Agriculture Industrie et Mafias – Une combinaison d’activités et d’intérêts mortifères pour les sols et sous-sols

Le développement de l’agriculture dans les pays riches s’est souvent accompagné d’un remembrement des territoires, destiné à permettre l’exploitation des terres sur de plus grandes surfaces en utilisant de nouvelles techniques et outils. L’arrachage de haies associé au remembrement a eu des effets induits très négatifs sur les écosystèmes et la biodiversité : destruction des habitats de nombreuses espèces, disparition d’insectes polinisateurs ou de prédateurs de rongeurs, disparition des coupe-vent formés par les haies et, avec elles, celle d’un microclimat protégeant culture et troupeaux du soleil ou des intempéries, tout en contenant le ruissellement des eaux. L’ensemble, auquel est venu s’ajouter le bétonnage intensif de sols en zones humides pour accueillir des projets immobiliers, favorise aujourd’hui la diminution des eaux infiltrées et l’épuisement des ressources en eaux souterraines, tout en accentuant l’érosion et l’appauvrissement des sols, ainsi que la survenance d’inondations. Dans le même temps, encourageant ses agents à développer la productivité et leur compétitivité dans les pays les plus riches, l’agriculture a eu recours à l’utilisation massive d’engrais contenant phosphates et nitrates, mais aussi pesticides (herbicides, fongicides, insecticides, bactéricides), et, pour ses élevages extensifs, à l’épandage de millions de tonnes de déchets (fumiers et lisiers) issus des élevages hors-sol. Le développement de jardins publics ou privatifs en milieu urbain et péri-urbain utilisant sans modération nombre de substances chimiques utilisées par l’agriculture,  n’a fait qu’amplifier le risque de destruction massive de la biodiversité, la pollution des écosystèmes terrestres par l’infiltration dans les sols mais aussi la mise en danger de la santé des populations par la contamination des chaînes alimentaires et la pollution de l’air.

Le bilan de cette pollution des sols et sous-sols ne serait pas complet, toutefois, sans la prise en compte des activités industrielles. Le rejet dans les sols, de substances polluantes comme le mercure, le cadmium, l’arsenic, le cuivre, le cyanure, le chlore, redevable à la chimie lourde, la pétrochimie, la sidérurgie, la chimie pharmaceutique, les usines d’incinération, etc. contribue à l’empoisonnement du milieu naturel et des chaînes alimentaires dont dépendent espèces animales et végétales mais également l’espèce humaine. A ces problèmes d’exploitation de sites actifs qui, dans les pays les plus riches font l’objet d’une surveillance et de normes plus strictes qu’auparavant, s’en rajoutent d’autres : l’abandon de sites industriels transformés en friches et l’exportation sauvage de déchets toxiques dans les pays en développement. Dans le premier cas, deux siècles d’enfouissement incontrôlé de déchets industriels contenant souvent des produits très toxiques, puis des règles de sécurité qui changent en fonction des époques, rappellent aux pays qui ont porté les grandes révolutions industrielles qu’ils ont assis leur développement économique sur de véritables poudrières écologiques. Le phénomène représente, pour certains observateurs, un risque majeur de santé publique auquel sont quotidiennement exposés plus de 200 millions de personnes dans le monde[1]. Sites abandonnés ou revendus sans décontamination[2], containers corrodés par les produits chimiques qui laissent fuir leurs rejets et contaminent l’air, les sols, les nappes phréatiques et les cours d’eau. La multiplication de ces friches industrielles non décontaminées, transformées dans les villes ou les campagnes en espaces verts ou de loisirs, en terrains constructibles, suscite de nombreuses inquiétudes quant à leurs effets sur les écosystèmes et la santé[3]. Pour les pays qui en ont les moyens et la volonté politique, des résultats encourageants sont enregistrés sur le terrain de la décontamination et leurs coûts se révèlent bien inférieurs à ceux qui doivent être mobilisée pour lutter, par exemple, contre le réchauffement climatique[4].  Pour les pays concernés d’Afrique (Nigeria, Côte d’Ivoire) et d’Asie (Inde, Pakistan, Bangladesh), le problème ne se pose pas de la même façon. A la recherche de la moindre source de devises, souvent gérés par des élites corrompues et dépourvus de contre-pouvoirs, ils sont devenus les poubelles industrielles des pays riches qui n’hésitent pas à alimenter ce commerce illicite[5], accueillant, soit des déchets électroniques et chimiques contenant divers éléments toxiques comme l’arsenic, le sélénium, le cadmium, le chrome, le cobalt ou le mercure, ou de vieux navires à démanteler bourrés d’amiante avec des conséquences dramatiques pour les milieux naturels et les populations[6].

Pour clore cette présentation rapide des atteintes graves perpétrées à l’encontre des sols et sous-sols de notre planète, il convient d’évoquer les conséquences écologiques des activités illicites menées à l’échelle industrielle par de puissantes organisations du crime.

La production de drogues et la gestion des déchets comptent parmi les causes principales de pollution criminelle des sols et sous-sols.

Si l’on prend la fabrication de cocaïne, la culture de plants de coca est responsable de déforestations massives au Pérou, en Colombie et en Bolivie qui a pour effet une réduction de la biodiversité. De façon plus précise, dans les Andes et plus particulièrement en Colombie, la transformation de feuilles de coca en cocaïne dans des laboratoires installés dans la forêt vierge, se traduit, depuis plusieurs décennies, par le déversement annuel dans la nature de « 16 millions de litres d’éther éthylique, de 8 millions de litres d’acétone, et entre 40 et 770 millions de litres de kérosène[7] » avec des conséquences désastreuses pour la faune, la flore, les cours d’eau, sols et sous-sols des espaces concernés. Quant à la fabrication d’héroïne, localisée principalement au Myanmar (Birmanie), sa transformation à partir de la morphine issue des plants de pavot, se traduit par un processus de déforestation à grande échelle qui représente, pour cette culture et pour la seule Birmanie près de 57 000 hectares en 2014[8]. Les conséquences écologiques de cette exploitation sont catastrophiques : outre la combustion des déchets organiques et les pesticides utilisés, on constate la contamination, l’épuisement et l’érosion des sols, la survenance de glissements de terrain, d’inondations et l’expansion de de terres impropres à l’exploitation agricole – phénomènes qui entraînent ensuite la migration de populations vers d’autres destinations non exploitées et la propagation des effets polluants vers les pays riverains.

 Concernant l’enfouissement illégal de déchets particulièrement toxiques, un déplacement vers l’Europe, et plus particulièrement la péninsule italienne, permet d’illustrer l’ampleur du problème et de ses conséquences. Le cas de la ville de Naples et de la Campanie, sa région de rattachement administratif, est particulièrement préoccupant. Il faut revenir aux années 1980 pour en comprendre les raisons. A cette époque, l’Italie se dote d’une législation obligeant les industries à éliminer leurs déchets à leurs frais. Sur le marché de la gestion de ce type de déchets bien particuliers, Camorra, organisation criminelle qui domine la région de Naples, fait savoir qu’elle propose des prestations moitié moins chères que celles des entreprises spécialisées[9]. Grâce à la corruption locale entretenue par un réseau de complicités politiques et administratives, Camorra devient un acteur prépondérant de la gestion des déchets toxiques. Le résultat se traduit par un bilan environnemental particulièrement lourd : depuis 22 ans, près de 10 millions de déchets toxiques (amiante, benzopyrène, chlorure de vinyle, arsenic et autres métaux lourds) ont été enterrés ou brûlés sur ce qui a été appelé « la terre des feux[10] », contaminant environ 15% des sols de Campanie ainsi que les nappes aquifères avec des effets redoutables sur la santé de la faune sauvage, des cheptels et des hommes. Les spécialistes italiens ont ainsi observé, sur la période 2002-2008, une augmentation de 47% des maladies cancéreuses chez les hommes et de 40% chez les femmes dans la région de Naples[11]. Depuis le 20 décembre 2015, un rapport commandé par le Parlement Italien à l’Institut Supérieur de Santé (ISS) a d’ailleurs officiellement attesté qu’il existait bien une relation de cause à effet entre la pollution due à la combustion des déchets toxiques et le nombre élevé de décès ou de maladies graves dans la région de Naples particulièrement chez les enfants et les nourrissons[12]. Dans la « Terre des feux », plusieurs records de pathologies graves ont ainsi été battus par rapport à la moyenne nationale: records de stérilité masculine, d’avortements spontanés et de malformations à la naissance. Malgré un arsenal de lois plus efficaces votées en 2007 pour endiguer ce fléau, le phénomène perdure grâce à la corruption. Et il n’est pas rassurant de savoir qu’en Italie les grandes organisations du crime comme Camorra ou Cosa Nostra se sont déjà infiltré sur le marché des énergies alternatives et des opérations d’assainissement de terrains.

« L’économie de la prédation et de la déprédation », celle qui, depuis le 19ème siècle, encouragée par les décisions politiques de gouvernements des pays les plus industrialisées, a choisi de faire de la surexploitation du milieu naturel autour des énergies fossiles un modèle de développement universel, a clairement engagé le monde dans une impasse létale. Ignorée par la science économique dominante et les choix industriels de régimes politiques rivaux (pays communistes et pays capitalistes), cette impasse se rappelle à nous, non seulement à travers les bilans ci-dessus mentionnés, mais également à travers un constat : si en 1961, la planète Terre était encore excédentaire en termes de ressources naturelles renouvelables, à partir des années 1970, elle était devenue déficitaire. Et, depuis, la situation n’a cessé de se dégrader. Selon les estimations de l’ONG Global Footprint Network, il faudrait aujourd’hui une planète et demie pour répondre aux besoins de consommation et absorber la pollution de l’humanité ; et, en 2050, trois planètes seraient nécessaires[13].Dans le même temps, pour « contenir l’augmentation de la température moyenne bien en-deçà de 2°[14] et s’efforcer de la limiter à 1,5° » (objectif officiel de la COP 21[15]) et pour envoyer ainsi un signal politique fort privilégiant une transition énergétique « décarbonée »[16], il faudrait s’interdire d’extraire plus de 20 % des réserves aisément accessibles de pétrole, de gaz et de charbon[17].


[1] Walsh Bryan, « Focusing on industrial pollution », science.time.com, 2013/11/04, http://science.time.com/2013/11/04/urban-wastelands-the-worlds-10-most-polluted-places/ .

[2] Cf. sur le sujet, la catastrophe de Bhopal en 1984, la pire dans l’histoire industrielle mondiale, qui a fait des dizaines de milliers de victimes et continue aujourd’hui de faire sentir ses effets, très négatifs sur l’environnement et la population locale, après qu’un nuage de gaz toxique se fut échappé de l’usine de pesticides du groupe américain Union Carbide. Malgré les séquelles de ce désastre, la compagnie Dow Chemical, qui a racheté depuis l’usine estime que sa responsabilité n’est plus engagée depuis le versement de 470 millions de dollars d’indemnisation, ce que contestent les populations et ONG locales. Pour en savoir plus sur les causes et conséquences de cette catastrophe, cf. Bernard Sionneau, « Union Carbide and Bhopal » in “Globally Irresponsible Management: Three cases”, GRLI 2006, Updated 04/2016, https://worldissuesandservices.org/2018/12/01/globally-irresponsible-management-three-cases/ .

[3] Si l’on prend le cas de la France, ce ne sont pas seulement des entreprises privées qui sont concernées par ces pratiques d’enfouissement des déchets toxiques et de leur abandon sans précaution ; l’Etat est également pointé du doigt avec des pratiques laxistes de décontamination (amiante, radioactivité, arsenic, etc.), impliquant des installations civiles ou militaires associées à différents types d’activité, in Oultaf Sarah, “Pollution des sols, le scandale cache”, France 5, 20 janvier 2015.

[4] Voosen Paul, « Wasteland : No one talks much about toxic Superfund sites anymore. But 49 million Americans live close to one”, National Geographic, décember 2014, http://ngm.nationalgeographic.com/2014/12/superfund/voosen-text . cf. également, “New Report cites the world’s worst polluted places: top ten toxic threats in 2013: Cleanup, Progress and Ongoing Challenges”, http://www.blacksmithinstitute.org/blacksmith-institute-to-lead-global-inventory-of-polluted-sites.html

[5] Le Quotidien suisse Le Temps de Genève signale ainsi un accord de libre-échange entre les Philippines et le Japon, qui supprime tous les contrôles sanitaires des déchets aux Philippines, Hoda Saliby, “Afrique et Asie, poubelles à déchets des pays riches”, Courrier International, 30/11/2006.

[6]  Checola Laurent et Dumons Olivier, « Les pays émergent,s poubelles de l’Occident », Le Monde, 14.06.2007.

http://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/2006/11/28/afrique-et-asie-poubelles-a-dechets-des-pays-riches

[7] Crowder Lindsay, “Illegal drugs and the environment”, Greeniacs.com, 09 July 2009, http://www.greeniacs.com/GreeniacsArticles/Green-Living/Illegal-Drugs-and-the-Environment.html .

[8] Larsen Niels, “The poppies and the damage done”, Frontier (Leading the way), 10 Aug. 2015, http://www.frontiermyanmar.net/the-poppies-and-the-damage-done/ .

[9] Le Nir Anne, « Les habitants de la Campanie se battent contre la pollution illégale », La Croix, 3/12/13.

http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Les-habitants-de-la-Campanie-se-battent-contre-la-pollution-illegale-2013-12-03-1070198 .

[10] Raffaele Del Giudice, de l’ONG Legambiente explique l’origine du terme. Des feux toxiques sont allumés par des petites mains de la façon suivante : « Des pneus servent de lit de combustion pour brûler des ordures mêlées à des panneaux d’Eternit, des frigos désossés, des déchets agricoles et industriels, des solvants et des rebuts de cuir en quantité considérable. » Car les environs de Naples fourmillent d’ateliers clandestins qui fabriquent des articles en cuir pour des griffes mondialement célèbres, ibid.

[11] Ibid.

[12] Ridet Philippe, « A Naples, des cancers dus aux déchets toxiques », Le Monde 05.01.2016.

[13] Van Eeckhout Laetitia,  « Ressources naturelles : l’humanité vit « à crédit » pour le reste de l’année », Le Monde.fr, 19.08.2014. http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2014/08/19/ressources-naturelles-l-humanite-vit-a-credit-pour-le-reste-de-l-annee_4473543_3244.html .

[14] Comme le souligne Philippe Descamps, « Au-delà, on ne peut écarter un emballement, avec une déglaciation rapide du Groenland, une modification de la circulation océanique profonde et un dégel du pergélisol dans les terres boréales, entraînant la libération massive de CO2 », « Comment éviter le chaos climatique : de la science à la politique », Le Monde Diplomatique, Novembre 2015, p. 13. Pour Éric Martin, « Deux degrés de plus » seraient « deux degrés de trop », car « on ne connaît pas avec précision le seuil à partir duquel le réchauffement climatique serait catastrophique : « Il se situe probablement entre 1 et 4° C et un tel processus, irréversible, conduirait à une élévation du niveau moyen des océans, de 7 mètres », Ibid., p. 15.

[15] « COP21 : l’accord destiné à limiter le réchauffement climatique à moins de 2°C est adopté par les 195 pays », 12/12/2015, http://www.francetvinfo.fr/meteo/climat/cop21/cop21-les-principales-annonces-de-laurent-fabius-sur-le-projet-d-accord-final_1218669.html

[16] « Finance et climat : assurer une transition ordonnée vers une économie décarbonée », Empreinte Terre, Novethic, 22 mai 2015, http://www.novethic.fr/empreinte-terre/climat/isr-rse/finance-et-climat-assurer-une-transition-ordonnee-vers-une-economie-decarbonee-143327.html

[17] Jean Jouzel, « Pourquoi un monde à plus de 2° C est dangereux », Alternatives Internationales, n° 17, Novembre 2015, pp. 6-9.

2 – Formation et Feedback des Participants

Le lecteur trouvera, dans le document en lien ci-dessous, des extraits de dossiers remis par les équipes d’étudiants des 3 sections du cycle 4 du programme PGE de l’année 2014-2015 (le module de Mise en Oeuvre d’Une Pensée Critique a démarré en 2013-2014)

Il découvrira leurs réactions face à l’intitulé du module (Critical Thinking à l’époque), les choix qu’ils ont faits pour l’aborder ainsi que les noms de leurs équipes et leurs retours sur l’exercice.

Tout comme les enseignements de Relations Internationales démarrés en 1989-1990, la possibilité de concevoir et d’animer un autre enseignement à l’échelle d’un programme comme le PGE (toutes sections L3, M1 et M2 AP sur Bordeaux et Marseille), fut, en interaction avec des étudiants brillants et motivés, une source réelle de plaisir autant pour le chercheur que pour l’enseignant.

Vous souhaitant un agréable partage de leur expérience

Bernard Sionneau

https://www.dropbox.com/s/ze09lj4dojxhww2/Feedback%20des%20Equipes%20CT%20Cycle%204%20BX.pdf?dl=0

Préambule : « Association de Malfaiteurs »

« Association de malfaiteurs[1] » : c’est le titre d’un film de 1987 réalisé par le cinéaste Claude Zidi ; un film qui, depuis cette époque et jusqu’à aujourd’hui, aurait dû être projeté lors des séminaires d’intégration des nouvelles promotions des grandes écoles de commerce à des fins de réflexion et de débat. Un film prémonitoire à plusieurs titres : illustrant la culture de la cupidité (« Greed is all-right, greed is healthy [2]») mise à l’honneur dans l’économie tirée par la finance des années 1980, il met également en lumière la façon dont s’évalue la réussite de quatre anciens « mousquetaires » d’une promotion d’HEC ; par le chiffre d’affaires des sociétés créées par deux d’entre eux, dont l’un (joué par François Cluzet) fait fortune dans les nouvelles technologies de l’image et prend, au début du film, un malin plaisir à ridiculiser la maréchaussée en se faisant enregistrer sur autoroute à 307km/h au volant de sa Ferrari (rouge comme il se doit), un baladeur (walkman) vissé sur les oreilles.

Rien ne manque dans ce film : ni le personnage du « requin  de la finance », concurrent des « mousquetaires », dont les affaires sont associées au financement occulte d’un réseau de clients et de partenaires politiques illustré par la circulation de valises et de sacs de sport remplis de billets de banque ; ni l’existence du « loser », le quatrième mousquetaire, éternel perdant et dont les schèmes toujours bancals de réussite en font la proie d’une plaisanterie irresponsable de ses « copains » de promo avec des conséquences imprévues qui se retourneront contre eux. Tout, ou presque tout, est déjà dit dans les premières scènes du film : aux gagnants, jeunes, riches, la « réussite » pour deux d’entre eux, assise sur l’audace, l’esbroufe, et la capacité à prendre des risques (sur la route, dans les affaires) quitte, lorsqu’il le faut, à sortir des chemins balisés. Pour un troisième, plus discret, cadre supérieur dans l’une des grandes banques de la place de Paris, une réussite professionnelle en partie redevable à un profil moins haut en couleurs dont la neutralité rassurante laisse augurer un parcours à venir dans les hautes sphères de la prise de décision économique.

Pour les spectateurs qui prendront le temps de voir ce film prémonitoire jusqu’au bout, ceux-ci découvriront le rôle néanmoins majeur de ce « mousquetaire banquier » dans le dénouement du film, que ne laisse absolument pas augurer ses rares apparitions sur la pellicule. A l’origine du vol, inaperçu en début de film, d’une mallette pleine de billets dérobée au requin de la finance, celui dont le rôle dans les mésaventures de ses amis n’a jamais été soupçonné par eux, aura cette phrase mémorable : « Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je ne comprends pas. Quand j’ai vu tout cet argent, je n’ai pas pu résister. C’était comme un réflexe professionnel. » Le réalisateur anticipe alors, sans le savoir, ce que donnera, à grande échelle, cette « culture de la cupidité » implicitement véhiculée dans les grandes écoles de business, assise sur la réussite du « pas vu-pas pris » tirée par l’appât du gain[3]. Deux décennies après la sortie du film, les banquiers des établissements occidentaux les plus influents mettront en faillite le système économique mondial, dans l’une des plus graves crises financières du capitalisme moderne, la crise des crédits subprime[4].

Comme il est possible de le remarquer en lisant ces lignes, le ton employé par l’auteur dans les paragraphes précédents et dans les articles du blog, n’est pas celui auquel s’attendent les lecteurs d’un site consacré à l’analyse et à la formation.

Ce ton évoque en effet davantage celui de « l’essai » et de « l’analyse personnelle » que le « ton mesuré, distancié » habituellement utilisé dans des travaux de recherche. Pour autant, dès lors que l’auteur illustre, sur différents thèmes, ce qu’il est possible de faire dans le domaine de la pensée critique appliquée, il n’est plus dans le registre d’une « complète partialité ». Il se situe dans celui de l’analyse fondée sur une recherche thématique volontairement exhaustive, globale mais néanmoins précise, autorisant une interprétation située et systémique des faits où l’identification des Pouvoirs à l’œuvre derrière le Politique et l’Economique donne un sens aux blocages structurels de notre monde.

En utilisant ce ton, l’auteur a également voulu insister sur l’urgence de la situation. Nos sociétés n’ont plus vraiment le temps pour se décider à « changer de mode de vie » car cela fait presqu’un demi-siècle que des questions engageant aujourd’hui la survie de notre planète et de nos sociétés, malgré une exposition internationale et récurrente, font l’objet de traitements incomplets ou totalement inappropriés. Malgré leur gravité, ces questions ne semblent pas avoir provoqué chez nos « élites dirigeantes» de volonté, de courage ou d’intelligence politique, à la hauteur des enjeux. 

En sa qualité de formateur cette réalité interpelle l’auteur. Particulièrement au niveau des grandes écoles (B. Schools, écoles d’Ingénieurs, Instituts d’Etudes Politiques, etc.) qui, dans le monde, doivent préparer leurs étudiants (futurs cadres supérieurs, chefs d’entreprise, dirigeants politiques ou hauts fonctionnaires) à prendre la mesure des changements à mettre en œuvre pour affronter les défis évoqués dans le blog.

L’auteur est donc convaincu qu’il existe un lien étroit entre la « formation » (ou « la déformation » ?) de nos dirigeants ou leaders d’opinion et cet état de fait. Ce site internet, ainsi que la pédagogie proposée[5] (contenus et méthode), ont été conçus pour tenter d’y apporter à leur échelle, une contribution à la réinvention.


[1] Film de Claude Zidi (France, 1987). Scénario : Michel Fabre, Didier Kaminka, Simon Michaël et Claude Zidi. Image : Jean-Jacques Tarbès. Musique : Francis Lai. 110 mn. Avec, dans les principaux rôles : François Cluzet : Thierry Deroc de Plebelecq (1er mousquetaire) ; Christophe Malavoy : Gérard Gallois (2ème mousquetaire) ; Gérard Lecaillon : Francis Carlier («banquier mousquetaire ») ; Jean-Claude Leguay : Daniel Boutineau (« loser mousquetaire ») ; Jean-Pierre Bisson : Bernard Hassler (le « requin de la finance »), concurrent des « Mousquetaires » depuis HEC.

[2] La phrase (cf. infra) fut prononcée en 1985 par le trader Ivan Boesky devant un parterre d’étudiants de la Haas School of Business de l’université de Californie à Berkeley qui lui firent une ovation; quelques mois plus tard il était en prison, accusé par la SEC de délit d’initié : “Greed is all right by the way […]. I want you to know that I think greed is healthy. You can be greedy and still feel good about yourself”, cite in James B. Stewart, Den of Thieves, New York, Simon and Schuster, 1991, p. 261.

[3] En juillet 2009, réfléchissant aux incidences, sur la crise des crédits subprime, de la formation universitaire reçue par ses principaux protagonistes, Soshana Zuboff, professeure  depuis 25 ans, à la Harvard Business School (dont 15 ans passés dans le programme MBA) écrivait : “I have come to believe that much of what my colleagues and I taught has caused real suffering, suppressed wealth creation, destabilized the world economy, and accelerated the demise of the 20th century capitalism in which the U.S played the leading role. We weren’t stupid and we weren’t evil. Nevertheless we managed to produce a generation of managers and business professionals that is deeply mistrusted and despised by a majority of people in our society and around the world. This is a terrible failure”, Soshana Zuboff, « The old solutions have become the new problems », Business Week, Viewpoint, July 2, 2009.

[4] Cf. dans notre ouvrage, le chapitre intitulé « Reîtres et Sicaires Conceptuels de la Globalisation ».

[5] Création, en 2013-2014, par Bernard Sionneau, d’un séminaire de recherche appliquée intitulé « Mise en Œuvre d’une Pensée Critique en Economie et Management » dans le Programme Grande Ecole (PGE) de KEDGDE Business School. Ce séminaire, qui faisait partie des nouveaux cours obligatoires, a été dispensé aux étudiants de L3 PGE et des Admissions Parallèles en M1 et M2 PGE des campus KEDGE de Bordeaux et Marseille. Un document consacré au feedback des équipes d’étudiants a été posté dans la partie « formation » du blog « World Issues and Services ».

14 – Privatisation ‘à l’américaine’ de l’université publique : une fausse bonne idée

Le rapprochement de l’Université avec le secteur privé de l’économie n’est pas une nouveauté aux Etats-Unis. Déjà intégrées à ce secteur pour une partie significative de ses plus importants établissements d’enseignement supérieur (Ivy League)[1], les universités publiques américaines[2] n’ont eu de cesse de se rapprocher des entreprises pour faire face à la réduction des budgets qui leur étaient consacrés. Lawrence C. Soley (1995) est l’un des premiers chercheurs à avoir fait une investigation approfondie du phénomène et de ses conséquences académiques aux Etats-Unis sur plusieurs décennies[3]. Cela a d’ailleurs motivé Jeffrey J. Williams (2012) à le citer comme l’un des précurseurs de ce qu’il appelle les « critical university studies » […] « abordant la question de la place des universités dans les transferts de technologie vers les entreprises et l’avènement de politiques managériales empruntées aux entreprises en lieu et place de la gouvernance académique traditionnelle[4] ».

Tout comme la compréhension, en France, des raisons profondes et internes (politiques et sociales), qui ont amené les Etats-Unis à « changer les règles du jeu capitaliste[5] » est rarement connue, sinon comprise, ce basculement de l’université américaine vers l’entreprise qui est profondément lié aux causes du changement économique susmentionné, est tout aussi méconnu. Son exposition semble toutefois indispensable dans la mesure où les élites européennes ayant décidé d’embarquer leurs populations dans un modèle économique incompatible avec une pratique éclairée de la démocratie, mais aussi avec ce qu’elles persistent à appeler « responsabilité sociale des entreprises » et « développement durable » (cf. nos développements sur le blog WISer[6]), l’ importation irréfléchie – au niveau de ses conséquences sociétales – du modèle universitaire américain asservi à l’entreprise pour raison affichée de « compétitivité » (et pour motivation profonde d’enrichissement personnel ?) repousse toujours plus loin les horizons pourtant indispensables d’un aggiornamento intellectuel tiré par les universités, à la hauteur des défis planétaires que « l’hédonisme égoïste[7] », la concurrence de tous contre tous et l’enrichissement sans limites de quelques-uns au détriment du plus grand nombre, ne permettent déjà pas de relever.

Comme nous l’avons déjà souligné dans un article consacré au « lobbying[8] », c’est l’appel lancé en août 1971 au monde des affaires par l’avocat Lewis Powell,  qui va servir de fondement au rapprochement des universités et des grandes entreprises américaines cotées. Selon ce juriste, il s’agit à l’époque d’organiser la mobilisation des chambres de commerce, entreprises, médias, universités et écoles de commerce, etc. contre ce qu’il perçoit, à la suite de l’agitation sur les campus et de la diffusion d’une contre-culture dans les années 1960, comme une guerre idéologique menée aux Etats-Unis par des communistes, des soutiens de la nouvelle gauche et des révolutionnaires dans le but de détruire les institutions de base du pays. Ce manifeste va avoir une influence considérable sur le système universitaire américain. Alors que jusque-là, le monde académique avait réussi à préserver une relative autonomie qui se traduisait par une liberté de ton et l’expression tolérée d’une pensée critique par rapport au monde des affaires, les années 1980 se traduisent par le rapprochement entre ces deux mondes et progressivement, par la mise hors-jeu des éléments de contestation. C’est, entre autres exemples, et pour illustration, le cas de Cal Bradford, chargé de cours à l’Humphrey School of Public Affairs de l’université du Minnesota, dont le contrat n’est pas renouvelé après qu’il ait critiqué les liens de cet établissement avec les entreprises[9]. L’analyse que fait ce dernier de de ces liens est également intéressante, quant à leur nature. Selon lui, ce sont les entreprises pourvoyeuses de financement qui décident des secteurs universitaires dans lesquelles elles désirent investir afin d’obtenir des retours sur leurs investissements. Leur priorité ne se portera donc pas sur le financement d’une chaire de littérature et de civilisation anglaise, même si l’Université en exprime le besoin. Et, en fin de compte, « ce sont les entreprises qui déterminent ce que les universités doivent enseigner, les secteurs à privilégier pour la recherche, et dans les années qui viennent ». Dans cet environnement, la classification des universités en « institutions de recherche » comme les plus réputées (Harvard, Georgetown, MIT, Stanford, Yale, etc.) devient un véritable enjeu pour leurs administrateurs. Et, contrairement aux établissements dont les disciplines et contenus sont jugés trop littéraires (« Liberal arts » colleges) pour intéresser le secteur privé, tout sera fait pour maintenir les institutions d’enseignement supérieur dans le segment de la qualification « recherche ».

Les universités vont ainsi encourager le développement d’activités liées à la recherche privée, souvent au détriment d’activités associées au développement des contenus et méthodes d’enseignement, ainsi qu’à la culture générale des étudiants. Car, lorsqu’il est phase avec les attentes des entreprises, ce choix peut leur ouvrir les vannes de leurs investissements. Des dispositions législatives, comme le Small Business Patent Procedures Act de 1980, étendu, en 1983, aux grandes sociétés cotées, de même que le Recovery Tax Act de 1981, jouent un rôle très significatif dans ce rapprochement. Les coupes sombres réalisées par l’administration Reagan dans les budgets publics comme les prêts aux étudiants et les financements alloués à la recherche par des agences gouvernementales, incitent les universités à se tourner vers le secteur privé et vers les programmes de recherche du Pentagone, non soumis, eux, à restrictions. Dans ce cas précis, certaines disciplines académiques deviennent véritablement dépendantes, pour leur financement, des besoins en recherche exprimés par le ministère de la défense. Si l’on considère la seule année 1993, ce sont près de 1, 8 milliards de dollars qui sont attribués aux laboratoires universitaires, une somme qui représente 80% des fonds d’Etat versés pour le génie électrique, 70% pour les matériaux et la métallurgie et plus de 55% pour l’informatique[10].

Pour les administrateurs d’université, les dépôts de brevets par les laboratoires de leurs établissements semblent, dans un premier temps, pouvoir générer des revenus à long terme. Mais le résultat n’est pas à la hauteur des attentes. Dans le cas de l’université Stanford, en 1990, ses laboratoires engrangent 13 millions de dollars de royalties, ce qui en fait l’université la mieux classée en termes de revenus associés à la recherche. La somme ne représente toutefois qu’1% de son budget. Quant aux autres universités, elles font beaucoup moins bien. En 1989, l’Université de Pennsylvanie (Penn State[11]) ne récolte que 750 000 dollars et ses revenus sont pourtant supérieurs à ceux de la plupart des universités du pays.

Finalement, ce sont les disciplines et les départements universitaires jugés « utiles » au secteur privé et à la défense à un instant t qui sont les grands gagnants du processus de réduction et redéploiement des budgets publics de la recherche. Comme l’écrit Lawrence Soley (1995), « Alors que les sommes provenant de l’impôt permettent de financer environ 7 milliards de dollars de recherche publique, l’argent des entreprises leur permet d’avoir accès à cette recherche à un coût qui reste infime par rapport à son coût réel. Cette forme de subvention aux entreprises a un impact important sur des secteurs à forte valeur ajoutée scientifique et technique comme les biotechnologies et la pharmacie. Les entreprises ont pu ainsi transférer sur les universités une partie importante de leurs dépenses de R&D, augmentant, dans le même temps, leurs profits[12] ».

Le cas du secteur de l’industrie pharmaceutique américaine peut ici être évoqué. Il est d’autant plus intéressant, qu’il constitue un véritable enjeu de santé publique.  

[….][13]

Au cours des années 1980, le nouveau modèle universitaire qui se met en place aux Etats-Unis essaime progressivement dans tout le pays ; il soumet les établissements d’enseignement supérieur au respect des idées de ses contributeurs privés, écartant par là même tout réflexion critique sur la logique et les finalités du nouveau système économique (« shareholder capitalism [14]») dans lequel il s’inscrit. Comme le déclare William Grala, alors vice-president for public affairs du laboratoire pharmaceutique Smith-Kline, les sommes investies dans les projets académiques servent à « préserver le système et à consolider le capitalisme démocratique. L’argent de l’entreprise va donc aux chercheurs qui publient des contenus fournissant une explication théorique adéquate du capitalisme démocratique et intellectuellement acceptable pour la communauté académique[15]». Des fondations conservatrices investissent dans des programmes ou des chaires d’enseignements tout entiers consacrés à la promotion de leurs idées[16]. Dans le même temps, le nouveau modèle universitaire américain soumet les universités publiques aux critères de rentabilité imposés par leurs investisseurs et aux formes entrepreneuriales associées de management. Si l’on prend le cas de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) qui appartient au système public d’enseignement supérieur de cet Etat, la transformation est radicale, à l’époque. Selon Lawrence C. Soley (1995), « Les entreprises contractent avec les universités pour la recherche, engagent leurs enseignants comme consultants, financent des postes ou des chaires d’enseignement. Des fondations d’entreprise établissent de véritables fiefs qui fonctionnent indépendamment du campus d’UCLA, et des chefs d’entreprises emblématiques deviennent les conseillers de départements universitaires qui portent leurs noms. »[17]. Mais d’autres établissements vont encore plus loin. Si l’on considère l’exemple de Glassboro State College, dans le New Jersey, ce dernier change de nom et devient Rowan University après avoir reçu un don de 100 millions de dollars fait par l’industriel Henri M. Rowan, le fondateur d’une entreprise de hauts fourneaux. Ce n’est pas tout. Sur cette somme, 3 millions de dollars sont réservés pour des bourses accordées aux enfants des salariés de Rowan. Leur versement est, cependant, explicitement soumis à une condition politique : la non-participation des parents d’enfants boursiers à une activité syndicale. Une clause d’attribution est d’ailleurs formulée de la façon suivante : les bourses seront versées aux enfants d’employés « qui ont travaillé harmonieusement[18] avec leur entreprise » et non à ceux qui « ont gagné leur contrat par la menace et la grève »[19]. A l’époque, les autorités administratives de Glassboro College n’ont aucun mal à accepter cette politique discriminatoire et la justifient dans les termes suivants : « Les dons ciblés sont parfaitement acceptables, tant qu’ils ne contreviennent pas aux intérêts de l’université »[20]. Il faudra l’intervention des parlementaires de l’Etat, des syndicats et des médias pour que Rowan accepte de mettre un terme à cette politique discriminatoire, ouvrant l’accès aux bourses à tous les enfants des salariés de son entreprise. Le changement est d’autant mieux accueilli que les frais de scolarité des étudiants explosent littéralement dans les universités publiques (170% entre 1980 et 1992)[21], sous la pression des réductions budgétaires mais également des dépenses de recherche destinées à satisfaire les attentes du secteur privé. Car il faut non seulement des laboratoires parfaitement équipés pour produire de la recherche publiable et brevetable, mais il faut également recruter davantage d’enseignants pour permettre à ceux qui font de la recherche d’avoir des charges de cours beaucoup moins lourdes, tout en assurant à ces derniers des revenus qui vont les attirer ou les retenir. Toutefois, contrairement aux objectifs annoncés de mise à disposition de la recherche universitaire à la compétitivité des entreprises états-uniennes, une étude du Congrès réalisée en 1989 fait état de résultats surprenants : au MIT, établissement prestigieux ayant mis au point une unité de commercialisation de sa recherche (« Industrial Liaison Programme – ILP »), les entreprises japonaises qui, à l’époque comptent parmi les principaux concurrents des entreprises américaines, ont accès, pour un forfait de 50 000 dollars seulement, à de la recherche dont le coût s’élève à 500 millions de dollars annuels financés à 86% par le gouvernement américain (les contribuables) et par les frais de scolarité[22].

Avec la combinaison (confusion ?) des intérêts et budgets en provenance des secteurs publics et privés au sein des établissements d’enseignement supérieur, se profile également une mutation de leurs plus hautes fonctions administratives mais aussi de leur corps enseignant.

