8 – De la justification Etats-Unienne d’une économie sans règles ni contraintes : Hommes, idées et réseaux

Préambule : Les fondements politiques modernes d’une économie sans règle ni contraintes pour ses principaux agents sont à chercher aux Etats-Unis, dans une opposition, largement partagée parmi ses supporters aux réformes « libérales » (de gauche dans ce pays ») » contenues dans le New Deal (1933-1938). Engagées par un président démocrate Franklin D. Roosevelt (1933-1945) l’objectif premier de ces réformes était de corriger la crise économique et sociale issue de la grande dépression (1929).   Cette crise, qu’un président républicain, Herbert C. Hoover (1929-1933) n’avait su anticiper, exposa, entre autres, les faiblesses de l’économie du « trickle down* » (ruissellement de la richesse) favorisée par son administration, ainsi que le manque de souplesse de ses politiques publiques. Elle fit perdre au parti Républicain sa réputation et la présidence, tout en plaçant à la tête de l’Exécutif un Président qui représentait ce que certains intellectuels et hommes politiques rejetaient. Nouvellement élu, Roosevelt jeta en effet les bases d’un « État Providence à l’américaine » qui augmentait la taille de l’État fédéral, tout en introduisant le keynésianisme dans l’économie.

*C’est Andrew W. Mellon, qui, ayant servi dans les administrations de trois présidents Républicains notamment comme Secretary of the Treasury de Herbert Hoover, aurait été à l’origine de ce que ses adversaires politiques ont appelé « la théorie du trickle down ». Mellon dont la dynastie familiale régnait sur la banque, l’industrie et le pétrole, était persuadé que seuls les milieux d’affaires savaient ce qui était bon pour l’Amérique et que les hommes politiques devaient suivre leurs conseils. Il s’attacha ainsi à démanteler l’édifice fiscal mis en place par le président démocrate Woodrow Wilson, partant du principe que des impôts élevés sur les revenus importants étaient une aberration. Selon lui, ce type de mesure dissuadait les riches de réinvestir leurs capitaux et s’opposait à la croissance économique, pénalisant ainsi tous les Américains. Porté au pinacle par le dynamisme économique des années vingt, il vit sa popularité ruinée par la grande dépression. Hoover lui trouva une porte de sortie comme ambassadeur à Londres.

Article : La deuxième moitié des années 1960 constitua, aux États-Unis, un tournant économique majeur : le taux de profit des entreprises industrielles chuta, pris en tenaille entre la stagnation des gains de productivité et la hausse des charges salariales et patronales. À cette crise du système industriel, vint s’ajouter d’autres crises qui lui étaient plus ou moins liées : l’inflation progressa de façon spectaculaire, la situation de l’emploi se dégrada, le système monétaire international se délita sous la crise profonde du dollar et le premier choc pétrolier contribua à la récession de 1973-1975, même s’il n’en était pas la cause unique.

La décennie soixante-dix consacra ainsi le renouveau incontestable d’une vision de l’économie qui rejetait l’intervention de l’État et prônait, au nom du respect de « l’ordre naturel des choses », le « laisser-faire, laissez-passer [1] ». En effet, la morosité ambiante paraissait démontrer l’échec des politiques keynésiennes : la coexistence de taux d’inflation et de taux de chômage de plus en plus élevés infirmait les certitudes associées à la courbe de Phillips [2] et remettait en cause l’efficacité, sinon la pertinence même, des programmes sociaux, présentés par les conservateurs comme des programmes d’assistance favorisant une « culture de la dépendance » et dissuadant le retour à l’emploi. Ce faisant, la crise, à laquelle était associée le concept de « stagflation » (faible croissance et forte inflation) eut des conséquences importantes à plusieurs niveaux : déjà déçus, à la même époque, par le Watergate et la fin sans gloire de la guerre du Viêt Nam, elle augmenta la méfiance des classes moyennes à l’égard de l’État et du gouvernement américains, incapables, semblait-il, de juguler une inflation des prix et des impôts (dont les taxes foncières) que la stagnation de leurs revenus ne permettait pas d’absorber. La crise permit également aux conservateurs de reprendre l’avantage, en remettant au goût du jour les travaux d’économistes justifiant les analyses politiques que leur mouvement faisait, depuis les années cinquante, sur la base d’idées simples : l’État intervenait trop dans l’économie, coûtait trop cher et n’accordait pas assez de liberté aux entreprises et aux individus.

