ou les observateurs occidentaux (surtout après Spoutnik), de surestimer l’avance technologique et militaire soviétique et d’être les proies de la désinformation orchestrée par Moscou. A l’intérieur, ses convictions le conduisirent à dénoncer les adversaires de Joseph McCarthy (à être « un anti-anti-McCarthyste» selon ses propres mots[16] ) et à soutenir les enquêtes du Congrès sur le communisme aux Etats-Unis. Car il tenait pour vrais les témoignages, faits par des ex-communistes repentis (Whittaker Chambers, Elizabeth Bentley, etc.), sur l’existence de réseaux d’espionnage soviétiques en Amérique. Ignorer la pénétration communiste du gouvernement et de la société américaine était, selon lui, proprement suicidaire. Ce thème fit l’objet de nombreux développements de sa part, non seulement dans les colonnes de National Review, mais également dans celles de The Freeman, un autre journal d’opinion de droite et dans un ouvrage intitulé The Web of Subversion (1954) qu’il écrivit avec son épouse.  Il en profita aussi pour mettre son talent de journaliste au service d’attaques en règles contre ceux ou celles qu’il identifiait comme les « icônes » du libéralisme d’alors : Eleanor Roosevelt, Harry Truman, George Kennan[17], J. Robert Oppenheimer et Linus Pauling, etc.

Grâce aux efforts déployés sans relâche par William Buckley Jr., Frank Meyer, James Burnham et tous les collaborateurs de National Review, celle-ci devint très vite le point de ralliement d’une « nouvelle droite » (New Right), décidée à en finir avec l’isolationnisme de l’« ancienne droite » (Old Right). Pour les instigateurs de ce courant aspirant à la rénovation, et dont la plupart avaient été d’anciens communistes, la priorité des priorités politiques était de débarrasser la planète d’une URSS qui avait trahi leurs espoirs. Afin d’y parvenir, il fallait tout d’abord créer une communauté de vision autour du thème et lui donner les moyens de se transformer en outil de pouvoir et d’influence. Ce fut la tâche à laquelle ils se consacrèrent, non seulement dans les colonnes de publications conservatrices, mais également à travers la constitution d’un réseau d’institutions destinées à relayer leurs opinions dans toute la société américaine.

La délimitation des camps fut ainsi l’une des premières entreprises dans laquelle s’engagèrent Buckley et ses partisans. Il s’agissait en effet de faire de leurs positions sur l’Union Soviétique, la ligne directrice de la « nouvelle droite », et de savoir de façon précise qui y adhérait et qui la refusait. Ce faisant, la vision binaire « ami/ennemi » qui était aussi le prisme de la guerre froide, permettait de renvoyer dans le camp des « traîtres » ou des « naïfs » ceux qui contestaient la ligne adoptée. L’offensive, qui signalait également la rupture « nouvelle droite »/« ancienne droite », fut engagée au cours de la première moitié des années cinquante. Elle eut lieu au cours de l’année 1954, dans les colonnes de la revue The Freeman, à l’occasion de débats engagés entre « libertariens » non interventionnistes et « conservateurs » interventionnistes.

William Buckley Jr. ouvrit le feu. Dans un article intitulé « A Dilemma of Conservatives » (août 1954), il reprit la problématique de son mentor, Burnham, sur l’opposition « Endiguement (containment) »/« Libération (liberation)». Il s’en servit alors pour distinguer les conservateurs de la première voie (containment conservatives) et les conservateurs de la seconde (liberation conservatives), soulignant par là même le désaccord profond qui divisait la droite sur l’Union Soviétique et sur la politique que les Etats-Unis devaient adopter à son égard[18]. Il prédisait déjà une rupture avec l’ « ancienne droite » sur ces sujets, tout en s’efforçant de faire apparaître le bien fondé de ses choix. Buckley expliquait, en effet, que pour vaincre l’URSS, il fallait d’une certaine façon l’« imiter », même si cela signifiait adopter des politiques contraires à la tradition américaine. Cela nécessitait donc, affirmait-il, et à l’instar de ce que faisaient les Soviétiques, de mobiliser toutes les ressources afin d’y parvenir, dont la conscription, des impôts plus élevés et des services publics à la mesure de l’effort[19]. Et il voyait dans cette option temporaire, qui préparait l’affrontement armé avec la Russie, un moindre mal, car elle permettrait, selon lui, d’en finir rapidement avec le communisme soviétique. Buckley ajoutait qu’elle était, en tout cas, préférable à l’installation des Etats-Unis dans un état perpétuel de mobilisation, motivé par l’acceptation d’un statu quo avec le camp adverse. La fin justifiait donc les moyens.