Les présidents d’université, tout d’abord, dont les décisions impactent pourtant la vie académique de leurs établissements, sont recrutés davantage pour leurs connexions avec les milieux politiques et des affaires, ouvreurs de portes aux financements publics et privés, que pour leur parcours universitaire. On voit donc dans ces postes, choisis avant tout pour leurs réseaux et leur capacité à lever des fonds, d’anciens responsables de fondations privées, des anciens PDG de grandes sociétés cotées ou d’anciens parlementaires ou gouverneurs d’Etats (David L. Boren, président de l’Université d’Oklahoma en 1994, très proche des intérêts pétroliers). Lorsque ce n’est pas le cas, ce sont moins les qualités d’enseignants et de chercheur, mais davantage la capacité à construire un parcours administratif consensuel et gratifiant (pour toutes les parties prenantes impliquées dans la sélection), qui détermine le choix d’un président. Le cas de John Silber, ancien responsable de département puis Directeur Général de l’Université du Texas, qui devient président de Boston University (BU) en 1971, est sur ce point, instructif. Malgré la minceur de ses contributions académiques, il s’avère être un formidable « leveur de fonds » qui parvient à faire passer le volume de dotations privées de BU, de 19 millions de dollars à 371 millions. Malheureusement pour les étudiants, cet argent ne semble pas trouver le chemin de leurs poches ni celles de l’Université (leurs frais de scolarité triplent sur dix ans, et il faut multiplier par trente la dette de l’université[23]). Au cours des années 1980, les dotations privées financent, entre autres, des think tanks conservateurs associés à la volonté de faire du College of Communication de  BU une référence nationale. S’installent ainsi sur le campus le « Center for Defense Journalism », le « Disinformation Documentation Center » et l’ « Institute for the Study of Ideology, Conflict and Policy » toutes entités destinées à combattre les « biais libéraux » (de gauche aux Etats-Unis) dans les médias américains, en droite ligne avec l’agenda conservateur national; sont également dispensés à BU des enseignements comme « Reporting Military Affairs » dans le département de journalisme, destiné à « transformer le regard des journalistes sur l’institution militaire » et, selon la remarque critique d’un professeur « non à former de bons reporters »[24]. L’insistance de Silber lui-même à impliquer, en 1987, le College of Communication dans un projet d’enseignement des techniques du journalisme à des moudjahidines afghans formés au Pakistan, associé à une dotation de 500 000 dollars de la part de l’United States Information Agency, et celamalgré l’opposition du corps enseignant, provoque la réaction du président de l’American Society of Newspaper Editors qui l’accuse de « faire le lit de l’agence de propagande américaine » et motive le départ du sponsor principal du programme, la Hearst Corp.’s King Features. A cet agenda médiatique ouvertement conservateur, Silber ajoute son propre veto à l’entrée, sur son campus, de nouveaux axes de recherche que sont, à l’époque, la théorie critique, le féminisme, le multiculturalisme. Avec Silber, la vie académique de Boston University est donc dominée par les idées conservatrices et un biais ouvertement pro-entreprises, qui est illustré par le nombre de chaires financées par les milieux d’affaires : elles sont au nombre de 44 en 1991, dont la majorité d’entre elles appartient à l’école de médecine. Mais Silber cultive également des liens solides avec le monde politique lui permettant de voir figurer son établissement au 2ème rang des universités qui reçoivent le plus d’argent public de l’Etat fédéral en 1992 (soit 29 millions de dollars). Pour ses capacités à faire rentrer de l’argent dans les coffres de BU, sans pour autant avoir fait progresser la qualité académique générale de cette université, Silber percevra 414 715 dollars en salaire et bonus pour l’année 1991-1992. L’année suivante verra sa rémunération progresser très fortement, atteignant 776 963 dollars grâce à un bonus de 300 000 dollars. A ces émoluments confortables, il faut également ajouter l’achat d’un hôtel particulier bien en dessous des prix du marché grâce à un prêt à taux préférentiel, une maison sur le campus qui est sa résidence principale et appartient à l’université, une voiture avec chauffeur, un budget pour les sorties, etc. Dans les années 1980 et 1990, les revenus à six chiffres des présidents d’établissements d’enseignement supérieur deviennent la norme, émulant l’inflation des salaires des Chiefs Executive Officers (CEOs) de grandes entreprises dont ils sont très proches (nombre d’entre eux sont d’ailleurs d’anciens CEOs) Les mêmes explications sont fournies pour en légitimer l’attribution : il existe un véritable marché international où les entreprises et les universités sont en concurrence pour attirer les meilleurs candidats qui peu, ou prou, font des métiers qui se ressemblent : séduire des investisseurs, les fidéliser en développant la conception de nouveaux produits grâce à la R&D dont la chaîne de valeur inclut de véritables stratégies de communication (s’appuyant sur la publication « rankée ») et de mercatique ; quant à la partie éducative, ce n’est plus vraiment une priorité, malgré la généralisation de systèmes d’évaluation des cours par les étudiants qui, présentés comme des outils de contrôle de leur qualité, offrent également la possibilité de « garder les enseignants dans le rang » en les soumettant à l’incertitude des résultats.

Dans le même temps, et alors que tout est fait pour transformer les universités en entreprises, s’installe dans ces établissements, comme dans l’économie générale du pays, une culture de l’avidité et du mercenariat qui n’épargne pas les enseignants du supérieur, du moins ceux dont la recherche est susceptible d’intéresser le secteur privé ainsi que les branches associées à des domaines publics comme la défense. En parallèle à l’inflation des émoluments pour ces populations, calqués sur ceux des entreprises pour lesquelles ils travaillent souvent déjà, se généralisent des formes de management empruntées au secteur privé. De fait, le recrutement des enseignants-chercheurs, tout comme leur parcours universitaire doit pouvoir faire l’objet d’une évaluation, d’une traçabilité, et d’un reporting constants, qui permettront aux apporteurs de capitaux de sélectionner, « en toute transparence » les établissements et leurs unités de recherche susceptibles de fournir le meilleur rapport coûts/bénéfices. Dans cette logique, empruntée aux audits comptable, financier et RH dont les entreprises cotées sont familières, les systèmes d’évaluation mis en place, tout comme les formats des rapports qui en découlent, privilégient les données chiffrées, plus simples à récolter (pour les auditeurs et les médias), fournissant également l’apparence d’une plus grande objectivité. Les conséquences de ces choix sont multiples. Ce sont tout d’abord les secteurs de la recherche associés aux « sciences dures[25] (sciences de la matière et du vivant)» et dont les résultats brevetables peuvent donner naissance à des produits ou services largement commercialisables, qui ont la faveur des investisseurs. Ce sont, ensuite, les secteurs de la recherche associée aux « sciences molles (sciences de l’homme et de la société) » qui ont la faculté de démultiplier, tout en en justifiant la légitimité, les ressources financières associées aux innovations des « sciences dures », qui sont ensuite privilégiés… En bref, tout ce qui peut « mettre de l’huile », non seulement dans les mécanismes de l’économie tirée par la finance globale, mais aussi dans le management taillé sur mesure des organisations qui en sont les centres névralgiques. Toutefois, dans la mesure où ce sont les « sciences dures » qui ont la faveur des investisseurs et sont au cœur des innovations dans l’industrie et les services, nombre de chercheurs en « sciences molles » par conviction ou « utilité espérée », vont s’efforcer de faire rentrer leurs disciplines dans le moule de cette « nouvelle culture scientifique pratico-formelle »[26], tout entière mobilisée au service d’une financiarisation de l’humain, de ses activités et de son environnement. On assiste alors, à partir des années 1980, à une mathématisation croissante de la recherche en économie[27], finance et gestion qui envahit même les domaines de la science politique ou de la sociologie ; et avec cette tendance, la multiplication d’études « équationisées » ou quantitatives[28] et le recrutement préférentiel, dans les universités ou les Business Schools, d’enseignants-chercheurs qui en maitrisent les techniques. Dans le même temps, l’impératif, pour les chercheurs en « sciences dures », de publier et de faire breveter leurs innovations dans un contexte de concurrence globale et dans des rythmes toujours plus rapides pour s’en assurer la propriété et en tirer profit, à deux conséquences : la première, concerne le format et la temporalité requise pour l’obtention des diplômes ; ils sont raccourcis et mis aux normes états-uniennes par le fait de la domination scientifique d’un pays qui est également le leader économique du monde capitaliste ; le doctorat est prévu pour être fait en 8 ans à partir de l’entrée à l’université (réforme LMD en France) et 3 ans  sont jugés suffisants pour rédiger une thèse courte (finies les « thèses d’Etat françaises» de 700 ou 1000 pages rédigées sur 10 années) dont les parties doivent  pouvoir être publiées dans des revues « rankées » et la recherche exploitée à des fins brevetables et commerciales. La seconde conséquence de cette accélération concernant le tempo de la recherche, c’est une incitation, pour les chercheurs en « sciences molles » à synchroniser leur rythme de recherche et de publication avec ceux des chercheurs en « sciences dures », tout en privilégiant des méthodes et des formats dont les résultats sont aisément accessibles. L’anglais (américain) étant la langue de l’économie globalisée, également utilisée par les chercheurs du monde entier pour communiquer, s’impose dans la recherche et avec elle une certaine façon de présenter des « papiers » (research papers) : les résultats sont immédiatement annoncés en début de communication (courte de préférence) suivis par des démonstrations où triomphent, soit la virtuosité statistique, soit la capacité à aligner des formules mathématiques dont la plus ou moins grande complexité atteste de la qualité « scientifique » du propos. Dans ce type de production écrite, le texte littéraire est souvent réduit à sa plus simple expression, parfois résumé dans ce qui s’apparente à un « Executive Summary » un impératif qui est parfois une nécessité, vu le peu de temps que peuvent consacrer les professionnels d’entreprises (eux-mêmes sous reporting constant) à la lecture de documents et, parfois, le faible niveau de langue de nombre d’« experts quantitativistes ». Simultanément, les recherches et études critiques produites dans des ouvrages se font toujours plus rares dans les départements d’économie et de gestion (on ne peut leur attribuer de facteur d’impact comme pour les revues). Assurés de ne pas être publiés ou cités par le plus grand nombre (« h-index »[29]) si leurs papiers ne comportent pas les idées et références bibliographiques requises par les « courants dominants » et donc les approches théoriques et méthodes scientifiques « autorisées » par les comités scientifiques des revues « rankées » et très « disciplinées », leurs chercheurs ressemblent vite à des clones[30] (certains admettent ouvertement n’être que des « suiveurs »). Recrutés pour ce type de profil (les profils « divergents » ou « atypiques » sont presque systématiquement écartés) et tout de suite intégrés dans des équipes de recherche dont la principale activité est la « manufacture » de publications formatées, ils seront évalués selon leur « productivité » et le « rendement » de leurs activités, fournissant par là même toutes les données quantifiables indispensables aux classements internationaux de leurs établissements (accréditations, classement de Shanghai, classements multiples dans la presse économique et financière). Avides de toucher les bénéfices (primes à la publication, direction de chaires, participation à des conseils d’administration, ou pratique du conseil privé, etc.) associés au soutien conceptuel et technique à une globalisation tirée par la finance, ces « chercheurs » renoncent, par là même,  au rêve humaniste d’une « université universelle[31] » et abdiquent, sans état d’âme, toute ambition de questionnement et de distanciation critique concernant la logique, les finalités et conséquences sociétales du système politico-économique et des Pouvoirs qu’ils servent.

Ce faisant, s’il existe bien un « miracle » associé à cette économie financiarisée qu’un Alain Minc appelait de ses vœux dès les années 1980[32], il réside, peut-être, moins dans la réussite de l’économie américaine dont les ressorts réels semblent échapper à ses sectateurs hexagonaux comme nous l’avons déjà expliqué (cf. blog WISer[33]), que dans les prébendes particulièrement élevés qu’il assure à ceux qui en légitiment, intellectuellement, les « commandements », et, à ceux qui en assurent, politiquement, la mise en œuvre. On peut même affirmer que les revenus issus de la finance « les ont rendus fous ». Economistes/banquiers et enseignants-chercheurs[34] dans les domaines les plus associés à l’optimisation fiscale ou à la spéculation financière au sein de business schools ou départements universitaires, journalistes et personnalités politiques ou administratives,tous se « gavent [35]» littéralement depuis 30 ans, aux côtés des maîtres qu’ils ont choisis de servir, et ce aux dépens des populations du globe, sinistrées par les crises bancaires et financières à répétition toujours plus graves dont ils sont les complices – populations régulièrement condamnées à la rigueur et l’austérité pour en acquitter financièrement les accidents. Dans le même temps, légitimant la socialisation des pertes de leurs maîtres en expliquant qu’elle n’est redevable qu’à l’inefficacité du Politique et des Etats, ils oublient de préciser que cette impuissance a été achetée par l’intermédiaire de la présence des représentants des milieux d’affaires dans les sphères des parlements, des gouvernements, des administrations et des universités aux plus hauts niveaux, ainsi que celle, associée, du « lobbying d’affaires[36] » toutes situations et activités permettant d’obtenir, à l’échelle du globe, la non-application (et sa justification) des règlementations existantes dans tous les domaines de l’économie et de la finance[37], mais aussi, la fin des politiques de Solidarité, la promotion de l’individualisation des parcours de vie et de la privatisation totale des Biens Communs et Services Publics.


[1] According to a Wall Street Journal/Times Higher Education’s US College Rankings data “All the universities in the prestigious Ivy League group are private universities. […] These universities are funded primarily through student tuition fees, which are generally higher than those of public universities”, in “Best private universities in the United States 2019”, September 20 2018, https://www.timeshighereducation.com/student/best-universities/best-private-universities-united-states .  

[2] “While the resources available to the country’s top private institutions can mean that they dominate the upper echelons of university and college rankings, the best public universities in the US should not be overlooked. Most public universities in the US are state universities, operated by the state government, and are often grouped into “systems”. […] Every US state is required to have at least one public university, although some of the larger states may have many public universities. Such institutions will often offer discounted tuition for in-state students. The best public universities can be found across the US, but there are clusters of high-ranking institutions in California and New York”, in “Best public universities in the United States 2019”, September 20 2018, https://www.timeshighereducation.com/student/best-universities/best-public-universities-united-states .

[3] Lawrence C. Soley, Leasing the Ivory Tower: The Corporate Takeover of Academia, Boston: Massachusetts, South-End Press, 1995. 

[4] Jeffrey J. Williams, “Deconstructing Academe: The birth of critical university studies”, The Chronicle of Higher Education, February 19, 2012, http://chronicle.com/article/An-Emerging-Field-Deconstructs/130791/ . Voici ce que Willimans écrit en introduction de son article: “Over the past two decades in the United States, there has been a new wave of criticism of higher education. Much of it has condemned the rise of « academic capitalism » and the corporatization of the university; a substantial wing has focused on the deteriorating conditions of academic labor; and some of it has pointed out the problems of students and their escalating debt. A good deal of this new work comes from literary and cultural critics, although it also includes those from education, history, sociology, and labor studies. This wave constitutes what Heather Steffen, a graduate student in literary and cultural studies with whom I have worked at Carnegie Mellon University, and I think is an emerging field of « critical university studies. »

[5] Cf. “ n°13 – The role of corporate America and U.S. investment bankers in the engineering of a “Turbo- or Super- Capitalism” incompatible with CSR or Sustainable Development”, Série Etats-Unienne, Blog WISer, https://worldissuesandservices.org/2019/02/16/13-the-role-of-corporate-america-and-u-s-investment-bankers-in-the-engineering-of-a-turbo-or-super-capitalism-incompatible-with-csr-or-sustainable-development-1/ .

[6] https://worldissuesandservices.org/ .

[7] Sur le sens du concept d’ « hédonisme égoïste » et la différence fondamentale avec « l’hédonisme universaliste », cf. n°3 – Les fondements éthiques de l’ultra-libéralisme économique états-unien, Série Etats-Unienne, Blog WISer, https://worldissuesandservices.org/2019/01/01/les-fondements-ethiques-de-lultra-liberalisme-economique-etats-unien/ .

[8] Cf. « n°12 – Le Lobbying d’affaires (corporate lobbying) aux Etats-Unis et dans l’Union Européenne : un cancer banalisé de la démocratie représentative », Série Etats-Unienne, Blog WISer, https://worldissuesandservices.org/2019/02/05/12-le-lobbying-daffaires-corporate-lobbying-aux-etats-unis-et-dans-lunion-europeenne-un-cancer-banalise-de-la-democratie-representative/ .

[9] Lawrence C. Soley, op. cit., p. 7.

[10] Ibid., p. 10.

[11] Penn State a connu de graves émeutes étudiantes en mai 1970 après l’invasion américaine du Cambodge dans le contexte, plus large, de la guerre du Viêt Nam. L’intervention de la garde nationale sur le campus se traduisit par la mort de 5 manifestants le même mois. Ces évènements déclenchèrent des grèves, des manifestations violentes et non violentes qui paralysèrent bientôt des centaines d’universités dans tout le pays.

[12] Lawrence C. Soley, op. cit., p. 10.

[13] Cf. Bernard Sionneau, Chapitre 8, « Reîtres et Sicaires Conceptuels de la Globalisation » in Le Management Responsable : approche critique et transculturelle, Paris : ellipses, coll. Gestion, 2017, pp. 166-168.

[14] Pour comprendre les causes et conséquences sociétales du passage, aux Etats-Unis d’un « stakeholder capitalism » au « shareholder capitalism », cf.
13 – The role of corporate America and U.S. investment bankers in the engineering of a “Turbo- or Super- Capitalism” incompatible with CSR or Sustainable Development    https://worldissuesandservices.org/2019/02/16/13-the-role-of-corporate-america-and-u-s-investment-bankers-in-the-engineering-of-a-turbo-or-super-capitalism-incompatible-with-csr-or-sustainable-development-1/

[15] Cité in   Lawrence C. Soley, op. cit., p. 11.

[16] Cf. Bernard Sionneau, “Fondations et Boîtes à Idées de la Révolution Conservatrice », in La Construction du Conservatisme Moderne aux Etats-Unis, Paris : L’Harmattan, 2012, pp. 123-164.

[17] Ibid. p. 6.

[18] La notion d’ « harmonie » est ici particulièrement intéressante, car elle est à l’époque, (et reste encore aujourd’hui) très populaire chez les conservateurs américains et davantage encore chez les « libertariens ». Ces derniers l’associent à Frédéric Bastiat qui figure dans leur panthéon d’auteurs de référence. Dans un ouvrage paru en 1849 et intitulé Harmonies économiques, Frédéric Bastiat (1801-1850) décrit le fonctionnement  « harmonieux » de l’économie lorsque l’Etat n’intervient pas. Cet auteur est l’un des fondateurs de la « théorie de l’harmonie des intérêts » selon laquelle l’intérêt individuel coïncide systématiquement avec l’intérêt collectif et l’intérêt des ouvriers avec celui des patrons. Dans ses écrits, il s’efforce de démontrer que les mesures de l’Etat destinées à résoudre des problèmes économiques et sociaux usurpent les droits naturels des citoyens (violent notamment la liberté et la propriété privée) et produisent plus de mal que de bien.

[19] Cite in Lawrence C. Soley, op. cit., pp. 7-8.

[20] Ibid.

[21] Cf. le résultat en 2017, in Matt Krupnick, “$1.5tn in debt: student loan crisis shatters a generation’s American dream”, The Guardian, 4 Oct. 2018,   https://www.theguardian.com/money/2018/oct/04/student-loan-crisis-threatens-a-generations-american-dream ; also, Abigail Hess, “Here’s how much the average student loan borrower owes when they graduate”, CNBC, Thu, 15 Feb 2018, https://www.cnbc.com/2018/02/15/heres-how-much-the-average-student-loan-borrower-owes-when-they-graduate.html .

[22] Lawrence C. Soley, op. cit., p. 12.

[23] Ibid., p. 22.

[24] Lawrence C. Soley, op. cit., p. 23.

[25] Sur ce que Laurent Muchielli appelle « la vulgate » opposant « Sciences dures » (sciences de la matière et du vivant) et « sciences molles », (science de l’homme et de la société), lire « Sciences dures et sciences molles ont une démarche commune » in, Propos recueillis par Nicolas Chevassus-au-Louis in La Recherche n°386, mai 2005, p. 59.

[26] Roland Gori, op. cit., pp. 168-169.

[27] Sur la question, on lira avec profit : Georgio Israël, La mathématisation du réel, Paris, Editions du seuil, 1996 ; Bernard Guerrien, L’illusion économique, Sophia-Antipolis : Les essais/omniscience, 2007.

[28] Comme l’écrivait Bernard Marris, « La rhétorique de la statistique et du chiffre est celle de la neutralité et de l’objectivité, de la non-émotion […] de l’impartialité », in Des Economistes au-dessus de tout Soupçon, Paris : Albin Michel, 1990, p. 18.

[29] Comme le précise Yves Gingras, « L’indice h est défini comme étant égal au nombre d’articles n qu’un chercheur a publiés et qui ont obtenu au moins n citations chacun depuis leur publication. Par exemple, un auteur qui a publié 20 articles parmi lesquels 10 sont cités au moins 10 fois chacun aura un indice h de 10 », « L’épidémie de l’indice h » in Yves Gingras, Les dérives de l’évaluation de la recherche : Du bon usage de la bibliométrie, Paris : Editions Raisons d’Agir, 2014. Et en complément, l’ouvrage déjà cité d’Alain Abelhauser, Roland Gori et Marie-Jean Sauret, La folie évaluation : les nouvelles fabriques de la servitude.

[30] Voici ce qu’écrit Pascal Lefebvre, dans un éditorial de la revue Gérer et Comprendre (Annales des Mines), n°115, mars 2014 : « Selon nos censeurs vétilleux, hors des revues américaines, point de publication qui vaille, donc point de carrière académique qui se puisse bâtir et point de notoriété qui dépasse le cénacle des initiés à ces langues désormais quasi mortes que sont, parmi tant d’autres, le français, l’allemand ou le russe. Il n’est pas ici question d’une nostalgie s’attardant sur une prétendue gloire passée, mais bien du souci de la qualité de la recherche : une pensée formatée peut-elle être féconde en matière de gestion? Nous ne parlons pas ici de physique fondamentale, pour laquelle la formalisation mathématique s’est avérée non seulement indispensable pour communiquer entre chercheurs, mais porteuse de réalisations concrètes : sans Heisenberg et ses équations, point de transistor et donc de société de l’information. Nous parlons de cette pensée gestionnaire, standardisée et formatée, véhiculée, entre autres, par bien des MOOCs : que prétend-t-elle apporter à la compréhension des systèmes complexes que sont nos organisations ? Qu’apportent ces publications qui creusent, avec plus ou moins de talent, toujours les mêmes sillons dans un champ parfaitement borné ? Laminées les différences de cultures, étouffées les originalités locales, balayées les découvertes parce qu’émergeant du local ? Qu’importe le gâchis de talents. Les territoires nouveaux, ouvrant le champ de la connaissance à la boulimie marchande, doivent coûte que coûte être homogénéisés pour être profitables. La recherche en gestion doit-elle donc renoncer aux chemins de traverse, aux cheminements isolés, aux trajectoires improbables pour n’être plus que la psalmodie servile de dogmes imposés, quitte à périr ici faute de s’imposer là-bas ? »

[31] Cf. Christophe Granger, « Propositions pour servir à ceux qui ne se résignent pas », in La destruction de l’université française, Paris : La Fabrique éditions, 2015, pp. 169-176.

[32] Alain Minc écrivait, en 1985, « « La réussite des Etats-Unis exerce une pression diffuse pour nous obliger à combattre nos propres rigidités. Saluons le miracle ; acceptons le mystère ; et, surtout, suivons l’exemple.in L’Expansion, 8 février 1985, p. 129, cité in Richard Farnetti et Ibrahim Warde, Le Modèle anglo-saxon en question, Paris : Economica, 1997, p. 5.

[33] World Issues and Services – WISer, https://worldissuesandservices.org/ .

[34]  Cela se vérifie sur les seuls salaires servis en Finance/Banque/Immobilier/Assurance dans les Business Schools, in Jessica Brown (Senior Manager, Knowledge Services, AACSB International), « Professor Salaries by Discipline Set—What’s the Trend »?, enewsline, January 2013, http://enewsline.aacsb.edu/professor-salaries-by-discipline-set.asp (accès au 29/04/2016.

[35] Le mot n’est pas trop fort pour décrire le processus d’accumulation permettant à des populations de constituer de véritables patrimoines financiers qui les tiennent à distance, ainsi que leurs familles, des aléas de la vie. Ces populations qui n’hésitent jamais à justifier la remise en cause de tous les acquis sociaux pour conserver les leurs, sont abonnées aux revenus à 6 chiffres souvent obtenus par le cumul de fonctions dans les secteurs publics et privés, ou par le cumul des revenus dans différentes niches de la haute administration.

[36] Cf. notre chapitre sur la question.

[37] La pratique du « pantouflage » en France, est représentative de cette situation. Pour une illustration récente, cf. Laurent Mauduit, « Crise larvée à la direction du Trésor », Médiapart, 21 janvier 2016.

Utiliser le diagnostic mondiologique pour dire les impasses sociétales du «Capitalisme de Casino»

Utiliser le diagnostic mondiologique[1] pour dire les impasses sociétales du « Capitalisme de Casino[2] »

En 1996, Viviane Forrester publie un ouvrage intitulé L’horreur économique, qui remporte le Prix Médicis de l’essai, la même année[3]. Il y est question de perpétuation, par des « politiques artificielles », d’un « monde disparu », de « société périmée » alors qu’est en train de s’installer une nouvelle forme de civilisation dans laquelle seul un très faible pourcentage de la population terrestre trouvera des fonctions. « Pour la première fois dans l’histoire », fait remarquer l’auteure, « l’ensemble des êtres humains est de moins en moins nécessaire au petit nombre qui façonne l’économie et détient le pouvoir [4]». Elle pose alors cette question terrible mais néanmoins prémonitoire, eu égard aux conséquences sociales et humaines brutales de l’économie globalisée tirée par la déréglementation financière et l’innovation numérique[5] qui exprime ses « externalités négatives » dans les territoires exclus (« angles morts ») de ses bénéfices depuis les années 1980 : « La foule des hommes tenus pour superflus peut trembler, et chaque homme dans cette foule. De l’exploitation à l’exclusion, de l’exclusion à l’élimination…?».

A l’époque, le propos de Forrester rencontre l’hostilité des milieux patronaux français et de nombreux économistes comme Henri Lepage[6]. Selon ce dernier,  l’ouvrage permet aux Français, et plus particulièrement leurs dirigeants, de « ne pas avoir à s’interroger sur leurs propres responsabilités » et de se replier sur leurs archaïsmes intellectuels et politiques. Au point d’être la risée des commentaires de la presse internationale[7] ». Lepage[8] lance également une attaque en règle contre « La Crise du Capitalisme Mondial » (1998)[9], l’ouvrage du gestionnaire de fonds d’arbitrage, George Soros, accusé, tout en étant « l’acteur d’une grande révolution », de ne rien y avoir compris et d’avoir livré « une suite de clichés et d’idées fausses sur le libéralisme[10] ». Il faut dire que Soros, après avoir gagné beaucoup d’argent en spéculant sur le cours des monnaies européennes puis asiatiques dans les années 1990, dénonce le caractère incontrôlable et la dérive destructrice d’un système financier qui a fait sa fortune. Malheureusement pour Lepage, l’effondrement entre 1999 (l’année où il écrit) et 2001 des valeurs associées à l’économie de l’internet et l’implosion de la bulle financière qui s’ensuit,  invalide son apologie imprudente du « marché ». Et alors que cet économiste ajoute : « Que George Soros se rassure : le grand crash des économies occidentales n’est pas pour demain », quelques années plus tard, en 2007, la crise bancaire et financière des crédits « Subprime » réduit sa prophétie en cendres[11].

A l’évidence, Henri Lepage a bien été la victime, en 1999, du « fondamentalisme de marché[12] » dénoncé par Soros dans son ouvrage que le premier s’évertuait à railler. Attribuant à l’économie et ses agents libérés de toute contrainte étatique et réglementaire, des capacités d’anticipation, de décision et de régulations vertueuses qu’ils n’ont jamais eues, cette cosmogonie a bien fait la preuve qu’elle n’était pourtant, ni plus, ni moins, qu’un « conte de fées » (du même tonneau que les « comptes d’Arthur Andersen LLP pour Enron[13]). A sa décharge, il faut toutefois préciser qu’Henri Lepage a eu de « brillants » prédécesseurs, en France, des auteurs qui ont fait preuve des mêmes capacités d’incompréhension de la réalité de cette économie états-unienne tirée, depuis les années 1980, par la dépense militaire et par l’excroissance de la sphère financière et son cortège de malversations. Ne pouvait-on lire, en 1985, sous la plume de l’essayiste Alain Minc, les lignes suivantes : « La réussite des Etats-Unis exerce une pression diffuse pour nous obliger à combattre nos propres rigidités. Saluons le miracle ; acceptons le mystère ; et, surtout, suivons l’exemple.[14] »

Point de « miracle » ni de « mystère », pourtant, dans la façon dont l’économie américaine s’est redéployé et a retrouvé le chemin de ces moyens et finalités discutables (mais indiscutées alors) que sont la compétitivité et la croissance économique dans les années 1980 puis 1990. Mais des réalités contraires aux arguments avancés par les sectateurs du marché, producteurs d’ignorance quant à la façon dont l’économie américaine a organisé la « globalisation du monde ».

Le « Keynésianisme militaire[15] » à la rescousse de la compétitivité Etats-Unienne

Des points d’ombre, donc, rarement évoqués, comme, tout d’abord, cette vieille recette qui vient pourtant en contradiction avec le discours dominant d’alors sur « l’économie de l’offre[16] » : la relance de l’économie américaine par la dépense militaire et, par là même, la contribution massive de l’argent public à la « compétitivité » de pratiquement tous les secteurs de l’économie américaine[17]. Car le fameux « complexe militaro-industriel[18] » (Pentagone et Industries de la défense) est l’une des clés de voûte du système politique et économique des Etats-Unis. Vitrine et support de la puissance militaire et technologique du pays, il unit des intérêts dont les représentants peuvent occuper successivement, à différentes étapes de leurs carrières, des postes dans les forces armées, les services de sécurité, la direction et les conseils d’administration de très grandes banques et entreprises cotées (dont les médias et les maisons d’édition), universités, fondations, associations et « think tanks » qui leur sont liées[19], dans les formations politiques, et les équipes présidentielles[20]. Au cœur de cette nébuleuse régie par le principe de cooptation, l’argent public joue, par l’intermédiaire des contrats du Pentagone, un rôle clé dans la santé financière du secteur privé. Il permet, lors des phases de ralentissement de l’économie, de relancer la machine, en « subventionnant » de façon indirecte toutes les entreprises qui de près ou de loin sont concernées par les marchés publics de la défense….

[…]

Les artisans de la menace financière systémique 

Un retour en arrière est indispensable pour comprendre les raisons de décisions politiques déterminantes et leurs effets induits.

Les années 1980 sont celles d’un changement majeur des modalités et du contexte du financement des agents économiques (privés et publics). Ce changement fait suite à la décennie précédente caractérisée par la lutte contre l’inflation et contre la perte de compétitivité et de rentabilité des entreprises des pays occidentaux les plus riches. Les gouvernements de ces pays ont un objectif : réduire, voire abolir, les contraintes réglementaires de financement des économies nationales.

Les Etats-Unis ouvrent le feu[21]. Après avoir desserré les contraintes sur leur monnaie au début des années 1970 (flottement du dollar), ils entreprennent de mettre un terme aux obstacles limitant le financement de leur économie. Plutôt que d’augmenter les impôts, ils vont faire appel à l’épargne de la planète pour financer leurs dépenses budgétaires et le développement de leurs entreprises. Ils se lancent donc dans un processus de dérèglementation financière (au milieu des années 1970) qui débouche sur la fin du contrôle des changes et des mouvements de capitaux. La décision permet ainsi un recours croissant aux marchés, non seulement de la part des firmes et banques multinationales, mais également de la part des Etats fédérés et des collectivités territoriales pour financer leur dépenses de fonctionnement et d’investissement.

Dans cette aventure, la France est, dès le milieu des années 1980, l’un des premiers pays en Europe, à jouer à fond le jeu de la liberté des mouvements de capitaux[22]. Prenant l’exact contre-pied de la politique qu’ils ont défendue avec leur parti en 1981, trois hommes : un président socialiste, François Mitterrand (conseillé par l’insaisissable Jacques Attali[23]), un premier ministre, Laurent Fabius et son ministre des finances, Pierre Bérégovoy propulsent les banques, les grandes entreprises, mais aussi l’Etat français dans l’univers de la finance globalisée de marché. La loi bancaire de 1984[24] et la loi sur la dérèglementation financière de 1986 sont décisives en la matière puisqu’elles autorisent : la suppression de l’encadrement du crédit, la levée du contrôle des changes et des mouvements de capitaux, la création du compartiment des « titres de créances négociables » (TCN) du marché monétaire, le décloisonnement des marchés, la création de marchés à terme de dérivés financières – mesures qui permettent désormais aux agents économiques et au Trésor de trouver des sources de financement à court, moyen et long terme sans forcément recourir au crédit bancaire tout en ayant la possibilité de se couvrir contre les risques de prix. 

Tous ces éléments contribuent ainsi à transformer le rapport des agents économiques français à leurs métiers et leur territoire d’origine. Un seul mot d’ordre à l’époque : « les marchés plutôt que les guichets »[25]. Mais les processus de dérèglementation et de désintermédiation portés par ce slogan modifient également l’identité des investisseurs qui se portent sur les titres de la dette ou de propriété des agents économiques privés et publics. Traditionnellement, c’étaient de petits épargnants. Ils sont progressivement remplacés par l’intermédiation des OPCVM ou Sicav gérés par des banques ou des compagnies d’assurance, mais aussi par des fonds d’investissement internationaux.

L’entrée en scène des fonds d’investissement anglo-saxons

 Alimentés par les cotisations et investissements de leurs populations d’origine depuis près d’un demi-siècle, ces fonds de pension (FdP) et fonds mutuels (FM – sociétés d’investissement pour le compte de tiers) se portent progressivement sur les titres offerts par les marchés de capitaux des pays développés dont le marché français. Le résultat est que, fin 2002, sur la seule place de Paris, ils comptent pour plus de 90% des transactions sur actions et 95% des transactions obligataires[26].

Avec ces acteurs, s’impose une conception différente de l’activité économique et du rôle qu’ils entendent y jouer. Leurs gestionnaires sont en effet avant tout soucieux de « rentabilité financière » de leurs titres et motivés par une anticipation de gains et la réalisation de plus-values en capital bénéfiques pour leurs cotisants ou actionnaires. Ces gestionnaires de fonds de retraite et de fonds mutuels vont ainsi considérer les titres acquis comme des « actifs négociables » (jamais comme des « actifs immobilisés »). Opérant leurs transactions « par blocs » (à la bourse de New York, ce type de transactions implique l’achat ou la vente d’au moins 10 000 actions) ils contribuent également à augmenter le volume de titres échangés tout en réduisant la durée moyenne de détention des actifs dans leur portefeuille[27] (pour les actions, cette durée passe de deux ans à huit mois[28]), à la recherche de performances financières toujours plus élevées.

Dans de nombreux pays, les investisseurs institutionnels deviennent donc les principaux actionnaires des plus grandes entreprises et établissements bancaires cotés et les principaux acquéreurs de titres de la dette publique des Etats et collectivités locales. Ils remplacent les ménages dans leur position de propriétaires de titres et se substituent aussi en partie aux banques en tant qu’intermédiaires financiers, via la titrisation des dettes privées et publiques[29]. C’est au cours des années 1980 que ces grands investisseurs commencent d’ailleurs à revendiquer leurs prérogatives d’actionnaires, au cours de vague de rachat d’entreprises avec effet de levier, d’opérations de fusion/acquisition, d’OPA hostiles et du développement d’un marché pour le contrôle des entreprises[30]. Les Institutionnels y jouent un rôle très actif en se portant acquéreurs de titres qui vont servir au financement de ces opérations.

Par la suite, les gestionnaires de fonds recherchent, dans les placements en actions, une source privilégiée de rendements de leurs portefeuilles Et ils commencent à contester activement le pouvoir des managers, affirmant à travers leurs exigences, une conception toute financière de l’entreprise qui fait d’elle « une collection d’actifs divisibles et liquides, prêts à être cédés ou achetés au gré des opportunités de rendement financier »[31]. Avec ces gestionnaires, s’impose donc une conception financière des sociétés cotées (banques ou entreprises) [32]. Mais cette conception, comme le souligne Hervé Juvin, fait également de « l’entreprise cotée » un « modèle unique, le point d’aboutissement des formes de l’organisation économique », au détriment de l’existence d’une autre réalité : la part toujours plus importante de l’activité économique couverte par d’autres agents que sont les coopératives, les mutuelles, les associations, les collectivités territoriales, l’administration d’Etat. C’est donc faire oublier, comme le souligne Juvin, les quelques « 50 millions de sociétaires des coopératives et des mutuelles qui forment la partie cachée de l’iceberg financier européen » [33]et qui ont su fonctionner avec d’autres « valeurs » que celle des sociétés cotées.

Ces sociétés cotées, vont, en effet, devenir très facilement vulnérables, motivant leurs directions à prendre toujours plus de risques dans leur gestion quotidienne. Le phénomène s’explique assez facilement. La menace permanente de vente de leurs titres que les gestionnaires de grands fonds agitent à la face des directions d’entreprises, de banques ou des directions du Trésor, la possibilité qu’ils ont de s’affranchir de tout engagement financier du jour au lendemain, leur donnent le pouvoir de revendiquer leurs prérogatives d’actionnaires-propriétaires ou de prêteurs et d’exiger des entreprises et des gouvernements, des politiques conformes à leurs attentes, et des niveaux de retour élevés sur investissement (principe du « pouvoir de l’actionnaire »). Dans le même temps, en tant qu’acteurs majeurs des marchés financiers en quête perpétuelle de rentabilité, ils contribuent à leur instabilité croissante, en multipliant les transactions et opérations de placement de plus en plus risquées.

« Le capitalisme de casino »[34] 

En l’espace de quelques années, les gouvernements américains et britanniques, suivis par des pays européens comme la France (cf. supra) créent ainsi les fondements de ce que certains économistes appellent la « dictature des créanciers [35] ». Ils libéralisent et en décloisonnent leurs systèmes financiers nationaux, en transformant les circuits de financement de la dette publique (ce qu’on nomme la « titrisation »), en laissant les marchés fixer le niveau des taux d’intérêt à long terme [36] mais aussi les taux de change (souvent surévalués et corrigés parfois brutalement par les marchés).

Le régime est particulièrement favorable aux institutions financières non bancaires (Fonds de retraite[37], Fonds Mutuels américains, Assureurs privés, etc.), qui accèdent alors aux marchés en tant que prêteurs. L’importance du volume de leurs actifs [38] en fait rapidement des forces d’intervention majeures. Au niveau national et international, leur irruption sur des compartiments du jeu financier auxquels elles n’avaient jusque-là pas accès[39], a des conséquences sur l’investissement des entreprises, les dépenses publiques, la consommation privée. Dans la mesure où la logique guidant les opérations de ces institutions est la recherche du montage qui procure le meilleur rapport coût-risque-rendement, États ou entreprises vont, pour les attirer, s’efforcer d’assurer une rémunération de leurs investissements aussi intéressante et peu risquée que possible. Des taux de change et d’intérêt attractifs, des dividendes élevés [40] deviennent la condition requise, avec les effets suivants :  les détenteurs de titres de créances publique ou privées (obligations), de titres de propriété (actions) se voient attribuer, par le biais de la « marchéisation » (par la titrisation) des effets publics, de la privatisation, de leurs prises de participation dans le capital des entreprises (IDE, investissement de portefeuille), une fraction croissante des ressources publiques et privées pour rémunérer leurs investissements (par le canal de l’impôt ou des dividendes[41]), au détriment de l’investissement collectif et du salariat.