Face à ce problème, les explications et solutions conservatrices apparurent élémentaires, indolores et surtout extrêmement attractives, car elles promettaient « tout » sans que le contribuable ait à verser le moindre centime et même « mieux », car elle lui faisait miroiter la possibilité d’être plus « libre » et de gagner « plus d’argent ». De fait, affirmaient les conservateurs, si la paralysie de l’État – exprimée par des réglementations complexes, des programmes publics coûteux et inefficaces, des hausses d’impôts – était source d’un formidable gaspillage d’argent public et d’énergie, il suffisait, pour y mettre un terme et libérer ainsi les initiatives individuelles ou entrepreneuriales, de simplifier, voire d’abolir les réglementations paralysantes, de réduire les impôts, de tailler dans les budgets sociaux ainsi que dans les effectifs des fonctionnaires « surpayés » et « surprotégés. ». Ces solutions « miracles », furent, de plus, soutenues et justifiées par une pléiade d’économistes dont les écrits allaient être le plus souvent couronnés par la reconnaissance de la communauté scientifique internationale, sous la forme d’un « prix d’Économie, décerné par la Banque de Suède, en mémoire d’Alfred Nobel » (Bank of Sweden Prize in Economic Sciences in Memory of Alfred Nobel).

Ce fut le cas de Friedrich A. Hayek, dont les idées et les travaux récompensés tardivement en 1974 par ce prix (qu’il dût partager avec le Suédois Gunnar Myrdal), furent présentés (parfois malgré lui [3]) par la droite conservatrice américaine (plus particulièrement par le courant « libertarien ») comme « prophétiques » par rapport au contexte initial dans lequel elles avaient été élaborées et incontournables par rapport à la justification de son discours sur le « moins d’État » et le « plus de marché » dans le contexte de crise des années 1970 (Friedman avouera que, selon lui, Hayek avait été l’avocat le plus influent de la cause libertarienne [4]).

Déjà en mars 1944, c’est-à-dire en pleine seconde guerre mondiale et dans « The road to Serfdom », un ouvrage écrit au Royaume-Uni, Hayek s’était fermement élevé contre l’intervention de l’État dans l’économie (tout en lui reconnaissant un rôle pour voter et faire respecter les lois protégeant la propriété privée, les contrats et assurer le bon fonctionnement du libre-marché ou pour assurer le règlement de questions sociales qui échappaient au marché [5]) : les démocraties, affirmait-il, risquaient de connaître le même sort que l’Allemagne nazie, car leurs élites (hommes politiques et intellectuels) croyaient que l’État pouvait organiser la planification centralisée des économies. Hayek précisait alors que cette solution, pratiquée par les régimes socialistes, constituait le plus sûr chemin vers le totalitarisme. De fait, selon lui, lorsque une forme de planification (plus ou moins modérée, voire à mi-chemin entre socialisme et capitalisme) prenait le pas sur les choix individuels dans les domaines économiques et sociaux, lorsque donc, le choix de quelques-uns suffisait à décider de l’allocation des ressources pour tout un pays, il s’ensuivait non seulement des risques de mauvais calcul économique, mais également des risques de dérive fasciste, engendrés par la concentration du pouvoir dans les mains d’une minorité et donc la menace de servitude (« serfdom ») pour le plus grand nombre [6].

Quittant l’Angleterre où, à l’époque, les idées de Keynes l’emportaient largement sur les siennes dans les cercles de l’establishment [7], Hayek émigra alors aux États-Unis, pays où son combat contre le socialisme reçut l’attention des milieux pour lesquels il s’apparentait à une lutte contre la progression du communisme. « The road to Serfdom » fut d’abord refusé par de nombreux éditeurs, mais grâce à l’influence d’Aaron Director, le beau-frère de l’économiste Milton Friedman, l’ouvrage fut publié finalement par les Presses de l’Université de Chicago [8]. Déclenchant une polémique dans les médias, le livre fut ensuite condensé par Max Eastman pour le compte de Reader’s Digest qui, par l’intermédiaire du American Book of the Month, en assura ainsi la diffusion populaire du contenu à plus d’un million d’exemplaires, ce qui contribua par là même à en faire un best-seller [9]. General Motors en fit également réaliser une version en dessin animé [10].

Suite à un succès populaire (largement ignoré par les cercles dirigeants américains) qui devait lui aliéner de nombreux collègues économistes (dans la mesure où les idées professées allaient à contre-courant et l’apparentaient davantage à un « propagandiste » qu’à un scientifique), des conservateurs se mobilisèrent pour financer les initiatives et travaux du spécialiste autrichien de droit et de sciences sociales [11]. L’un d’entre eux, Harold Luhnow, président du William Volker Fund, un fond d’investissement créé par un self-made man grossiste en meubles de Kansas City, fut particulièrement impliqué. Ayant lu l’ouvrage d’Hayek, et totalement acquis aux thèses de l’auteur, Luhnow joua un rôle clé dans leur diffusion : il accepta en effet de payer le poste de Professeur de Sciences Sociales et Morales de Hayek à l’Université de Chicago (qui s’y refusait) tout au long des années cinquante et jusqu’à son départ en retraite de cette institution en 1962 [12] ; il finança également le lancement, décidé par Hayek, de la Société du Mont Pèlerin (près de Vevey sur le lac Léman).