L’argument fit évidemment réagir les « libertariens », dont Frank Chodorov, le rédacteur en chef de Freeman. Dans un article du même numéro (« Reds Are Natives »), complété par un propos sur la question dans le suivant (« The return of 1940 »), il expliqua que le communisme était avant tout une idée, et, qu’en tant que telle, elle était résistante à toute tentative d’annihilation par la force armée. Il affirma également, sur la base d’une observation du deuxième conflit mondial, que la guerre entraînait dans son sillage, une augmentation de la dette publique, des impôts, de la bureaucratie et une perte d’indépendance individuelle. Elle provoquait ainsi une croissance de la puissance des Etats, qui se faisait au détriment de la liberté, car, une fois acquise, leur soif inextinguible de pouvoir, empêchait les dirigeants de ces mêmes Etats, d’y renoncer. Une autre guerre, écrivait Chodorov, signifierait la disparition, pour les citoyens américains, de leurs droits fondamentaux. Ceux qui voulaient les obliger à s’y engager, avaient « le complexe du dictateur ». Sous le prétexte de se débarrasser d’un Léviathan, ils proposaient d’en créer un autre. Les dés étaient donc pipés. Dans les deux cas de figure, les Américains se retrouvaient sous la férule d’un régime autoritaire. Il suffisait, ajoutait Chodorov, d’observer la politique, menée à l’étranger par le très actif Secrétaire d’Etat, John Foster Dulles, mélange d’impérialisme, de corruption et de manipulation, pour s’en convaincre.

La controverse se poursuivit. Elle mit, cette fois ci aux prises, dans les numéros de Freeman de Septembre et Novembre 1954, l’ex-communiste William Schlamm, ancien conseiller du patron de Presse Henri Luce (Time, Life) et l’un des futurs fondateurs de National Review, avec, une fois de plus, Chodorov.

Dans sa réponse (« But It Is Not 1940 »), Schlamm assimila les positions défendues par Frank Chodorov, à une forme de « légèreté sans nuances »[20], et entreprit de réfuter ses arguments en quelques points : les communistes, affirmait-il, étaient tout à fait décidés à conquérir le monde ; il n’était pas possible de les faire changer d’avis là dessus. Une fois qu’ils auraient ajouté à leurs ressources, les capacités industrielles immenses de l’Europe de l’Ouest, le potentiel humain et les ressources naturelles de l’Asie, il deviendrait impossible de résister à un « monopole communiste mondial de la puissance militaire[21] ». Les Etats-Unis, « désarmés », ne pourraient l’emporter. Si l’isolationnisme était une position qui pouvait se défendre en 1940,  ce n’était plus le cas en 1954. Aussi, Schlamm assurait-il préférer « perdre temporairement, quelques parcelles de liberté, au profit de la possibilité qui s’offrait encore, d’éviter pour les siècles à venir, une perte totale de liberté[22] ».

Frank Chodorov lui opposa le point de vue de la « vieille droite », dans deux contributions intitulées « The New Imperialism » et « A War to Communize America ». Il y réaffirma plusieurs éléments : la menace communiste était avant tout idéologique ; il fallait donc répondre à ses provocations avec de meilleures idées et se battre ainsi pour la défense de « la propriété privée » et de « la liberté ». Se détourner de ces valeurs essentielles, pour accroître le pouvoir de l’Etat, de même que se préparer à la guerre, représentaient, selon lui, les meilleurs moyens de « communiser » les Etats-Unis, et cela, quelle que soit l’issue du conflit. Le recours aux armes n’était donc pas la bonne solution. Un meilleur choix serait de limiter les intérêts de sécurité américains à l’hémisphère occidental ; il forcerait les Soviétiques, au cas où ils décideraient de passer à l’attaque, à faire un effort démesuré pour maintenir leurs capacités logistiques. Quant à l’Europe, « le sort de ses habitants serait peu enviable s’ils devaient tomber aux mains des Soviétiques ; mais il ne serait pas pire que si nous les précipitions dans une guerre où leurs foyers seraient transformés en champ de bataille[23] ».

Le débat prit fin en 1955, une année qui marqua aussi la chute de la « vieille droite » et le triomphe des positions de la « nouvelle droite ».