Cette situation aboutit à placer les responsables d’institutions financières non bancaires en position de dicter les termes de leurs politiques à des États ou des entreprises (corporate governance). Notons toutefois que les grands groupes industriels tirent eux-mêmes une part croissante de leurs ressources, d’opérations financières [42] réalisées sur différents marchés (changes, marchés monétaires, marchés à terme de produits dérivés, etc.), mais également d’opérations d’acquisitions-fusions (Mergers and Acquisitions, M&A). Facilitées par l’imagination déployée par des banquiers d’affaires pour les rendre attractives (Boostraps, Leveraged Buy-Outs, Junk Bonds)[43], ces dernières ne visent pas l’extension de la production au moyen de la création de capacités nouvelles, mais sont à l’origine de restructurations et de « dégraissages » dont la mise en œuvre permet de mieux rémunérer les propriétaires du capital des entreprises, donc de les fidéliser, et d’attirer de nouveaux actionnaires (l’annonce de ces opérations a souvent pour effet de faire bondir la côte boursière des actions des sociétés concernées).

Au début des années 1980, les gestionnaires de fonds anglo-saxons commencent à investir en direction de marchés émergents et dans les années 1990 ils y augmentent leurs placements. Puis ils effectuent des retraits brutaux qui provoquent l’effondrement du marché des actions et des marchés des changes des pays concernés. Même si ces placements ne représentent qu’une part marginale de leur portefeuille global, leurs flux et reflux déclenchent une succession de crises financières en Amérique latine et en Asie dans les années 1990. Ayant tendance à se comporter de façon mimétique, ils amplifient la volatilité des mouvements de capitaux et du prix des actifs sur des places financières à fable liquidité. Car sur ces places, les moindres mouvements de portefeuilles peuvent avoir des effets disproportionnés, compte-tenu de leur poids relatif dans la capitalisation boursière de ces économies.

En déversant massivement des liquidités sur différents marchés d’actifs, les gestionnaires de grands fonds contribuent aussi à gonfler la demande de placement, à laquelle répond le recours accru des entreprises et des Etats au marché financier. Mais ils contribuent également à inciter les dirigeants des entreprises ou des banques cotées à tout faire pour tirer les cours de leurs établissements à la hausse, dans le but de satisfaire leurs exigences de rentabilité et de recherche de rendements supérieurs à ceux de leurs concurrents (les autres sociétés de gestion d’actifs pour le compte de tiers).

Ce faisant, les investisseurs institutionnels participent à la formation et l’entretien de bulles spéculatives à répétition, dont celle de l’année 2000 marque particulièrement les esprits, après les révélations de manipulations comptables frauduleuses et de faillites retentissantes de quelques géants américains présentés pourtant comme les symboles et les modèles d’une nouvelle économie (une économie du « win-win » dans laquelle de grandes entreprises semblaient avoir le pouvoir de créer toujours plus de valeur pour leurs actionnaires et pour le plus grand bien de toutes les « parties prenantes ») : la faillite d’Enron[44] la plus médiatisée, mais derrière, une liste : Tyco, World Com (11 milliards de dollars de fraude), Global Crossing, QWest, Xerox, etc. En Italie : Parmalat et en Hollande Ahold.

Dans le même temps, les contraintes très fortes de rentabilité exercées sur les Mutual funds (ceux qui gèrent les plus importants volumes d’actifs à l’échelle du globe) poussent leurs gestionnaires à calquer leurs pratiques et leur horizon d’arbitrage (le très court terme[45]) sur celles des professionnels des Hedge funds, ces fonds hyper spéculatifs[46]. Certaines sociétés d’investissement, gestionnaires de Mutual funds, se portent même acquéreurs de Hedge funds. Mais cette proximité va les entraîner, pour certains, à commettre des faux pas, révélés à partir de 2003, lorsqu’une quinzaine d’entre eux, importants et anciens, font l’objet d’enquêtes et de poursuites de la part des autorités de régulation. Ces mutual funds, dont un Américain sur deux dépend pour sa retraite (par délégation de leur FdP), sont donc accusés de pratiques illicites aux dépens de leurs actionnaires (nombre d’entre eux sont des titulaires de plans de retraite fragiles dont les rentes futures ne sont pas garanties- les fameux 401 (k).

A partir du krach de 2000, et suite à la baisse de valeur de leurs portefeuilles d’actifs, de nombreux fonds de retraite se retrouvent en situation de sous-financement, créant par là même de fortes tensions sur le système de retraite américain par capitalisation Leurs gestionnaires se mettent donc en quête de placements plus diversifiés et rémunérateurs mais aussi plus risqués. Ils commencent à investir indirectement dans des Hedge funds, par l’intermédiaire d’une partie de leur gestion déléguée aux Mutual funds. Cette situation ne peut alors qu’inquiéter de nombreux observateurs, conscients des risques associés à la gestion des fonds spéculatifs (exploitation systématique des anomalies ou des distorsions temporaires de prix des actifs). En juin 2006, la Banque centrale européenne les qualifie d’ailleurs de « risque majeur » pour la stabilité financière internationale, et cela, juste un mois après que la Réserve Fédérale américaine ait exprimé les mêmes craintes[47]. Qu’est ce qui préoccupe les banquiers centraux? Tant que les Hedge funds n’attiraient que les capitaux de riches individus en mal de sensations avec des placements risqués, il n’y avait pas de problème. Mais lorsque plus de la moitié de leurs clients sont des institutions financières (banques, Mutual funds, compagnies d’assurance) attirées par des promesses de retours élevés sur investissements, le risque change de dimension. De plus, ces fonds utilisent des effets de levier très importants, empruntant des montants beaucoup plus élevés que les capitaux qui leur sont confiés. Toute menace de défaillance ou de faillite sur de gros Hedge funds (cf. la faillite de LTCM en 1998) peut ainsi avoir des conséquences dramatiques sur des systèmes financiers et sur la croissance mondiale. Dernières préoccupation des observateurs, l’opacité entourant la gestion des Hedge funds et les renversements brutaux de tendance dont ils peuvent être à l’origine. Pour l’opacité, déjà interdits de publicité sur leurs performances par leur statut aux Etats-Unis, 80% d’entre eux sont enregistrés aux îles Caïmans et personne ne peut donc connaître vraiment le niveau de risques pris par ces fonds ou par ceux qui leur confient leur argent. Quant aux retournements brutaux de tendance sur les marchés, ils s’expliquent par l’impact des arbitrages de ces fonds, dont les gestionnaires sont supposés détenir des informations que les autres grands fonds ne possèdent pas. Mais les chocs économiques et sociaux induits par les ventes massives de titres que leurs décisions de retrait génèrent, sont d’autant plus redoutables que leurs gestionnaires s’engagent sur des marchés financiers à risque pour obtenir des retours élevés sur leurs investissements. Cela explique pourquoi les capitalisations boursières peuvent augmenter très rapidement en Asie, Amérique Latine, Moyen Orient, Europe centrale, alors même que les nouvelles émissions d’actions restent très faibles sur ces places. L’arrivées de capitaux dans les pays émergents servent donc autant à la spéculation qu’au financement de l’économie réelle. A la mi-décembre 2006, un avertissement avait pourtant été redonné avec la chute brutale de 15% de bourse thaïlandaise, après l’annonce faite par sa banque centrale de stopper l’entrées de capitaux spéculatifs. Les Hedge funds, par leurs stratégies d’arbitrages, étaient donc identifiés comme des vecteurs avérés et potentiels de crises financières graves[48]. Bien entendu, les professionnels du secteur ne partagent pas cet avis. Selon eux, les Hedge funds apportent « liquidité et transparence accrues » aux marchés financiers[49].

Mutation et nouveaux risques des systèmes bancaires   

Malgré le discours dominant, au cours des années 1980, sur la « désintermédiation[50]» (la possibilité pour les agents économiques de ne plus recourir systématiquement aux prêts bancaires), les banques ne quittent pas pour autant le devant de la scène économique mondiale (elles sont au centre et… partout), que ce soit en France et aux Etats-Unis. La loi bancaire de 1984 et la loi sur la dérèglementation financière de 1986 contribuent ainsi à la mutation des banques françaises en les précipitant dans « l’économie des marchés financiers ». Nonobstant la régression induite de leur principale activité qui était le crédit, elles vont occuper une place importante sur les marchés de capitaux, car la dérèglementation leur permet de multiplier les sociétés financières satellites (OPCVM, SICAV). Les banques, reviennent donc en force dans l’« intermédiation », mais cette fois, dans « l’intermédiation de marché ». Pour illustration, en 1996, la majeure partie des 5294 OPCVM existant en France sont des émanations des banques et, toujours la même année, sur le marché monétaire (capitaux à court terme), 88% du financement des grandes entreprises (Billets de Trésorerie – BT) sont pris en charge par les banques[51]. Cette évolution de l’actif des banques entraîne une modification des sources de leur rentabilité et un changement de la nature du risque bancaire.

Ce « risque bancaire », comme l’explique Françoise Renversez (2008), va être progressivement être moins lié aux risques conjoncturels (variation de demandes de produits ou services) des entreprises (par le biais du crédit). Ce risque bancaire sera désormais lié aux mouvements spéculatifs de marchés financiers et à leurs accidents de parcours. Le métier de la banque a donc muté, expliquant en France leur transformation en « banques universelles » et les fusions d’activités sous de nouvelles enseignes (BNP et Paribas deviennent BNPP) : il s’est progressivement étendu à la gestion de portefeuille d’actifs financiers négociables (marchés des capitaux à court, moyen et long terme, et dérivés financières) pour le compte de tiers mais également « en compte propre ».  Les banques participent ainsi à la croissance de tous ces compartiments (croissance des activités de marché) dont une partie des activités va relever du « hors-bilan ». Or cette partie « hors-bilan » pose un problème : dans la mesure où il est difficile d’en obtenir une saisie statistique qui est la base d’un traitement économétrique, il devient aussi difficile de calculer l’évolution réelle de la rentabilité des banques et surtout l’origine réelle de cette rentabilité[52]. C’est dans la suite logique de cette « financiarisation de leurs activités » que les banques américaines conçoivent, deux décennies plus tard, les fameux crédits « subprime ». Leur matérialisation fait appel à toutes les ressources de la créativité en matière d’innovation financière et interpelle l’observateur à deux niveau : tant par le caractère fragile de la construction et du produit fini ; que par le côté assez peu « éthique » d’une catégorie de prêts et de titres adossés, créés pour tirer profit de la fragilité de couches entières de la population (sous le prétexte originel, assez peu crédible après la crise, de venir en aide à ces populations sans toutefois perdre de l’argent).

Un retour en arrière sur la crise des crédits « subprime » et le florilège d’interprétations fallacieuses la concernant[53], faites par des « universitaires-banquiers » en France est, ici, nécessaire pour évaluer les conséquences sociétales de leur « servitude volontaire ».

[…][54]

Comme le rappelle Ibrahim Warde (2008), « 2007 avait débuté sous les meilleurs auspices. Les banques affichaient alors de bons résultats, et de nombreux participants — tels les fonds spéculatifs ou de private equity, dont les stratégies étaient fondées sur l’endettement facile — se préparaient à battre de nouveaux records. Mais l’année se termina dans la tourmente. Au printemps, le secteur des subprime connut ses premières difficultés, sans pour autant susciter de grandes appréhensions[55] ». Une fois de plus, la myopie des experts était complète, comme lors des crises précédentes. En témoigne alors la déclaration d’Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS et enseignant à Sciences Po’ : « Dans quelques semaines, le marché se reformera et les affaires reprendront comme auparavant. Il y aura des pertes, des faillites, puis les fonds actuellement fermés rouvriront et susciteront à nouveau des appétits » (Le Monde, août 2007)[56]. Cette analyse est partagée par Jean-Hervé Lorenzi, président du cercle des Economistes et professeur à l’Université Paris-Dauphine : « La crise du crédit immobilier n’est pour l’instant pas gigantesque. Pas de quoi gripper les moteurs de la croissance » (Libération, août 2007)[57]. L’été 2008 génère des pronostics toujours aussi faux, comme celui de Christine Lagarde, alors ministre des Finances, sur BFM : « Le gros de la crise est derrière nous » ou deDaniel Cohen, professeur à l’Ecole Normale Supérieure et à l’Ecole d’Economie de Paris, « La bonne nouvelle, c’est que cela ne durera pas plus longtemps » (Capital, septembre 2008)[58]. Mais les élites françaises de l’économie n’en ont pas encore fini avec la prévision défectueuse. Un an plus tard,  Ernest-Antoine Seillière, auparavant président du Medef, démontrant qu’il est toujours prêt à croire en des idées fausses, n’hésite pas à affirmer : « Après quelques mois de tentations règlementaires, le calme revient et c’est tant mieux. L’autorégulation fonctionne, pas besoin de beaucoup de textes » (Les Echos, 3 juin 2009)[59]. Deux ans après, il ne manque plus à ce florilège de paroles d’experts, que le mot de Dominique Strauss-Kahn, encore directeur du FMI : « Les pires nouvelles sont derrière nous » (mai 2011)[60].

Avec la crise des crédits subprime, le monde de la finance, qui pensait avoir maîtrisé le risque, découvre que les modèles sophistiqués que ses experts utilisent pour le gérer, sont en réalité bien fragiles ; des produits dérivés pourtant bien évalués par les agences de notation, ne trouvent plus preneurs ; les établissements les plus prestigieux ne sont plus en mesure d’évaluer une part importante de leurs actifs[61]. En outre, les nouvelles normes comptables, censées assurer la stabilité et la transparence du système, ajoutent à sa volatilité et à son opacité, créant du coup une « crise de liquidité » à laquelle vient s’ajouter une « crise de confiance ». Une autre réalité s’impose progressivement : les produits dérivés, qui ont permis au fil des ans de réaliser des bénéfices très élevés, sont sur le point de devenir, selon l’expression de l’investisseur Warren Buffett, « des armes de destruction massives[62]  ». Le « risque systémique » d’un effondrement de l’ensemble du système bancaire se précise, et la possibilité d’une crise semblable à celle des années 1930 est évoquée.

« Dans ce contexte de panique généralisée », écrit Ibrahim Warde, « banques centrales, régulateurs et gouvernements dérogent à leurs principes et à leurs règles de fonctionnement[63]. Le 17 février 2008, le ministre britannique des finances annonce la « nationalisation » de la banque Northern Rock. Le 16 mars, la Réserve fédérale américaine organise le sauvetage de Bear Stearns, 5ème banque d’affaires des Etats-Unis, en fournissant à la banque JP Morgan Chase les fonds nécessaires pour reprendre l’établissement. Mais elle n’en reste pas là. Bien qu’ayant reconnu le rôle joué, entre 2001-2006, par l’abaissement des taux d’intérêt dans l’alimentation de la bulle immobilière, la Fed décide de réduire massivement ses taux d’intérêt, abandonnant ainsi son objectif de lutte contre l’inflation. Quant au Congrès, il apporte un soutien sans faille à une politique de relance de type keynésien, tandis que le gouvernement américain, pourtant entièrement acquis aux « solutions de marché », multiplie les interventions ponctuelles pour soulager les institutions et les débiteurs les plus exposés à la débâcle immobilière[64] ». Face au spectre d’une récession et aux risques d’un effondrement du système financier, est même alors accepté ce qui paraissait auparavant impensable, l’intervention de « fonds souverains étrangers».

A la suite de cette crise financière majeure avec laquelle se clôture la première décennie du nouveau millénaire, le secteur bancaire procède à des ajustements drastiques en termes d’emplois. Goldman Sachs, l’établissement de Wall Street qui a su le mieux gérer la crise des subprimes, supprime jusqu’à 10% de ses effectifs dans sa division de banque d’affaires au cours de l’année 2008. Ces suppressions d’emplois s’ajoutent aux 5 % des effectifs de la banque qui sont remerciés faute de résultats suffisants. Plombé par des résultats bien moins satisfaisants son rival Citigroup décide également de réduire ses effectifs dans la banque d’affaires. La banque annonce vouloir supprimer 10 % des effectifs de cette division, qui compte 65 000 personnes dans le monde. Citigroup, qui emploie plus de 350 000 personnes a déjà licencié quelque 9 000 salariés à la fin mars. Ceux, toutefois, dont les décisions ont présidé aux destinées malheureuse de ces établissement s’en sortent plutôt bien, financièrement parlant, même lorsqu’il leur est demandé de partir, suite à une gestion pour le moins hasardeuse. Ainsi, Charles Prince, patron de Citigroup, géant de la banque qui est allée d’affaires en affaires et de renflouement en renflouement depuis deux décennies, est remercié, en novembre 2007, avec un bonus de 12,5 millions de dollars (en baisse par rapport à année précédente : 13,8 millions de dollars). Son collègue de Merrill Lynch, Stanley O’ Neal, congédié au même moment, emporte avec lui la somme de 161,5 millions de dollars. Quant à Angelo Mozillo, l’un des trois principaux dirigeants de Country Wide Financial Corporation, société au bord de la faillite reprise par Bank of America, après avoir empoché quelques 60 millions de dollars en salaires et primes entre 2003 et 2006, puis 129 millions de dollars à la suite de vente d’actions entre 2006 et 2007, on apprend qu’il doit recevoir 66 millions pour solde de tout compte. Comme le résume alors Landon Thomas, journaliste au New York Times: « Quelle que soit l’ampleur des pertes dont ils sont responsables, les gros bonnets retombent toujours sur leurs pieds. Les véritables victimes sont ceux qui occupent des emplois subalternes et dont les postes sont éliminés même s’ils n’ont rien à voir avec la crise des subprime. [65]» 

Prospérité insolente pour une minorité et contagion banalisée de la précarité pour le plus grand nombre

Les résultats sociaux, justement, de ces trois décennies de « miracle économique» tiré par la finance sont aujourd’hui connus, mais dès les années 1990, des personnalités difficilement soupçonnables d’être des « gauchistes » en identifiaient déjà les failles sociétales. Le professeur Klaus Schwab, fondateur du forum de Davos, déclarait alors : « La mondialisation est entrée dans une phase très critique. Le retour de bâton se fait de plus en plus sentir. On peut craindre qu’il ait un impact fort néfaste sur l’activité économique et la stabilité politique de nombreux pays [66] ». Dani Rodrik, professeur d’Economie politique internationale à la Kennedy School d’Harvard concluait, à la suite d’un travail de recherche sur les effets de la mondialisation : « Il existe un danger réel ; celui de voir la mondialisation contribuer à la désintégration sociale – les nations étant divisées selon des lignes de fractures partageant leurs populations en fonction des revenus, de la mobilité, du lieu de résidence et de travail, ou d’autres critères socialement discriminants ». Rodrik ajoutait : « même sans réaction protectionniste brutale, une victoire de la mondialisation obtenue au prix d’une désintégration sociale serait une victoire vide de sens [67] ». Ted Turner, fondateur de CNN, s’inquiétait des conséquences sociales qui pouvaient résulter de l’aveuglement et de l’égoïsme de ses collègues entrepreneurs, multimilliardaires en dollars : « Les grands millionnaires s’empressent de licencier des cadres moyens quinquagénaires. Nous ressemblons de plus en plus au Mexique et au Brésil, où les riches vivent derrière des barbelés, comme ils le font à Hollywood. L’État et les municipalités sont au bord de la faillite et pendant ce temps, tout l’argent est concentré entre les mains d’une poignée de gens fortunés qui ne donnent pas un sou. C’est dangereux, et pour eux, et pour le pays. On risque de voir éclater une révolution similaire à la Révolution française.[68] ». Rosabeth Moss Kanter, auparavant directrice de la Harvard Business Review, écrivait : « Il faut créer la confiance chez les salariés, et organiser la coopération entre les entreprises, afin que les collectivités locales, les villes et les régions bénéficient de la mondialisation. Sinon, nous assisterons à la résurgence de mouvements sociaux comme nous n’en avons jamais vu depuis la seconde guerre mondiale [69] ». Percy Barnevik, ancien dirigeant de Asea Brown Boveri – ABB (multinationale suédo-suisse, l’une des principales compagnies mondiales dans le secteur de l’énergie) grand « restructurateur » assez peu porté, à l’origine, sur la prise en considération des problèmes sociaux nationaux [70], poussait un cri d’alarme : « Si les entreprises ne relèvent pas les défis de la pauvreté et du chômage, les tensions vont s’accroître entre les possédants et les démunis, et il y aura une augmentation considérable du terrorisme et de la violence [71] ». Paul Krugman donnait alors une explication lucide de cette économie bien particulière, tirée par la finance, dont la croissance, loin de favoriser une « contagion de la prospérité » était plutôt synonyme de « contagion de la précarité » et vectrice d’inégalités dont aucune société ne sortirait gagnante.  « Le problème », expliquait alors P. Krugman, « c’est qu’aucune raison purement économique n’empêche l’économie de continuer à croître, alors qu’une fraction substantielle de la population voit son niveau de vie baisser. La théorie économique ne suggère aucun lien particulier entre l’équité ou la justice et la croissance et aucune preuve n’existe que l’inégalité des revenus ait de grands effets sur le taux de croissance économique, que ce soit en positif ou en négatif. Alors, où se situe la crise ? La réponse est qu’elle se situe dans la société et finalement dans la sphère politique. […] Quelqu’un qui se trouve dans le quintile supérieur de revenus n’a pas de raison de s’intéresser particulièrement à la progression de la pauvreté en Amérique ou du chômage de masse en Europe, dans la mesure où ces phénomènes ne menacent pas directement son niveau de vie. […] De chaque côté de l’Atlantique, les forces économiques séparent de plus en plus la société en deux : ceux qui ont de bons emplois et dont le revenu augmente, et ceux qui ont comme perspective, soit des revenus en baisse, soit un chômage plus ou moins permanent. En fin de compte, il reste difficile de prévoir l’effet des disparités économiques croissantes sur notre santé économique et sociale, mais il est peu probable que ce soit agréable[72] ».

L’effet des disparités économiques, justement, ainsi que leurs conséquences concrètes (sociales et environnementales), étaient déjà illustrées, en 2003, par le Trésorier de l’État de Californie, Phil Angelides[73]. Rappelant que la Californie avait terminé la décennie 1990 comme l’État le plus riche des États-Unis, il évoquait le paradoxe d’un État dont le budget était pourtant gravement déficitaire. En sus du choc national créé par les attentats terroristes de septembre 2001, il en attribuait la raison à la très sévère récession que les États-Unis connaissaient, redevable, selon ses mots, à « l’éclatement de la bulle financière associée aux valeurs de l’internet et à l’effondrement boursier qui a suivi, accentué par une marée de scandales de gouvernance d’entreprises inédite depuis les années 1920 ». C’était donc dans ce contexte économique très difficile, encore aggravé par une crise de l’énergie redevable à une surconsommation et une tendance à sous-investir dans les infrastructures, que la Californie devait faire face à deux défis majeurs : les pics de pollution de l’air dus à l’encombrement du trafic routier ; la croissance des inégalités entre riches et pauvres. Pour la pollution de l’air, on recensait en Californie 8 des 24 bassins les plus touchés par la pollution à l’ozone ; et pour les inégalités, la Californie avait vu les écarts s’aggraver même au cours du boom économique des années 1990, se classant parmi les quatre Etats des Etats-Unis les moins performants dans ce domaine. Angelides exprimait alors très clairement les liens entre ces deux catégories d’enjeux et les risques associés : « L’échec de la formation dans les communautés les moins privilégiées aura un impact sur la qualité de la main d’œuvre ; la pauvreté alourdira le poids des impôts sur l’Etat de Californie et ses municipalités ; l’inégalité des chances nuira à la confiance dans le processus politique ; une croissance marquée par la séparation des communautés dans l’espace, en aggravant l’étalement urbain, sera source de pollution de l’air exacerbée ». Autant de facteurs qui allaient à l’encontre de l’attractivité californienne en termes d’investissements extérieurs.

Près de dix ans plus tard, l’économiste Joseph Stiglitz[74], élargissait et confirmait les analyses d’Angelides, mais cette fois, à l’échelle de la société américaine. Aux États-Unis, précisait Stiglitz, l’année 2011 avait vu le mouvement « Occupy Wall Street »aller au-delà de la dénonciation de la sphère financière, pour attirer l’attention sur l’injustice générale de la société américaine. Ses membres avaient d’ailleurs pris un nouveau nom: « les 99% », en référence, selon lui, à un article de 2011 qu’il avait écrit dans un article de la revue Vanity Fair, intitulé « Du 1%, pour le 1%, par le 1% ».  (D’autres lui contestaient la paternité de ce libellé).  L’économiste partait des constats suivants : 1% de la population américaine contrôlait 40% de la richesse produite aux États-Unis (25 ans auparavant, les chiffres étaient de 12% pour la population et 33% pour la richesse contrôlée). En termes d’égalité de revenus, les résultats des États-Unis étaient proches de ceux de pays comme la Russie des oligarques ou l’Iran. Or, précisait Stiglitz, une économie, dans laquelle la plupart des gens voyait ses revenus diminuer année après année, comme c’était le cas pour l’Économie américaine, était une économie fragile pour plusieurs raisons : tout d’abord, la montée des inégalités signifiait que le pays était incapable de tirer le meilleur profit des capacités productives d’une partie de sa population; ensuite, certains secteurs comme la finance, en raison des revenus astronomiques servis, attiraient trop de jeunes talent qui pouvaient être mieux employés dans des secteurs essentiels pour développer une économie saine et productive; également, la formation de monopoles puissants ou de situations salariales ou fiscales préférentielles accordées à des intérêts particuliers, fragilisait l’économie; enfin, un sous-investissement chronique dans des domaines aussi essentiels que l’éducation, les infrastructures, la technologie, etc., témoignaient d’une société qui distribuait mal sa richesse. De fait, aux États-Unis, « Les riches n’ont pas besoin du gouvernement pour leurs parcs, leur éducation, leur santé ou leur sécurité personnelle. Ils peuvent se les payer, et de la sorte, s’éloignent des conditions de vie des gens ordinaires envers lesquels ils ont de moins en moins d’empathie. Ils ne veulent d’ailleurs pas d’un gouvernement fort qui pourrait utiliser ses pouvoirs pour rétablir l’équilibre, prendre un peu de leur argent et investir pour le bien commun. Le 1% au sommet de la pyramide se plaint du gouvernement américain, mais en fait, il s’en accommode, car le gouvernement est trop paralysé pour redistribuer, trop divisé pour agir sauf lorsqu’il est question de réduire les impôts[75] ».

Les années 1980 et 1990 se sont ainsi révélées particulièrement lucratives pour les populations dont les revenus et patrimoines étaient associés à la finance. Les faits parlaient d’eux-mêmes : en août 2007, tel trader vedette de Goldman Sachs, se plaignait, à sa direction, de la faiblesse de ses revenus annuels de 70 millions de dollars, comparés à ceux de ses collègues, gestionnaires de Hedge funds qui pouvaient atteindre 100 millions de dollars ou de ceux de fonds comme Fortress et Blackstone dont l’un de ses amis (dirigeant de Fortress Investment Group), un certain Peter L. Briger, était devenu milliardaire presque du jour au lendemain[76]. La revendication confirmait en fait la réalité difficilement concevable pour le commun des mortels, des sommes engrangées par les stars de la gestion de Hedge funds, rassemblées dans une partie des Etats-Unis (Greenwich, Connecticut), isolée de l’Amérique économiquement sinistrée : Eddie Lampert, ESL Investments : 1,5 milliard de dollars   ou Paul Tudor Jones, de chez Tudor Investment : 800 millions de dollars, respectivement premier et second au palmarès 2006 des dix plus gros revenus annuels de ce secteur[77]. Mais ce n’était pas assez. En 2009, après le séisme mondial des Subprimes, les gestionnaires de Hedge funds engrangeaient des sommes inédites. « Les 25 dirigeants de fonds spéculatifs les mieux payés au monde ont perçu 25,33 milliards de dollars (18,6 milliards d’euros), soit plus du double de ce qu’ils ont gagné en 2008, selon le classement annuel du magazine AR Absolute Return+Alpha dévoilé par le New York Times.[78] » Les cinq premiers avaient perçu plus d’1 milliard de dollars de revenu, grâce au rebond des marchés de titres. Le palmarès de tête était le suivant : n°1 : avec 4 milliards de dollars, David Tepper (Appaloosa Management) qui avait parié sur le rebond des banques et sur la dette de l’assureur américain AIG, sauvé de la faillite par l’intervention de l’Etat ; n°2 : George Soros (Soros Fund Management) qui affichait plus de 3, 3 milliards de dollars ; n°3 : James Simons, (Renaissance Technologies), qui avait, pour sa part, gagné 2, 5 milliards de dollars[79]. Quant à John Paulson, encensé, deux ans auparavant, pour avoir été l’un des rares traders à avoir misé sur la débâcle de l’immobilier, l’Américain n’avait touché que 2, 4 milliards de dollars en 2009, contre 3, 7 milliards à l’époque. La réalité était là : dans la possibilité, pour une poignée d’individus de gagner (ou de perdre), en un minimum de temps, des sommes astronomiques, sans considération aucune pour les conséquences globales éventuelles des arbitrages associés à ces gains (ou pertes) ou pour la fragilité des modèles[80] et des montages qui en sous-tendaient la mise en œuvre.

Pour autant, et à l’encontre des analyses faites par tous ceux qui ont intérêt à préserver le système économique actuel, malgré ses failles abyssales, le monde qui est celui de « l’économie de casino » et du « capitalisme du grand large » est en train de basculer. Vulnérabilités financières de nos sociétés, accroissement des inégalités et menaces structurelles majeures (alimentaires, criminelles, terroristes, environnementales, etc.) se combinent pour produire, aujourd’hui, un ensemble de tensions internationales et infranationales de plus en plus difficiles à endiguer et gérer.Dans cet environnement hautement volatil, agents économiques et leurs élites, ceux-là même qui ont installé, justifié et profitent le plus de la mondialisation, ont de plus en plus de mal à convaincre des capacités « autorégulatrices » d’un système, démenties chaque jour depuis 30 ans, par les faits.

En France, le public comprend également que l’activité des grandes entreprises cotées n’est plus liée au sort du territoire national : de fait elles réalisent, pour nombre d’entre elles, une part croissante de leur chiffre d’affaire et de leurs bénéfices hors des frontières de l’hexagone et de l’Union Européenne et l’ouverture de leur capital les expose à changer de propriétaires du jour au lendemain. Dans le même temps, ce grand public subit le choc de crises structurelles combinées qui impactent directement son mode de vie, son pouvoir d’achat et compromettent son avenir professionnel et familial. Quant aux champions économiques nationaux, leur réussite mondiale attire les convoitises. L’ouverture de leur capital les rend vulnérables aux appétits de prédateurs dont les ambitions criminelles, souveraines, et les valeurs, ne sont pas forcément compatibles avec les exigences de démocratie et de sécurité nationale de notre pays[81].

Dans ce contexte, les élites économiques des pays riches sont en perte de légitimité et de crédibilité. Protégées par des revenus qui les mettent, ainsi que leurs familles, à l’abri de tous les aléas de l’économie financière, ce statut ne s’accorde plus avec l’exigence de « compétitivité » et les réalités de déflation salariale, précarité de l’emploi et dégradation des conditions de travail, qu’elles entendent imposer au plus grand nombre en les présentant comme des éléments incontournables de « progrès » et de lutte contre les « archaïsmes » que sont les « acquis sociaux ». Pour un ancien président de la République française, la dernière crise, celle des crédits subprime est d’ailleurs un véritable coup de semonce adressé à la mondialisation[82]. Il y voit un double problème : un scandale éthiqueet un problème d’élites.  Le premier point a été abordé mais celui des élites est posé de la façon suivante : les élites ne s’orientent plus vers la vie publique. Leurs représentants vont travailler dans les entreprises et les banques[83]. Ils voient ainsi le monde à travers le prisme d’un système qui privilégie le « laisser-faire pour maximiser les profits ». De fait, dans ce référentiel,  les profits peuvent être immenses, tout comme les crises et les pertes. Mais jusqu’ici, les espoirs de gains, difficiles à concevoir tant les chiffres sont élevés, l’ont emporté sur toute autre considération de prudence et de retenue pour l’intérêt du plus grand nombre.

La réalité est donc là : dans la possibilité, pour une poignée d’individus de gagner (ou de perdre), en un minimum de temps, des sommes exorbitantes, sans considération aucune pour les conséquences sociétales parfois catastrophiques des arbitrages associés à ces gains (ou pertes) ou pour la fragilité des modèles et des montages qui en sous-tendent la mise en œuvre. Cette économie, ses pratiques, la philosophie des « jeunes loups aux dents longues » qui la porte – tous éléments à l’origine de la fragilisation de nos pays les plus riches et de la « contagion de la précarité » (opposé à la « contagion de la prospérité » des trente-glorieuses) peuvent être résumés en une seule phrase, empruntée à l’œuvre de l’humoriste et cinéaste nord-américain Woody-Allen : «Prends l’oseille et tire-toi [84]». Mais ses conséquences planétaires sont moins souriantes : elle l’ancre en effet dans « l’ère de l’irresponsabilité globale », vectrice de toutes les insécurités.


[1] Cf. Bernard Sionneau, « Fondements épistémologiques d’une démarche mondiologique », Blog World Issues and Services, WISer, 27 Novembre 2018, https://worldissuesandservices.org/2018/11/27/49/ .

[2] C’est le titre d’un ouvrage de Susan Strange, souvent présentée comme la fondatrice de l’économie politique internationale (EPI), in Casino Capitalism, Oxford, New York : B. Blackwell,‎ 1986.

[3] Viviane Forrester, L’horreur économique, Paris : Fayard, 1996. C’est à la suite de cet ouvrage qu’ « elle acquiert une grande notoriété en tentant de s’approprier une discipline qui n’était originellement pas la sienne. » […] Et elle va devenir la nouvelle pasionaria des injustices économiques : dans son best-seller (traduit dans une trentaine de langues, vendu à plus d’un million d’exemplaires…), elle avance le postulat que l’augmentation du chômage annonce simplement la mutation d’une société dans laquelle il faudra vivre sans emploi: « Il nous faut pourtant apprendre à (…) trouver d’autres modes de survivance que cette forme de rémunération, nous reconnaître d’autres valeurs, si nous ne voulons pas être exclus de l’Histoire. « Dans ce sillage, Viviane Forrester devient d’ailleurs membre fondateur du collectif altermondialiste Attac (Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne), en 1998 », in « Disparition de Viviane Forrester » 02.05.2013, http://www.franceculture.fr/litterature/disparition-de-viviane-forrester# . « Tous les experts se sont déchaînés contre ce livre. Entre misogynie et mépris pour une littéraire qui ose parler d’économie, rien n’a été épargné à Viviane Forrester, qui a fait face avec cran. Aidée par le succès du livre. Ce cri lancé par une femme engagée, contre le monde tel qu’il ne tourne pas rond, a touché un énorme public : plus de 350 000 exemplaires vendus en France, une trentaine de traductions. Et, pour Viviane Forrester, une tournée internationale. En dépit des critiques, souvent injurieuses, Viviane Forrester a continué de réfléchir sur ces questions. Elle n’a pas craint d’aller affronter à Davos, en 1998, les experts qui la critiquaient vertement. Avant de publier, en 2000, Une étrange dictature (Fayard), une critique de l’ultra libéralisme, dans laquelle elle écrivait notamment :  » Chaque jour, nous assistons au fiasco de l’ultralibéralisme. Chaque jour ce système idéologique, fondé sur le dogme (ou le fantasme) d’une autorégulation de l’économie dite de marché, démontre son incapacité à se gérer lui-même, à contrôler ce qu’il suscite, à maîtriser ce qu’il déchaîne. » in « Viviane Forrester, romancière, essayiste », Le Monde.fr, 02.05.2013,

[4] cf. 4ème de couverture de l’ouvrage ».

[5] Cf. « Maudite Silicon Valley », Courrier International n°1346 du 18 au 24 août 2016, pp. 28-31.

[6] Cf. Henri Lepage, « Réponses à George Soros », Politique Internationale, été 2000. Deux ans plus tard, en 2001, Lepage voyait ses arguments balayés par la crise financière de 2001 et réduits en cendres par le séisme bancaire et financier des crédits Subprime en 2008.

[7] Ibid.

[8] Son parcours professionnel est présenté de la façon suivante : « Henri Lepage est économiste. Il a été professeur associé à l’Université Paris-Dauphine et est membre de la Société du Mont Pèlerin, administrateur de l’ALEPS, membre fondateur, président du Conseil scientifique et membre du conseil d’administration de l’Institut Turgot », http://www.atlantico.fr/fiche/henri-lepage-1502113. Pour savoir ce qu’est la Société du Mont Pèlerin (Contexte de création, Hommes et Réseaux), cf. Bernard Sionneau,  « De la justification Etats-Unienne d’une économie sans règles ni contraintes : Hommes, idées et réseaux », https://worldissuesandservices.org/2019/01/12/8-de-la-justification-etats-unienne-dune-economie-sans-regles-ni-contraintes-hommes-idees-et-reseaux/ .

[9] George Soros, The Crisis of Global Capitalism: Open Society Endangered, New-York: Public Affairs, 1998.

[10] Henri Lepage, « Réponses à George Soros », texte écrit en décembre 1999, mais publié dans le numéro été 2000 de la Revue Politique Internationale.

[11] Cette crise a coûté plus de 2000 milliards d’euros aux pays européens.

[12] Comme l’écrit George Soros, “…It was only when Margaret Thatcher and Ronald Reagan came to power around 1980 that market fundamentalism became the dominant ideology”, op. cit., p. xx.