Sur l’invitation de ce dernier, en effet, trente-six chercheurs, pour la plupart des économistes, quelques historiens et philosophes, furent conviés, en avril 1947, à « discuter de l’état et de l’avenir du « libéralisme [13] » (ici, en son sens « européen », à savoir, ce qui plus tard aux États-Unis signifierait, sous l’étiquette « libertarianism » un « gouvernement minimal et fortement décentralisé »). Parmi les personnalités présentes à la première réunion, figuraient, entre autres, l’économiste Ludwig von Mises, fondateur avec Hayek du Cercle de Vienne [14] et leur collègue Fritz Machlup, la Foundation for Economic Education (FEE) créée en 1946 et représentée par son fondateur Léonard Read (ancien general manager de la Los Angeles Chamber of Commerce) mais aussi l’économiste F. A. Harper et le journaliste Henry Hazlitt du New York Times [15], l’économiste Walter Eucken délégué par l’école de Fribourg, le philosophe Karl Popper, les français Bertrand de Jouvenel et Maurice Allais, Lionel Robbins de la London School of Economics. La délégation de l’université de Chicago était la plus nombreuse avec les économistes Frank Knight, Milton Friedman, George Stigler et Aaron Director [16]. Après une dizaine de jours de débats souvent houleux autour de thèmes très variés (« Free Enterprise or Competitive Order », « The Future of Germany », « Liberalism and Christianity », etc.), le groupe produisit, le 10 avril 1947, une « déclaration de principes », dont la formulation avait deux objectifs : réunir les chercheurs présents, souvent divisés sur des questions de théorie et de politique économique [17], autour de grands principes communs ; provoquer une prise de conscience dans les milieux dirigeants du monde libre. « Les valeurs centrales de la civilisation sont en danger » pouvait-on lire dans la première phrase. Une explication suivait, qui en attribuait la cause principale à « un déclin dans la croyance en la propriété privée et le libre marché ; car sans la puissance et la capacité d’initiative que peuvent diffuser ces institutions, il est difficile d’imaginer une société dans laquelle la liberté peut être réellement préservée [18]. »

À partir de cette époque, le ton fut donné. Malgré les fortes dissensions qui divisèrent, dès le départ, les chercheurs impliqués dans la Société du Mont Pèlerin (mais qui échappaient pour la plupart au grand public), les conservateurs, encore mal organisés et très minoritaires aux États-Unis (cf. supra), comprirent néanmoins, sur la base des « articles de foi » autour desquels s’accordaient les personnalités de la « Société », qu’ils pourraient désormais justifier leur rejet de l’« État-Providence » et leur apologie du « libre-marché », en sollicitant les noms, les écrits, et les avis d’éminents spécialistes qui partageaient leurs croyances de base. Mais la Société du Mont Pèlerin fut une autre source d’inspiration. Hayek avait précisé en effet, dans son discours d’introduction de la première réunion, que l’idée de réunir un tel groupe lui était venue à partir d’une observation : trop d’individus, qui partageaient les mêmes préoccupations et opinions, restaient isolés les uns des autres ; obligés d’exposer et de défendre constamment leurs idées face à des publics souvent peu réceptifs ou ouvertement hostiles, ils n’avaient que rarement l’occasion d’avoir des échanges plus poussés sur leurs thèmes de prédilection avec des personnes partageant les mêmes convictions et idéaux [19]. La Société du Mont Pèlerin fut donc créée pour pallier ce problème et constitua l’amorce d’un puissant réseau intellectuel destiné à gagner, à l’échelle internationale, « la guerre des idées ». Il s’agirait de réunir, de façon régulière (chaque année), des chercheurs, des hommes politiques, en bref tous ceux qui, parmi les intellectuels ou les personnalités impliquées dans les cercles de la prise de décision, militaient pour que reste allumée la flamme du « libéralisme classique », et active la pensée du « libre marché », alors que, partout dans le monde, menaçaient les spectres du socialisme et de l’État centralisateur et planificateur. Si, au départ, Hayek avait précisé que la Société devait être avant tout une communauté de pensée dont les membres, unis par un même rejet du collectivisme, ne s’engageraient pas dans des activités de relations publiques ou de propagande, très vite cependant, certains d’entre eux n’hésitèrent pas à mettre leur argent, leur talent ou leur passion au service de la diffusion de leurs idées.