La dernière tentative pour faire entendre la voix de la « vieille droite » fut, une fois de plus, redevable à Frank Chodorov. Celui-ci, dans un texte de septembre 1955 intitulé « An Editorial Problem » écrivit : « Nous sommes bien sûr, opposés au communisme, mais pas davantage que nous sommes opposés au fascisme, au socialisme ou à tout forme d’autoritarisme. Nous sommes cependant également en faveur de quelque chose – et cette chose s’appelle ‘liberté’. Parfois, lorsque je lis ces textes anti-communistes, un soupçon, peu généreux, se forme dans mon esprit : est-ce que leurs auteurs combattent pour la liberté ou simplement contre le communisme ?[24] ». Malgré le rappel de cette question de fond, la position de la « nouvelle droite » interventionniste finit par l’emporter. Dans une lettre adressée à Freeman, William Buckley réaffirma son soutien à la position de Schlamm. Il fit observer que, si la servitude et la guerre étaient des horizons probables, elles n’en ouvraient pas moins des perspectives ultérieures de lutte contre l’Etat. Ces choix temporaires étaient donc, selon lui, préférables à ceux défendus par un Eisenhower ou un Chodorov, car, eux, écrivait-il, ne laissaient au peuple américain aucune chance de combattre la tyrannie soviétique. Buckley faisait donc siennes les thèses de Schlamm et se rangeait, comme il le soulignait « à son corps défendant, parmi les partisans d’un affrontement soigneusement préparé, qui sont prêts à entrer en guerre pour déjouer les ambitions communistes[25] ».

Au cours de ces années, les voix de la « vieille droite » devinrent de plus en plus ténues. Les grands ténors disparurent progressivement du paysage intellectuel ou politique : William Borah décédait en 1940, suivi par Albert Jay Nock en 1945, Robert Taft en 1953 et H. L. Mencken en 1956. Quant à Howard Buffet, Sénateur du Nebraska et l’un des managers de la campagne de Taft, il fit savoir, en 1952, qu’il ne se représenterait pas. Les libertariens perdaient, en outre, leurs relais dans la presse. Chodorov démissionna de Freeman en 1955, à la suite de nombreux différends qui l’opposaient à Leonard Read, l’un des membres du directoire de la publication. A la même époque, les tenants de la « nouvelle droite » créèrent donc leur propre titre. Buckley, qui avait essayé d’acquérir Freeman mais n’avait pu y parvenir, démarra National Review avec ses collègues, pour la plupart, d’anciens communistes ou trotskistes, comme précisé auparavant (Willmoore Kendall, Whittaker Chambers, James Burnham, William Schlamm, Max Eastman, Morrie Ryskind, Freda Utley, Ralph de Toledano et Eugene Lyons[26]).  De façon inattendue, le nom de Chodorov apparut dans la liste des contributeurs permanents de la nouvelle publication. Seul représentant de la vieille droite isolationniste, l’importance qu’il avait eue sur la formation de Buckley et le fait qu’ensemble, ils avaient créé la Intercollegiate Society of Individualists (ISI)[27], pouvaient expliquer le phénomène. Toutefois, Chodorov n’eut aucune influence sur la ligne éditoriale de National Review et ses idées devinrent de plus en plus marginales chez les conservateurs de la nouvelle droite.

On peut donc dire que c’est à partir du milieu des années 1950 que « vieille droite » et  « nouvelle droite » consommèrent leur séparation. C’est également au cours de ces années-là que le terme « libertarien » fut de plus en plus utilisé, pour qualifier le référentiel idéologique, de ceux qui entendaient assumer l’héritage de la « vieille droite », tout en prenant leurs distances par rapport à deux pôles du spectre politique américain : les « libéraux » républicains ou démocrates favorables à l’héritage Rooseveltien du New Deal ; les tenants conservateurs de la « nouvelle droite » républicaine dont l’anticommunisme militant laissait entrevoir le spectre de l’ « Executive State » liberticide (selon les « libertariens).


[1] Extrait de Bernard Sionneau, La Construction du Conservatisme Moderne aux Etats-Unis, Paris : L’Harmattan, 2012, pp. 34-44.