[13] Cf. Bernard Sionneau, “Globally-Irresponsible Management:  Three cases”, Working Paper made for Globally Responsible Leadership Initiative – GRLI – Conference (UNGC/EFMD), 01/2006, https://worldissuesandservices.org/2018/12/01/globally-irresponsible-management-three-cases/ .

[14] Alain Minc in L’Expansion, 8 février 1985, p. 129, cité in Richard Farnetti et Ibrahim Warde, Le Modèle anglo-saxon en question, Paris : Economica, 1997, p. 5.

[15] L’expression est de Zaki Laïdi, « Un ordre mondial relâché », Libération, 10 septembre 2002.

[16] Un courant, auquel on donna le courant d’« économie de l’offre » (Supply Side Economics), réunit des chercheurs qui, n’appartenant pas à l’école de Chicago, ajoutèrent néanmoins leurs voix aux précédentes pour dénoncer l’État-Providence et stigmatiser les impasses des solutions keynésiennes visant à soutenir « la demande ». En réaction à ce qu’ils percevaient comme des obstacles structurels à la croissance économique, George Gilder (auteur en 1981 de « Wealth and Poverty   »), Athur Laffer, Jude Wanniski (auteur de The Way the World Works en 1978) et Victor Canto, préconisèrent en effet de rendre à « l’offre », c’est-à-dire aux entreprises et à leur activité productive, la fonction de stimulation de la croissance, étouffée, selon eux, par des réglementations et des impôts excessifs. Ils apportèrent ainsi une caution scientifique à la révolte anti impôts, déclenchée à la fin des années 1970 en Californie à partir d’un refus d’une fiscalité locale jugée incapacitante. Laffer, Gilder, Canto et Wannisky (le créateur du terme «Supply Side Economics ») furent ainsi à l’origine d’une formidable offensive intellectuelle, in Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux Etats-Unis, Paris : L’Harmattan, 2012, pp. 99-100.

[17] Cf. la liste des 100 premiers fournisseurs du Pentagone en 2014, in « Top-100 U.S. Government Contractors, U.S. Government Total – Fiscal Year 2014”, http://www.bga-aeroweb.com/Top-100-US-Government-Contractors-2014.html . cf. aussi John Markoff, “Pentagon Shops in Silicon Valley for Game Changers”, The New York Times, Feb 26, 2015; cf. enfin, l’étude très fouillée de Ronald W. Cox, « The Military-Industrial Complex and US Military Spending After 9/11, » Class, Race and Corporate Power: Vol.2: Iss. 2, Article5. Available at: http://digitalcommons.fiu.edu/classracecorporatepower/vol2/iss2/5

[18] L’expression est celle du Président Dwight D. Eisenhower, employée en 1961 à l’occasion de son discours d’adieu à la nation. Comme le précisait sa petite-fille Susan Eisenhower en 2011, « En moins de 10 ans, depuis le 11 septembre 2001, les dépenses pour les budgets militaires et de sécurité des Etats-Unis ont augmenté de 119%, » et rien qu’en 2010, les estimations avancent la somme de 700 milliards de dollars, soit le montant le plus élevé jamais dépensé depuis la seconde guerre mondiale », in 50 Years after the ‘military industrial complex, what Eisenhower really meant », The Washington Post, Friday, January 14, 2011.

[19] Cf. Bernard Sionneau, « Le Keynésianisme militaire à la rescousse de la compétitivité états-unienne », in Le Management Responsable, Paris : Ellipses, 2017, pp. 149-153.

[20] Cf. Sionneau Bernard, « Réseaux conservateurs et nouvelle doctrine américaine de sécurité », in Annuaire Français de Relations Internationales, Bruylant, Bruxelles, 2003, pp. 524-525, http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/FD001302.pdf (accès au 24/04/2016).

[21] Cf. Pierre de Senarclens, La mondialisation : Théories, Enjeux et Débats, Paris : Armand Colin, 2002, p. 87.

[22] Jean Peyrelevade, Le Capitalisme Total, Seuil, Paris : La République des Idées, 2005, p. 50.

[23] Cf. Josée Pochat, « Attali, de Mitterrand à Sarkozy », Valeurs Actuelles, Mardi 18 août 2009,  https://www.valeursactuelles.com/culture/attali-de-mitterrand-a-sarkozy-35331 . On ne peut qu’être interpellé par l’audace (ou l’amnésie ?) de Jacques Attali, acteur de ces années de transformation majeure de l’économie mondiale tirée par la finance, lorsqu’il s’alarme (bien tard, pour quelqu’un qui se pique de prospective) de son potentiel destructeur, dans le texte suivant : Jacques Attali, « Qui aurait cru qu’on pourrait un jour recommencer les erreurs de 1929 et celles de 2007 ? C’est pourtant en train d’arriver », L’Express/L’Expansion, 30/01/2019.

[24] Dès 1969, nous rappelle Françoise Renversez, le rapport Marjolin-Sadrin-Wormser intitulé « Marché monétaire et conditions de crédit » souhaitait que soit mis fin à fragmentation du marché des capitaux. La Loi bancaire de 1984-1985 voyait la suppression de l’encadrement du crédit, la disparition de la plupart des prêts bonifiés, la levée du contrôle des changes pour faire revenir les investisseurs internationaux. Le Contrôle des changes et des mouvements de capitaux permettait de limiter la spéculation contre le franc, mais restreignait l’apport de capitaux extérieurs au marché boursier, in Françoise Renversez, « De l’économie d’endettement à l’économie de marchés financiers », in Regards Croisés sur l’Economie, Numéro 3, mars 2008, p. 56.

[25] Jean-Luc Gréau, Le capitalisme malade de sa finance, Paris : coll. Le Débat, Gallimard, 1998,  p. 187.

[26] Catherine Sauviat, “ Les fonds de pension et les fonds mutuels : acteurs majeurs de la finance mondialisée et du nouveau pouvoir actionnarial”, in François Chesnais (dir.), La finance mondialisée : racines sociales et politiques, configurations, conséquences, éditions La Découverte, 2004, p. 107.

[27] En 2000, précise Catherine Sauviat, le taux de rotation de leur portefeuille était de 122% en moyenne. Cela signifiait que, sur l’année, leur portefeuille avait donc été entièrement reconstitué, et même plus d’une fois. Selon un magazine spécialisé (Morningstar), près d’1/4 des Mutual Funds opéraient un renouvellement complet de titres chaque année, in Catherine Sauviat, op.cit., p.111.

[28] Ibid., p. 107.

[29] Les Mutual Funds américains sont devenus les prêteurs directs de trois types d’acteurs: l’Etat fédéral américain à travers les US Gvt Funds ; les municipalités à travers les Investment Grade Municipal Funds ; les entreprises à travers les Investment and Medium Grade Corporate Funds. Dans les années 1980, les MF se sont également porté acquéreurs des « effets de pacotille » (Junk Bonds ou High-Yield Corporate Bonds). Le taux de croissance de ces MF illustre l’ampleur du mouvement de désintermédiation-titrisation des anées 1980. Les principaux agents de ce mouvement ont été les gouvernements : leurs obligations négociables ont supplanté en quelques années les prêts bancaires comme moyen principal de financer les déficits publics ; mais les entreprises ont également profité de ce mouvement. Elles utilisent en effet de plus en plus fréquemment : des billets de trésorerie pour financer leur fonds de roulement ; des obligations pour investir à moyen et long terme. En investissant dans ces titres, les grands Fonds ont évincé les banques commerciales de leur métier traditionnel, ils les ont obligées à évoluer.

[30] Cf. aux Etats-Unis, les banquiers d’affaires à l’origine des concepts et techniques permettant de réaliser ces opérations, in Bernard Sionneau, « The role of corporate America and U.S. investment bankers in the engineering of a “Turbo- or Super- Capitalism” incompatible with CSR or Sustainable Development », Blog World Issues and Services – WISer, 16 Février 2019,    https://worldissuesandservices.org/2019/02/16/13-the-role-of-corporate-america-and-u-s-investment-bankers-in-the-engineering-of-a-turbo-or-super-capitalism-incompatible-with-csr-or-sustainable-development-1/ .

[31] Ibid., p. 114.

[32] Cf. sur la question, les travaux de Claude Serfati, « Transnational Corporations as Financial Groups », Work Organization, Labour and Globalization, Volume 5, Number 1/Summer 2011, pp. 10-38. Cf. également, François Chesnais, « Les groupes industriels agents actifs de la mondialisation financière, chapitre 10, La Mondialisation du Capital, Syros, 1997, pp. 240-258.

[33] Hervé Juvin, « Les Etats-Unis et L’Union européenne ont tenté de diffuser, d’appliquer et parfois d’imposer ce double modèle à l’ensemble des régions de la planète avec des succès variables ». « La coopération ou l’éloge de la diversité », in Rapport Moral sur l’Argent dans le Monde 2007, Association d’Economie Financière, 2007, pp. 52-54.

[34] Souvent présentée comme la fondatrice de l’économie politique internationale (EPI), Susan Strange parlait, elle, de “capitalisme de casino”, in Casino Capitalism, Oxford, New York : B. Blackwell,‎ 1986.

[35] J.P. Fitoussi, Le débat interdit : monnaie, Europe, pauvreté, Paris : Arléa, 1995. Pour François Chesnais, le « coup d’État fondateur de la « dictature des créanciers », de la «tyrannie du marché » est redevable à la politique menée à partir de 1979 par Paul Volcker à la tête de la FED, comportant simultanément : une politique monétaire restrictive, une politique budgétaire laxiste, la titrisation des bons du Trésor, la garantie donnée aux capitalistes financiers, détenteurs des obligations publiques, de jouir de taux d’intérêts réels positifs, in La mondialisation du capital, Paris : Syros, nouvelle édition actualisée, 1997, p.298.

[36] François Chesnais, Ibid. p.35.

[37] Cf. sur un sujet encore mal connu à l’époque en France, l’ouvrage de Jacques Nikonoff, La Comédie des Fonds de Pension, Paris : Arléa, 1999.

[38] En 1994, le TIAA-CREF (le fond de pension des enseignants du Michigan, gérait 100 milliards de dollars d’actifs, soit une fois et demie l’ensemble des impôts directs perçus à l’époque par l’État français, R. Farnetti, « Le rôle des fonds de pension et d’investissement collectifs anglo-saxons dans l’essor de la finance globalisée », in François Chesnais (sous la direction de), La mondialisation financière : genèse, coût et enjeux, Paris : Syros, 1996.

[39] Deux initiatives leur ont donné accès à des systèmes financiers nationaux auparavant fermés et compartimentés. Il s’agit du décloisonnement externe : libéralisation des flux de change, ouverture du marché des titres publics aux opérateurs étrangers, ouverture de la Bourse aux entreprises étrangères, etc. ; le décloisonnement interne : entre différentes fonctions financières et différents types de marchés : change, crédits, actions, obligations.

[40] Les gestionnaires de fonds en ont besoin pour deux raisons : tenir leurs engagements de paiement des pensions, et attirer de nouveaux participants.

[41] Denis Clerc en illustre l’importance avec le secteur du pétrole en 2015 : « […] Au troisième trimestre 2015, les majors du pétrole – ExxonMobil, Shell, BP et Chevron – ont vu leurs résultats s’effondrer et même, pour BP, devenir négatifs de 7 milliards de dollars ! Une première historique dans une activité qui, jusqu’ici, avait toujours affiché un niveau de rentabilité parmi les plus élevés. […] ces mêmes majors (et cela vaut aussi pour Total ou Statoil), ont annoncé que ces résultats en baisse seraient sans incidence sur les montants qu’elles entendent verser à leurs actionnaires, sous forme de dividendes ou de rachats d’actions. Quand bien même cela les contraindrait à vendre quelques actifs, voire à emprunter. […] en 2014, les cinq grands du pétrole ont emprunté 20 milliards de dollars, réduit leurs investissements de 30 autres milliards, et ont distribué 70 milliards de dollars, sans changement par rapport à l’année précédente, malgré une baisse sensible de leurs résultats, nous apprend Anne Feitz, dans Les Echos du 2 novembre. Elle cite à l’appui de son article une phrase significative du patron de Statoil :« Le dividende est un élément qui ne doit pas fluctuer avec le prix du pétrole. », in « La finance, sangsue du système productif », 02/11/2015, http://www.alterecoplus.fr/economie/denis-clerc/la-finance-sangsue-du-systeme-productif-201511021713-00002446.html

[42] Ces opérations financières effectuées sur les marchés financiers incluent les profits spéculatifs suivants : plus-values immobilières, plus-values sur stocks, spéculations sur titres, profits monétaires, ventes de certaines catégories de services financiers, etc. – toutes rentes trouvant leur origine dans la maîtrise du marché plus que dans la production. Mais ce n’est pas tout : la participation au capital et à la gestion d’une entreprise et au partage de ses résultats financiers sans « avance de capital », qui est une nouvelle forme d’investissement (NFI) est une expression de plus de cette capacité que possède le capital concentré de s’accroitre, en se nourrissant d’une composante rentière, François Chesnais, La mondialisation du capital, op.cit., p.103. cf. aussi, Claude Serfati, « Transnational Corporations as Financial Groups », Work Organization, Labour and Globalization, Volume 5, Number 1/Summer 2011, pp. 10-38 ; cf. encore, François Chesnais, « Les groupes industriels agents actifs de la mondialisation financière, chapitre 10, La Mondialisation du Capital, Syros, 1997, pp. 240-258.

[43] En particulier, Jerome Kohlberg et George Roberts de la Banque Bear Stearns (qui fait faillite suite à la crise des crédits « Subprime » et est rachetée par la Banque JP Morgan Chase) Pour une explication, cf. Bernard Sionneau, « The role of corporate America and U.S. investment bankers in the engineering of a “Turbo- or Super- Capitalism” incompatible with CSR or Sustainable Development », Blog World Issues and Services – WISer, 16 Février 2019,    https://worldissuesandservices.org/2019/02/16/13-the-role-of-corporate-america-and-u-s-investment-bankers-in-the-engineering-of-a-turbo-or-super-capitalism-incompatible-with-csr-or-sustainable-development-1/ .

[44] Cf. Bernard Sionneau, « “Globally-Irresponsible Management: Three cases”, presented at Globally Responsible Leadership Initiative (GRLI), EFMD/UNGC, 2006, cf. 3 – Globally Irresponsible Management: Three cases (updated 2016)https://worldissuesandservices.org/2018/12/01/globally-irresponsible-management-three-cases/

[45] Catherine Sauviat, op. cit., p. 111.

[46] Ces fonds d’investissements placent, à court terme, l’épargne des grandes fortunes et des investisseurs institutionnels. Ils sont très actifs depuis les années 1970 et, selon le Hedge Funds Research, ils géraient en 2007  1 760 milliards de dollars (1 242 milliards d’euros) dans le monde, soit l’équivalent du produit national brut de l’Italie en 2005. Et 10 % de ce montant seraient gérés depuis Greenwich petite ville du Connecticut (USA) in Claire Gatinois, « La crise financière américaine a épargné Greenwich, capitale des hedge funds », Le Monde, 04.10.07

[46] Selon les enquêtes, ces Mutual Funds (MF) auraient effectué des transactions avec des Hedge Funds (HF) qui auraient permis à ces derniers : de profiter d’informations privilégiées après l’heure de clôture (16h) mais en référence au prix de clôture de la valeur des actifs du fonds (late trading)  et d’acheter ainsi des parts de MF  à des prix non disponibles pour la plupart des investisseurs actionnaires. Comment? En profitant du décalage horaire entre le moment où les fonds calculent leurs prix journaliers et les mouvements de prix réels sur les marchés étrangers (market timing). Ces pratiques sont officiellement découragées par les MF ; Mais elles sont en fait répandues auprès des clients privilégiés que les MF désirent fidéliser ; elles sont également utilisées par les gestionnaires de fonds pour leur propre compte. Parmi les MF mis en cause : les plus importants du secteur (Bank of America, Putnam, Alliance, Janus Capital Group, Strong Capital Management, Bank One Corp) ; Plusieurs démissions de hauts responsables ont eu lieu (CEO Janus et Putnam) ainsi que nombreux licenciements salariés. De grands fonds du secteur public ont décidé de retirer la gestion d’une partie des actifs traditionnellement confiés à certains d’entre eux (Putnam et Alliance), in ibid., p. 112.

[47] Christian Chavagneux, « Les trois risques de la finance mondiale », Alternatives Economiques, n°72, 2ème trimestre 2007, pp. 76-77.

[48] L’Allemagne a fait une proposition à leur égard : instaurer un code de conduite contraignant pour cette catégorie d’investisseurs Mais les Etats-Unis et la GB n’en veulent pas. Ils se disent en effet favorables à une « autodiscipline » de la profession. Quant aux altermondialistes d’attac, ils jugent ridicules les appels à l’autodiscipline de la part des Hedge Funds, considérant que c’est « demander à un renard s’il veut bien cesser de voler des poules » in Claire Gatinois et Cécile Galla, « Berlin ne parvient pas à imposer une régulation des Hedge Funds », Le Monde, Mardi 22 mai 2007.

[49] « Voyage au cœur d’un Hedge Fund », Enjeux les Echos, juin 2007, p.70-74.

[50] Cf. le chapitre III intitulé « Finance Globale », d’Henri Bourguinat, qui écrit : « L’intégration financière, marquée par les 3 D (Décloisonnement, Dérèglementation, Désintermédiations, est marquée par la règle de l’unité de temps (elle fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre) et l’unité de lieu (les places sont de plus en plus interconnectées) et aboutit bien à un véritable méga-marché financier mondial », in Finance Internationale, Paris : PUF, coll. Thémis Economie, 1992, p. 100.

[51] Françoise Renversez, « De l’économie d’endettement à l’économie de marchés financiers », in Comprendre la Finance Contemporaine, numéro 3, mars 2008, p. 62.

[52] Ibid.

[53]

[54] Cf. Bernard Sionneau, Chapitre 8, “Reîtres et sicaires conceptuels de la globalisation », in Le Management Responsable : approche critique et transculturelle (avec Javier Rabasso et Carlos Rabasso), Paris : Ellipses, 2017, pp. 158-163.

[55] Cf. Ibrahim Warde, « Les fonds souverains…prédateurs, sauveurs ou dupes ? » Le Monde Diplomatique, mai 2008, pp. 9-10.

[56] Frédéric Lordon, « Crises financières, surtout n’en tirer aucune leçon »,  Le Monde Diplomatique, mars 2008, pp16-18.

[57] Ibid.

[58] Laurent Mauduit, Les Imposteurs de l’Economie, Paris : Jean-Claude Gasewitch Editeur, 2012, pp. 87-88.

[59] Ibid.

[60] Ibid.

[61] Ibrahim Warde, « Les fonds souverains…prédateurs, sauveurs ou dupes ? » Le Monde Diplomatique, mai 2008, pp. 9-10.

[62] Ibid.

[63] Ibid.

[64] Ibid.

[65] Ibrahim Warde, « Primes et châtiments des traders », Le Monde Diplomatique, mai 2008, p. 9.

[66] Cité in Ignacio Ramonet, Géopolitique du chaos, Paris : Galilée, 1997, p.58.

[67] Dany Rodrik, Has globalization gone too far? Washington DC: Institute for International Economics, 1997, p.69.

[68] M. Dowd, The New-York Times, in « Le milliardaire Ted Turner veut faire payer les riches », Courrier International n°311, du 17 au 23 Octobre 1996.

[69] In Ignacio Ramonet, op. cit.

[70] En 1992, Barnevik, alors dirigeant d’ABB, déclarait: « If you are going to run a global group and you have to consider national interests all the time, it doesn’t work ». Sa société avait ainsi licencié 50 000 personnes au cours des 4 années précédentes, se conformant au principe stratégique et organisationnel retenu : « lean and mean ». Cette stratégie faisait d’ailleurs dire à l’un des directeurs de Mitsubishi : « They are as aggressive as we are. I mean this as a compliment. They are sort of super-Japanese », in C. Rapoport, « How Barnevik makes ABB work », Fortune, June 29, 1992, p.25.

[71] Cité in I. Ramonet, Géopolitique du chaos, Paris : Galilée, 1997, p.58.

[72] Paul Krugman, « L’Europe sans emploi, l’Amérique sans le sou ? », Futuribles, Septembre 1995, p.64.

[73] “Sustainable Investment for Our Future”, Remarks by California State Treasurer Phil Angelides to the Environmental Entrepreneurs Forum, Palo Alto, CA, May 5, 2003.

[74] Joseph Stiglitz est un économiste américain contemporain qui a reçu le « Prix d’Economie de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel » en 2001 (Il n’existe pas de « prix Nobel d’Economie » même si les éditeurs utilisent le terme pour faire vendre les ouvrages de leurs collections). Stiglitz est connu du grand public pour ses critiques virulentes envers le FMI et la Banque mondiale, alors qu’il y avait occupé le poste d’économiste en chef.  Stiglitz a développé ses propos sur l’inégalité dans un article en direction du grand public : « Of the 1%, for the 1%, by the 1% », Vanity Fair, May 2011, http://www.vanityfair.com/society/features/2011/05/top-one-percent-201105;  et dans un ouvrage : Le Prix de l’Inégalité, Paris : Les Liens Qui Libèrent, 2012.

[75] Cf. Joseph Stiglitz, “Of the 1%, by the 1%, for the 1%”, Vanity Fair, May 2011.  http://www.vanityfair.com/news/2011/05/top-one-percent-201105 .

[76] Monica Langley, « Why $70 million wasn’t enough », The Wall Street Journal, August 18, 2007.

[77] Claire Gatinois, « La crise financière américaine a épargné Greenwich, capitale des hedge funds », Le Monde, 04.10.07.

[78] Les « golden boys » de la finance sont de retour avec des salaires mirobolants, LADEPECHE.fr, 02/04/2010,

http://www.ladepeche.fr/article/2010/04/02/809565-golden-boys-finance-sont-retour-salaires-mirobolants.html

[79] Ibid.

[80] Selon Christian Walter, ancien actuaire, le péché originel de la finance est sa croyance aveugle dans les mouvements browniens (du nom de Robert Brown, biologiste du 19ème siècle) complétés par les travaux du mathématicien Louis Bachelier au début du 20ème siècle. Ce modèle des phénomènes financiers qui donne « une image idéalisée, édulcorée », est également idéologique : cette appréhension de la réalité fait écho aux principes d’autorégulation des marchés, au cœur de la théorie économique néoclassique. Cette confiance dans les mouvements browniens, qui donne l’image d’un monde à l’incertitude maîtrisable, « a rendu la finance immunodéficiente face à de risques que les banquiers n’ont pas su évaluer », in « La finance souffre d’une crise aigüe de la connaissance », Le Temps, mercredi 28 octobre 2009.

[81] Cf. Bernard Sionneau, « Des fonds souverains sauveteurs ou prédateurs ? », in L’entreprise et ses menaces économiques en 2008 : une tentative de bilan », Cahiers de recherche du CEREBEM, n°127-08, octobre 2008.

[82] Entretien avec Valérie Giscard d’Estaing : « La mondialisation l’a prouvé, on ne peut plus laisser la mondialisation livrée à elle-même », Enjeux Les Echos, Juin 2008, p. 50.

[83] Entre autres, Emmanuel Macron, énarque et ancien associé-gérant de la banque d’affaires Rothschild.

[84] “Take the Money and Run” est une comédie du cinéaste et acteur Woody Allen, sortie sur les écrans américains en 1969.

13 – The role of corporate America and U.S. investment bankers in the engineering of a “Turbo- or Super- Capitalism” incompatible with CSR or Sustainable Development [1]

In the United States of America, the « Progressive Period » stretching from the 1890s to the 1920s saw the adoption, by many large stock-listed firms, of paternalist, then welfare capitalist managerial solutions [2] which later became ordinary practices in the liberal [3] consensus era after the Second World War. Providing their workforce with welfare benefits (health and pension plans, etc.) the management of which was nonetheless left to employers’ discretion and allowing their leadership to escape the straitjacket of labor change imposed by legislative action, these firms’ managerial choices marked the « privatization of workers’ welfare » (Abraham Epstein, 1926), the triumph of “welfare capitalism” and the defeat of “welfare statism”.

That situation, which, in the United States, allowed welfare capitalism to surpass welfare statism at one point, also helped to explain, why and how in this country, the content and practices of what would become later « corporate responsibility », was designed as such. Bearing the stakeholder model as a beacon of corporate global commitment to the social well-being of the nation, it would later enter a collision course with the shareholder model legitimated by the monetary and financial deregulation process started by the USA in the 1970s to combat stagflation, energy crises and a decrease in U.S corporate competitiveness. Legitimated by scores of academic authors calling for the privileging of shareholders’ profitability expectations over top executives’ own vested interests, the shareholder value model rested on the belief that by aligning more closely shareholders’ interests with those of top firms’ executives, the control of the former ones over corporate strategy would be stronger and the profitability of stock-listed firms would swell automatically, as would the competitiveness of the whole country.

However, as the economic deregulation process increased over the 1980s and the 1990s, the succession of always bigger corporate, banking and hedge-funds management scandals revealed, simultaneously, the deep flaws of the shareholder model, in a real economics setting where tax havens-based financial strategies of global players, shady dealings, shoddy supervision practices explained by « the flow of individuals between Wall Street and Washington » (Simon Johnson, 2009 [4]) contradicted regularly the dominant discourse on transparent and always more efficient market operators submitted to the guidance of an active and enlightened « corporate governance ».

By the same token, in a post-subprime environment where the lobbying practices [5] of bankers and fund managers have been preventing any real implementation of former or new financial regulation, the discourse of large stock-listed corporations over their commitment to corporate social responsibility and sustainable development has been failing to convince their most vocal civil-society critics.

  • Boosting the “corporate family” in the age of “liberal [6] consensus”

The evolution of corporate mindsets allowed business interests to modify the terms and content of the private welfare system with a “new private deal” that they manufactured, following the economic restructuring of the late 1980s and early 1990s, under the aegis of globalized finance. In that system which privileged costs cutting in order to satisfy shareholders’ profitability expectations, employers transferred an ever-increasing portion of benefit expenses (health, pensions, etc.) to employees. Regarding pension plans, that trend saw the decline of “defined benefit plans” (DBPs) in which employers participated financially and workers knew exactly the amount of money they would be given when retiring, and the rise of “defined contribution plans” (DCPs) in which workers contributed the majority – and sometimes all of retirement savings – without ever knowing the amount of money they would get for retirement, as the latter depended on the stock exchange performances and those of their own companies’ upon leaving them. From then on, “Moral Contract Capitalism” was dead and the shortcomings of the private welfare system became obvious as whole populations of “reengineered” and “rightsized” workers and middle managers – the prime targets of cost-cutting to boost profitability – lost job security and the welfare benefits tied up to it. Large stock-owned multinational companies, their shareholders, top managers and executives settled into the routines of profit maximization and next quarter benefits defined as their corporate compasses’ main course for securing rising value and dividends for their shareholders, fattened bonuses and increased stock option plans guaranteed by golden parachutes for themselves.

If Corporate Social Responsibility (Act I) was first the marker for welfare capitalist practices in large firms providing workers with an assortment of individual benefits (1920- 1960), it lost this initial meaning with the advent of financialized globalization. Revisited by “organic intellectuals” as a means to soften the rough edges of brutal reengineering plans in the 1980s and 1990s, its “Act II” version lost progressively its soul, as it never questioned the logic, nor did it question the finalities driving that new kind of capitalism. Building on the former implicit postulate of welfare capitalism (widely shared among American CEOs) according to which private economic agents’ self-regulating policing and mechanisms were preferable to government-administered ones, CSR Act II supporters strove to convince the civil society that the a-moral (“beyond good or evil”) posture defended by libertarian supporters of a financialized economics free of State intervention[7] was compatible with the struggle to minimize negative corporate societal externalities while improving the defense of fundamental human and labor rights. The result was a huge confusion surrounding the debate on the role of economics and business in society, as the succeeding monetary and financial crises since the 1970s have demonstrated a propensity from major corporate, banking, auditing, and financial investment establishments to misbehave when their activities were poorly supervised (as existing rules were not applied) [8]. But the confusion went deeper as the systems’ faults were hidden by a dominant economic paradigm drenched in a libertarian[9] ideology that legitimated the belief, among corporate chieftains, that the free expression of the “natural laws of economics” were the only laws worth supporting as their scientific and a-ethical content went beyond “good or evil issues”, addressing only issues of cold-blooded business rationality which contributed to always greater economic efficiency and thus widely shared and extended prosperity.

  • Growing opposition to the social legacy of the New Deal

If the 1920s-1930s gave birth to welfare capitalism in large stock-listed American corporations and a privatized version of the New Deal in the United States, it also gave birth to what would be called a “liberal parenthesis”[10] and a “liberal consensus” that would last until the end of the 1960s. That period is very important, as it contributed to validate a specific kind of capitalism whose legitimacy rested on its shared support by leading stock- owned businesses, political and union circles and its capacity to bear out a specific kind of corporate management that privileged stakeholders over shareholders’ interests in large firms. The liberal consensus happened in the aftermath of the Great Depression following the financial crash of 1929, then coincided, after WWII, with the United States’ accession to economic and world superpower and to the advent and the making of a strong middle class in this country. That liberal parenthesis was born with the formerly cited reforms made by Democrat president Franklin Delano Roosevelt (FDR) and his “brain trust” in the New Deal (1933-1938). With the New Deal, Roosevelt introduced a kind of American version of the “Welfare State [11]” that augmented the size and the reach of the Federal State and introduced “Keynesianism” in the U.S. economy without endangering the control that large corporations, their leading families and executives retained on their workforce, thanks to the integration and practice of welfare capitalism.

However, Roosevelt’s New Deal measures were considered, from the start, a “heresy” by some intellectual, political and business circles that coalesced into what became known as the “Old Right” (between the 1930s and the beginning of the 1950s). That intellectual and political trend gathered, at the time, all those who worried about the concentration of too much political and administrative power in the hands of the Federal State and called for a return to “Republicanism” (decentralization, limited government, active checks and balances, respect of individual freedom and autonomy) as stated in Thomas Jefferson’s writings [12]. They interpreted American political alternative in the following terms: either the United States remained a country of limited government protecting individual freedom and initiatives; or it chose to submit to an Executive center with exorbitant powers (given to Federal State or giant corporations), eager to commit the country to some kind of “collectivism” inside its borders and to “imperialism” (through interventionist policies) outside its borders[13]. Very quickly, the opponents to FDR’s policies got called “conservatives” as, at the time, their arguments seemed to defend a social and economic status-quo associated with policies responsible for the financial crisis and the great depression, while FDR’s policies were deemed “progressive” as they broke with the past and bore an egalitarian ideal thanks to an interventionist State. For the “Old Right” opponents to the New Deal, this was a serious misunderstanding as they argued that it was the New Deal policies that were “conservative” for their defense of a kind of economic status quo that was favorable to big businesses and their political pull (especially to old families and money from the East coast).

Notwithstanding the advent of the “Old Right” as an opponent, though not coherent group to FDR’s policies, its supporters were not very successful for economic, political and social reasons. First, New Deal policies, despite a recession between 1937 and 1940, were responsible for an economic upturn that the WWII American effort confirmed. Military spending even allowed supporters of the Roosevelt administration to state that public intervention was a good stimulant for economic growth. And progressively, with the social reforms set up by FDR’s administration, a general consensus formed within the USA about their relevance. Under the label “liberal consensus” or “cold war liberalism” [14], it thwarted the ambitions of Old Rightists to impose their vision of a government strictly limited to the defense of private property or their plea to abolish the New Deal and its version of an American welfare State, as they appeared totally disconnected from the population’s expectations. However, the advent of the Cold war (1946-1947) gave a new impetus to some ideas of the “Old Right” rejuvenated into a “New Right”. At the beginning of the second part of the 20th century, fear of a nuclear war and of a global alliance of communist regimes in the world, plus fear of domestic communist or socialist destabilization added to that historical inheritance and generated new fears in the US and opportunity for the reconstruction of a “New Right”.

  • The evolution of corporate and business social mindsets

Despite support from business organizations such as the National Association of Manufacturers (NAM) or from mid-west and western small and medium firms represented within national and local networks of the Chambers of Commerce, American business and intellectual leading circles did not approve of conservative, new-rightist’s ideas, that were, then, associated with a dangerous extremism. The “Liberal consensus”, comforted by the largely privatized New Deal contained in welfare capitalism, still dominated American politics and was favored both in Democratic and Republican leading political circles.

As far as corporate America was concerned, Sanford Jacoby quotes a 1956 study of post- war business ideology which clearly privileged a “stakeholder philosophy of governance, in which shareholders were just one of several groups recognized by managers” [15]. In that creed, top corporate managers acknowledged “four broad responsibilities: to consumers, to employees, to stockholders and to the general public, […] each group on an equal footing, the function of management [being] to secure justice, for all and unconditional maxima for none [… as] profits above a ‘fair’ level are an economic sin” [16]. The CEOs of large companies made this view largely known around them. David Packard, co-founder of Hewlett Packard (HP) during a conference he was attending at the end of the 1940s, stated that “business had responsibilities beyond making a profit for their shareholders” and, according to him, those responsibilities extended to “our employees, to our customers, to our suppliers and to the welfare of society at large” [17]. Ralph Cordiner, CEO of General Electric through the late 1950s confirmed that stance, arguing that senior executives were responsible for managing the enterprise “in the best-balanced interests of shareholders, customers, employees, suppliers and plant community cities” [18]. As far as business went, that new stakeholder philosophy became a long trend in large stock-owned businesses, lasting from the 1950s through the 1970s, a period which, according to Sanford Jacoby, was also the “highpoint of corporate social responsibility in the United States” [19].

So, the liberal consensus era, which was also the corporate social responsibility (Act I) era, was a time when workers were considered as stakeholders in large stock-owned firms and had “a status within the corporate family”. That status meant that employment was considered “a quasi-permanent relationship that endured through bad times and good” [20]. Corporate management made sure that the workforce were sheltered from risk in a variety of ways as the latter were then considered as “investments” rather than “commodities”: through the provision of pension and health plans, the smoothing of wages rather than their raising or lowering them when business activity peaked or slumped, the avoidance of brutal white or blue-collar layoffs followed by rehiring according to business fluctuation, the admittance (albeit reluctant) of collective bargaining as legal and social responsibility, the rising share of national income going to wages and salaries – all measures which, form the 1950s to the 1970s contributed to the advent of a strong middle class and the “contagion of prosperity” within the US.

  • Legitimating the trampling of the Moral Contract

If, as we are going to see, the 1970s global and domestic crisis context contributed, with the pull from conservative and libertarian networks[21], to do away with welfare capitalism and the New Deal welfare State in the United States, several authors had already, during the liberal consensus era, openly questioned the separation of control and stock existing in large corporations as, according to them, this could prove to be beneficial to corporate executives but detrimental to corporate performance and to stock holders. Those ideas, which were not popular in the “liberal consensus era”, would become, half a century later, the mantra for a new age in corporate management. Actually, if the 1930s saw the advent of an “Old Right” as an opposition to the intervention of State in economic affairs and to associated formulas of welfare capitalism [22], that decade also motivated the first academic questioning of the corporate world whose weaknesses had already been made visible with the advent of big groups like the 19th century railways companies.

In the early 1930s, Adolphe Bearle and Gardiner Means had thus argued that the separation of ownership and control allowed by corporate law in the United States had negative consequences for stock owners [23]. 

[…]

That analysis was completed by political theorist James Burnham in a 1941 book where the author argued that the power over large corporations was held by an oligarchy of managers whose technical skills gave them control over the means of production and motivated them to achieve social dominance as a new ruling class [24].

 […]

“Libertarian economist Milton Friedman added his voice to that intellectual trend. As early as 1962, he took a firm stance against the Welfare State public intervention in economics and what he considered as an excess of taxes and regulations [25]. His advice was sought by Republican presidential candidates (ultra-conservative Barry Goldwater in 1964, Richard Nixon in 1968 and Ronald Reagan in 1980) and he expressed his ideas regularly in an economic chronicle of Newsweek. But he had to wait until the 1973 crisis to become famous.

[…]

The global context of the 1970s paved the way to a new form of capitalism legitimated partly, by the above-mentioned ideas. Context and concepts drove, then, the financialized globalization process of the 1980s and a complete change in management practices that did away with welfare capitalism and corporate social responsibility (CSR) as the latter had existed until then. Actually, that decade saw a combination of domestic and international shocks that led US political and economic elites and successive administrations towards new ideas (and policies) regarding Economics, the role of State and that of private economic agents. These ideas justified the superiority of the private sector and initiatives over public ones, an unrestrained and self-regulating economics and finance, and their agents (multinational companies and banks, investment funds, etc.) as natural prosperity contributors, State and the administration as facilitators to private economic expansion.

  • Dumping the corporate family in the age of “Turbo- or Super-Capitalism”

The 1970s were a decade of crises for capitalist economies and their leading American superpower. A crisis, first, of the US industrial system that saw a fall in businesses’ profit rates due, partly, to the stagnation of companies’ productivity gains and a rise in employers’ contributions. A crisis, secondly, of the international monetary system starting in 1971 and seeing its deregulation with the Jamaica agreements of 1976 and motivated by divergent readings and much arms wrestling between its main contenders: with American producers and the US government complaining that “American workers were being priced out of jobs because the yen and D-mark were being held at artificially low levels”[26], while “the Europeans and the Japanese argued that the U.S. was exporting inflation to the rest of the world and abusing the international monetary system in order to sustain their military adventurism (at that time in Vietnam)”. The period, which, on the economic side, saw thus a combination of stagnation and inflation (“stagflation”), also produced high levels of unemployment, a situation that was further aggravated by the third main crisis, an “energy crisis” born of two oil shocks (1973 and 1979). In order to meet the challenges born of that difficult context, and as a complement to the above-mentioned monetary measures, the American government made important financial decisions which allowed it to keep the dollar as the key IMS currency without having to take radical measures to correct their balance of payments deficit. These decisions were to impact directly the management of large US firms and transform labor relations. It opened the gate to a long-term process which some experts characterized as the age of “Turbo- or Super-Capitalism” [27].