On vit ainsi, au fil des ans, des présidents ou des membres éminents de la Société intégrer les rangs de centres d’études militants (« think tanks ») conservateurs ou libertariens[20], quand ils ne les créaient pas ou n’en assuraient la présidence. Pour des raisons déjà citées, mais qui seront approfondies plus loin, il fallut tout de même attendre plusieurs décennies avant de voir, dans le milieu des affaires, les supporters de la cause conservatrice, en réaction au contexte particulier des années 1970 (contre-culture, crise économique, Watergate, recul des États-Unis dans le monde), émuler les expériences des pionniers et jeter toutes leurs forces financières dans la « guerre contre les idées socialistes ».

Quelques-uns ouvrirent la voie, plus particulièrement dans le registre « libertarien », favorisé par la Société du Mont Pèlerin : l’Américain du Middle-West, Harold Luhnow (neveu de William Volker et président de William Volker & Company), mit très tôt (dès la fin des années quarante), une partie des ressources du Volker Fund qu’il présidait, au service de cet objectif (cf. supra) et de ses déclinaisons concrètes : soutenir financièrement les chercheurs de premier plan qui ne pouvaient obtenir de postes dans des universités dominées par la pensée keynésienne ; leur permettre de se rencontrer et de publier leurs travaux (Constitution of Liberty de Hayek, Capitalism and Freedom de Friedman, Man, Economy and State de Rothbard, etc.) ; identifier les jeunes talents (talent scouting) acquis à l’idéal d’une société libre et leur donner les moyens de se qualifier pour apporter leur contribution à ce chantier ; financer les institutions de recherche et de formation comme Foundation for Economic Education (FEE), une pionnière en son genre (1946), ou comme Institute for Humane Studies, fondé à partir de 1961 par F. A Harper (ancien de FEE) pour prendre la suite du Volker Fund arrivé en fin de mandat), ainsi que les collections (Humane Studies Series, etc.) qui diffuseraient, dans toutes les bibliothèques des collèges et universités d’Amérique du Nord (par l’intermédiaire, entre autres de la National Book Foundation) le corpus de connaissances associés aux idées et propositions libertariennes en matière d’économie, de droit et de société ; la création d’institutions complémentaires ou le soutien à celles qui existaient déjà, tels Intercollegiate Society of Individualists (ISI[22] fondée par William Buckley et Frank Chodorov (qui deviendrait plus tard Intercollegiate Studies Institute) ou FEE et sa publication The Freeman, acquise à partir de 1954.

Le milliardaire britannique, Antony Fisher, suivit la voie ouverte par Harold Luhnow. Malgré des revers de fortune, celui-ci s’impliqua en effet personnellement, dans la création et la gestion de très nombreux « think tanks » en Angleterre, Amérique du Nord, et dans le reste du monde. Grand admirateur de Hayek qu’il rencontra à la London School of Economics en 1945 et dont il aurait découvert « The Road to Serfdom » grâce à l’édition condensée du Readers’ Digest, Fisher, au cours de cette rencontre initiale, lui demanda comment un homme d’affaires riche pouvait contribuer à éviter que son pays et la civilisation occidentale ne basculent dans la dérive étatique que son livre décrivait. La réponse le surprit. Fisher, qui pensait à la politique, reçut de Hayek la réponse suivante : « Si vous voulez faire quelque chose pour votre pays, ne faites surtout pas de politique ; les hommes politiques ont toujours un train de retard par rapport à l’opinion publique ; et l’opinion publique elle, est toujours à la remorque des idées véhiculés par les intellectuels ; Aussi, essayez plutôt de changer l’opinion des intellectuels [des enseignants et des auteurs [23]]. Ce qui est un processus qui demande entre 20 et 30 ans [24]. » Antony Fisher, qui devint membre de la Société du Mont Pèlerin, retint la leçon et se mit, dès lors, à la tâche.  Il commença par créer l’Institute of Economic Affairs (IEA) à Londres en 1955 et fut aussi impliqué en tant que conseil, avec l’activiste conservateur américain Paul Weyrich, dans l’établissement de la fameuse Heritage Foundation installée à Washington D.C en 1973 et dont le premier président fut, en 1974, Edwin J. Feulner (également futur président de la Société du Mont Pèlerin de 1996 à 1998). Fisher co-dirigea aussi le Fraser Institute au Canada, participa, en 1977, avec l’avocat américain William Casey (qui devint plus tard le patron de la CIA sous Reagan), à la mise sur pied du International Center for Economic Policy Studies (ICEPS) à New York (dont le conseil d’administration comptait dans ses rangs Irving Kristol et Edwin Feulner [25]), rebaptisé plus tard Manhattan Institute, ainsi qu’à celle du Pacific Institute for Public Policy, en 1979, à San Francisco.