[2] Kirk estimait que l’essence du conservatisme était contenue dans six principes de base : « Une intention divine est à l’œuvre dans les règles encadrant sociétés et consciences ; la vie, dans la tradition, est remplie de variété et de mystère, alors que la plupart des systèmes « radicaux » sont caractérisés par une uniformité étroite ; la société civilisée nécessite des ordres et des classes, la seule égalité étant l’égalité morale ; la propriété et la liberté sont indissociables ; l’homme doit contrôler ses appétits, sachant qu’il est gouverné davantage par ses émotions que par la raison ; le changement et la réforme ne sont pas identiques, la société doit donc évoluer doucement ». Vingt et un ans après avoir énoncé ces grands principes dans The Conservative Mind, Kirk publiait un autre ouvrage, important pour comprendre l’imaginaire conservateur. Dans The Roots of American Order, il s’efforçait de présenter les croyances et les institutions qui nourrissait la République américaine. Pour ce faire, il avait recours à l’évocation de cinq cités historiques et hautement symboliques. Il expliquait ainsi que les premières racines de l’ordre américain avaient été plantées à Jérusalem ; elles étaient contenues dans l’idée, portée par le Hébreux, d’une existence guidée par la morale sous le regard de Dieu. Ces origines de l’ordre américain avaient ensuite été raffermies à Athènes, grâce à la conscience philosophique et politique des Grecs. Rome les avait également nourries combinant expérience de la loi et des affaires sociales. A tous ces legs, s’était rajouté celui des Chrétiens, et en particulier les devoirs et les espoirs de l’homme sauvé du pêché, sans oublier les coutumes, connaissances et valeurs du Moyen Age. Enfin, c’est à Londres et Philadelphie, dans les expériences politiques conduites par ces villes dans les domaines du droit et de la liberté, que ces racines ou origines, s’étaient enrichies, in Lee Edwards (Distinguished Fellow, Heritage foundation), « Russell Kirk and the Conservative Movement », Essay presented at the concluding talk at the Intercollegiate Studies Institute (ISI) Graduate Fellows Retreat, “Culture and Tradition : Russell Kirk’s The Conservative Mind Today”, Piety Hill, Mecosta, Michigan, June 7, 2003.  

[3] En 1950, le Sénateur Pat McCarran créait le Senate Internal Subcommittee on Security et commençait à organiser des auditions de témoins pour débusquer les communistes. A la même époque, Joseph McCarthy devint une célébrité au Sénat en déclarant à plusieurs reprises qu’il détenait les preuves d’une infiltration du gouvernement américain par les communistes. Il commença dès lors à organiser ses propres auditions d’enquête, par l’intermédiaire d’un Permanent Subcommittee on Investigations. Quatre ans plus tard, en décembre 1954, le Sénat condamnait publiquement McCarthy, mettant un terme à sa carrière politique.

[4] C’est en 1925 que Chambers adhéra au Parti Communiste. Il déclara, lors des auditions devant la House Committee on Un-American Activities (HUAC) avoir participé à des activités clandestines à son bénéfice dans les années trente, puis affirma avoir quitté cette formation en 1938. Il entra à Time Magazine en 1939 et reçut à titre posthume la Medal of Freedon Award que lui décerna le président Reagan. Chambers consigna l’histoire de ses activités au sein de la nébuleuse communiste, dans un ouvrage intitulé Witness. Ce livre, présenté comme un témoignage « de l’intérieur », eut une très grande influence sur William F. Buckley, notamment dans la présentation que son auteur faisait de la lutte « apocalyptique » entre communisme et liberté à laquelle l’humanité était, selon ses dires, confrontée.

[5] Alger Hiss, alors président du Carnegie Endowment for International Peace. Il fut accusé par Whittaker Chambers (né Jay Vivian Chambers), un ancien espion communiste devenu éditorialiste au Time, d’avoir fourni des informations au bénéfice de l’URSS.

[6] Cité in Enrico Peppe, “Frank Meyer : In Defense of Freedom, a Conservative Credo”, IC’s Top 25 Philosophical and Ideological Conservative Books, 12 October 2003, Intellectual Conservative.com, http://www.intellectualconservative.com/article2751.html .

[7] Cf. Daniel Kelly, James Burnham and the Struggle for the World: A Life, Intercollegiate Studies Institute, May 2002; Kevin J. Smant, Principles and Heresies: Frank S. Meyer and the Shaping of the American Conservative Movement, Intercollegiate Studies Institute, May 2002.

[8] William Buckley comparait leur relation à la “guerre de cent ans”. Meyer, auteur d’une chronique régulière intitulée « Principles and Heresies », était plutôt un doctrinaire. Burnham, à l’inverse, n’hésitait pas à approuver des personnalités ou des initiatives qui faisaient littéralement « bondir » Meyer, accordant par exemple son admiration au Républicain Libéral Nelson Rockefeller ou son soutien au programme social Medicare, in Joshua Muravchik, “Renegades”, Book Reviews, American Enterprise Institute for Public Policy Research, Tuesday, October 1, 2002.

[9] Enrico Peppe, op. cit.

[10] Cité in Joshua Muravchik, op. cit.

[11] Francis P. Sempa, “The First Cold Warrior”, American Diplomacy, Volume V, n°4, Fall 2000.