  • The economic pressure on corporate social policies

Actually, through the 1970s (from 1974 to 1978), the United States started a financial deregulation process that put an end to exchange controls and capital movements. Thanks to those measures – which were also designed to finance growth without resorting to punishing tax raises – international savings, through the channels of foreign investment funds and banks could purchase public and private American bonds and shares, transforming both the short/medium/long term financing of US federal and local governments, together with large stock owned corporations and banks, while giving them the possibility to find the necessary resources for their budgets, expansion, world competitiveness and attractiveness. At the same time, the managers of public and private U.S. pension funds, whose outfits were flushed with reserves from years of corporate employees or civil servants’ long-term savings under the welfare capitalist regime, replaced households as bond and stock purchasers, buying aggressively into the debt of local and national governments and the equity of large corporations, becoming actors to be reckoned with. The same investors started to pull weight on corporate management, asking them higher returns (dividends and stock value growth) on the money they invested in large firms’ equity. With growing mutual funds[28] and large insurance companies, those institutional investors, joined by foreign investors, put always more pressure on corporate executives, demanding that the latter stop being too complacent and squeeze more value out of corporate assets, concentrating on core activities rather than acquiring companies in unrelated sectors where they had no particular competence, laying off the workforce in unprofitable areas when necessary and repurchasing their business’ shares (downsizing) in order to augment mechanically their value (rather than reinvesting it in potentially longer-term development or raising salaries). Adding to the pressure put by foreign investors, corporate executives were soon embattled and obliged to satisfy their always demanding investment partners in a new kind of partnership that turned out to offer them unheard-of bounty.

As a matter of fact, the landscape of corporate finance changed dramatically between the 1950s and the 1980s. Whereas in the early 1950s, “institutional investors held less than 10 percent of shares, by the early 1980s this had risen to almost 45 percent” [29]. In their investment practices, they differed from household investors in two ways: “First, they owned or managed significant chunks of a corporation, not enough to give them outright control, although sometimes this could be achieved through alliances with other institutional investors. Second, because their holdings were so large that they were illiquid, meaning that institutional investors were likely to use ‘voice’ (pressuring corporate executives) and not only exit (selling their holdings) when dissatisfied with a company’s performance” [30]. Together with the weighing in of institutional investors who expected to exert their prerogatives as shareholders’ representatives, the shareholder value revolution meant that from now on, stock prices and dividends would become the crucial indexes to assess corporate managers’ efforts. Investment bankers very rapidly saw the advantages they could draw out of this new situation and mobilized their creativity to make the most of the new deregulated US financial setting (the trend would never stop from then on). Observing that, in order to raise their profits and secure constant growth, corporations had to compete on already mature markets, the same bankers deduced that the fastest way to make it was through external growth which meant buying competitors or merging with them.

  • Social intensiveness under the pressure of leveraged buyouts

“Bootstraps” soon rechristened “leveraged buyouts (LBO)” were the new concepts that Jerome Kohlberg and George Roberts, two investment bankers from Bear Stearns manufactured [31] in order to make those buyouts or mergers happen, while making them also highly profitable for corporate raiders, interested investors and for those (investment banks and bankers) underwriting them. Their creative concepts were not without consequences for involved corporations (especially those that were purchased that way) and the management of their workforce and operations. Actually, the LBO concept meant that the buyouts’ or mergers’ expenses of a corporate target [32], whatever their high costs, would be financed by « a mixture of a little bit of equity supplied by the purchasers and a lot of debt supplied by banks and insurance companies [33] ». And so, as Terrence Deal and Allan Kennedy interestingly pointed out, “it was the debt that provided the transactions’ decisive leverage”. However, as the secured debt rested on the assets of the target company (and not on the credit status of the purchaser), it was usually made of high-yield securities of substandard investment grade quality.

The “junk bonds”, as this type of security was quickly referred to, got very popular in the U.S. and in some measure, in Europe, during the 1980s and until the mid-1990s when they experienced a slowdown due to a credit crunch situation and highly visible failures among LBOs. As a matter of fact, the top management of target corporations very quickly realized how profitable these operations could be for their own benefit. Until the 1970s, top managers, in large corporations had satisfied themselves with high salaries and when they earned it, cash bonuses. Now, with the financial innovations unleashed by the deregulation of financial markets, they understood that the latter could be factors of unheard-of bounty and were mostly depending on the satisfaction of institutional investors driven by a recurring mantra: the maximization of shareholder value. That realization sharply drew a steep divide between the interests of management and that of the workforce as well as did away with the welfare preoccupation of top corporate executives and their associated interpretation of CSR. Actually, LBOs promoters directly involved targeted corporations’ top management in their schemes. For their insiders’ knowledge, the latter were offered a hefty stake in the equity of the recapitalized company (usually a substantial 20 per cent [34]) which motivated them to undertake a series of restructuring plans meant, over a few years, to increase its overall profitability and allow investors to resell the company to public investors or to other businesses. The ensuing initiated massive cost-reduction operations were usually not “workforce-friendly”: they were “selling-off unprofitable divisions to raise cash and cut debt, changing approaches to distribution to improve the margins on surviving businesses (e.g. getting rid of direct company-paid sales forces and turning distribution over to agents), or often just raising prices to improve margins”[35].

LBOs became thus very attractive both for their initiators and benefiters: bankers, firstly, or corporate raider firms’ who packaged the deals usually against high fees; secondly, commercial bankers selling the associated junk-bonds; thirdly, insurance and finance companies, mutual and pension funds buying the high-yield securities; fourthly, the target companies’ top management who did not hesitate to approach investment banks (Bear Stearns or Drexel Burnham Lambert) or corporate raiders (Carl Icahn or T. Boone Pickens) or investment groups (KKR[36]) to manufacture profitable LBOs. Despite onerous fees charged by LBO manufacturers, investors put up with their terms. “Profit” perspectives made LBOs so much attractive, with annual returns for investors ranging within a fork between 20 and 30 per cent, even reaching 41.8 per cent for a fund in 1982. “Compared with single-digit returns from straightforward investments in stocks or bonds, these double-digit returns obviously caught the eyes of investors” [37]. But they also changed the rules of the corporate investment game, what with all the money and the variety of players eager to make the best deals. As a matter of fact, the era of “friendly takeovers” – an era when retaining a committed management team was an essential part of the deal – soon gave way to another tune, when, in 1985, KKR launched a “hostile takeover bid” for a publicly listed company. “Aggressiveness” became the new name for a game where the largest blue chips companies could become potential targets for corporate raiders: “Hostile acquisitions, rare before the 1980s became increasingly common, in part because institutional investors provided the margin of shares necessary to effectuate a takeover. Raiders made money by selling off parts of the company – stripping a conglomerate of its assets and also by loading companies with debt (including junk bonds) which conferred enormous tax advantages. The remaining company was left more focused but also less stable and riskier” [38]. 

And when LBO activity slowed dramatically at the end of the 1990s as the level of stock prices were so high, Mergers and Acquisitions (M&A), initially fueled by LBOs and the schemes of LBO wizards, became the new fad for major short-term managers [39], banking and Wall Street operators. For top executives, the risks of seeing their companies become the victim of hostile acquisitions without their being part of the deal, or the necessity to manage always more profitably their “taken-over” or merged corporations, in order to pay back the latter debts while satisfying their demanding and vocal shareholders, gave way to new priorities and management practices. Academia and institutional investors provided the keys to deal efficiently with these issues. Actually, preceding literature had, for at least half a century started to challenge the power that top executives from large corporations had accumulated in a way that was considered detrimental to the interests of shareholders and to those of society at large. With giant institutional investors now able to be heard within shareholders assemblies and corporate boardrooms, it was then largely believed that, thanks to the attribution of bonuses and stock options, plus the negotiations of golden parachutes for CEOs, fund managers would, in the logic of “corporate governance”, exert a tighter control over top corporate executives. Despite the fact that this control remained utterly theoretical – what with the fact that “borderline” (and also cross border) fiscal optimization strategies from tax havens-based multinational or transnational corporations’ subsidiaries were achieved in total secrecy[40], what with the fact that, as institutional investors spread money in a multitude of firms around the world, their fund managers could not survey precisely the decisions of top corporate management – a “fairy tale” was largely circulated that retired people and employees from large firms were, as well as other individual investors, through their pension funds, or the mutual funds they had bought shares from, were the real owners and thus active stakeholders and controllers of the most competitive US firms. Indirectly therefore employees and retirees could be promoted as “stakeholders” of the reshaped global capitalism and get immediate access to a process of “socialized if not social redistribution” of part of its profits, even those achieved through huge plans for redundancies for the sake of “financial performance”, competitiveness, and productivity. And that “social tale” was sold to the US people, then to the rest of the world throughout the process of financial deregulation that was integrated by all the richest countries from the 1970s on.

That “social-financial tale” also suited perfectly well the top U.S. corporate management who had first worried that the combination of hostile takeovers and growing power of institutional investors would challenge the long-term prerogatives and perks that their privileged situation had entitled them with. That anguish did not last long as the tying up of their remuneration with financial performance, but also the bonuses, stock-option and golden parachutes that they negotiated thanks to the professional counsel of lawyers they could afford, ensured them of never sharing the same professional and personal risks (whatever their business results) as their employees. “Maximizing shareholder value” and “next quarter benefits” thus became rapidly the cardinal points of publicly traded large companies’ CEOs’ strategies and management, as were reflected in the financial performances, as well as CEOs’ skyrocketing revenues, in large US corporations. “Between 1980 and 1997, the Dow Jones industrial average increased 533 per cent […]. The growth in executive pay levels in the 1980s and 1990s was therefore dramatic […]. By 1981, eight figures were becoming more common […]. By the 1990s, however, eight-figure pay packets were the norm, not the exception. Although it would take a few more years before the gray suits would begin to score big points, thanks to these high-earning pioneers, the goalposts had been moved and the playing field was open. Michael Eisner (Disney) and Tony O’Reilly (Heinz) were the first « managers » (as distinguished from « entrepreneurs ») to benefit in a very big way.” In 1997, a survey by the New York Times on half of the top 500 publicly-held companies showed that “fully one in ten of the CEOs surveyed was taking home a pay packet worth in excess of $20 million », while the average CEO compensation for the same year was $8.7 million, a 37.8 per cent increase over 1996”[41]. Actually, that structural change in the financing and governing of large firms also marked the end of welfare capitalism and that of CSR in its associated original definition (our “Act I”), as “shareholder value” became the cornerstone theme of corporate governance and made “stakeholder value” a relic of the past.

  • The tale of “social finance” v. “social reengineering”

With that new compass, the management of firms got increasingly brutal for the workforce, but in the 1980s, with high and persistent unemployment, with unions losing membership and political clout, with countries like the American or British whose governments (Reagan and Thatcher) had decided to do away with unionization, unorganized employees and the unemployed were deprived of bargaining power. Left to their fate in a “Bastian [42]” universe, the theoretical freedom they were now supposed to enjoy in their “disintermediated” dialogue with their employers did not really turn to their advantage. At the same time, private welfare benefits, tied up to employee’s longevity in large publicly traded firms started to disappear with the obligation for corporations to be always more profitable and thus cut all expenses that did not contribute immediately to maximizing shareholders’ value (social benefits and personnel became the main adjustment variables). “Reengineering” and “rightsizing” also became leitmotivs with such consequences on employment that can be illustrated with the example of General Electric (GE) embracing the new philosophy under the guidance of shareholder defender Jack Welch [43], a CEO who, between 1981 and 2001 represented a very different spirit than that of stakeholder defender Ralph Cordiner, CEO of General Electric through the late 1950s. In the 1980s, a GE plant located at Erie (Pennsylvania) produced 350 locomotives annually with around 7,500 employees; in 2000, it produced 911 locomotives annually with 4,000 employees, and 3,500 jobs had been cut off. And overall, between 1981 (the year when J. Welch became CEO) and 2001, GE’s number of employees has been cut from 400,000 to 300,000. However, if, during that time, one included the employees belonging to the 1000 corporations that GE acquired, the total employees cut reached 500 000. Such was Welch’s reputation as a “right-sizer” that his employees nicknamed him “Neutron Jack”, referring to the massive destruction arms (if used, a neutron bomb would kill all people while buildings remained intact) [44]. With the arrival of J. Welch, GE was leaping into a new paradigm and a new era. The price of GE stock was all that mattered and became the only performance index; job creation stopped counting among stock-listed corporations’ preoccupations. “Laying off employees”, “putting them in situations of precariousness […], these became signs of courage and proofs of sensible minds and also illustrated the end of “the mutual loyalty paradigm” [45]. Big investors, impressed by the American shareholder-value model, what with the U.S. economy and stock market booming and Europe and Japan lagging way behind came to several conclusion that they thought were linked: they believed firstly, that changes in corporate governance had produced the U.S. boom and that, in order for investors to reap vast benefits, European and Japanese companies could be persuaded to change similarly their governance practices and “get lean and mean” so as to become more profitable[46]; secondly, they held that greater corporate efficiency and a rising stock market would put an end to economic stagnation as it had in the U.S. Such was the faith in the shareholder value model that not only institutional investors, but also government officials, essayists and journalists, academics, did not hesitate to push the message aggressively in Japan and Europe in the 1980s, soon relayed by local but vocal “believers” in the “sole true faith” (Alain Minc[47] or Jean-Marc Sylvestre[48] in France).

The scientific justification supporting the associated relevant new managerial practices was also manufactured in the USA, confirming CEOs that what they had to do was “right”. Actually, at the onset of the 1990s, MIT professor Michael Hammer, consulting firm CSC Index president James Champy[49], University of Texas professor Thomas Davenport made the development of “Business Process Reengineering (BPR) a key leverage in the radical redesigning of corporate processes. If formerly, business process redesigning initiators had had much influence on revamping the organization and management of American firms such as Russell Ackoff, Eric Trist (the theorist of sociotechnical systems), Joseph Juran and W. Edwards Deming with “Total Quality Control (TQC)”, these changes had “invited people on the shop floor and in the back office to gradually improve their work together”[50]. However, “to the reengineers, there wasn’t time for incremental change; the frenetic pace of the business environment demanded that managers adopt a ‘blank sheet of paper’, torpedo the old, wasteful, bureaucratic processes and redesign everything from scratch” [51]. The BPR movement, which involved a $50 billion consulting industry around 1994, led to waves of massive lay-offs within the largest US corporations and simultaneously, stock increases. As an example, companies like IBM, Sears, Xerox, US West, McDonnell  Douglas, RJR Nabisco and DuPont each cut from 4,500 to 60,000 workers, registering first-day stock increases from 3.4 to 7.7 per cent[52] – a situation which pleased particularly their stock-invested CEOs and the consulting firms they hired to implement those cost- cutting operations. Even though, only eight years after they had crafted the word “Reengineering”, Hammer, Champy and Davenport all had issued public apologies[53], in  the meantime « hundreds of companies had leapt onto the bandwagon of BPR[54] ». And even though “everyone knew that the majority of the reengineering efforts did not do anything positive to the bottom line, to quality or customer service, the trend continued. It continued, according to them « even though everyone was partially aware that when you downsize, the older workers who are paid more get selected out and that those left often lack the institutional memory (as in the Alice stories) to operate the firm efficiently […]. The trend also continued because they had a popular story line: Do not copy the Japanese system of TQM and Kaizen, be American and reinvent the corporation, stress individuality, cut the fat, and get rid of bureaucracy [55]”.

In European major companies, and despite labor laws that made it theoretically more difficult to do, the privatization of State-owned companies in strategic sectors open to deregulation (under the pull of powerful industrial lobbies enjoying direct access to the European Commission)[56] opened the way to reengineering and rightsizing trends that produced massive layoffs. Firms like “ABB, Volkswagen, GM-Europe, British Telecom (BT), Lloyds TSB Bank, and many others were shedding tens of thousands of workers” [57]. Besides, public companies like Deutsche Telekom, following the lead of BT and preparing themselves to privatization, discarded their former employment policies. They stopped offering lifetime contracts to their employers and converted newcomers into contract workers. Laws passed in Germany, Italy, and France allowed privatizing companies to lay off civil servants motivating firms like Deutsche Telekom, Alitalia and France Telecom to take immediate advantage of these new freedoms despite the socialist label of most European governments.

If the U.S. shareholder value model became the norm imposed by huge Anglo-Saxon institutional investors and was presented as a promise of constant growth, as Sanford Jacoby points out, « Unfortunately, the message was wishful thinking. The causal links between governance, productivity and growth are vague and unproven. Research […] shows that even the most basic elements of shareholder value governance – independent boards, small boards of directors, use of stock options – are not statistically associated with better corporate performance. In the wake of Enron, this should come as little surprise” [58]. One may also be founded to say that, with the host of huge corporate scandals that got into the open after Enron (Tyco, WorldCom, Global Crossing, Adelphia, Qwest, Xerox, etc.), and with the examples of shoddy corporate supervision practices in the banking sector as was revealed by the mammoth subprime crisis (2007-2008), but also, despite the loudly trumpeted commitment of G20 highest representatives to get rid of the crisis-related tax havens[59], the gradual disappearance of that issue from their agenda, the shareholder value model and its associated concept of “corporate governance” have amply proven that they were no guarantees for national growth or corporate transparency, but that on the contrary, because of the misdemeanors which their finance-driven logic generated among the actors behind their making, they had been the makers of a “bubble”, “casino” and “grand-theft” type of economics which endangered whole countries and their societies, all realities largely incompatible with any ambition of corporate social responsibility.

CSR might appear as some kind of a “diversion” process which could tend to alleviate the perception of the genuine trend to question the “social model” set up in the age of “new paternalism” and “welfare state”, as the human costs of downsizing have been enormous. “As a result of the dislocations in the economy fueled in part by corporate restructuring and downsizing, median US family income declined by $1,400 (3.4 per cent) between 1989 and 1995. This occurred despite the fact that the average American worker is working longer hours (3 per cent more for men and 35 per cent more for women in 1979-1994) and the proportion of families earning two incomes is increasing dramatically (from 31 per cent of families in 1967 to 47 per cent in 1995). Individuals who lose their jobs to corporate restructuring pay a huge price. On average, according to the Economic Policy Institute’s report The State of Working America, 1996-1997, workers who had lost their job were making 15 per cent less (if indeed they were employed) than they had earned at their previous places of work. About 25 per cent of these workers lost their health coverage as a result of job dislocation. Not surprisingly, job insecurity is on the rise among those still employed. Employee loyalty to employers has fallen to record lows” [60]. 

  • Post-Paternalism: No future to any form of “new paternalism”?

From the 1970s onward, thanks to the political decisions made in the United States, then in Europe and Japan, which transformed the way private and public actors could finance their operations through capital markets – pension and mutual funds, banks and  insurance companies have, thanks to their asset managers, massively bought into the debt and equity of sovereign countries, their local governments and private stock listed corporations or banks. By the same token, heads of states, CEOs, governors and mayors have progressively been submitted to the constant pressure of the latter to offer always rising and faster or safer returns on their investments. Fund managers also imposed a new vision regarding economic activity and the role they expected to play in it. Trading huge blocks of assets on the stock exchanges of the most developed countries (on the NYSE, it means buying or selling 10,000 of shares), they also contributed to increase the exchanged volume of stock while reducing the average amount of time during which they kept them (for shares, it shrank from two years to eight months). Over thirty years, then, finance and finance-driven operations became the most rewarding sector of the economy for all white-collar professionals connected to it, whether in the industrial, banking, insurance or investment sectors.

As Kevin Phillips pointed out…

[…]

Actually, in the hands of crafty financiers, corporations lost their physical realities as their assets could be magnified or lessened by unexpected and dematerialized financial operations. At the same time, as these operations created the most value for involved shareholders, their raison d’être became unquestionable, whatever their often very heavy human and corporate costs. “The ownership of entire corporations changed hands, often forcibly at a clip never before witnessed […]. Thousands of workers lost their jobs, companies loaded up with debt to pay for the deals, profits were sacrificed to pay interest costs on the borrowing, and even so, many companies were eventually forced into bankruptcies or restructuring” [61]. At the same time, when one asked oneself who those shareholders were, for whom “value” had to be constantly created through “reengineering”, “rightsizing”, “downsizing”, thus reallocating resources from labor to capital and setting millions of people’s lives on constant uncertainty about their immediate professional and private lives [62], one discovered that they were a handful. In 2003, only 300 million of these shareholders (5 per cent of world population), one half of which were U.S. citizens, held between their hands 31,000 billion dollars (86 per cent of world GDP). However, among those shareholders, there were huge differences: on the one hand, small shareholders [63] whose savings were tied to their companies plans (401k) or invested in mutual funds without any real understanding of their financial strategies and who often lost much of it (if not all) after repeating financial, banking, insurance or real estate scams; on the other hand, big stock owners whose personal wealth or high income allowed them to make real money out of dividends, big volume stock trading, hedge funds high returns (and lose as much without necessarily going personally bankrupt).

That reality, which also contradicted the « fairy tale » of whole populations as shareholders/owners of their own companies (when or where in real life would house or property owners ever expropriate themselves from their own premises as small employee/shareholders would be expropriated from their own companies when laid off?), was very well documented by a 2001 study made by Julie Froud, Colin Haslam, Sukhdev Johal, Karel Williams, four researchers from the School of Accounting and Finance of Manchester University. They wrote: « In the UK and USA, shareholding is the monopoly of the fortunate 40 per cent in the top two quintiles (Q4 and Q5) of households by income. This group accounts for 90 per cent of all long-term savings and investment in the U.S. and 80 per cent in the U.K. Only these relatively affluent households can afford to forego current consumption, defer wages and put 10 per cent of their income into shares through pensions, insurance and savings plans. The fortunate 40 per cent can then realistically hope to build up a stock market fund which provides for a comfortable old age and retirement. The household savings circuit through the stock market directly accelerates the inequalities of old age and ensures that a majority of the population derives little benefit from any distribution of dividends or the rise of corporate share prices. But the fortunate forty percent is not a homogeneous group. At the top end, it includes a small number of enriched managers, who benefit from high salaries and stock options which have been hugely rewarding in the long bull market of the 1990s. The chief executives of US giant corporations are now routinely paid in millions per year: including unrealized share options, the CEO of Coca Cola earned $90 million in 2000. Even in an unexciting UK blue chip like Shell, the chief executive earned 1.8 million pounds in pay and realized share options in 1999 and his deputy earned 820,000. In the long bull market of the 1990s, share options for top managers acted as a mechanism which shifted some lucky managers out of the wage-earning condition. But, at the bottom end, the fortunate forty per cent includes many households of people like us. The average gross household income in quintile 4 in the UK was just 28,000 pounds and in the USA was just $48,000 in 1996-97” [64]. As incomes and salaries of ordinary workers and middle managers were, on average, constantly shrinking[65] under the constant imperative of world “competitiveness”, the incomes of the financialized globalization elites were soaring with the possibility they were offered to maximize their gains even when the global economic situation was deteriorating or their own performance was poor (because of the golden parachutes the lawyers they could afford negotiated for CEOs with their contracts).

What was then, in summary, the outcome of the “investor revolution” regarding the role played by shareholders “to mount an insurgency against the entrenched power of managers »? As Robert H. Tillman and Michael L. Indergaard wrote, “On the eve of the 1990s […] the managers of huge American pension funds (led by CalPERS) organized a « high-profile campaign » […] to shake-up corporate leaders and boards of stagnant firms; they succeeded in spurring the removal of CEOs at several major corporations […]. Observers proclaimed that the boards had been duly disciplined. Stock options were introduced to harness executives to shareholders’ interests – a move that economists argued would allow them to act as robust entrepreneurs rather than bureaucrats. Financial analysts joined in, using quarterly results to evaluate firm performance. However, the New Economy scandals suggest that the ‘Investor Revolution’ was quietly suppressed early on. Executives conducted a decade-long march through the institutions, waving banners of a free market and singing psalms in praise of investors, when in fact they were waging aggressive lobbying campaigns (with their investors’ money) to change the rules in ways that would buffer them from scrutiny. The promiscuous deregulation that resulted increased the role of reputational intermediaries in monitoring corporations. Yet, the success of these intermediaries in limiting their own liabilities – in combination with other facts – complemented the subversion of the shareholder movement. […] Reputational intermediaries were drawn by the rewards to be reaped as carriers of New Economy recipes and also were encouraged to become inside players. Rather than acting as objective monitors, they helped managers pump the stock values of firms or assisted in financial engineering that indirectly had the same effect. Attempts by regulators to develop responses to emerging problems were blocked by powerful interests who justified their efforts with free market or New Economy rhetoric – as did members of the corrupt networks that wound through the guts of the corporate economy like a mass of tapeworms [66]. »

The cultural context of the 1980s and 1990s allowed those financialization-associated trends to become permanent fixtures of the new corporate game in the United States. Starting in the 1980s, the mentality associated with the go-getting economy pulled by the Ronald Reagan and Margaret Thatcher years, was clearly no more that of “moral contract paternalism” in corporate life but rather that of “a-moral individualism” where “cut-throat competition” and “winner-take-all” were sanctified by the main media, leading academia in economics and business, political, corporate and banking circles. In order to capture the mood of these “roaring eighties”, one should quote the words of college-uneducated, then highly successful (before his demise for insider trading) and at the time very wealthy arbitrageur Ivan Boesky, who declared in front of an audience of UC Berkeley B. School’s students, that “greed is all right by the way […]. I want you to know that I think greed is healthy. You can be greedy and still feel good about yourself” [67]. From that time on, the a-moral stance adopted by finance professionals in leading sectors of the American economy translated, according to James Stewart, into an unprecedented “crime wave” (1991) and by the late 1990, “conditions in much of the US corporate economy […] had become ‘criminogenic’ in that they facilitated criminal behaviour” [68].From the Savings and Loans scam to the Junk Bonds then the New Economy scandals (Enron, Qwest, Global Crossing, etc.) to the subprime-induced banking crisis and the Madoff $60 billion rip-off, the tight web of personal, business and government connections[69], plus the amount of financial resources lobbyists could use to discourage the vote or implementation of tighter corporate, banking or investment regulation – all these elements have made highly hypothetical, within the confines of “Turbocapitalism” or “Supercapitalism”, a return to the gentler age of moral contract capitalism and Act I corporate social responsibility in the US.

Conclusion

In the history of America’s industrialization process, everything was done to keep business in the driver’s seat and thus align society’s interests with business interests. From the start, business elites made sure that State and politics were made subservient to these interests. An interesting combination of political power interplays, “carrots and stick management”, associated with organizational change was largely responsible for that state of affairs. From “industrial paternalism” to “welfare capitalism” and  “Corporate  Social  Responsibility  (CSR Act I)” and despite a deceptive tentative to introduce a « welfare State » in America, all these concepts were meant to allow the private sector to keep the initiative in organizing an institutional business environment and a social order that would be profitable to its leading elites (investment bankers and chief executive officers). If the economic translation of  the above-mentioned concepts was beneficial to correct the harshness of the 19th century industrialization process, then soften the deep social crisis born of the 1929 Wall Street crash and the Great Depression, if the adoption of the stakeholder model by major publicly traded US corporations was decisive in fostering a “contagion of prosperity” in the United States between the 1930s and 1960s, the financialization of corporate strategies born of the 1970s stagflation, monetary, oil and industrial crises, rapidly emptied Corporate Social Responsibility (CSR) Act II and corporate commitment to Sustainable Development, of any tangible meaning. “Reengineering”, “right-sizing” and “cost-cutting” practices adopted by profit- and stock- option driven CEOs in always shorter time spans under the constant supervision of domestic and world institutional investors, rendered corporate strategies often incompatible with the respect of their natural environment, international labor rules, the protection of human rights, anti-corruption practices and sound fiscal citizenship. As this incompatibility became more evident with a host of always bigger and direr corporate and banking scandals, the not questioning, by most academic CSR supporters of all these tangible phenomena, contributed to discredit both the CSR concept and later associated practices (Act II) and the ability of a-moral functioning large stock-listed corporations and their leadership, to ever re-commit to the stakeholder model and behave as “globally responsible citizens”.

Footnotes :

  1. Excerpted from Bernard Sionneau et Jean-Marc Figuet, “Boosting, then trampling the Moral Contract”, in Hubert Bonin et Paul Thomes (eds.), Old Paternalism, New Paternalism, Post Paternalism (19th-21st century), Bruxelles: Peter Lang, 2013, pp. 305-332.
  2. Cf. Bernard Sionneau et Jean-Marc Figuet, “New Paternalism, Welfare and Moral Contract Capitalisms in the Unites States of America”, ibid., pp. 223-242.
  3. Liberal” being synonymous with “ leftist” or “socialist”, even “communist” in the United States, cf. different articles of our United States Series in https://worldissuesandservices.org/ .
  4. Simon Johnson, « The Quiet Coup », The Atlantic Monthly, May 2009.
  5. See our article n°12  https://worldissuesandservices.org/2019/02/05/12-le-lobbying-daffaires-corporate-lobbying-aux-etats-unis-et-dans-lunion-europeenne-un-cancer-banalise-de-la-democratie-representative/
  6. See footnote n°3.
  7. cf. https://worldissuesandservices.org/2019/01/12/8-de-la-justification-etats-unienne-dune-economie-sans-regles-ni-contraintes-hommes-idees-et-reseaux/ ; See also https://worldissuesandservices.org/2019/01/17/10-les-manufactures-de-la-propagande-conservatrice-et-libertarienne-aux-etats-unis-le-role-des-think-tanks-dans-le-formatage-de-la-decision-politique/; and Bernard Sionneau, “Legitimating corporate global irresponsibility: Origins, contexts and vectors of the market modern newspeak”, Journal of Global Responsibility, Volume 1, n°2, pp. 330-365.
  8.  See Jean-Marc Figuet & Bernard Sionneau, “Acteurs, stratégies et impasses des paradis fiscaux”, Annales de l’Université de Toulouse 1 Capitole, tome LII, 2010-2011, Presses de l’Université Toulouse 1 Capitole, 2010, pp. 309-348.
  9.      The « libertarian » intellectual trend can be divided into two main currents: one the one hand, an anarchic- libertarian trend which asserts that any kind of government is illegitimate. As supporters of this trend, one can find economists such as David Friedman, son of Milton, who reproaches his father and Friedrich A. Hayek not to be as radical in their rejection of State. On the other hand, another trend that has been called « minarchist » libertarian, whose proponents state that government should limit its intervention to the protection of individuals, defense and law enforcement (especially regarding the respect of contracts). « Anarchic-libertarians » think that « minarchists' » conceptions on the role of government are too encompassing and that most of its functions should be assumed by the private sector », in Dictionnaire de la Pensée Politique: Hommes et Idées, Hatier, Paris, 1989, pp. 458-459.
  10. A precision should be made here: “liberal” in conservative United States is equated with “left-wing progressivism », « socialism » or even « communism”.
  11.   In 1933, after the 1929 stock market crash, nationwide commercial bank failure and great depression, the proposal and vote of the Glass-Steagall Act (GSA) separated investment and commercial banking activities, as the commercial bank involvement in stock market was seen as responsible for the financial crash (commercial banks were accused of having taken too much risk with their customers’ money). The Glass- Steagall Act (GSA) was abrogated in 1999 under President W. Clinton’s presidency and replaced by the establishment of the Gramm-Leach-Bliley Act. The latter eliminated the GSA restrictions against affiliations between commercial and investment banks. Moreover, the Gramm-Leach-Bliley Act allowed banking institutions to provide a broader range of services, including underwriting and other dealing activities.
  12.    See our blog articles n° 4 et 5, https://worldissuesandservices.org/liste-des-articles/ . After the vote of the Constitution of 1787 (largely inspired by James Madison) which instituted a double sovereignty system balanced between a central Federal State and that of the 13 original States, two sides dominated the debates relating to this fundamental text’s interpretation. Their memory should be recalled, as their ideas and contending points still permeate American political debates. One side, led by « Hobbesian » Alexander Hamilton, John Jay and James Madison, known under the label « Federalists », was in favor of a strong Federal State inspired by the British aristocratic tradition. The three men wanted to provide the young country with strong national institutions, a central bank and a strong currency while protecting the domestic market. Their opponents, led by Thomas Jefferson and John Taylor, under the label of « Republican Democrats » (the ancestors of the Democrats), shared a less pessimistic vision of man and politics, inspired by the French philosophers of the Age of Enlightenment. Believing in the good nature of man and in the corruptive and oppressive power of expansive societies prone, according to them, to overregulation, they wanted to create an agrarian Republic organized around autonomous communities of subsistence farming and charged the Federalists with being too close to the North-Eastern trade and business interests, in P. Lemarchand (ed.), Atlas des Etats-Unis. Les paradoxes de la puissance, Brussels and Luxemburg, Editions Atlande/Complexe, 1997, pp. 31-33.
  13. Sheldon Richman, “New Deal nemesis: The Old Right Jeffersonians”, The Independent Review, Volume I, n°2, Fall 1996.
  14.   Jerome L. Himmelstein, To the Right: The Transformation of American Conservatism, Boston, South End Press, 1990.
  15.    Francis X. Sutton, Seymour E. Harris, Carl Kaysen, and James Tobin, The American Business Creed, Harvard University Press, Cambridge, 1956, quoted in Sanford M. Jacoby, “Corporate Governance, risk and inequality in Japan and the United States”, Challenge: The Magazine of Economic Affairs, volume 48, July- August 2005.
  16. Sanford Jacoby, ibidem.
  17. Quoted in Terrence E. Deal, Allan A. Kennedy, The New Corporate Cultures: Revitalizing the Workplace after Downsizing, Mergers and Reengineering, Cambridge, MA, Perseus Publishing, Cambridge, MA, 2000, p. 44.
  18. Quoted in Terrence E. Deal, Allan A. Kennedy, Ibidem, p. 44.
  19. Sanford Jacoby, op.cit.
  20. Sanford Jacoby, ibidem.
  21. See Our blog articles, n° 7, 8, 9 et 10, https://worldissuesandservices.org/liste-des-articles/ .
  22. Ibidem,
  23.   Adolf A. Berle, Gardiner C. Means, The Modern Corporation and Private Property, Transaction Publishers, 1932.
  24.    James Burnham, The Managerial Revolution: What is Happening in the World, New York, John Day Co, 1941.
  25.    See Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux États-Unis, Paris : L’Harmattan, 2012; Milton Friedman, Capitalism and Freedom, Chicago and London, University of Chicago Press, 1962. Friedman got late recognition for his works on “Money and Spending” (Bank of Sweden Prize in Economic Sciences in Memory of Alfred Nobel in 1976) with co-author, Anna Schwartz, for their study of A Monetary History of the U.S. 1867-1960, Princeton, Princeton University Press, 1963.
  26.    Harold James, “The dollar war returns”, Project Syndicate, September 2003.
  27.    See Edward Luttwak, Turbo-Capitalism: Winners and Losers in the Global Economy, New York, HarperCollins Publishers, 1999. Robert Reich, Supercapitalism: The Transformation of Business, Democracy and Everyday Life, New York, Alfred A. Knopf, 2007.
  28.    See 2010 Investment Company Fact Book, 50th edition, http://www.icifactbook.org/
  29. Sanford M. Jacoby, “Corporate governance, risk and inequality in Japan and the United States”, Challenge: The Magazine of Economic Affairs, volume 48, July-August 2005.
  30. Ibidem.
  31.   Terrence E. Deal, Allan A. Kennedy, The New Corporate Cultures: Revitalizing the Workplace after Downsizing, Mergers and Reengineering, Cambridge MA, Perseus Publishing,Cambridge, MA, 2000, p. 46.
  32.    As John O’Connell wrote, “LBOs tend to be mature businesses with a demonstrable record of stable consistent earnings, a significant market share, and experienced in place management. Manufacturing and retailing businesses are attractive because they also contain a basis for asset secured loans or stable income streams for unsecured or subordinate debt. Low capital-intensive service businesses are less popular because of their narrow asset bases”, in Cary L. Cooper and Chris Argyris (eds.), The Concise Blackwell: Encyclopedia of Management, Blackwell Publishers Ltd., 1998, p. 363.
  33. Terrence E. Deal, Allan A. Kennedy, op.cit.
  34.    Ibidem.
  35.    Ibidem.
  36.    After years of manufacturing LBOs for Bear Stern, Kohlberg and Roberts, joined by Henry Kravis, Robert’s cousin, set up their own firm, KKR in 1976. See Bryan Burrough, John Helyar, Barbarians at the Gate: The Fall of RJR Nabisco, Harper & Row, New York, 1990.
  37.    Terrence E. Deal, Allan A. Kennedy, op.cit.
  38. Sanford M. Jacoby, op.cit, July-August 2005.
  39.    Terrence E. Deal, Allan A. Kennedy, op.cit.
  40.    See Jean-Marc Figuet & Bernard Sionneau, op.cit.
  41. Terrence E. Deal, Allan A. Kennedy, op.cit.
  42.    In an 1849 published book entitled Harmonies Économiques, Frédéric Bastiat ((1801-1850) described the harmonious functioning of economics when States did not intervene. According to his “harmony of interests’ theory”, when left free, “individuals’ interests” always coincided with “collective interests”; the same applied between “workers interests” and those of their employers; any measure taken by States to solve economic problems was a violation of citizens’ “natural rights” such as freedom and private property. As a dedicated proponent of competitiveness and free trade, Bastiat rejected any kind of administered economics. If Bastiat was very popular among libertarians such as Hayek and von Mises, other economists like Marshall or Keynes thought of him in terms of “theoretical failure”, see Francisco Vergara, Introduction aux fondements philosophiques du libéralisme, Paris, La Découverte, 1992, p.120.
  43.    Olivier Vilain, « Comment General Electric a réinventé le capitalisme », Manière de Voir, n°91, janvier- février 2007, p. 45.
  44. Olivier Vilain, op.cit.
  45.    Barbara Ehrenreich, On achève bien les cadres, Grasset, 2005, p. 164.et pp. 318-319.
  46.    Sanford Jacoby, 2005, op.cit., p. 10.
  47.    In 1985, Alain Minc wrote (translation by author of article): « The success of the United States exerts an overall pressure which compels us to fight our own lack of flexibility. Let’s hail the miracle and accept the mystery of it; but above all, let’s follow the example », in L’Expansion, 8 février 1985, quoted in Richard Farnetti, Ibrahim Warde, Le modèle anglo-saxon en question, Paris, Economica, 1997, p. 5.
  48.    Jean-Marc Sylvestre was a long-time star journalist for numerous French media and a not very nuanced believer in the overall benefits of an unrestrained globalization process for the sake of French competitiveness. .
  49.    See Michael Hammer & James Champy, Reengineering the Corporation: A Manifesto for Business Revolution, New York, Harper Business Press, 1993.
  50.   Art Kleiner, “Revisiting reengineering”, Strategy+business, Third Quarter 2000, n°20, July 1, 2000.
  51. Ibidem.
  52.    David M. Boje, Grace Ann Rosile, Robert Dennehy, Debra J. Summers, “Restorying reengineering”, Communication Research, volume 24, n°6, 1997, pp. 631-668.
  53.    Art Kleiner, op.cit., 2000.
  54.   Ibidem.
  55. David Boje (et alii), op.cit.
  56.    Among several ones, there is Business Europe (former UNICE), a powerful lobby existing since 1958. Its director of communication once openly admitted that: « Our mission is to influence European decision- makers ». From this lobby’s point of view, « European public policies of job creation, social security, environmental rights are threats to competitiveness. » So, Business Europe was opposed to the introduction, in the Amsterdam treaty, of any social charter or any other body of fundamental rights. UNICE representatives also battled the idea according to which the European Union had to accept a « European Convention on Human Rights and fundamental Liberties. » See « Transatlantic Travesty », Corporate Europe Observatory, 2003. See http://wto.unice.org/Content/Default.asp? This site was dedicated to UNICE’s activities for the Doha Development Agenda launched in November 2001. UNICE, as the official voice of more than 16 million small, medium and large companies in Europe, strongly supported the Doha Development Agenda negotiations at the WTO. European companies were also determined to see WTO succeed in its vital mission, which was to ensure that international trade was fair and as free from restrictions as possible. See Belén Balanyá, Ann Doherty, Olivier Hoedeman, Adam Ma’anit et Erik Wesselius, (Observatoire de l’Europe industrielle), Europe Inc. Liaisons dangereuses entre institutions et milieux d’affaires européens, Marseille, Agone, 2000, p. 61.
  57.    Terrence Deal and Allan Kennedy, op.cit.
  58. Sanford Jacoby, « Corporate Governance, Risk & Inequality in Japan and the United States », op.cit.
  59.    See Jean-Marc Figuet et Bernard Sionneau, op. cit.
  60.    Terrence E. Deal and Allan A. Kennedy, The New Corporate Cultures: Revitalizing the Workplace after Downsizing, Mergers and Reengineering, Perseus Publishing, Cambridge, MA, 2000, p. 78.
  61.    James B. Stewart, Den of Thieves, New York, Simon and Schuster, paperback, 1991, p. 21.
  62.    Terrence E. Deal and Allan A. Kennedy, op.cit., 2000, p. 78.
  63.    Jean Peyrelevade, Le capitalisme total, series La République des idées, Paris, Seuil, 2005, p. 92.
  64. Julie Froud, Colin Haslam, Sukhdev Johal, Karel Williams, « Financialization and the Coupon Pool », Gestao and Produçao, volume 8, n°3, December 2001, pp. 271-288.
  65.    See Terrence E. Deal and Allan A. Kennedy, op.cit.
  66. Robert H. Tillman and Michael L. Indergaard, Pump and Dump: The Rancid Rules of the New Economy, Rutgers University Press, 2005, pp. 26-27.
  67.    James B. Stewart, Den of Thieves, New York, Simon and Schuster, 1991, p. 261.
  68.    Robert H. Tillman and Michael L. Indergaard, op.cit, pp. 4-5.
  69.   IMF’s former Chief Economist Simon Johson talks about a « financial oligarchy having staged what he calls « a quiet coup ». « Elite business interests—financiers, in the case of the U.S.—played a central role in creating the [Subprime] crisis, making ever-larger gambles, with the implicit backing of the government, until the inevitable collapse. More alarming, they are now using their influence to prevent precisely the sorts of reforms that are needed and fast, to pull the economy out of its nosedive. The government seems helpless, or unwilling, to act against them » writes Johnson who adds:  » The American financial industry gained political power by amassing a  kind of cultural capital—a belief system. Once, perhaps, what was good for General Motors was good for the country. Over the past decade, the attitude took hold that what was good for Wall Street was good for the country. » […] One channel of influence was, of course, the flow of individuals between Wall Street and Washington. Robert Rubin, once the co-chairman of Goldman Sachs, served in Washington as Treasury secretary under Clinton, and later became chairman of Citigroup’s executive committee. Henry Paulson, CEO of Goldman Sachs during the long boom, became Treasury secretary under George W.Bush. John Snow, Paulson’s predecessor, left to become chairman of Cerberus Capital Management, a large private-equity firm that also counts Dan Quayle among its executives. Alan Greenspan, after leaving the Federal Reserve, became a consultant to Pimco, perhaps the biggest player in international bond markets. […]. Wall Street’s seductive power extended even (or especially) to finance and economics professors, historically confined to the cramped offices of universities and the pursuit of Nobel Prizes. As mathematical finance became more and more essential to practical finance, professors increasingly took positions as consultants or partners at financial institutions. Myron Scholes and Robert Merton, Nobel laureates both, were perhaps the most famous; they took board seats at the hedge fund Long-Term Capital Management in 1994, before the fund famously flamed out at the end of the decade. But many others beat similar paths. This migration gave the stamp of academic legitimacy (and the intimidating aura of intellectual rigor) to the burgeoning world of high finance. As more and more of the rich made their money in finance, the cult of finance seeped into the culture at large. In a society that celebrates the idea of making money, it was easy to infer that the interests of the financial sector were the same as the interests of the country—and that the winners in the financial sector knew better what was good for America than did the career civil servants in Washington. Faith in free financial markets grew into conventional wisdom—trumpeted on the editorial pages of The Wall Street Journal and on the floor of Congress », in Simon Johnson, « The Quiet Coup », The Atlantic Monthly, May 2000.