Dans la deuxième moitié des années 1970, le consensus autour des solutions keynésiennes associées à l’État-Providence qui, jusqu’ici, avait dominé le débat d’idées et les politiques publiques dans les pays riches, commença, en Grande Bretagne et aux États-Unis, à se fissurer sérieusement, au profit de discours et solutions privilégiant le marché. Si, à l’époque, inflation, chômage, stagnation des salaires et une révolte plus ou moins ouverte contre les impôts, étaient pour beaucoup dans cette situation, des personnages politiques d’envergure reconnurent néanmoins à Antony Fisher et à IEA d’avoir joué un rôle important dans ces transformations. Ainsi, lorsqu’elle prit ses fonctions de premier ministre au cours de l’été 1979, Margaret Thatcher lui fit parvenir ces mots : « Vous avez créé l’atmosphère qui a rendu possible notre victoire [26]. » Quelques années plus tard, à l’occasion d’un discours sur le 30e anniversaire d’IEA, la « dame de fer » ajoutait : « Puis-je dire à quel point nous sommes reconnaissants à ceux qui se sont joints à votre grande aventure. Ils étaient une poignée, mais ils avaient raison, et ils ont sauvé la Grande Bretagne [27]. » Aux alentours de 1984, l’homme d’affaires britannique supervisait ainsi de nombreuses institutions du type de IEA dans le monde, et, afin de coordonner leurs activités autour des thèmes centraux identifiés par la Société du Mont Pèlerin, créait, en 1987, Atlas Economic Research Foundation. Il décida ensuite, en accord avec F. A. Harper, un autre membre de la Société du Mont Pèlerin qui avait fondé l’Institute for Humane Studies (IHS) en 1961, d’unir les forces de ces deux entités – l’objectif étant de mettre en place une structure centralisée permettant de piloter un nombre croissant de « think tanks » totalement consacrés à la défense du « libre-marché » contre les interventions de l’État. Ces initiatives, en direction de la formation intellectuelle des élites, furent complétées par celles d’autres membres de la Société du Mont Pèlerin, dont plusieurs Présidents furent d’éminents économistes, souvent formés, ou en poste, à l’Université de Chicago. Ce fut, entre autres, le cas de Milton Friedman et de Garry Becker, touts les deux professeurs à Chicago, présidents de la Société du Mont Pèlerin, le premier de 1970 à 1972, le second de 1990 à 1992, récipiendaires du Prix d’Economie de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel (en 1976 pour Friedman et 1992 pour Becker), intégrés en tant que Senior Research Fellow à la très conservatrice Hoover Institution on War, Revolution and Peace [28].

Outre Ludwig von Mises et Friedrich Hayek, célèbres pour leur hostilité à l’intervention publique en économie (à des degrés divers [29]) et leur attachement au respect des droits des individus en politique (motivant leur critique du socialisme et de la planification centralisée), ou un Milton Friedman, chef de file de l’école dite « monétariste », et dont les propositions sur les changes flottants et la dérégulation du transport allaient inspirer des présidents américains, d’autres économistes eurent également une influence notoire sur l’évolution de la pensée anti-keynésienne et sa traduction dans l’économie réelle.

Dans ce domaine, les enseignants chercheurs de l’université de Chicago se taillèrent la part du lion : George Stigler, prix en mémoire d’Alfred Nobel en 1982, membre de la première heure de la Société du Mont Pèlerin et président de celle-ci (1976-1978) entreprit de démontrer que la réglementation des affaires par le gouvernement était nocive, car elle contribuait, selon ses conclusions, en assurant la collusion entre les intérêts des groupes de pression et l’appareil bureaucratique, à léser les consommateurs et à renforcer les monopoles ; Ronald Coase, prix en mémoire d’Alfred Nobel en 1991, soutint, lui, la thèse en fonction de laquelle taxes et subventions étaient inutiles en économie, si les agents touchés par des coûts imprévus (externalités), ou à l’origine de ces coûts, pouvaient être mis en présence et en situation de négocier directement leur niveau. L’école du Public Choice, emmenée par James Buchanan (Prix en mémoire d’Alfred Nobel en 1986 et président de la Société du Mont Pèlerin de 1984 à 1986) et Gordon Tullock, postula, avec les travaux de ses chercheurs, que l’État était au centre d’un véritable marché, le « marché politique » enjeu pour les intérêts d’agents individuels et maximisateurs, réfutant, par là même, sa présentation comme agent unique, instrument d’une rationalité supérieure aux mécanismes du marché. D’autres auteurs enfin comme Théodore Schultz (prix en mémoire d’Alfred Nobel en 1979) et Garry Becker (dont le prix en mémoire d’Alfred Nobel et la présidence de la Société du Mont Pèlerin ont déjà été mentionnés) accordèrent tous deux une place centrale à ce qu’ils appelaient le « capital humain » (stock individuel de capacités intellectuelles ou professionnelles), le premier dans ses travaux sur le développement économique des pays, le second, pour aborder, sous un angle strictement économique, les consommations usuelles mais également les valeurs personnelles déterminant les comportements individuels (amour, altruisme, etc.).