[12] En 1983, le président Ronald Reagan remit à James Burnham la « Presidential Medal of Freedom » qui est la plus haute distinction civile accordée aux Etats-Unis. On se souvient surtout, en général, de James Burnham comme l’auteur, en 1941, de l’ouvrage intitulé The Managerial Revolution: What Is Happening In The World . Cette étude, souvent citée en Science Politique, théorise l’émergence d’une nouvelle classe, les « managers ». Mais ce qui est moins connu, c’est que l’ouvrage marquait aussi la première tentative de Burnham en direction de la Géopolitique. Dans son propos, celui-ci divisait en effet le monde en trois centres de contrôle : Amérique, Europe, Asie, choisis en fonction de la concentration d’industries de pointe. Et il en attribuait le futur leadership aux Etats-Unis, à l’Allemagne et au Japon.

[13] Cité in Mary C. Brennan, op. cit.

[14] Les soutiens et intervenants présents à la conférence inaugurale du CCF, étaient Bertrand Russell, John Dewey, Benedetto Croce, Karl Jaspers, Jacques Maritain, Herbert Read, A. J. Ayer, Ignazio Silone, Sidney Hook, Arthur M. Schlesinger et, bien sûr, James Burnham, in Roger Kimball, “The Power of James Burnham”, The New Criterion, Vol. 21, N°1, September 2002.

[15] Cf. sur ce point, Frances S. Saunders, Who paid the Piper: The CIA and the Cultural War, London : Granta Books, 1999.

[16] In Roger Kimball. op. cit.

[17] D’après Roger Kimball, George F. Kennan aurait pourtant recommandé Burnham pour le poste de directeur de la Political and Psychological Warfare Division du Office of Policy Coordination, un service semi-autonome et très secret, qui dépendait de la CIA. Burnham, alors enseignant à NYU aurait alors pris un congé pour « effectuer des travaux de recherche » comme l’expliquait l’Université et serait parti à Washington, ibid. Un ouvrage très documenté, écrit par Peter Grose (ancien Executive Director de Foreign Affairs et aujourd’hui Fellow à la Kennedy School of Government de Harvard) à partir d’archives déclassifiées récemment aux Etats-Unis et en Russie, attribue d’ailleurs à Kennan la volonté d’avoir, dans les années cinquante, tenté de rendre opérationnel le concept de « Counterpressure », version de la guerre politique et psychologique destinée à déstabiliser l’ensemble soviétique par l’intermédiaire de l’Office of Policy Coordination. L’une de ces opérations impliquait des intellectuels américains et européens dans le cadre d’une structure intitulée « Congress of Cultural freedom ». Autour de l’élection de 1952, « Counterpressure » aurait reçu une nouvelle appellation de la part des conservateurs, celle de « Rollback », cf. Peter Grose, Operation Rollback : America’s Secret War Behind the Iron Curtain, Boston : Houghton-Mifflin company, 2000.

[18] Sheldon Richman, op. cit.

[19] Joseph Stromberg, “Anti-War Heroes”, paper delivered at “The History of Liberty”, a Mises Institute Conference in Auburn, Alabama, January 2000.

[20] Cité in Sheldon Richman, op., cit.

[21] Ibid.

[22] Ibid.

[23] Ibid.

[24] Cité in Charles H. Hamilton, « The Freeman: The Early Years », Published in The Freeman, “Ideas on Liberty”, December 1984.

[25] Cité in Sheldon Richman, op. cit.

[26] Cf. John B. Judis, William Buckley, Jr.: Patron Saint of the Conservatives, New York: Simon and Schuster, 1988.

[27] « Intercollegiate Society of Individualists (ISI) » fut, selon Aaron Steelman (ancien chercheur au Cato Insitute), la première tentative faite pour organiser, de façon intensive la défense du libre-marché dans le cursus des étudiants dès leurs premières années universitaires. Son objectif était d’être un antidote efficace aux enseignements proposés par le « Intercollegiate Society of Socialists » en répandant aussi largement que possible les idées de l’économie classique auprès de jeunes qui, un jour, contribueraient, pour nombre d’entre eux, à « faire » l’opinion. C’est dans cet esprit qu’ISI distribua gratuitement des ouvrages et des essais sur le libre-marché, finança des conférenciers et organisa des clubs de discussion sur le sujet. Au début des années 1960, selon Steelman, 40 000 étudiants avaient participé à ses programmes, in « Frank Chodorov : Champion of Liberty », http://www.libertyhaven.com/thinkers/frankchodorov/frank.html .

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