12 – Le Lobbying d’affaires (corporate lobbying) aux Etats-Unis et dans l’Union Européenne : un cancer banalisé de la démocratie représentative

Préambule : Il est un conte de fées – issu de médias ne pratiquant pas la distanciation critique déontologiquement requise par rapport à leurs principaux actionnaires – selon lequel les organisations représentatives de la société civile[1] et du monde des affaires exerceraient, dans les mêmes conditions, des pressions sur la décision politique pour assurer la défense de leurs intérêts.

L’examen des faits (toujours très têtus) laisse, cependant, apparaître une autre réalité.

Les entités chargées du « lobbying d’affaires » (corporate lobbying) disposent de moyens financiers et d’un accès aux plus hauts niveaux de la décision politique auxquels ne peuvent prétendre les organisations de la société civile.

C’est de ces réalités, qui ont fini par compromettre la confiance que les citoyens ont dans le processus de démocratie représentative, aux Etats-Unis et dans l’Union Européenne (dépourvue de toute vision et projet politique[2] communs à ses membres), dont il sera question dans l’article qui suit.

Article[3] : Pour qualifier le système politique caractérisant le fonctionnement des pays les plus développés, une formule est fréquemment employée.

Aux Etats-Unis, ou dans les pays de l’Union Européenne, il est admis que nous vivons dans des régimes de « démocratie représentative ».  Pour autant, la formule n’est pas aussi évidente qu’elle paraît. D’aucuns pourraient penser qu’elle implique la tenue d’élections régulières et l’existence de contre-pouvoirs garantissant la défense, par la représentation élue, des intérêts du plus grand nombre, dans le respect des valeurs et des lois fondamentales.

Mais Bernard Manin nous rappelle alors que si « la représentation comporte bien des éléments démocratiques, en particulier, la possibilité pour tous les citoyens de demander des comptes aux représentants à la fin de leur mandat et de les congédier si leur performance au pouvoir n’est pas jugée satisfaisante […] la représentation ne comporte pas seulement des éléments démocratiques. La représentation est aussi un gouvernement par des élites qui ne sont pas strictement tenues de réaliser les vœux de leurs mandants. Ainsi, le gouvernement représentatif combine des éléments démocratiques et des éléments non-démocratiques. C’est pourquoi je le caractérise comme une forme de gouvernement « mixte », en m’inspirant de l’idée de constitution mixte des Anciens, qui remonte à Aristote et à Polybe. Décrire les démocraties représentatives modernes uniquement comme des systèmes dans lesquels le peuple est « souverain », ou s’autogouverne de manière « indirecte », obscurcit la nature mixte de tels systèmes. Le gouvernement représentatif n’a jamais été une forme simple de gouvernement. Il a toujours été complexe et composite.»[4]

Se pourrait-il, alors, que l’étiquette « démocratie représentative », rassurante de prime abord, ne serve, aujourd’hui, qu’à cacher « l’illusion de la démocratie » dont la pratique réelle et les bénéfices échapperaient au plus grand nombre ? Se pourrait-il, que cette démocratie représentative se soit progressivement transformée en une forme inédite de « démocratie censitaire[5]» où seuls les membres d’une « élite [6] », ceux qui, entre autres prérogatives, ayant la capacité d’influencer le processus législatif et la décision politique par l’envergure de leurs contributions financières et par leur proximité du pouvoir politique, font les lois[7] ?

Depuis les années 1980, une tradition historique de représentation des intérêts des milieux d’affaires aux Etats-Unis, connue sous le terme de «corporate  lobbying » (lobbying d’affaires) a fait son chemin dans la culture et les pratiques de certains parlements nationaux ou intergouvernementaux[8] (UE) et lors de la négociation de grands traités internationaux. Une fois ratifiés par les parlements, les contenus de ces traités se substituent aux législations nationales et s’imposent aux peuples. Prennent-ils pour autant en considération, et à égalité, les intérêts de toutes les parties prenantes concernées par leur application ?

C’est autour de ces questions que sera examinée la pratique du « lobbying d’affaires » et l’étude de ses conséquences sur le processus législatif des Etats-Unis et la négociation de grands traités internationaux impliquant les Etats-Unis et l’Union Européenne.

  • Le lobbying d’affaires aux Etats-Unis : une histoire d’interprétation et d’intérêts mieux représentés que d’autres

Pour comprendre la banalisation, aux Etats-Unis, puis dans l’Union Européenne, d’une pratique d’influence politique aussi considérable (dans ses conséquences sociétales) que le « lobbying d’affaires » (corporate lobbying) , il est indispensable d’opérer un détour par l’histoire politique du pays « leader du Monde Libre ». L’exercice permettra de constater que le partage, par les deux ensembles politiques (EU et UE), d’un univers institutionnel où règnent le conflit des citoyennetés redevable à la superposition des législations, offre aux ouvreurs de portes juridiques que sont les corporate lobbyists, des perspectives de gains illimitées, proportionnelles au désarroi des citoyens impactés par leurs efforts. Dans le même temps, on ne pourra s’empêcher, au vu d’une actualité qui se répète, de relever l’ironie de la situation. Alors que les Etats-Unis utilisent à plein leur législation pour réprimer ce qu’ils jugent être les pratiques corruptrices de firmes ou banques étrangères[9], leurs propres entreprises ont réussi à corrompre le système politique du pays en développant des formes de plus en plus agressives de représentation de leurs intérêts (cf. infra). Quoiqu’il en soit, et au-delà de cette concurrence économique que se livrent les entreprises par Etats interposés, leur volonté de faire passer leurs intérêts pour l’intérêt commun des peuples leur permet de se retrouver dans des coalitions dont le lobbying d’affaires constitue le principe actif, le profit la seule finalité et l’argent, le carburant.

Jusque dans les années 1950, le lobbying est illégal dans nombre d’Etats des Etats-Unis.Plusieurs éléments contribuent à en rendre difficile la compréhension. Si l’on part d’une définition minimale et plutôt consensuelle en fonction de laquelle le lobbying équivaut à « toute action visant à influencer le processus de décision politique »[10], son expression a pu être interprétée de façon positive comme un moyen de faire évoluer l’action du gouvernement – ce qui fut le cas avec Martin Luther King et le mouvement de reconnaissance des droits civiques des afro-américains ; ou de façon très négative, comme l’illustre l’histoire de décisions de justices défavorables à son encontre rendues par les Etats américains et associées à des rencontres secrètes, des contributions illégales de campagnes, etc.,. Comme le rappelle la constitutionnaliste Zephyr Teachout, « Pendant longtemps aux Etats-Unis et jusqu’aux années 1950, les tribunaux ont considéré que le lobbying professionnel était un mal civique et non un droit protégé par le premier amendement »[11] et ne bénéficiait d’aucun statut juridique particulier en raison de son potentiel corrupteur associé à une conception cynique de la vie politique.

Concernant sa légalité constitutionnelle, justement, si les supporters du lobbying se réfèrent souvent au 1er amendement pour en légitimer la pratique[12], les observateurs avisés font remarquer qu’il n’est en aucun cas question de « lobbying » dans cet amendement. « Il stipule que le Congrès (pas l’exécutif fédéral ou le judiciaire), juste le Congrès (et pas les législatures d’Etat ou les gouvernements locaux), ne fera aucune loi restreignant la liberté de parole ou de presse.[13] » Il faut donc attendre 1946 pour voir apparaître le « lobbying » dans la législation fédérale avec le « Federal Regulation of Lobbying Act ». Destiné, à l’origine à réduire l’influence des lobbyistes, il aura l’effet inverse de légitimer, dans l’imaginaire collectif, la protection constitutionnelle de cette activité[14]. Le « Lobbying Disclosure Act (LDA)» de 1995 entérine cette vision en définissant ce qu’est un « lobby » ainsi que l’obligation d’obtenir l’enregistrement public de ses activités et les informations à fournir afin d’éviter toute action illicite l’obligeant à payer des pénalités. Toutefois, et en raison de la complexité du système juridique Etats-Uniens et de la juxtaposition de ses législations[15], le statut juridique du lobbying pourrait encore être soumis à modification. De fait, la Cour Suprême ne s’est pas encore formellement prononcé sur le fait de savoir si les lobbyistes pouvaient bénéficier de la protection associée à la liberté de parole contenue dans le 1er amendement. Tout dépend de l’équilibre des forces à l’intérieur de cette cour qui a récemment conclu qu’il était contraire à la liberté d’expression de limiter, de la part des individus, entreprises, syndicats et autres associations, leur contribution financière à la communication et aux campagnes politiques[16]. Mais même les décisions de cette haute-cour peuvent être remises en cause par les parlements fédéral et d’Etats en fonction des circonstances. Le résultat, c’est que les lois pourraient être aussi peu contraignantes qu’elles le sont aujourd’hui, ou à l’inverse, pourraient taxer encore plus le lobbying voire même l’interdire tout à fait.

Autre point, selon leurs défenseurs, « les lobbyistes représentent ainsi les intérêts des citoyens qui n’ont pas la capacité ou l’accès d’être personnellement représentés au gouvernement »[17]. Dans la réalité, qu’en est-il vraiment ? Aux Etats-Unis, différents types de groupes d’intérêt peuvent y avoir recours qui ne sont pas nécessairement affiliés au monde des affaire. On peut toutefois différencier le lobbying pratiqué par des groupes comme les associations caritatives (« charities ») qui défendent des causes d’intérêt général et des groupes qui ne défendent que des intérêts économiques privés, tout en sachant que ces derniers peuvent eux-mêmes financer des associations caritatives (dans le secteur de l’éducation par exemple qu’ils ambitionnent de privatiser). Mais la complexité d’une définition s’accroît encore, eu égard à la juxtaposition des législations fédérale et d’Etats (cf. l’article n°5 du blog). Chaque niveau définit en effet ses propres règles concernant l’interaction avec les lobbyistes. L’examen des pratiques de lobbying en fonction des populations ciblées permet d’y voir plus clair[18]. Les membres du Congrès et leur personnel sont plus vulnérables au lobbying d’affaires pour plusieurs raisons[19] : leur dépendance aux moyens financiers considérables requis pour leur réélection, la nature souvent temporaire de leur activité au gouvernement, et leur capacité à rencontrer en toute discrétion les lobbyistes qui protège d’une surveillance extérieure l’information qu’ils reçoivent d’eux. Les acteurs de l’exécutif aux plus hauts échelons présentent les mêmes faiblesses que les membres des assemblées législatives : leur préoccupation pour leur réélection, le besoin de trouver une activité après leurs mandats constitutionnellement limités, leur capacité à rencontrer des lobbyistes en toute discrétion. A l’autre extrémité, les juges fédéraux et leurs personnels sont pour la plupart d’entre eux moins susceptibles de subir l’influence des lobbyistes. Les juges ne sont pas élus, inscrivent leur action dans des procédures juridiques strictes et font l’objet d’une surveillance constante de la part des avocats des parties adverses. Quant à leur personnel, il ne quitte pas habituellement ses fonction publiques pour d’autres postes, l’exception pouvant être des personnels engagés pour des courtes périodes d’un à deux ans.

Les dysfonctionnements majeurs engendrés par le fédéralisme américain dans l’empilement des législations (Fédérale et des Etats), la multiplication des règlements administratifs, l’incertitude des citoyens confrontés à l’imprévisibilité de l’interprétation de la règle de droit – ces éléments vont constituer le référentiel à partir duquel des intérêts très bien organisés vont capitaliser. Profitant des crises internes et externes que le pays traverse dans les années 1970, s’appuyant sur les écrits d’intellectuels organiques qu’ils vont stipendier, les activistes de l’aile conservatrice du Parti Républicain développeront un solide argumentaire pour réclamer, sur le territoire des Etats-Unis et par extension dans le reste du monde, une déréglementation générale dans tous les domaines des rapports sociaux (cf. l’article n°8 du blog), l’objectif affiché étant de « libérer » les individus du carcan réglementaire et juridique dans lesquels leurs Etats centraux les ont progressivement enfermés. La concordance parfaite, à cette époque, des intérêts des milieux d’affaires et des activistes conservateurs (Démocrates et Républicains confondus), est ainsi à l’origine du formidable essor d’une forme particulière de lobbying. Elle leur permettra de prétendre que leurs intérêts sont ceux de l’Amérique ; elle leur permettra, également, de rejeter les critiques à leur égard comme autant de prises de position anti-américaines (« un-american ») ; elle leur permettra, enfin, d’installer durablement une confusion intellectuelle totale autour des débats visant à aborder les questions de « bien commun » et d’insécurité sociétale (pauvreté, inégalités, violence, pollution, droits de l’homme, racisme, etc.). 

  • Le Lobbying d’affaires, pour contrer la menace intérieure de « déstabilisation révolutionnaire »

Ainsi qu’il a déjà été précisé, aux Etats-Unis, le lobbying a longtemps fait l’objet d’une interprétation très négative de la part des législatures d’Etat qui le confinait à la sphère de l’illégalité. Au 19ème siècle, il n’est pas rare de voir des tribunaux refuser de pénaliser des entreprises ou des individus n’honorant pas le paiement des honoraires de lobbyistes engagés pour solliciter un parlementaire ou un employé du gouvernement local en leur faveur[20]. Les tribunaux considèrent en fait que les lobbyistes ne bénéficient d’aucun statut juridique les protégeant, afin d’éviter de faire d’une activité à fort potentiel corrupteur, une pratique largement acceptée. La situation bascule en 1890, lorsque l’Etat du Massachussetts vote une loi déclarant obligatoire l’enregistrement des lobbyistes, après quoi les autres Etats vont lui emboîter le pas. A partir du moment où les Etats enregistrent cette activité plutôt que de continuer à la bannir, les tribunaux s’abstiennent de remettre en question ce qui devient une pratique acceptée. Malgré cela, au cours des années 1950 et 1960, le lobbying demeure une pratique relativement équilibrée, au vu de la pluralité de groupes qui y ont recours pour faire valoir leurs intérêts[21]. A cette époque, les syndicats sont encore importants et les groupements de défense des intérêts publics beaucoup plus actifs ; peu d’entreprises entretiennent une représentation permanente à Washington et une étude conduite par trois spécialistes de science politique en 1963 parvient aux conclusions suivantes[22] : « Lorsque nous examinons le lobby typique, il apparaît que sa marge de manœuvre est très étroite, son personnel de médiocre qualité et ses préoccupations premières ne portent pas sur la façon d’influencer les votes du Congrès mais de trouver des clients et des contributeurs à ses activités pour survivre. [23] ». L’analyse est confirmée par Lewis F. Powell Jr, un avocat d’affaires, et lui servira à justifier le sursaut indispensable, selon lui, du monde des affaires (cf. l’article n°6 du blog) : « Comme chaque dirigeant d’entreprise le sait, parmi les groupes qui ont le moins d’influence sur le gouvernement, on trouve l’homme d’affaires américain, l’entreprise ou les millions d’actionnaires du pays. Si quelqu’un en doute, qu’il endosse le rôle de lobbyiste pour le compte d’une entreprise devant une commission du Congrès[24] ».

Le manifeste Powell contribue à redynamiser les activités de lobbying de la « National Association of Manufacturers (NAM) » et de la “Federal Chamber of Commerce”. Il est également à l’origine de la création de la “Business Roundtable” en 1973, qui rassemble les dirigeants des plus grandes entreprises et banques dont le poids économique représente presque la moitié du PNB américain[25]. Avec la création de « Business Roundtable », le lobbying d’entreprise change de visage aux Etats-Unis[26]. Il ne s’agit plus, comme l’avait fait auparavant et à une autre époque le Committee on Economic Development (CED) de financer des travaux de recherche destinés à cerner et promouvoir un quelconque « intérêt national » de la façon la plus objective possible, au-dessus des partis et des intérêts de classe, en s’appuyant, entre autres, sur les ressources des sciences sociales. Impliquant personnellement et exclusivement les responsables des plus grands groupes industriels et des services[27] (« No academics, No Vice-présidents[28]« ), Business Roundtable se donne pour mission de représenter avant tout leurs intérêts[29] et, dans un contexte différent, de mobiliser des ressources exclusivement consacrées à combattre l’opposition à la liberté d’entreprise et à rallier le Congrès et l’opinion publique à cette cause.

C’est ainsi que, dans les années soixante-dix, appuyé par des organisations volontaristes et puissantes, le monde des affaires américain parvient à gagner à sa cause les représentants des grandes formations politiques, Républicains et Démocrates confondus. En phase avec les principaux arguments des théoriciens anti-keynésiens hostiles à l’intervention de l’Etat dans l’économie, les organisations comme Business Roundtable se fixent quelques priorités simples qui gagnent progressivement l’adhésion des milieux dirigeants : rejeter l’utilisation de l’impôt ou de la dépense publique pour stimuler la demande[30] et réduire les inégalités; enclencher un processus de dérèglementation générale de l’économie jugé indispensable pour libérer les forces de l’investissement productif; neutraliser ou réduire les dimensions de l’Etat providence qui donnent aux forces syndicales leur capacité de négociation[31].

Le résultat, c’est qu’avant-même que soit élu le premier président Républicain de l’après-seconde guerre mondiale  sur la base d’un programme conservateur (Ronald Reagan), l’activisme des milieux d’affaires et de leurs groupes de pression permet de faire émerger, aux Etats-Unis, un large consensus bipartisan sur la nécessité de relancer l’économie du pays en « libérant » les entreprises et les marchés de toutes les contraintes institutionnelles jugées défavorables à leur compétitivité mondiale et leur rentabilité. Une nouvelle idéologie économique en appuie les revendications dont l’esprit peut être résumé en quelques idées simples : C’est le gouvernement, et non pas le monde des affaires, qui est responsable des maux dont souffre l’Amérique. Que ce soit l’inflation, le ralentissement de la croissance, la perte de compétitivité de l’industrie, la hausse du chômage, les prix élevés de l’énergie, un diagnostic s’impose : « le problème fondamental est trop de gouvernement et non pas trop peu[32]« (cf. l’article n°8 du blog).Pour y remédier, des solutions simples sont avancées : se débarrasser de règlementations abusives sur l’environnement, les produits et la main d’œuvre qui renchérissent le coût du travail; opérer des coupes sombres dans les dépenses sociales de l’Etat, la croissance des salaires et les impôts avec, pour effet garanti, d’accroître l’offre de capital disponible pour l’investissement. Ces idées sont exposées sur tout le territoire américain et à Washington et se transforment bientôt en une véritable avalanche médiatique. Elles sont portées, non seulement par les publications des associations professionnelles et celles des think tanks conservateurs[33], mais également par les écrits d’économistes, de chercheurs et de journalistes sympathisants dont les éditoriaux et interviews sont repris dans tous les supports (libéraux et conservateurs) les plus influents du pays. Dans le même temps, d’anciens dispositifs de pression mutent, pour en transformer la teneur en politiques publiques.

Pour contrer ce que les milieux d’affaires interprètent comme une offensive anticapitaliste et afin de faire valoir leurs intérêts auprès du Congrès et des agences gouvernementales de réglementation, les responsables des grandes entreprises américaines, en sus de leurs propres associations,  s’assurent les services d’une nouvelle race de « professionnels de l’influence » (lobbyistes) issus d’agences de relations publiques et de cabinets d’avocats d’affaires.

Un groupe de pression particulièrement représentatif de ce courant d’idée et innovant dans son domaine d’activité est créé par Charls E. Walker en 1973 auquel il donne le nom de «American Council for Capital Formation – ACCF ». Walker organise les activités de sa nouvelle société autour du soutien à une idée simple qu’il formule ainsi : aux Etats-Unis, les problèmes du monde des affaires sont avant tout redevables à un manque de capital indispensable à l’investissement. Pour renverser la tendance, il faut donc, selon lui, obtenir des réductions fiscales significatives non seulement sur les revenus des capitaux, mais également sur les investissements réalisés qui prendront en compte leur dépréciation rapide. L’ensemble n’a aucun mal à attirer les financements d’entreprises appartenant au groupe des 500 premières du classement réalisé par le magazine Fortune. Avec des contributions s’élevant à 200 000 dollars, elles alimentent, de façon conséquente, le budget de fonctionnement d’ACCF lors de sa première année d’existence. La stratégie de lobbying conçue par ACCF est particulièrement innovante. Plutôt que d’essayer d’obtenir, auprès des politiques, des concessions individuelles pour les entreprises qu’elle représente, ses dirigeants choisissent de grouper les entreprises en coalitions d’intérêts autour d’une position commune. Si la National Association of Manufacturers (NAM) et la Chamber of Commerce (représentant de nombreuses petites entreprises) avaient elles-mêmes pratiqué des stratégies de « front commun », leurs coalitions n’avaient jamais pu avoir la même efficacité. Représentant les intérêts d’un nombre trop important de firmes, elles avaient eu la plus grande difficulté à les faire rester groupées pour parvenir à leurs fins. A l’inverse, s’appuyant sur ces stratégies de coalitions « gérables » (par le nombre raisonnable d’entreprises représentées), Walker et son ACCF obtiennent très vite des résultats d’autant plus significatifs qu’ils enrichissent leurs pratiques d’autres techniques d’influence qui ont déjà fait leurs preuves. Ils utilisent ainsi le « lobbying de proximité » (« grassroots lobbying »)  sur les terres des hommes politiques qui résistent, impliquant directement les responsables locaux des entreprises qu’ils représentent. Ceux-ci ont alors pour mission de s’adresser directement à leurs parlementaires pour, chiffres à l’appui (dont ceux de l’emploi générés par leur activité dans chaque district[34]), les convaincre de voter en faveur d’une diminution du niveau d’imposition de leurs sociétés.

Dans les années soixante-dix, l’ACCF de Walker illustre ainsi, selon John B. Judis, « la stratégie multidimensionnelle de la contre-offensive montée par le monde des affaires et dont les principaux inspirateurs avaient été Lewis Powell et Irving Kristol (cf. les articles n°6 et 7 du blog). Dans cette stratégie, il ne suffit pas de rencontrer les parlementaires dans les couloirs du Capitole. Pour être crédibles, les lobbyistes (au service des entreprises) doivent être capables d’organiser des campagnes électorales, de lever des fonds pour leurs candidats, de s’adjoindre les services d’enseignants-chercheurs et d’autres professionnels de la politique. Cette stratégie », ajoute Judis, « devait néanmoins provoquer ultérieurement une perte de confiance du public dans les élites du pays (les milieux d’affaires étant vus comme une source de corruption). Mais en attendant, à la fin des années soixante-dix, elle fonctionnait parfaitement[35]. »  

Quarante ans plus tard, un examen de la situation du lobbying d’affaires aux Etats-Unis atteste de l’efficacité des stratégies imaginées par les précurseurs et prouve l’excellente santé de la profession. Installés dans leurs quartiers généraux de Washington situés sur K Street, « les lobbyistes, qui sont parvenus à convaincre les entreprises que Washington pouvait être un centre de profits[36] », voient leurs émoluments augmenter de 7 à 8% chaque année et ceux-ci atteindraient plus de 3,5 milliards de dollars annuels. Pour autant, ils ne travaillent pas seulement pour des groupes d’affaires, bien que ces derniers restent leurs clients les plus fortunés. Quelques chiffres sont riches d’enseignement : les entreprises américaines dépensent environ officiellement près de 2,6 milliards de dollars en frais de lobbying, confirmant, depuis l’année 2000, que ce chiffre est toujours supérieur aux budgets du Sénat (860 millions de dollars) et à celui de la Chambre des Représentants (1, 18 milliard de dollars)[37]. En outre, près de la moitié des parlementaires américains se reconvertissent dans le lobbying une fois leurs mandats achevés[38]. Dernier point, dans une décision de janvier 2010 (Citizens United v. Federal Election Commission), la Cour Suprême n’impose plus de limites aux dépenses que les entreprises et les syndicats décident de consacrer à la communication politique, à condition que les fonds ne soient pas dépensés pour soutenir directement la campagne d’un candidat à un poste fédéral[39].

Contestée dans ses fondements constitutionnels par ses détracteurs[40] alors que ses supporters affirment l’inverse[41], la pratique du lobbying d’affaires constitue néanmoins une source de préoccupations sérieuses concernant la représentation démocratique des intérêts aux Etats-Unis. Selon Lawrence Lessig, professeur de droit à l’Université Harvard[42], la dépendance des parlementaires aux contributions financières pour assurer leur élection et réélection les enferme dans ce qu’il appelle une « économie de l’influence ». Dans cet univers où « la levée de fonds est devenu un mode de vie[43] et où les dons extravagants ont été institutionnalisés », il existe ainsi un véritable paradoxe. Les citoyens informés connaissent parfaitement la gravité des problèmes qui menacent la société. Mais le parlement ne fait rien.

C’est, entre autres, ce qui s’est produit après la dernière crise bancaire. Malgré l’ampleur et les conséquences du séisme, parlement et exécutif ont bloqué la réforme du système financier[44](note essentielle à lire). Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2010, la somme totale des dépenses de campagne électorale pour les membres du Congrès s’est élevée à 1,8 milliard de dollars[45]. Et un an avant, en 2009, les lobbyistes ont dépensé 3,5 milliards de dollars, soit environ 6,5 millions pour chaque membre élu du Congrès. Concernant le seul secteur financier, certaines données sont également très éloquentes : selon le groupe de défense Citizens for Responbility and Ethics in Washington (CREW), entre 2008 et 2012, les contributions électorales des institutions de Trading à Haute Fréquence (Fast Trading) ont augmenté de 673% et leurs dépenses de lobbying de 93%. Parmi les quinze membres du Congrès qui ont bénéficié les plus de ces hausses, six d’entre eux représentaient les deux Etats où sont localisées les plus importants centres boursiers de la planète, à savoir l’Etat de New-York (NYSE) et de l’Illinois  (CHX)[46]. Ce faisant, même s’il est difficile d’établir des liens directs entre les votes des parlementaires et l’argent des lobbies, leur influence reste néanmoins réelle. Mais elle se déploie de façon subtile, s’exerçant en amont, dans le contenu même des textes de lois soumis à discussion et vote aux assemblées. Le problème, selon Lessig,  transcende les clivages partisans et se traduit donc par une forme de « corruption par la dépendance ». Là encore, le processus a des incidences profondes sur la pratique démocratique aux Etats-Unis, car il révèle également l’état des inégalités en termes de représentation des intérêts. Les chiffres sont brutaux : dans les faits, ce sont 132 américains (0,05% de la population) qui, en 2010, ont couvert 60% des dépenses de communication politique réalisées par ce que l’on appelle les « Super PACs [47]» aux Etats-Unis. Et, in fine, ce sont eux qui ont choisi les candidats qui sont présentés aux électeurs. Toutefois,  « les coalitions éphémères qui composent ce 0,05% ne travaillent pas pour l’intérêt public mais bien pour leurs intérêts privés. » Ce faisant, « le problème de cette corruption bipartite » est qu’elle est, selon les mots de Lawrence Lessig, « une corruption pathologique, destructrice de la démocratie, parce que dans n’importe quel système où les membres sont tributaires d’une infime fraction pour leur élection, cela signifie qu’un très petit nombre d’entre nous, qu’un infime membre d’entre nous, peut bloquer toute réforme. »[48] 

  • L’Union Européenne (UE) est devenue l’un des meilleurs élèves du lobbying d’affaires à l’américaine 

« En 2004, Le Conseil européen invitait Gehrard Cromme, PDG de Thyssenkrupp et nouveau président de la Table ronde des Industriels Européens (ERT) – lobby qui constitue depuis les années 1990 l’une des principales forces de la scène politique européenne. Dans son discours, il appelait de ses vœux la concentration, entre les mains d’un « commissaire unique – totalement dévoué à la concurrence totale sur des marchés libres –, des portefeuilles du marché intérieur, de l’industrie et de la recherche, capable d’accélérer au niveau européen mais, plus vital encore, aussi aux échelons nationaux, la mise en œuvre des décisions ». Et de conclure : « Il est temps de savoir à quel niveau d’excellence nous pouvons parvenir. Le marché mondial sera notre seul juge. »[49].

Alors que Jean Monnet considérait que les organisations patronales étaient trop orientées vers le profit, manquant ainsi de vue d’ensemble et décidait de les maintenir à l’extérieur de son Comité d’Action pour les Etats-Unis d’Europe[50], il allait en être très différemment de Jacques Delors, le père de l’Acte unique européen (Single European Act) pour un marché unifié[51]. L’Acte unique de 1986 révise le traité de Rome afin d’impulser un nouvel élan à l’intégration européenne par l’approfondissement de son marché intérieur. Il s’inspire très largement du Livre Blanc porté par le Président de la Commission Jacques Delors et articulé autour de la « Croissance, de la Compétitivité et de l’Emploi »[52]. Or, les principales idées du Livre Blanc sont elles-mêmes très influencées par les réflexions contenues dans un texte produit en 1985 par un groupe d’intérêts, la European Round Table (ERT) of Industrialists,  et intitulé : «Europe 1990 : un agenda pour l’action». Le constat n’a rien d’étonnant. Depuis le début des années 1980, quelques grands patrons, à l’initiative de Pehr Gyllenhammar (Volvo), Wisse Dekker (Philips) et Umberto Agnelli (Fiat), ont décidé, en consultation avec Etienne Davigon[53], Vice-Président de la Commission, de rassembler un panel de hauts-dirigeants pour relancer la croissance, l’industrie et les infrastructures en Europe[54]. Sur le modèle de la Business Roundtable américaine, European Roundtable (ERT) coopte ses membres qui sont invités personnellement. Réunie pour la 1ère fois en avril 1983, ERT compte alors 17 membres appartenant à l’élite de l’industrie européenne, auxquels se joignent Davignon et François-Xavier Ortoli[55], Commissaire chargé des affaires économiques et monétaires. Très rapidement, le groupe d’intérêt se différencie des autres par son choix de ne pas intervenir sur des points particuliers de la législation européenne.  Ses participants préfèrent en effet dessiner le contexte global le plus favorable qui fera de l’Europe un espace de compétitivité sans entraves (fiscales, sociales, environnementales). En raison de leur entregent politique, issu d’une proximité inégalée avec les dirigeants nationaux et européens, leurs recommandations trouvent rapidement une place dans les textes fondamentaux de l’Europe parmi lesquels, outre l’acte unique, l’Union Monétaire européenne et toutes les négociations sur la dérèglementation des services. En février 1995, la création d’un dispositif particulier, le « Competitiveness Advisory Group (CAG)», porté sur les fonts baptismaux par Jacques Santer[56], un autre président de la Commission européenne (1995-1998), rassemblant 13 PDG triés sur le volet (dont Percy Barnevik de ABB, David Simon de BP, etc.) bien que non formellement rattaché à ERT, permet, avec la production de rapports biannuels, d’inscrire ERT au cœur du dispositif de formulation des options politiques les plus appropriées pour accroître la compétitivité européenne[57]. Malgré les inflexions « sociales » apportées par certains présidents de la Commission européenne (Jacques Delors, puis Jacques Santer sur l’emploi)[58], les solutions avancées par le CAG seront toujours les mêmes : dérèglementation et privatisation des secteurs publics (énergie, transports, télécommunications), politiques environnementales qui font appel aux solutions de marché plutôt qu’à l’encadrement légal, modernisation du marché du travail par la flexibilité horaire, modération, voire réduction des salaires, plus grande mobilité entre les entreprises et les territoires, substitution d’une logique d’évaluation des mesures sociales en termes de coûts/bénéfices à celle contenue dans le droit du travail, appel à plus de « responsabilité individuelle » dans la gestion des retraites, des assurances santé et du chômage, etc. Le tout est relayé dans chaque pays membres de l’Union par l’intermédiaire de « Business Enlargement Councils » lancés en 1997, dont la mission consiste à démontrer, sur la base d’études de cas « gagnant-gagnant » (« win-win »[59]) que la poursuite de stratégies de compétitivité qui passent par l’innovation et la libre circulation des capitaux, sont garantes de croissance et de création d’emplois.  