Un dernier courant, auquel on donna le courant d’« économie de l’offre » (Supply Side Economics), réunit des chercheurs qui, n’appartenant pas à l’école de Chicago, ajoutèrent néanmoins leurs voix aux précédentes pour dénoncer l’État-Providence et stigmatiser les impasses des solutions keynésiennes visant à soutenir « la demande ». En réaction à ce qu’ils percevaient comme des obstacles structurels à la croissance économique, George Gilder (auteur en 1981 de « Wealth and Poverty [30] »), Athur Laffer, Jude Wanniski (auteur de « The Way the World Works » en 1978 [31]) et Victor Canto, préconisèrent en effet de rendre à « l’offre », c’est-à-dire aux entreprises et à leur activité productive, la fonction de stimulation de la croissance, étouffée, selon eux, par des réglementations et des impôts excessifs. Ils apportèrent ainsi une caution scientifique à la révolte antiimpôts, déclenchée à la fin des années 1970 en Californie à partir d’un refus d’une fiscalité locale jugée excessive. Laffer, Gilder, Canto et Wannisky (le créateur du terme « Supply Side Economics ») furent ainsi à l’origine d’une formidable offensive intellectuelle. Elle eut d’autant plus d’impact qu’elle se situa dans un contexte particulièrement porteur. Les Républicains conservateurs et leur nouveau héraut, Ronald Reagan, n’avaient en effet de cesse de clamer qu’ils effaceraient le passif enregistré par les États-Unis, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières : le recul économique tout d’abord, accentué par deux chocs pétroliers (1973 et 1979) et l’existence de la stagflation ; le recul diplomatique ensuite, illustré par le retrait sans gloire des troupes américaines du Vietnam, la chute du Chah d’Iran et les otages américains de Téhéran, l’invasion soviétique de l’Afghanistan, la progression de régimes marxistes en Afrique australe et en Amérique Centrale. Le message des « théoriciens de l’offre » correspondait ainsi à une forte « demande » : il apportait des solutions aux problèmes économiques de l’Amérique. Et ces solutions étaient d’autant plus satisfaisantes qu’elles apparaissaient simples et attractives et que les valeurs qui les sous-tendaient, appartenaient à une période mythique de l’histoire des États-Unis.

La « révolution conservatrice » américaine des années 1980 et son leader charismatique (Ronald Reagan), puisèrent en effet dans la conquête de l’Ouest leur source d’inspiration[32]. Exaltant l’époque et ses mythes, ils choisirent pour modèles les go getters, ces pionniers du dix-neuvième siècle qui, à une époque d’État minimum (symbolisé par les villes de l’Ouest) et grâce à leur esprit d’entreprise, conquirent l’espace américain et firent reculer la frontière sauvage (wilderness) jusqu’aux limites du Pacifique. La révolution conservatrice américaine remit à l’ordre du jour les grands thèmes représentatifs de la conquête de l’Ouest : « l’esprit pratique, le goût du risque et de l’innovation » (incarnés dans les années 1970 et 1980 par les informaticiens de Californie montant les premiers ordinateurs personnels dans leurs garages) ; l’individualisme, qui s’exprimait dans le culte de la liberté et de la réussite individuelles, mais aussi dans l’État minimum ; et pour finir, « la sélection naturelle » (darwinisme et puritanisme dont on retrouvait l’idée dans le concept de manifest destiny [33], justification antérieure à une expansion de la politique étrangère des États-Unis et justification morale au refus de programmes sociaux corrupteurs (« Pour grimper dans l’échelle sociale, les pauvres doivent d’abord travailler avec plus d’acharnement que les classes supérieures… l’aiguillon de la pauvreté est la chose la plus nécessaire à la réussite des pauvres » écrira Georges Gilder [34]). Contenus dans la philosophie politique véhiculée par les milieux conservateurs, néo-conservateurs et libertariens, mais également dans les discours des économistes de Chicago et de « l’offre », ces thèmes permirent aux Républicains conservateurs de conquérir les urnes.


[1] Cette phrase est attribuée au français Vincent de Gournay (1712-1759) intendant du Roi Louis XV et supporter fervent de la libéralisation du commerce, de l’industrie, de l’abolition des règles et des monopoles en économie (avec François Quesnay et l’école des « Physiocrates »).

[2] Alban William Phillips (1914-1975) a enseigné l’économie à la London School of Economics. Il publia en 1958 un article dans la revue Economica, sous le titre suivant : « La relation entre le chômage et le taux de croissance des salaires nominaux au Royaume-Uni : 1867-1957 ». On a pris l’habitude d’assimiler la courbe de Phillips à une relation inflation-chômage et de résumer ainsi le dilemme auquel se trouvent confrontées les politiques keynésiennes : pour réduire le chômage, il faut tolérer plus d’inflation ; la lutte contre l’inflation se paie par une augmentation du chômage. Mais dans les années soixante-dix, en période de « stagflation », la relation change de forme : inflation et chômage progressent de concert.

3 F. A. Hayek, par exemple, refusa de se voir qualifier de « conservateur ». Quelques lignes d’un texte écrit en 1960 suffisent à en expliquer la raison, mais également pourquoi les « libertariens » tentèrent de le récupérer dans leur panthéon : « On peut dire en général que le conservateur ne voit aucune objection à la coercition ou au pouvoir arbitraire, aussi longtemps qu’’ils sont utilisés pour ce qu’’il estime être les bonnes raisons. Il pense que si le gouvernement se trouve entre des mains décentes, il n’y a aucune raison pour qu’il soit trop restreint par des règles rigides. […] Comme le socialiste, il est moins concerné par la question de savoir comment le pouvoir du gouvernement devrait être limité, que de savoir qui l’exerce ; et comme le socialiste, il se considère investi de l’autorité requise pour imposer ses valeurs à autrui. », in« Why I am not a Conservative », in The Constitution of Liberty, The University of Chicago Press, Chicago, 1960 – Institut Hayek).

4  « Milton Friedman reminisces about his career as an economist and his lifetime ‘avocation’ as a spokesman for freedom », Interviewed by Brian Doherty, ReasonOnline, 95/06.

5  Joël Spring, Education and The Rise of The Global Economy, Mahwah, NJ, Lawrence Erlbaum Associates, 1998, p. 123. Les « libertariens » purs et durs reprochèrent plus tard à Hayek d’avoir admis que l’État et le gouvernement pouvaient être utiles.

6 Pour un résumé des principales idées de F. A. Hayek, cf. Bernard Sionneau, « Legitimating Corporate Global Irresponsibility : Contexts, Origins and Vectors of the Market Modem Newspeak », Journal of Global Responsiblity, n° 2, Fall 2010.

7 Histoire des Pensées économiques : Les contemporains, Sirey, Paris, 198, p. 294.

8 Jean-Louis Perrault, « Genèse de la Bête : ou tout ce qu’il faut savoir avant de lire l’économie et que vous n’apprendrez pas dans le ‘Mankiw’ in « Les nouveaux enjeux économiques internationaux : acteurs et stratégies », Conférence tenue à l’Institut Supérieur Européen de Gestion, Paris, 20 mai 2003.

9 Neil Mclnnes, « The road not taken: Hayek’s slippery slope to serfdom – economist and author Friedrich Hayek », The National Interest, Spring 1998.

10 John Blundell « The road to serfdom: Reflections and Contemporary Assessments », Speech to the Héritage Foundation at the 27th Annual Resource Bank Meeting », 13 May 2004.

11 Hayek obtint en effet le titre de Docteur en droit en 1921, puis en 1925 celui de Docteur en sciences sociales.

12 John Blundell (President, Institute of Economic Affairs), « Waging the War of Ideas : Why there are no shortcuts », Atlas Economic Research Foundation, January 1990.

13Mont Pèlerin Society, « Short History and Statement of Aims »,

14 Le Cercle de Vienne fut fondé par les deux hommes en 1924. Il s’agissait principalement d’un réseau de réflexion où vinrent débattre d’éminents économistes autrichiens comme Haberler, Machlup et Morgenstern, in Histoire des Pensées Économiques, op. cit., p. 292.