Mais ERT n’œuvre pas seul sur ces grands chantiers. D’autres groupes d’intérêts très complémentaires et associés au milieu des affaires viennent appuyer ses initiatives. Il s’agit principalement de la « Union of Industrial and Employers’ Confederation of Europe (UNICE) qui, à compter de 1958, est la voix des attentes et recommandations de l’Industrie européenne. Connue sous le nom de « Business Europe[60] » depuis 2007, sa mission reste la même : « encourager l’avènement d’une politique industrielle compétitive à l’échelon européen et agir en tant que porte-parole de cette préoccupation auprès des institutions européennes.[61] »  Regroupant 33 fédérations d’employeurs des 25 pays membres de l’UE, le travail de ce lobby consiste à examiner dans le détail chaque proposition, règle, directive émanant des institutions européennes, avant de produire ses propres recommandations et de les faire connaître de ceux qui, ministres et parlementaires des pays de l’Union, seront amenés à intervenir dans les débats et sur la ratification des grands textes concernant l’avenir de l’industrie européenne. Dernier poids lourd, parmi les plus influents, du lobbying d’entreprises, le Comité Européen de la Chambre Américaine de Commerce. Il représente les filiales européennes des plus importants groupes cotés des Etats-Unis, comme Boeing, McDonald’s, Monsanto, etc. Depuis les années 1980, de conserve avec ERT et UNICE (publication commune d’analyses et de recommandations sur les mêmes thèmes), ses représentants n’ont eu de cesse d’intervenir sur l’orientation des politiques publiques européennes dessinées par la Commission. Production d’ouvrages et d’articles par une douzaine de sous-commissions et de groupes de travail spécialisés viennent soutenir les échanges très fréquents que ce lobby organise avec des représentants clés du Parlement ou de la Commission. Des réunions spéciales biannuelles avec les ambassadeurs des Pays membres de l’Union, au sein des Commissions des Représentants Permanents (COREPER) lui donnent également un accès inégalé aux contenus des dossiers utilisés pour préparer la décision sur des affaires techniques ou générales lors des Conseils de l’Union Européenne[62]. En sus de la facilité et de la fréquence d’accès aux plus hautes instances décisionnaires de l’Union Européenne, les moyens financiers dont disposent les grands lobbies d’entreprises leur donnent la possibilité d’acheter les services des plus prestigieuses agences de relations publiques parmi lesquelles Burson-Marsteller i&e, la plus importante[63] Shandwick, Hill and Knowlton, Edelman. Des « centres de recherche » d’entreprises, tels le Centre for European policy Studies ou le European Policy Centre complètent ce dispositif de promotion scientifique des intérêts du monde des affaires et ont d’ailleurs été conçus sur le modèle des plus importants think tanks de la galaxie conservatrice américaine comme The Heritage Foundation, Cato Institute, American Enterprise Institute (AEI)[64].

Le résultat, c’est que, malgré les stratégies réciproques de déstabilisation que concoctent les plus grands groupes cotés états-uniens et européens pour fragiliser et absorber les concurrents tout en gagnant leurs parts de marché, ces très grands groupes savent se retrouver lorsqu’il s’agit de transformer des priorités communes en politiques publiques. C’est le cas pour l’un des très grands chantiers du lobbying d’affaires qu’est le « Transatlantic Trade and Investment Partnership (TTIP) ».

[…]

En matière d’approfondissement des relations commerciales Europe/Etats-Unis, le Transatlantic Business Dialogue (TABD) créé en 1995 sous l’impulsion de la Commission européenne et du Ministère du Commerce américain, rassemble près d’une centaine de dirigeants des plus grands groupes cotés issus des deux continents. Destiné à faire aboutir les négociations bilatérales et multilatérales sur l’abaissement et la disparition des barrières douanières et non douanières dans le cadre d’un Transtlantic Economic Partnership (TEP)[65] à partir de 1998, les représentants de ce groupe, connu aujourd’hui sous le nom de Trans-Atlantic Business Councilsont parvenus à faire de leurs revendications les fondements des grandes négociations sur le commerce et l’investissement engagées dans le cadre d’OIG comme l’OCDE, l’OMC et l’Union Européenne. L’objectif est toujours le même, le secret des négociations demeure une constante, malgré un rejet populaire massif  de leur contenu qui en a précédemment retardé la réalisation (AMI en 1998 puis ACTA[66]): éliminer les derniers droits de douane, mais également réduire les barrières non-tarifaires par une harmonisation des normes (sanitaires, environnementales, techniques) tout en donnant aux investisseurs des outils juridiques pour éliminer tout obstacle règlementaire ou législatif au libre-échange.

La négociation est conduite, pour l’Union Européenne, par des fonctionnaires de la Commission et pour les Etats-Unis, par leurs homologues du Ministère du Commerce. « Tous font l’objet d’importantes pressions des lobbies précités [ERT, Business Europe, TEP, etc.] représentant les intérêts du secteur privé. »[67] Comme l’explique Lori M. Wallach, Directrice de Public Citizen’s Global Trade Watch, « Parce qu’elles visent à brader des pans entiers du secteur non marchand, les négociations autour du Grand Marché Transatlantique (GMT) se déroulent derrière des portes closes. Les délégations américaines comptent plus de 600 consultants mandatés par les multinationales qui disposent d’un accès illimité aux documents préparatoires et aux représentants de l’administration[68]»

Pour des chercheurs indépendants qui en analysent les conséquences potentielles, on est en présence d’abandons considérables de souveraineté qui fragilisent encore plus des sociétés déjà malmenées par les errements du secteur bancaire privé et l’expansion des inégalités salariales et de revenus induite par la financiarisation des stratégies d’entreprises[69]. De fait, dans la mesure où l’accord doit fournir le plus haut niveau possible de protection juridique et de garanties aussi bien pour les investisseurs européens que leurs homologues américains, il a été conçu pour leur permettre d’attaquer, en leur nom propre, les législations et les règlementations des territoires dès qu’elles leur paraîtront représenter un obstacle à la concurrence, à l’accès aux marchés publics ou à l’investissement[70]. En outre, une fois que l’accord (le traité) aura été signé et ratifié par les parlements, il ne pourra être amendé qu’avec le consentement unanime des signataires et s’imposera, indépendamment des alternances politiques[71]. Dans ce contexte de privatisation de la loi, il n’existe d’autre part aucune limite aux pénalités qu’un tribunal d’arbitrager peut infliger aux Etats, pour le plus grand profit des entreprises multinationales.

Le dispositif ne concerne pas seulement les Etats, mais également tous les échelons politico-administratifs intermédiaires (régions, départements ou municipalités en France) qui pourront être poursuivis, non plus devant un tribunal administratif français, mais devant un groupe d’arbitrage privé international composé d’avocats d’affaires. Du sommet des Etats jusqu’aux conseils municipaux, en passant par les gouvernorats aux Etats-Unis ou les Conseils Régionaux et Départementaux pour la France, « les élus devront redéfinir de fond en comble leurs politiques publiques de manière à satisfaire les appétits du privé dans des secteurs qui leur échappent encore en partie : sécurité des aliments, normes de toxicité, assurance-maladie, prix des médicaments, liberté du Net, protection de la vie privée, énergie, culture, droits d’auteurs, ressources naturelles, formation professionnelles, équipements publics, immigration ; pas un domaine d’intérêt général qui ne passe sous les fourches du libre-échange institutionnalisé. L’action politique des élus consistera à négocier auprès des entreprises ou de leurs mandataires locaux les miettes de souveraineté qu’ils voudront bien leur consentir[72]Les précédents augurent de façon très concrète les conséquences sociétales de ces abandons de souveraineté, assez peu compatibles d’ailleurs avec les notions de RSE ou de développement durable pourtant revendiqués par nombre de grandes entreprises cotées[73] : le groupe français Veolia qui porte plainte contre l’Egypte le 25 juin 2012 pour avoir fait passer le salaire minimum mensuel de 41 à 72 euros dans sa nouvelle loi sur le travail ; le groupe américain Cargill qui attaque le Mexique en 2004 pour avoir créé une nouvelle taxe sur les sodas ; en 2009, le groupe public suédois Vattenfall attaque l’Allemagne prétextant que les nouvelles exigences environnementales des autorités de Hambourg formulées dans le cadre de son « tournant énergétique » (encadrement des centrales à charbon et sortie du nucléaire) rendent « antiéconomique » son projet de centrale au charbon, et réclame 4,7 milliards d’euros à Berlin, tout en obtenant un adoucissement des normes[74] ; la Tampa Electric en 2010, attaque le Guatemala dont elle accuse la législation de plafonner les tarifs de l’électricité ;  ou le Géant du tabac Philip Morris qui porte plainte contre l’Uruguay et l’Australie et assigne ces pays devant un tribunal spécial pour la vigueur de leur législation antitabac ; le groupe américain Renco se retranchant derrière les traités signés dans le cadre de l’Alena et qui lui permettent de protéger son « droit à polluer » ; ou encore le groupe pharmaceutique américain Eli Lilly qui attaque le Canada pour avoir mis en place un système de brevets rendant les médicaments beaucoup plus abordables[75] ; ou encore les demandes de compensations financières de 15 milliards de dollars formulées par le constructeur de pipeline canadien TransCanada à l’encontre de l’administration Obama, après son refus du projet très controversé Keystone XL[76].

Lorsque l’on sait qu’il existe 24 000 filiales de sociétés européennes aux Etats-Unis et 50 800 succursales américaines sur le Vieux Continent, la mise en place d’un mécanisme d’arbitrage à l’échelle du TIPP et à l’image de ceux qui existent à l’heure actuelle,  peut susciter des inquiétudes légitimes.  D’autant plus que la Commission remet sur le tapis, sous le libellé de « Investment Court System (ICS)», un mécanisme de règlement des différends jusqu’ici intitulé « Investor-State Dispute Settlement (ISDS ») dont la proposition avait auparavant soulevé des réactions massives de protestation pour les privilèges juridiques accordés aux firmes au détriment des Etats. Sous le régime ICS, ce ne sont plus 9 Etats qui pourraient faire l’objet de poursuites dans le cadre du TTIP, mais 19 Etats et plus de 47 000 entreprises, contre 4500 à l’heure actuelle, qui pourraient lancer des actions en justice, et 900 poursuites qui pourraient être engagées, contre 9 connues sous les traités existants[77]. De fait, les entreprises seront en mesure d’attaquer les politiques de santé, de protection de l’environnement, du travail, de la protection sociale ou la régulation de la finance à chaque fois qu’elles estiment que ces politiques retreignent leur liberté commerciale. Pour le citoyen et le contribuable qui avaient cru à la disparition d’un tel système avec l’abandon de l’AMI en 1998, son retour prouve la force et la constance des lobbies d’affaires qui ne l’ont jamais abandonné. Les accords commerciaux signés par Washington ont clairement montré ce qu’il en coûtait au contribuable américain d’interdire le commerce de produits toxiques, d’encadrer l’exploitation de l’eau, du sol ou du bois, de vouloir règlementer les brevets médicaux, de lutter contre la pollution, de vouloir faire passer des lois sur le climat et les énergies fossiles : 14 milliards de dollars[78]. Les tribunaux spéciaux conçus pour arbitrer ces litiges constituent une véritable remise en cause de l’Etat de droit. Une fois que leur existence est agréée par les Etats membres signataires du Traité et ratifiée par les parlements, leurs décisions s’imposent aux législations nationales dont les représentants ont pourtant été élus. En outre, la plupart des Etats a choisi de ne pas inscrire la possibilité de faire appel dans leurs accords. Pourtant les « droits » que ces juridictions spéciales ont pour mission de protéger, sont formulés de façon très approximative[79]. « Le « droit » accordé à un investisseur de bénéficier d’un cadre règlementaire conforme à ses « prévisions », ce qui signifie que le gouvernement s’interdira de modifier sa politique une fois que l’investissement a eu lieu ; le droit d’obtenir une compensation si la législation a pour effet de diminuer la valeur d’un investissement ; le droit d’acquérir toujours plus de terres, de ressources naturelles, d’équipements, d’usines, sans contrepartie de la part des multinationales ; aucune obligation à l’égard des Etats, juste le droit d’engager des poursuites où et quand cela leur agrée[80] ».

Le système d’arbitrage commercial existe depuis les années 1950, mais n’a jamais été autant utilisé que depuis les deux premières décennies du nouveau millénaire. Parmi les instances spécialisées qui arbitrent les recours : le Cirdi de la Banque Mondiale qui est le plus sollicité, la Commission des Nations unies pour le droit commercial international (CNUDCI), la Cour permanente de La Haye, certaines chambres de Commerce. Etats ou entreprises ne peuvent pas faire appel le plus souvent des décisions prises par ces instances. A la différence d’une cour de justice, une cour d’arbitrage n’est pas tenue d’offrir un tel droit[81]. Les affaires sont jugées par trois arbitres : l’un est désigné par le gouvernement accusé, l’autre par la multinationale accusatrice, et le dernier (le président), par les deux parties. Nul besoin d’être qualifié, habilité ou appointé par une cour de justice pour arbitrer ce type de cas. Composés de trois personnes (souvent des avocats d’affaires), les « arbitres » sont aptes à condamner le contribuable à de lourdes réparations dès lors que sa législation met en péril les profits espérés d’une entreprise. Ils peuvent aussi bien servir de juges que plaider la cause de leurs entreprises clientes et à l’heure actuelle, ce sont 15 d’entre eux qui se partagent 55% des affaires traitées. Ces arbitres (masculins à 96%) sont issus pour la plupart des grands cabinets d’avocats européens ou nord-américains. Mais ceux qui sont le plus sollicités dans le top 15, combinent positions gouvernementales ou postes dans la haute administration de grandes OIG et participations aux conseils d’administrations de grands groupes cotés. […]

[…] Pour les Etats fragiles, ces procédures de règlements des différends distraient des ressources considérables qui pourraient être plus utilement employées. Les Philippines ont dû ainsi débourser la somme record de 58 millions de dollars pour faire face à un procès de longue haleine contre l’opérateur allemand Fraport, ce qui correspond à l’équivalent du salaire annuel de 12 500 enseignants[82]. L’Equateur, également, a dû débourser la somme record de 2 milliards d’euros à une compagnie pétrolière. Sans oublier l’Argentine lorsqu’Eduardo Duhalde puis Nestor Kirchner ont pris des mesures pour faire face à la terrible crise économique de 2001. Leurs décisions de contrôler les prix, de limiter la sortie de capitaux ont été immédiatement contestées devant les cours d’arbitrage. 40 plaintes ont ainsi été déposées contre l’Argentine dans les années qui ont suivi la crise financière de 1998-2002. Les victoires que des entreprises ont remportées à la suite des arbitrages ont coûté à ce pays malade la somme de 430 millions de dollars. En février 2011, l’Argentine devait encore faire face à 22 plaintes dont 15 liées à la crise et en 2013 le pays détenait le triste record des recours de multinationales[83]. Cela explique d’ailleurs que nombre d’Etats cherchent à tout prix des compromis, quitte à renoncer à leurs ambitions sociales ou environnementales. L’Etat canadien s’est ainsi épargné une convocation à la barre, en abrogeant hâtivement l’interdiction d’un additif toxique utilisé par l’industrie pétrolière[84].

  • Bruxelles est devenue la deuxième capitale du lobbying d’affaires après Washington[85]

[…]


[1] Selon la définition qu’en donne l’ONU: “Civil society is the “third sector” of society, along with government and business. It comprises civil society organizations and non-governmental organizations. The UN recognizes the importance of partnering with civil society, because it advances the Organization’s ideals, and helps support its work. Here are some useful websites for members of civil society and also for those interested in the work of the UN.”, http://www.un.org/en/sections/resources-different-audiences/civil-society/

[2] On touche ici aux limites de « l’approche fonctionnaliste » du projet européen, inspirée par les travaux de David Mitrany. Ecrivant pendant les deux guerres mondiales et dans l’après 1945, cet auteur estimait que la complexité croissante des systèmes de gouvernement augmentait les tâches de nature technique et donc non-politique des gouvernants. Ces tâches créaient une demande pour les spécialistes hautement qualifiés au niveau national, généraient des problèmes techniques au niveau international et nécessitaient la coopération de techniciens pour les résoudre, plutôt que l’intervention de politiques. L’expansion de ces questions techniques rendait indispensable la création de cadres internationaux de coopération dont la taille augmentait en fonction de la croissance des problèmes à l’échelle mondiale. Dans ce contexte, ces organes de collaboration fonctionnelle dans de multiples domaines techniques pouvaient éventuellement rendre obsolète et remplacer les institutions politiques du passé. Cf. David Mitrany, « The functional approach to world organization », International Affairs, XXIV, July 1948 et du même auteur, A working peace system, Chicago: Quadrangle Books, 1966.

[3] Extraits de Bernard Sionneau, « Lobbysme d’Affaires : Cancer banalisé de la démocratie », Chapitre 7, in Le Management Responsable : Approche critique et transculturelle, Paris, Ellipses, 2017, pp.121-146.

[4] Nadia Urbinati et Bernard Manin, in  « La démocratie représentative est-elle réellement démocratique? » Entretien réalisé par Hélène Landemore, La vie des Idées.fr, 7 mars 2008. Cf. Bernard Manin, Les principes du gouvernement représentatif, Paris : Calmann-Lévy, 1995; Nadia Urbinati, Representative Democracy : Principles And Genealogy, Chicago: University of Chicago Press, 2006.

[5] A plusieurs, reprises, entre 1791 et 1831, dans la genèse de la construction de la République française, le droit de vote a été restreint, réservé à ceux qui avaient la capacité financière d’acquitter un impôt indirect (le cens) leur permettant de participer aux scrutins électoraux (« suffrage censitaire »).

[6] Cf. les explications données sur le terme dans l’article du blog intitulé : « Fondements épistémologiques d’une démarche mondiologique », https://worldissuesandservices.org/2018/11/27/49/ .

[7] L’ancien Sénateur américain Bill Bradley le disait lui-même : « Ce sont ceux qui signent les chèques qui font les lois ». Richard Farnetti et Ibrahim Warde ajoutaient : « La complaisance des gouvernants envers les milieux d’affaires, grands bénéficiaires des politiques de dérèglementation et de privatisation, le prouve », in Le modèle anglo-saxon en question, Paris, Economica, 1997, p. 92.

[8] L’Union Européenne étant une institution « hybride », le qualificatif serait à nuancer (ou à inventer eu égard à la situation d’OVNI institutionnel qu’est l’Union Européenne).

[9] « La France : une corruption historique », L’Enquête, le vendredi 4 mars 2016, France Inter, Le Direct, http://www.franceinter.fr/emission-lenquete-la-france-une-corruption-historique .

[10]   Lloyd Hitoshi Mayer, “What Is This « Lobbying » That We Are So Worried About?”, Notre Dame Law School, NDLScholarship, 1-1-2008, p. 486.

[11] Cite in Alex Mayyasi, “When Lobbying was Illegal”, priceonomics.com, Apr 2, 2014.

[12] Daniel Weiser, “Why Lobbying is Legal and Important in the U.S.”, Investopedia.com, October 23, 2015.

[13] Claude-Jean Bertrand, “Le Premier Amendement : un mythe”, Transatlantica, 1, 2003.

[14] Alex Mayyasi, op. cit.

[15] Cf. Marie-France Toinet (avec une préface de Stanley Hoffmann), Le système politique des Etats-Unis, Paris : Presses Universitaires de France, 1987.

[16] Cf. John Dunbar, “The ‘Citizens United’ decision and why it matters: Nonprofits or political parties? October 18, 2012,  http://www.publicintegrity.org/2012/10/18/11527/citizens-united-decision-and-why-it-matters

[17] Daniel Weiser, op. cit.

[18] Lloyd Hitoshi Mayer, “What Is This « Lobbying » That We Are So Worried About?”, Notre Dame Law School

NDLScholarship, 1-1-2008, p. 552.

[19] Ibid, p. 552-553.

[20] Alex Mayyasi, « When Lobbying was illegal », priceonomics.com, Apr 2, 2014.

[21] Lee Drutman, « How Corporate Lobbysts Conquered American Democracy », The Atlantic, Apr. 20, 2015.

[22] Raymond A. Bauer, Ithiel de Sola Pool, and Lewis A. Dexter, American Business and Public Policy: The Politics of Foreign Trade, New York, Atherton Press, 1963. Dans la présentation de l’étude, on peut lire “American Business and Public Policy is a study of the politics of foreign trade. It challenges fifty years of writing on pressure politics. It includes nine hundred interviews with heads of corporations, including 166 of the 200 largest corporations; another 500 interviews with congressmen, lobbyists, journalists, and opinion leaders; and eight community studies making this book the most intensive survey in print of the politics of business. It is a realistic behavioral examination of a major type of economic decision.”

[23] Cité in Lee Drutman, op. cit.

[24] Ibid.

[25] John B. Judis, The Paradox of American Democracy: Elites, Special Interests, and the Betrayal of the Public Trust, New York: Routledge Press, 2001, pp. 109-119.

[26] Cf. Bernard Sionneau, La Construction du Conservatisme Moderne aux Etats-Unis, Paris, L’Harmattan, 2012, pp. 113-122.

[27] Le premier président de Business Roundtable fut W. B. Murphy (1972-1973) CEO de Campbell Soup, auquel succédèrent, au cours des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, John Harper (1973-1976) CEO d’Alcoa, Irving Shapiro (1976-1978) CEO de DuPont, Thomas Murphy (1978-1980) CEO de General Motors et Clifton Garvin (1980-1982) CEO de Exxon.

[28] Michael Schwartz editor, The Structure of Power in American: The Corporate Elite as a Ruling Class, New York: Holmes & Meier, 1988, p. 206.

[29] Cf. Kim McQuaid, Uneasy Partners: Big Business in American Politics, 1945-1990, Baltimore: John Hopkins University Press, 1994; et du même auteur: Big Business and Presidential Power: from F.D. R. to Reagan, New-York: William Morrow and Co, 1982.

[30] En contradiction avec le discours dominant d’alors sur « l’économie de l’offre»,  la relance de l’économie américaine par la dépense militaire et, par là même, la contribution massive de l’argent public à la « compétitivité » de pratiquement tous les secteurs de l’économie américaine. Car le fameux « complexe militaro-industriel» (Pentagone et Industries de la défense) est l’une des clés de voûte du système politique et économique des Etats-Unis. Vitrine et support de la puissance militaire et technologique du pays, il unit des intérêts dont les représentants peuvent occuper successivement, à différentes étapes de leurs carrières, des postes dans les forces armées, les services de sécurité, la direction et les conseils d’administration de très grandes entreprises et banques cotées, médias, sociétés d’édition, des fondations, associations et « think tanks » qui leur sont liées, les formations politiques, et les équipes présidentielles. Au cœur de cette nébuleuse régie par le principe de cooptation, l’argent public joue, par l’intermédiaire des contrats du Pentagone, un rôle clé dans la santé financière du secteur privé. Il permet, lors des phases de ralentissement de l’économie, de relancer la machine, en « subventionnant » de façon indirecte toutes les entreprises qui de près ou de loin sont concernées par les marchés publics de la défense, tout en tenant à l’écart des appels d’offre (pour des raisons de sécurité nationale), les concurrents étrangers.

[31] Kim Moody, « Reagan, The Business Agenda and The Collapse of Labour », in Socialist Register, Volume 23, 1987, pp. 154-155.

[32] John B. Judis, op. cit.

[33] Cf. Bernard Sionneau, Troisième Partie, “Fondations et Boïtes à Idées de la Révolution Conservatrice », in La Construction du Conservatisme Moderne aux Etats-Unis, Paris : L’Harmattan, 2012, pp. 123-172.

[34] Cf. Michael Schwartz editor, op. cit., p. 206.

[35] John B. Judis, op. cit.

[36] Lee Drutman, op.cit.

[37] Ibid.

[38] Alex Mayyasi, « When Lobbying was Illegal », Apr. 2, 2014, http://priceonomics.com/when-lobbying-was-illegal/

[39] “It is still illegal for companies and labor unions to give money directly to candidates for federal office. The court said that because these funds were not being spent in coordination with a campaign, they “do not give rise to corruption or the appearance of corruption.” “The Citizens United decision was surprising given the sensitivity regarding corporate and union money being used to influence a federal election. Congress first banned corporations from funding federal campaigns in 1907 with the Tillman Act. In 1947, the Taft-Hartley Act extended the ban to labor unions. But the laws were weak and tough to enforce. It wasn’t until 1971 that Congress got serious and passed the Federal Election Campaign Act, which required the full reporting of campaign contributions and expenditures. It limited spending on media advertisements. But that portion of the law was ruled unconstitutional — and that actually opened the door for the Citizens United decision. Spending is speech, and is therefore protected by the Constitution — even if the speaker is a corporation. For that, we need to look at another court case — SpeechNow.org v. FEC. The lower-court case used the Citizens United case as precedent when it said that limits on contributions to groups that make independent expenditures are unconstitutional. And that’s what led to the creation of the super PACs, which act as shadow political parties. They accept unlimited donations from billionaires, corporations and unions and use it to buy advertising, most of it negative. So far in the 2011-2012 election cycle, super PACs have spent $378 million, while non-disclosing nonprofits have spent $171 million, at times praising, but mostly badmouthing candidates, according to figures compiled by the Center for Responsive Politics”, in John Dunbar, “The ‘Citizens United’ decision and why it matters: Nonprofits or political parties? October 18, 2012,  http://www.publicintegrity.org/2012/10/18/11527/citizens-united-decision-and-why-it-matters

[40] Cf. Zephyr Teachout, “The forgotten law of lobbying”, The Election Law Journal, March 2014.

[41] Daniel Weiser, “Why Lobbying Is Legal and Important In the U.S”., October 23, 2015, http://www.investopedia.com/articles/investing/043015/why-lobbying-legal-and-important-us.asp .

[42] Jonathan Shaw, « A Radical Fix for the Republic », Harvard Magazine, July-August 2012.

[43] Lawrence Lessig estime que les candidats au Congrès et les membres du Congrès passent entre 30 et 70% de leur temps à la collecte de fonds pour être réélus, in « Nous, le Peuple et la République que nous devons réclamer », Traduction française de la TED Conference, Feb. 2013.

[44] Simon Johnson, chief economist au FMI, notait, en 2009, le peu d’empressement des autorités fédérales américaines à réguler la sphère bancaire après la crise des subprimes : «Elite business interests —financiers, in the case of the U.S. — played a central role in creating the crisis, making ever-larger gambles, with the implicit backing of the government, until the inevitable collapse. More alarming, they are now using their influence to prevent precisely the sorts of reforms that are needed and fast, to pull the economy out of its nosedive. The government seems helpless, or unwilling, to act against them ». Simon Johnson détaillait alors l’écheveau de liens croisés qui liaient gouvernement, banques et régulateurs et qui expliquaient ce qu’il appelait un “coup d’Etat en douceur », Il ajoutait :  » The American financial industry gained political power by amassing a kind of cultural capital—a belief system. Once, perhaps, what was good for General Motors was good for the country. Over the past decade, the attitude took hold that what was good for Wall Street was good for the country. » […] One channel of influence was, of course, the flow of individuals between Wall Street and Washington. Robert Rubin, once the co-chairman of Goldman Sachs, served in Washington as Treasury secretary under Clinton, and later became chairman of Citigroup’s executive committee. Henry Paulson, CEO of Goldman Sachs during the long boom, became Treasury secretary under George W.Bush. John Snow, Paulson’s predecessor, left to become chairman of Cerberus Capital Management, a large private-equity firm that also counts Dan Quayle among its executives. Alan Greenspan, after leaving the Federal Reserve, became a consultant to Pimco, perhaps the biggest player in international bond markets.[…]Wall Street’s seductive power extended even (or especially) to finance and economics professors, historically confined to the cramped offices of universities and the pursuit of Nobel Prizes. As mathematical finance became more and more essential to practical finance, professors increasingly took positions as consultants or partners at financial institutions. Myron Scholes and Robert Merton, Nobel laureates both, were perhaps the most famous; they took board seats at the hedge fund Long-Term Capital Management in 1994, before the fund famously flamed out at the end of the decade. But many others beat similar paths. This migration gave the stamp of academic legitimacy (and the intimidating aura of intellectual rigor) to the burgeoning world of high finance. As more and more of the rich made their money in finance, the cult of finance seeped into the culture at large. In a society that celebrates the idea of making money, it was easy to infer that the interests of the financial sector were the same as the interests of the country—and that the winners in the financial sector knew better what was good for America than did the career civil servants in Washington. Faith in free financial markets grew into conventional wisdom—trumpeted on the editorial pages of The Wall Street Journal and on the floor of Congress », in Simon Johnson, « The Quiet Coup », The Atlantic Monthly, May 2009.

[45]  Jonathan Shaw, op. cit.

[46] Jean-François Gayraud,  » Le trading de haute fréquence : les financiers de Wall Street ont-ils inventé le crime parfait », in Le Nouveau Capitalisme Criminel, Paris: Odile Jacob, 2014, pp. 137-173.

[47] « Political Action Committees (PACs)». Cf. la note n°42.

[48] Lawrence Lessig, « Nous, le Peuple et la République que nous devons réclamer », Traduction française de la TED Conference, Feb 2013.

[49] Présentation de l’ouvrage de Belén Balanyá, Ann Doherty, Olivier Hoedeman, Adam Ma’anit, Erik Wesselius, Europe Inc. regional and global restructuring and the rise of corporate power, Pluto Press, 2000.

[50] Dans une première version, il envisage que le Front ou Comité d’Action soit accessible aux mouvements européens spécialisés aussi bien qu’au monde des affaires. Il changera d’avis par la suite et quand il fonde son Comité d’Action pour les Etats-Unis d’Europe, seuls les représentants des syndicats non-communistes et des partis politiques démocratiques sont invités à se joindre au Comité. Concernant les organisations patronales, Monnet estime qu’elles sont plutôt orientées vers le profit, alors que les partis politiques et les syndicats, sont en général éloignés de telles considérations et possèdent une vue d’ensemble de la situation », in Pascaline Winand,  20 ans d’action du Comité Jean Monnet (1955-1975 », Problématiques Européennes N° 8, Mai 2001.

[51]Cf. http://europa.eu/legislation_summaries/institutional_affairs/treaties/treaties_singleact_en.htm

[52] Cf. « Croissance, Compétitivité, Emploi. Les défis et les pistes pour entrer dans le 21ème siècle », COM (93) 700 final, Bruxelles: Commission européenne, 05.12.1993.

[53] Etienne Davignon :Affaires Etrangères de Belgique de 1959 jusqu’à fin 1976, puis Membre de la Commission des Communautés Européennes en janvier 1977, puis Vice-Président, chargé des affaires industrielles, de l’énergie et de la recherche, de janvier 1981 à janvier 1985. 1985, il entre dans le groupe de la Société Générale de Belgique. 1989, il en devient Président et Vice-Président en 2001. De 2003 à 2010, il fut Vice-Président de Suez-Tractebel, in « Notre Europe », Institut Jacques Delors, http://www.institutdelors.eu/011016-2063-Etienne-Davignon.html .

[54] “Writing the Script: The European Roundtable of Industrialists”, Chapter 3, in Belén Balanyá, Ann Doherty, Olivier Hoedeman, Adam Ma’anit, Erik Wesselius, op. cit.

[55] Haut-Fonctionnaire français, Président de la Commission des Communautés Européennes de 1973 à 1977. « À la fin de sa présidence, en 1977, il devient Commissaire chargé des affaires économiques et monétaires et exerce alors une influence majeure : il est l’un des principaux artisans du Système monétaire européen et de l’écu, la monnaie communautaire, ancêtre de l’euro. Lorsqu’il quitte ce poste en 1984, François-Xavier Ortoli est nommé président-directeur général de Total-Compagnie Française des Pétroles, groupe dont le gouvernement français détient alors un tiers du capital. Il occupe cette fonction jusqu’en 1990 », in http://www.universalis.fr/encyclopedie/francois-xavier-ortoli/ .

[56] Cf. « La crise de la Commission Santer », http://www.cvce.eu/education/unit-content/-/unit/02bb76df-d066-4c08-a58a-d4686a3e68ff/686d313e-fc86-4c5c-be57-28d7e5bd54e6 .

[57] Cf. “Writing the Script: The European Roundtable of Industrialists”, op. cit., p.

[58] « La crise de la Commission Santer », op. cit.

[59] Le concept a été popularisé auprès du grand public avec la firme ENRON, présentée dans les principaux médias d’affaires et la communauté académique américaine, pendant une décennie, comme un cas d’école aux Etats-Unis, une entreprise capable, selon la doxa officielle, de créer toujours plus de valeur pour ses actionnaires et ses employés jusqu’à la découverte de ses malversations comptables à très grande échelle avec le concours du cabinet d’audit Arthur Andersen LLP. Cf. l’article du blog intitulé « Globally Irresponsible Management: Three cases (updated 2016), https://worldissuesandservices.org/2018/12/01/globally-irresponsible-management-three-cases/ .

[60] “Business Europe is the leading advocate for growth and competitiveness at European level, standing up for companies across the continent and campaigning on the issues that most influence their performance. A recognized social partner, we speak for all-sized enterprises in 34 European countries whose national business federations are our direct members. The organization is headquartered in Brussels at the heart of the EU institutions. We work on behalf of our member federations to ensure that the voice of business is heard in European policy-making. We interact regularly with the European Parliament, Commission and Council as well as other stakeholders in the policy community. We also represent European business in the international arena, ensuring that Europe remains globally competitive”, https://www.businesseurope.eu/mission-and-priorities

[61] « History of the organization », Business Europe, https://www.businesseurope.eu/history-organisation .

[62] Cf. http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/union-europeenne/fonctionnement/france-ue/quel-est-role-representations-permanentes-etats-membres.html .

[63] Cf. http://www.burson-marsteller.fr/#/burson-marsteller/ / . L’organisation britannique Corporate Watch a consacré une enquête très critique à ce que ses chercheurs ont appelé : « Burson-Marsteller : Corporate Crimes », by Corporate Watch UK, Completed July 2002, https://corporatewatch.org/content/burson-marsteller-corporate-crimes ; une autre organisation américaine, qui porte presque le même nom, CorpWatch, a réalisé en 2006,

https://corporatewatch.org/content/burson-marsteller-corporate-crimes .

[64] Cf. les articles n° 9 et 10 du blog.

[65] « The Transatlantic Economic Partnership : Overview and Assessment », Coordination: DG TRADE.E.3

October 2000, http://trade.ec.europa.eu/doclib/docs/2003/october/tradoc_111712.pdf .

[66] Accord Multilatéral sur l’Investissement (AMI) et Accord Commercial Anti-Contrefaçon (ACTA).

[67] Raoul Marc Jennar et Renaud Lambert, « Grand marché transatlantique : La mondialisation heureuse, mode d’emploi », Le Monde Diplomatique, juin 2014.

[68] Lori M. Wallach, « Ce typhon qui menace les peuples », Manière de Voir n°141, Juin-Juillet 2015, p. 7.

[69] Cf. notre chapitre : « Economie de la Prédation et de la Déprédation ». Et s’il fallait encore une preuve de cette panne qui dure concernant la non-contagion de la prospérité en économie financière, 80% des emplois créés en février 2016 aux Etats-Unis proviennent des secteurs qui payent le moins bien », cf. « Stéphane Lauer, « La vigueur du marché du travail américain sans effet sur les salaires », Le Monde Economie », 04.03.2016. 

[70] Selon la définition des droits de l’investisseur donné par le président directeur général d’American Express, « le droit d’investir ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut et en retirer le bénéfice qu’il veut », cité in Raoul Marc Jennar et Renaud Lambert, « Grand marché transatlantique : La mondialisation heureuse, mode d’emploi », Le Monde Diplomatique, juin 2014.

[71] Ibid.

[72] Lori M. Wallach, « Ce typhon qui menace les peuples », Manière de Voir n°141, Juin-Juillet 2015, p. 8.

[73] L’examen systématique des faits rend ainsi assez difficile à comprendre la lecture des vibrants plaidoyers de « chercheurs » impliqués dans la réflexion sur la « responsabilité sociale des entreprises » et leurs pratiques de lobbying : “Noting that the very great majority of large corporations involved in lobbying profess a desire to act responsibly, be good corporate citizens, and contribute to sustainable development, it is also worth asking the more difficult question of how this works in practice in the political arena. Do firms’ positions promote the public good? How does a firm go about ensuring that this is the case? Responding to these questions requires a thorough understanding of the corporate social responsibility literature; notably the political literature on corporate citizenship.” in Stephanos Anastasiadis, “Understanding corporate lobbying on its own terms”, No. 42-2006 ICCSR Research Paper Series – ISSN 1479-5124; Quant à ceux qui travaillent “scientifiquement” sur le phénomène, leurs efforts pour l’étudier de façon exhaustive ainsi que sa pratique et ses résultats ne permettent en aucun cas d’en cerner les acteurs, les enjeux et les résultats concrets, ce qui laisse aux entreprises toute latitude pour poursuivre leurs stratégies de privatisation des espaces et biens publics. Parmi les exemples de « travaux scientifiques » sur le sujet, David Lowery, “Lobbying influence: Meaning, measurement and missing”, Interest Groups & Advocacy (2013) 2, 1–26. Voir aussi John M. de Figueiredo* and Brian Kelleher Richter, « Advancing the Empirical Research on Lobbying », Prepared for the Annual Review of Political Science 2014, November 2013.

[74] Benoït Bréville et Martine Bulard, « Des tribunaux pour détrousser les Etats », Le Monde Diplomatique, Juin 2014, pp. 14 et 15.

[75] Cf. Lori M. Wallach, op. cit.

[76] « Zombie attack ! TTIP corporate super rights come back from the dead, Corporate Europe Observatory (CEO), February 2016.

[77] « Zombie attack ! TTIP corporate super rights come back from the dead », op. cit.

[78] Lori M. Wallach, op.cit., pp. 4 et 5.

[79] Ibid.

[80] Lori Wallach, op. cit.

[81] Benoît Bréville, Martine Bulard, « Des tribunaux pour détrousser les Etats », Manière de Voir, n°141, juin-juillet 2015, p. 19.

[82] Ibid.

[83] Ibid., p. 19.

[84] Lori M. Wallach, op. cit. 

[85] Vicky Cann, « De si confortables pantoufles bruxelloises », Le Monde Diplomatique, Sept 2015, pp. 20-21. « La plate-forme Web LobbyPlag a démontré que plusieurs eurodéputés, pour rédiger leurs amendements, ont recopié des passages entiers fournis par des lobbyistes américains. », in « Bruxelles, les lobbies à la manœuvre », Le Monde, 07.05.2014.