15 Henry Hazlitt, « The early history of FEE », The Freeman (a publication of the Foundation for Economie Freedom), Vol. 34, N° 3, March 1 984. Hazlitt rappelait que Léonard Read avait défini 14 objectifs pour guider les activités de FEE : (1) l’assistance financière à des chercheurs ; (2) des études spécifiques sur des problèmes économiques ou politiques contemporains ; (3) des opuscules fournissant des solutions à des centaines de problèmes économiques ; (4) des tracts pour la distribution de masse ; (5) un journal (initiative réalisée en 1954 quand FEE devient propriétaire de Freeman) ; (6) des ouvrages : résumé, publication, distribution de grandes œuvres classiques (Wealth of Nations, Federalist Papers, etc.) ainsi que la promotion et la publication de manuels satisfaisant aux critères d’évaluation libertariens, ; (8) un club accueillant « l’essai du mois » ; (9) un programme de radio à l’échelle du pays ; (10) l’organisation et le conseil, partout aux États-Unis, de groupes d’études non ouvertement affiliés politiquement ; (11) l’analyse des tendances collectivistes, de telle sorte que toute nouvelle proposition interventionniste puisse être examinée et réfutée avant dêtre adoptée ; (12) un institut de formation ; (13) la possibilité pour les étudiants des premières années de l’enseignement supérieur, ainsi que pour des enseignants potentiels d’accepter des postes de courte durée dans l’industrie afin de se familiariser avec les problèmes réels de production ; (14) une études des méthodes permettant de financer et d’organiser ces activités.

16 Mont Pèlerin Society, Inventory of the General Meeting Files (1947-1998), Liberal Archief v.z.w, 2005.

17 Cf. les précisions faites sur le sujet par Jean-Louis Perrault, op. cit.

[20] Cf. nos articles sur le sujet dans le blog.

18 Mont Pèlerin Society, « Short History and Statement of Aims », op. cit.

19 Greg Kaza, « The Mont Pèlerin Society’s 50 th Anniversary », The Freeman, June 1997.

20 John Blundell, « Waging the War of Ideas: Why there are no shortcuts », op. cit.

22 Ajout fait à partir du témoignage de John Blundell, « The road to serfdom: Reflections and Contemporary Assessments », op. cit.

23 Charles (Chuck) H. Brunie, « Hamilton Award Acceptance Speech », Manhattan Institute, 2003.

24 « Introduction of Charles H. Brunie by Roger Hertog », ibid.

25 John Blundell, op. cit.

26 Ibid.

27 cf. Hoover Institution, « Fellows: Index by Name », http://www.hoover.org/.

28 Le camp des « libertariens purs et durs » incarné par Ludwig von Mises et son disciple, l’Américain Murray Rothbard, ne tolérait absolument aucune forme d’intervention de l’État dans l’économie de marché. Selon l’historien conservateur John L. Kelley, Murray Rothbard, chargé d’évaluer le manuscrit de The Constitution of Liberty écrit par Hayek, se serait prononcé contre tout financement de sa publication par le Volker Fund, dans la mesure où, selon lui, « il accordait un rôle substantiel au gouvernement », in « Bringing the Market Back In », Navigator Magazine, volume III, number 9, october 2000 (Navigator Magazine est devenu depuis avril/mai 2005, The New Individualist).

[32] Cf. l’article n° 4 (Série Etats-Unienne) de ce blog.

29 Gilder put écrire son ouvrage grâce à une bourse de la fondation Smith Richardson obtenue par l’intermédiaire du Manhattan Institute, in Eric Alterman, « The Right Books and Big Ideas », The Nation, November 22, 1999.

30 Selon Wanniski, c’est Irving Kristol qui convainquit la fondation Smith Richardson de lui accorder 40 000 dollars pour écrire son livre dont 10 000 dollars furent versés à American Enterprise Institute qui assura la logistique, in ibid.

31 C’est le journaliste J. O‘Sullivan qui crée l’expression de « Destinée Manifeste » en 1845. Le concept est fondamental dans l’édification des États-Unis. Comme l’explique M.C Pauwels : « les Américains sont convaincus d’être le peuple élu de Dieu, à qui échoit la mission de répandre un certain idéal et une certaine civilisation à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières américaines. L’Amérique étant une expérience unique, exceptionnelle, un véritable laboratoire du progrès créé de toutes pièces, le modèle ainsi obtenu est perçu comme le meilleur au monde et les Américains ont le devoir moral d’en faire bénéficier le reste de la planète. Telle est leur « destinée manifeste ». Liberté et démocratie doivent donc être étendues et préservées à travers le monde ; telle est la mission de l’Oncle Sam, celle qui justifie le choix du peuple américain par Dieu »., in M.C. Pauwels, Civilisation Américaine, Paris : Hachette, 1994, p. 37.

32 Cité dans : René Passet, Une Economie de Rêve, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 69.

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