11 – Le boomerang de « l’islamisme radical » : effets induits des stratégies Etats-uniennes de refoulement de l’influence soviétique au Moyen-Orient et en Asie centrale

article : 11 – Le boomerang de « l’islamisme radical[1] » : effets induits des stratégies Etats-uniennes de refoulement[2] de l’influence soviétique au Moyen-Orient[3] et en Asie centrale[4]

De l’Afghanistan à la Syrie, en passant par l’Irak, il est aujourd’hui possible de constater que, « la guerre contre le terrorisme » déclenchée par les Etats-Unis de Georges W. Bush après les attentats islamistes sur le sol américain du 11 septembre 2001, n’a pas eu les effets escomptés[5]. Les mouvements salafistes violents comme Daech/EI, Al-Qaida et ses franchises régionales, ou les Talibans, etc. sont parvenus à mettre en échec, sur le terrain des opérations militaires (en Afrique, en Afghanistan, dans le Golfe), mais également au cœur même des pays occidentaux, ou sur internet, les polices et les armées des pays les plus puissants de la planète. Propageant ainsi leurs ondes de choc dans le monde arabe, mais également, bien au-delà, par l’intermédiaire de « néo fondamentalistes qui ont su islamiser la globalisation » (Olivier Roy, 2002)[6], les mouvements violents salafistes[7] qui offrent à une jeunesse « déterritorialisée et internationalisée[8] », en manque de repères, un discours de refondation d’un islam universel très influencé par le wahhabisme[9] saoudien, ne sont pourtant que les créations de schèmes tortueux conçus à une autre époque par les Etats-Unis et Israël, désireux d’endiguer l’URSS et ses alliés ou clients dans des zones du monde que leurs dirigeants jugeaient stratégiques.

C’est en effet dans le contexte de la guerre froide que Washington conçoit une stratégie Pro-Islamiste Sunnite dont l’objectif principal est d’empêcher l’URSS de prendre pied dans le Golfe Arabo-Persique et en Asie Centrale.

La manufacture du chaos moyen-oriental est, en partie[10], un produit de la guerre froide

Plusieurs phases peuvent être ainsi distinguées. Des années 1950 à 1970, la volonté de contenir l’expansion de régimes laïques, socialisants et nationalistes qui entretiennent des liens avec Moscou (soutien politique, livraisons d’armes, etc.)[11]: Egypte et le projet panarabe de Nasser, Partis Baas (« résurrection » en arabe) en Syrie et en Irak ; puis entre les années 1970 et 1980, instruits par les ententes sur la hausse des prix du brut entre pays pétroliers qui se traduisent par deux chocs (1973 et 1979) dont pâtissent les économies des pays les plus riches, les Etats-Unis décident de privilégier la sauvegarde de l’accès aux ressources pétrolifères de la zone tout en interdisant à l’URSS l’accès aux mers chaudes ;  en 1979, la chute du shah, principal allié des Etats-Unis dans le Golfe et l’instauration de la République islamique d’Iran, puis la prise d’otages  de l’ambassade américaine de Téhéran vont convaincre les Etats-Unis de la nécessité de contenir les ambitions de l’Iran chiite et l’exportation de sa révolution.

Différentes administrations américaines ont ainsi parié, historiquement, sur l’Arabie Saoudite, le plus riche Etat musulman du monde, mais également sur les réseaux religieux sunnites, pour contenir ces différents types de menaces, consolidant par là même le pouvoir des Wahhabites dans le Golfe. Le rapprochement démarre lorsque le président Franklin D. Roosevelt et le roi Abdelaziz Ibn Saoud signent, en février 1945, à bord du croiseur américain « Quincy » un pacte (« Pacte du Quincy ») par lequel les Américains garantissent au monarque et à ses successeurs une protection militaire sans faille en échange d’un accès aux gisements pétroliers. « Ibn Saoud octroie à l’Aramco un monopole d’exploitation de tous les gisements pétroliers du royaume pour une durée d’au moins soixante ans en échange d’un loyer versé au roi (le pacte a été renouvelé pour soixante ans en 2005).[12] ». Les américains préparent, à l’insu de leur allié britannique, son exclusion du Moyen-Orient.  C’est ensuite le président Ike Eisenhower qui, en juillet 1953, invite, à la Maison Blanche, une délégation de musulmans parmi lesquels Saïd Ramadan, gendre de Hassen El Banna, fondateur de la confrérie des frères musulmans. A cette occasion, le président américain déclare : « Notre foi en Dieu devrait nous donner un objectif commun : la lutte contre le communisme et son athéisme [13]». Il faut toutefois attendre la deuxième moitié des années 1970 pour que l’administration Carter (1977-1981), sous la pression de Zbigniew Brzezinski, le « National Security Adviser » de la présidence, décide de jouer la carte islamiste pour affaiblir l’Union Soviétique. Ronald Reagan poursuivra sur la piste tracée par son prédécesseur, encourageant les fondamentalistes de tous les pays arabes à combattre les communistes et les nationalistes dans leur propre pays[14].

C’est donc comme protecteur et exploitant des formidables réserves pétrolières d’Arabie saoudite, mais aussi comme antidote à la subversion communiste, au nationalisme arabe socialiste, et à la révolution iranienne chiite que les Etats-Unis vont soutenir le royaume saoudien dans le financement de mouvements fondamentalistes décidés à unifier tous les musulmans sous la bannière de l’islam sunnite[15]. Dans le même temps, soutenus par l’activisme soviétique (dont l’objectif est d’ « éviter la formation d’un front pro-occidental et des alliances avec les Etats-Unis[16] ») et celui de ses pays satellites, la Lybie du colonel Kadhafi, la Syrie de Hafez el Asad et l’Irak de Saddam Hussein, deviendront les protecteurs et manipulateurs de groupes terroristes affiliés aux extrêmes Gauches des pays riches et des pays arabes à l’origine de nombreux attentats dans le monde ciblant les intérêts américains et ceux de leurs alliés.

L’Arabie des Al Saoud, enrichie par les revenus issus des chocs pétroliers (entre 1973 et 1978 ils bondissent de 4, 35 milliards à 36 milliards de dollars[17]) va donc investir une partie de cette manne dans la promotion de l’Islam hanbalite[18] qui inspire les leaders des mouvements sunnites et wahhabites. L’aide publique au développement (APD) du Royaume est toutefois soumise à condition : elle n’est accordée qu’aux Etats musulmans prêts à introduire l’islam fondamentaliste dans leur législation. C’est sur ces bases que s’organise le financement de la quasi-totalité des réseaux islamistes implantés au Proche-Orient, en Afrique et en Occident.

A la même époque, les dirigeants d’Israël, inquiets du développement du nationalisme arabe et du terrorisme palestinien porté par l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP[19]) de Yasser Arafat,  décident d’émuler la stratégie états-unienne d’instrumentalisation de l’Islam. Désireux de contrecarrer l’emprise de l’OLP sur les territoires occupés par l’Etat hébreux, ils favorisent l’émergence des mouvements islamistes palestiniens[20]. Nonobstant l’émergence de l’Iran chiite des Mollahs dans le Golfe, Tel Aviv est davantage préoccupé par la volonté de l’Irak de devenir une puissance nucléaire et par les mouvements arabes luttant pour l’indépendance de la Palestine et l’éradication d’Israël. Cette lecture va donner lieu, malgré l’embargo officiel des Etats-Unis contre l’Iran, à deux affaires de ventes secrètes d’armes à la République Islamique : l’une organisée par Israël pour un montant de 500 millions de dollars destinée à alimenter, grâce à l’achat de matériel militaire et de pièces détachées, le conflit Iran-Irak, affaiblissant ainsi les deux protagonistes[21] ; l’autre (qui deviendra un scandale sous le nom d’Irangate[22]) menée par le colonel Olivier North et Robert McFarlane, mandatés par l’administration Reagan pour obtenir la libération de 6 otages américains prisonniers de militants shiites pro-iraniens au Liban en 1982 et réunir des fonds permettant de financer les contras, un mouvement d’opposition aux sandinistes communistes du Nicaragua soutenus par Moscou[23]. A noter également l’implication, peu connue, de l’Arabie Saoudite dans le versement de millions de dollars d’aide aux contras sur un compte contrôlé par McFarlane et North et dont le dernier avait fourni le numéro d’identification aux Saoudiens.

Les Etats-Unis jouent les monarchies pétrolières et l’islam sunnite wahhabite contre le nationalisme arabe et l’Iran chiite

Concernant l’Arabie Saoudite, cette stratégie de soutien aux réseaux islamistes sunnites, aujourd’hui difficile à comprendre en raison de ses conséquences catastrophiques globales, se traduira par des mesures aussi surprenantes. Elle verra ainsi, dans les années 1980, le prince Turki Ibn-Fayçal qui est aussi le chef des services secrets saoudiens et appartient au clan très puissant des Sudaïri, mettre sur pied, avec Oussama Ben Laden, le fils de l’une des plus riches familles saoudiennes, la « Légion Islamique afghane », milice soutenue directement par la CIA et Riyad pour déloger les forces soviétiques installées en Afghanistan depuis 1979[24]. De façon plus générale, plusieurs institutions saoudiennes assureront la distribution de l’aide publique aux réseaux fondamentalistes : la Ligue Islamique Mondiale (ONG aux buts missionnaires, créée en 1962), l’Organisation de la Conférence Islamique (créée en 1970), et surtout, les holdings et banques saoudiennes (Fayçal Islamic Bank, Dar el-Mal, Dellah el-Baraka, etc.).

Mais ces sources quasi-officielles de financement connaitront un déclin au début des années 1990 pour deux raisons : la chute du mur de Berlin suivie de l’effacement de l’Union Soviétique et de la menace rouge dans la région ; puis la critique, peu appréciée des autorités saoudiennes, que l’établissement religieux wahhabite (représenté par le Cheikh Ibn-Baz) fait de leur soutien à l’intervention américaine dans le Golfe (1991) contre l’Irak de Saddam Hussein. Cet élément viendra perturber la stabilité de la monarchie saoudienne qui repose sur une alliance entre ce même établissement religieux wahhabite et la dynastie des Saoud. Comme l’explique Alexandre del Valle (1998), cette réalité va alors entraîner les deux parties à conclure un marché : l’établissement religieux consent à tolérer, de la part de la monarchie saoudienne, un rapprochement avec l’Occident à condition qu’il lui soit possible de continuer à financer les mouvements islamiques qui lui sont proches. Toutefois, pour éviter d’impliquer directement l’Arabie saoudite (mais également le Koweït) par l’intermédiaire d’une aide officielle, le financement de ces mouvements se fera alors à travers plusieurs relais : des sociétés écrans comme le Conseil de la Bienfaisance Islamique, Beit el-Zakat (Maison de la charité), l’Association de la Réforme islamique ; d’autres sources comme les princes qui dirigent le royaume ou l’aide privée en provenance d’hommes d’affaires saoudiens possédant des fortunes colossales : Youssef Djamil Abdelatif, financier saoudien actionnaire de Sony, qui offre un million de dollars au trésorier du FIS algérien (Djamil Abdelatif) ; Oussama Ben Laden, dont la fortune est estimée à quelques 300 millions de dollars (1998)[25]. Cet inventaire ne serait toutefois pas complet si l’on omettait de mentionner d’autres sources de financement telles que l’Islamic Heritage Society et son pays d’origine, le Koweït, ou encore le Qatar, formellement identifiés comme des soutiens actifs d’Al Qaida mais aussi de sa franchise, Jabhat al-Nusra qui opère en Syrie[26] ; le riche émirat gazier du Qatar aurait financé, en sus, les groupes islamistes qui sévissent dans le Nord-Mali, mais aussi les mouvements Ansar Eddine, Al-Qaïda au Maghreb Islamique (Aqmi) et le mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao)[27].

La « stratégie de la ceinture verte[28] », digne héritière de la Realpolitik des chancelleries européennes (diplomatie confessionnelle du Royaume-Uni dans son ancien empire) dont l’Amérique, volontiers moralisatrice dans ses déclarations publiques, voulait se distinguer, a eu des conséquences pour le moins catastrophiques.

Très tôt, intérêts économiques et diplomatico-stratégiques en formeront l’ossature : en 1963, la compagnie pétrolière américaine Aramco verse des fonds à l’organisation Rabit ul-alem el-islami, reproduisant une stratégie qu’elle avait déjà utilisée dans l’Arabie Saoudite des années 30, appuyée sur le fondamentalisme islamique, les tribus et le pétrole[29]. Les Talibans, et leur allié saoudien Oussama Ben Laden, sont un élément important de ce dispositif en Afghanistan. De fait, si, pendant la guerre contre les Russes, les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite soutiennent toutes les factions de la résistance en s’appuyant sur le Pakistan voisin, lorsque, pendant la guerre du Golfe (1991), les principales factions afghanes prennent parti pour Saddam Hussein, le Pakistan, l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis reportent leur soutien sur les Talibans. Le Pakistan voit, dans cette aide, la possibilité de gagner une « profondeur stratégique » face à l’Inde tout en soutenant des alliés dont les idées religieuses sont proches des siennes[30] ; les Saoudiens, tout comme les Américains voient dans les Talibans la possibilité d’endiguer toute avancée chiite dans la région et enfin, « les Taliban garantissent aux compagnies pétrolières américaines et saoudiennes un accès direct aux nouveaux États d’Asie centrale, riches en hydrocarbures et prometteurs d’importants marchés[31]. »  Mais les alliés de la veille sont en passe de devenir les ennemis de demain. Identifiés par l’Amérique de Georges W. Bush comme les complices des attentats perpétrés le 11 septembre 2001 par l’organisation terroriste Al-Qaïda, les Talibans devront quitter, la même année, le pouvoir qu’ils avaient réussi à conquérir en 1996. L’intervention américaine en Afghanistan légitimée par « la guerre contre le terrorisme » et appuyées par les forces de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) se donne pour objectif d’éradiquer Al-Qaïda et son chef Oussama Ben Laden, de combattre les Talibans et les factions rebelles, tout en aidant à la reconstruction du pays. On connaît la suite. Quinze ans plus tard, malgré les milliards de dollars dépensés et les milliers de soldats tués, les Etats-Unis et les forces occidentales quittent l’Afghanistan, n’ayant atteint aucun des objectifs de démocratie et de stabilité qu’ils s’étaient fixés, et « les talibans menacent le fragile pouvoir installé à Kaboul[32] ».

Hors d’Afghanistan, « la stratégie de la ceinture verte » n’a pas eu davantage de succès. Echappant à ses créateurs, financée par l’Arabie Saoudite, le Koweït et le Qatar jamais inquiétés par des Etats occidentaux alliés (soucieux d’attirer et de retenir leurs investissements tout en signant avec eux de grands contrats), elle a permis à des groupes fondamentalistes sunnites comme l’Etat Islamique (Daech), Al-Qaida, et leurs franchises (Jabhat al-Nusra), etc., d’occuper les vides issus de la décomposition des Etats au Moyen-Orient[33], mais également ceux de régimes politiques arabes d’Afrique du Nord qui ont manqué leur révolution (Tunisie, Libye, Egypte) ou des pays d’Afrique en déshérence. Peu reconnaissants envers leurs anciens protecteurs et financiers, certains de ces groupes salafistes n’ont pas hésité à se retourner contre eux (entre 2003 et 2006 Al-Qaida lance une campagne d’attentats meurtriers en Arabie Saoudite) et à mener, contre les non-musulmans et les musulmans chiites, une guerre à outrance dont les populations des pays impactés sont les premières victimes.

[1] Sur les définitions et utilisations du terme dans l’histoire, cf. Bruno Étienne, « L’islamisme comme idéologie et comme force politique », Cités 2003/2 (n° 14), pp. 45 à 55.

[2] Le « Roll back » (Refoulement) inspiré par la « Stratégie de Libération » de James Burnham (cf. l’article n°7 de ce blog intitulé : « Conservatisme versus libertarianisme aux Etats-Unis ») et qui devait, dans l’esprit des conservateurs, se substituer au « Containment » (Endiguement) de George F. Kennan.

[3] « Le Moyen-Orient appartient géographiquement à l’Asie. Il est limité à l’Est par le monde indien (Pakistan, Inde,…), à l’Ouest par la mer Méditerranée et au Nord par le Caucase et la mer Caspienne. On lui rattache habituellement l’île de Chypre, la partie européenne de la Turquie et l’Égypte (bien que celle-ci soit située en Afrique, Sinaï excepté). La façade méditerranéenne du Moyen-Orient (Syrie, Liban, Israël et Palestine, Chypre) est souvent qualifiée de Proche-Orient (parce qu’elle est proche de l’Europe !). Les principaux peuples du Moyen-Orient sont les Iraniens (autrefois appelés Perses) et leurs cousins kurdes (Iraniens et Kurdes sont de souche indo-européenne), les Turcs, les Arabes et les Israéliens », in Le dictionnaire de l’Histoire , https://www.herodote.net/Moyen_orient-mot-121.php .

[4] Cet article est extrait du chapitre intitulé « La Stratégie de la Ceinture verte : une stratégie du K.O. (chaos), in Le Management Responsable : approche critique et transculturelle, Ellipses, coll. Gestion, 2017, pp. 83-89.

[5] Selon Alain Joxe, en 1990, deux mondes dominent encore : « un monde libre », et un « monde communiste » ; puis en 1991 : la bipolarité nucléaire et idéologique disparaît et apparaît alors la vision d’un monde pacifique où l’ordre est conforme à la Charte de l’ONU ; 10 ans plus tard, l’ONU est sommé de se plier à volonté des EU sur la question irakienne. Les Etats-Unis conservateurs de l’administration Bush (GW) tentent d’imposer « un monde à l’image que certains intérêts s’en font, un monde unifié par un principe de « désordre », modéré par le simple jeu des rapports de force. Ce désordre a une morphologie dynamique : un noyau surdéveloppé, zones parsemées de groupes de démocraties et/ou de zones de libre marchés ; plus loin : en tâches et séparées, des zones de crise avec violences barbares (poubelles sociales, violences barbares) ; au-dessus : un système de surveillance comprenant satellites d’observation, administrations qui interprètent les observations, bases de données ; un peu partout : un système de répression : bases et stocks de moyens fixes ou mobiles, coordonnés pour maintenir une  logistique d’intervention militaire globale ; enfin : un systèmes d’alliances et des systèmes de commandements euro-américains sous commandement américain. Pour Joxe, ce « chaos structuré » est un « modèle fractal ». Ce « zonage » apparaît en effet à toutes les échelles ; macro : continents, régions, nations, provinces ; micro : villes, quartiers, familles, voire individus en crise sombrant dans une folie destructrice. Joxe parle donc, pour désigner les EU d’ « Empire du Chaos » in Alain Joxe, L’empire du chaos : les Républiques face à la domination américaine dans l’après-guerre froide, La Découverte, 2002, p. 17-18.

[6] Olivier Roy, « Retour illusoire aux origines : l’Islam au pied de la lettre », Le Monde Diplomatique, Avril 2002, p. 3.

[7] Le terme fait référence à ceux qui suivent l’islam des salafs, c’est-à-dire des compagnons du prophète.

[8] Olivier Roy, op. cit.

[9] Comme l’explique Olivier Roy, « Le wahhabisme saoudien fondé par Abdel Wahhab (1703-1791) pousse très loin le scripturalisme et le refus de tout compromis avec tout ce qui n’est pas le strict islam (au point d’avoir détruit la tombe du Prophète lui-même afin qu’elle ne fasse pas l’objet d’un culte) : il s’est construit contre les autres écoles de l’islam et non contre l’Occident, avec qui il s’est allié sous l’impulsion de la famille des Saoud. Mais il reste obsédé par toute influence culturelle ou religieuse occidentale, d’où des tensions du fait de la présence de troupes américaines. […]. Le néofondamentalisme [qui en est issu] veut imposer la seule charia comme norme de tous les comportements humains et sociaux. Il refuse donc très logiquement toute référence à une culture qui se développerait à côté ou au-delà de ce qui est strictement religieux : les arts plastiques, la musique, la philosophie, la littérature, les coutumes nationales, sans parler des emprunts aux autres cultures (fêter la nouvelle année, faire un arbre de Noël) ; il n’entretient par ailleurs qu’une relation instrumentale avec les sciences (oui à l’ordinateur, non à la rationalité scientifique) […]. Cette version de l’islam est très violemment opposée au christianisme et au judaïsme (et accessoirement au chiisme). […] L’obsession de cette tendance néofondamentaliste est de tracer la ligne rouge entre la vraie religion (din) et l’impiété (kufr), ligne qui passe à l’intérieur même de la communauté musulmane. Elle dénonce donc tous les compromis religieux mais aussi culturels passés avec la culture globale dominante, qui est aujourd’hui celle de l’Occident. Tout se ramène à un code du licite et de l’illicite, y compris dans des détails triviaux comme la manière de se tailler la barbe (les talibans afghans) ou de se brosser les dents. La fatwa (déterminer le caractère licite des actes de tout un chacun, de l’utilisation de la carte bancaire au don d’organe) devient l’activité principale des oulémas ou des prédicateurs autoproclamés », Ibid.

[10] Fethi Gharbi expose avec clarté des éléments importants d’un contexte historique géopolitique qui, dès la fin du 18ème siècle, voit les arabes répondre à l’expansion européenne en empruntant deux voies opposés : « un projet de rénovation de l’Egypte », mis en œuvre par Mohammed Ali, « considéré par les historiens comme l’amorce de la renaissance arable (Nahda ») ; l’expansion du courant salafiste, le wahhabisme, en Arabie. Gharbi ajoute : « Mohammed Ali et son fils Ibrahim Pacha adhéraient pleinement à un projet de nation arabe qui rassemblerait tous les Arabes de l’Egypte à la Mésopotamie. Ils œuvrèrent à l’émergence d’une renaissance intellectuelle, sociale et culturelle sans précédent et aidèrent au développement de l’agriculture et de l’industrie. Mohammed Ali s’appuya sur une jeune génération d’oulémas réformistes de l’envergure du cheikh Rifa’a al-Tahtawi. Ces oulémas ne voyaient pas de contradiction entre l’islam et la modernité et soutenaient la plupart des réformes. A la fin du XIXème siècle le mouvement nationaliste arabe touche la Grande Syrie. Mais c’est en réaction à la domination turque que le nationalisme arabe culturel et moderniste se transformera, dès 1880, en un mouvement radicalisé et nationaliste qui, du Maghreb au Machrek, suite à la répression ottomane de 1908, revendiquera un gouvernement non confessionnel sur l’ensemble des territoires arabes ».  , in  Fethi Gharbi « Islamisme et Empire : un flirt qui perdure… », agoravox.fr, jeudi 16 février 2012, http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/l-islamisme-et-l-empire-un-flirt-110394 .

[11] Cf. Marie Mandras, « La logique de l’URSS au Moyen-Orient », Politique étrangère, Volume 48, Numéro 1, pp. 133-148.

[12] « 14 février 1945 : Le « pacte du Quincy », une alliance contre nature », herodote.net, publié ou mis à jour le : 2016-07-20 09:40:40, https://www.herodote.net/14_fevrier_1945-evenement-19450213.php  .

[13] Cité par Ian Hamel, « Quand la CIA finançait les Frères musulmans : Les services secrets américains ont longtemps soutenu la confrérie, née en 1928 en Égypte. », Le Point.fr, 06/12/2011.

Selon le journaliste américain Ian Johnson, lauréat du prix Pulitzer, dans son ouvrage Une mosquée à Munich. Les nazis, la CIA et la montée des Frères musulmans en Occident, Paris : JC Lattès, 2011, on découvre que les Allemands, pendant la Seconde Guerre mondiale, ont utilisé les Tchétchènes, les Kazakhs, les Ouzbeks et les musulmans vivant en URSS contre les communistes athées. Les Américains ont ensuite pris le relais, soutenant les islamistes contre le bloc communiste et ses satellites. En juillet 1953, une délégation de musulmans est invitée aux États-Unis, et reçue à la Maison-Blanche, parmi eux Saïd Ramadan.

[14] Cf. Fethi Gharbi.

[15] Sunnites v. chiites : « Ali, époux de Fatima, l’une des filles du prophète Mahomet, est à l’origine des deux principales scissions qui ont affecté la communauté musulmane (le kharidjisme et le chiisme). En 656 après JC, il succède à Othman, le troisième calife (ou remplaçant du prophète Mahomet). Le nouveau calife et ses partisans (en arabe, chiites ou chi’ites) prônent une grande rigueur dans la mise en pratique de l’islam et l’assimilation des populations conquises. Ils recommandent aussi que le califat revienne aux descendants en ligne directe du prophète. Ils s’opposent sur ces points aux orthodoxes ou sunnites, adeptes d’une application souple de la doctrine musulmane (la sunna). » in « Le dictionnaire de l’Histoire : 661 à nos jours Les musulmans chiites et l’origine du chiisme », herodote.net, http://www.herodote.net/661_a_nos_jours-synthese-8.php .

[16] Marie Mandras, op. cit., p. 138.

[17] Alexandre Del Valle, « Genèse et actualité de la ‘stratégie’ pro-islamiste des Etats-Unis », Stratégique n°70/71, 1998, pp. 31-68.

[18] « Ahmed ibn Hanbal est un théologien musulman mort en 855 qui préconisait le retour à l’islam des origines, exclusivement fondé sur le Coran et les hadith, les traditions enseignées par les compagnons du Prophète et leurs successeurs immédiats (en arabe, salaf, « ancêtres »). Le salafisme hérité de Hanbal proscrit donc toutes les innovations postérieures. Il condamne bien évidemment l’alcool, le luxe, la gaudriole… mais aussi le recours à l’intercession des saints et marabouts et tout ce qui s’apparente à une glorification de l’homme, y compris l’expression artistique et les monuments patrimoniaux, y compris religieux. Il dénie aux chiites la qualité de musulman. », in « Le dictionnaire de l’Histoire : hanbalisme, wahhabisme, salafisme », herodote.net, http://www.herodote.net/hanbalisme_wahhabisme_salafisme-mot-527.php .

[19] Fatah et OLP : Fondé en 1959 au Koweït par Yasser Arafat, le Fatah (acronyme en arabe de « Mouvement de libération nationale »), avec le Front Populaire de Libération de la Palestine – FPLP et le Front Démocratique pour la Libération de la Palestine – FDLP) se trouvent ensuite réunis dans une organisation plus large, l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Créée le 28 mai 1964 à Jérusalem, sous l’égide de Nasser, l’OLP doit permettre au président égyptien de contrôler la cause palestinienne. Succédant à Ahmed Choukairy, puis Yahya Hammouda, Yasser Arafat s’impose à la présidence de l’OLP en février 1969 lors du Conseil national palestinien. Cependant le FPLP (Front Populaire de libération de la Palestine), autre composante du mouvement palestinien, fondé par  Georges Habache ne reconnaît pas Arafat comme responsable de l’organisation et renonce à sa participation. Le Fatah a pour doctrine l’indépendance de la Palestine (alors que le contexte était, lors de sa création,  celui de l’union arabe dans laquelle la Palestine serait intégrée), la lutte contre l’Etat hébreu et l’indépendance par rapport aux Etats arabes. Le Fatah propose la création d’un État palestinien « laïque et démocratique » au sein duquel chrétiens, juifs et musulmans jouiraient de droits égaux. Le Fatah a pour inspiration le FLN algérien, qui lui apporte son aide, et est composé de Palestiniens vivant dans les Etats du Golfe », Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Les clés du Moyen-Orient,  09/03/2010, http://www.lesclesdumoyenorient.com/Fatah.html .

[20] Alexandre Del Valle, « Genèse et actualité de la ‘stratégie’ pro-islamiste des Etats-Unis », Stratégique n°70/71, 1998.

[21] Cf. Seymour M. Hersh, “The iran Pipeline: A Hidden Chapter/A special Report.; U.S. Said to Have Allowed Israel to Sell Arms to Iran”, The New York Times, Dec. 8, 1991.

[22] George Lardner Jr., “McFarlane is fined $20, 000 for role in Iran-Contra Affair”, Washington Post, March 4, 1989.

[23] L’Irangate : Une affaire particulièrement complexe menée, dans l’esprit d’une « stratégie globale de « refoulement » de l’URSS, par Robert C. McFarlane (National Security Adviser to the President entre 1983 et 1985) et le colonel Oliver L. North (son assistant). Ces derniers avaient été mandatés en 1985 par l’administration Reagan pour organiser la vente illégale d’armes à l’Iran (déjà engagée entre les années 1981 et 1982) et obtenir ainsi, tout d’abord, la libération de 6 otages américains prisonniers de militants shiites pro-iraniens au Liban, puis, lever ensuite, en partie grâce à cette vente, des fonds destinés à apporter une aide financière (interdite par le Congrès depuis 1982) aux Contras, engagés dans une guérilla contre le gouvernement Sandiniste communiste du Nicaragua soutenu par Moscou. Lors de la condamnation de McFarlane en 1989,  pour avoir dissimulé au Congrès l’implication de l’administration Reagan dans cette affaire, l’accusé reconnut également l’implication de l’Arabie Saoudite dans le versement de millions de dollars d’aide aux contras sur un compte contrôlé par eux et dont il avait fourni le numéro d’identification aux Saoudiens. Cf. pour de plus amples détails, l’article de Seymour M. Hersh du New York Times et celui de George Lardner du Washington Post, op. cit.

[24]  Alexandre Del Valle, op. cit.

[25] Ibid.

[26] Owen Jones, « To really combat terror, end support for Saudi Arabia », The Guardian, 31 august 2014.

[27] Benjamin Roger, « Nord-Mali : le Qatar accusé de financer les groupes islamistes de l’Azawad », Jeune Afrique, 6 juin 2012.

[28] Le vert est la couleur de l’islam. « Il est censé être la couleur préférée du prophète Mahomet ». Notamment, parce que « Le prophète de l’Islam aurait porté un manteau et un turban verts, et ses écrits sont remplis de références à cette couleur. Un passage du Coran décrit le paradis comme un endroit où les gens «porteront des vêtements verts en soie fine». Un hadith, ou enseignement, dit: «Lorsque l’Apôtre d’Allah parvint au crépuscule de sa vie, il était couvert de l’Hibra Burd», morceau de tissu vert. Ainsi retrouve-t-on le vert dans la reliure du Coran, sur les dômes des mosquées et, aussi, dans les campagnes politiques », in Christopher Beam, « Pourquoi le vert est la couleur de l’Islam? », Slate France, 12 juin 2009, http://www.slate.fr/story/6491/pourquoi-le-vert-est-il-si-important-dans-le-monde-musulman .

[29] Firouzeh Nahavandi, « L’instrumentalisation de la religion dans les pays musulmans « convertis », Civilisations : Revue Internationale d’anthropologie et de Sciences humaines, n°48, 2001.

[30] Ibid.

[31] Ibid.

[32] Camelia Entekhabifard, « L’Afghanistan ne croit pas à la paix », Le Monde Diplomatique, décembre 2014.

[33] Cf. Peter Harling, « De l’Egypte à l’Irak, le chaos s’installe là où les Etats se retirent », Le Monde Diplomatique, Septembre 2014, pp. 1, 6, 7.

10 – Les manufactures de la propagande conservatrice et libertarienne aux Etats-Unis: le rôle des think-tanks dans le formatage de la décision politique

La transformation de la production scientifique et des rapports de la recherche avec le monde politique, celui des affaires et le journalisme

Article : Le développement de think tanks financés par des fondations familiales (cf. notre article N°9[1]) contribua de façon décisive à l’installation de la droite conservatrice dans le paysage politique et la société américains à partir du début des années 1980.

Dans le même temps, le phénomène transforma, aux Etats-Unis, la nature de la production scientifique dans les champs d’investigation des sciences humaines et les rapports de nombre de ses chercheurs avec le monde politique, celui du journalisme et des affaires[2].

Plusieurs de ces transformations peuvent être évoquées qui ont la particularité d’être liées :

  • la multiplication, tout d’abord, grâce aux financements d’une partie du monde des affaires, de « centres de recherche engagés » (advocacy centers), destinés à ne soutenir que des idées conservatrices/libertariennes et décidés à en assurer la propagation la plus large possible par une proximité cultivée systématiquement avec les grands médias et les milieux de la décision politique;
  • ensuite, et comme conséquence, une volonté délibérée de la part des dirigeants et chercheurs de ces mêmes think tanks conservateurs de prendre part aux batailles politiques, à l’inverse de ce qu’avait fait, jusqu’ici, la communauté scientifique traditionnelle, dont la crédibilité et la légitimité de ses membres étaient fondées sur leur capacité à prendre du recul et conserver leurs distances par rapport à ces affrontements;
  •  à noter encore, une approche du processus de recherche « inversé », qui, à l’incertitude sur les résultats finals de toute recherche impliquant la conception de problématiques ouvertes et l’examen des faits (destinées à prendre la mesure de tout objet de recherche), préférait, dans le cas des think tanks conservateurs, la certitude associée aux contenus dont les idées conservatrices formateraient les conclusions avant d’en avoir posé les principales interrogations;
  • dans ce nouveau contexte, également, un rapport différent des chercheurs au monde universitaire et à l’expertise, dans la mesure où, pour ceux d’entre eux qui acceptaient d’être cooptés par les réseaux conservateurs et de produire un discours en phase avec leurs idées, il devenait alors possible d’échapper aux processus d’évaluation académiques traditionnels (comités scientifiques universitaires) et d’évoluer dans leur carrière, tout en n’ayant plus à se préoccuper de questions matérielles sur le très long terme (ils avaient l’assurance de pouvoir migrer d’un think tank à un autre, voire d’appartenir à plusieurs « think tanks », de passer d’une administration à un think tank et vice-versa, etc.);
  • en lien, enfin, avec les transformations susmentionnées, une mutation du temps et des rythmes de la recherche, qui, dans l’univers de la recherche engagée, allait substituer, au rythme long de la maturation scientifique impliquant le questionnement, la « production minute », issue de la volonté des responsables des think tanks conservateurs d’exiger de leurs chercheurs qu’ils puissent fournir, 24h sur 24 et 7 jours sur 7, des éléments d’analyse porteurs de certitudes sur des questions et débats d’actualité, et dans des formats qui les rendraient directement utilisables par les parlementaires et les médias. Pour illustration, il est intéressant de citer les mots de Richard N. Perle[3] qui, lors de la première réunion des conseillers du Center for Security Policy (CSP), un think tank conservateur spécialisé dans les questions de défense, déclarait, en faisant référence à une campagne publicitaire de l’époque commanditée par un fabricant de pizzas-minute : « Ce dont nous avons besoin, c’est d’être les Domino’s Pizza du business politique. Si vous n’avez pas votre analyse politique dans les trente minutes, vous êtes remboursé![4] »

Les fondations conservatrices, créées justement pour faire le lien entre les hommes d’action et les théoriciens par l’intermédiaire de leur stratégie de financement, accordèrent une part très significative de leurs dotations à un petit nombre de think tanks dont l’influence intellectuelle allait être considérable, à partir de la fin de la deuxième moitié des années 1970, dans la croisade pour conquérir l’esprit des élites.

Partant du principe, énoncé en 1948 par Richard Weaver, un traditionaliste de la « vieille droite », selon lequel « les idées ont des conséquences » (le titre de l’ouvrage qui le fit connaître[5]), les gestionnaires de ces mêmes fondations, en hommes d’entreprise, intégrèrent ces think tanks dans « une chaîne globale de production d’idées[6]«  qui allait bientôt mobiliser 80% de leurs ressources et dont l' »output » serait « mercaté »par l’intermédiaire des circuits de diffusion universitaire et médiatique, puis servirait à alimenter les argumentaires des activistes auprès de la population et du Congrès. Dans le même temps, les organismes précités réinventèrent le concept de « think tank ». Plutôt que d’approcher le processus politique de façon distanciée ainsi que le concevait la recherche traditionnelle et de façon technique dans la tradition « progressiste » (« les problèmes sociaux ont des solutions techniques[7]« ), leurs responsables choisirent de l’aborder en termes « idéologiques« . De la sorte, ils rompaient avec ce qui se faisait jusqu’alors (utiliser la connaissance pour résoudre, grâce à la recherche, des problèmes spécifiques et élaborer des réformes politiques) en décidant de mettre leurs ressources (financières et organisationnelles) au service de principes moraux et d’idées pilotant la recherche et destinés à guider la politique nationale.

Comme l’expliqua le leader conservateur Richard Viguerie : « Nous n’avons pas besoin de nouvelles idées, mais nous avons besoin de nouvelles techniques pour diffuser des idées vraies qui ont fait leurs preuves[8]« . Telle fut la mission des principaux think tanks conservateurs dont il sera maintenant question.

American Enterprise Institute (AEI)

Connue à ses débuts, en 1943, sous l’intitulé American Enterprise Association, elle n’était alors qu’une association créée par Lewis H. Brown, le président de l’entreprise Johns-Manville, pour défendre les intérêts d’entrepreneurs comme lui. Si plusieurs années auparavant, Brown avait été en faveur du New Deal, ses idées avaient progressivement évolué lorsqu’il en avait découvert la dimension keynésienne, contenue dans la notion de relance économique par la dépense publique, contraire, selon lui, à l’éthique du travail.[9] Dotée d’un budget initial relativement limité à ses débuts (80 000 dollars), l’association employait des universitaires pour rédiger des rapports qu’il était pratiquement impossible de différencier de ceux de la National Association of Manufacturers (NAM).

En 1954, un responsable de General Electric, A.D. Marshall, qui en était devenu le président après le décès de Brown en 1951, était prêt à mettre un terme à ses activités. Avant de se résoudre à le faire, il nomma toutefois un économiste de la Chambre de Commerce, William Baroody Sr., pour en être le Vice-président. Ce dernier, qui n’était pas vraiment un intellectuel, croyait toutefois fermement à l’importance du rôle des idées dans la justification et la promotion de politiques publiques conservatrices. Il entreprit ainsi de transformer l’association, créée par Brown, en une sorte de « brain-trust » rooseveltien prêt à fonctionner pour une future présidence conservatrice des Etats-Unis[10]. Il recruta alors, comme conseillers scientifiques, deux économistes peu connus à l’époque, Miton Friedman, de l’Université de Chicago et Paul McCracken, de l’université du Michigan. Et il se chargea de convaincre également les gestionnaires financiers d’accepter un changement de nom en American Enterprise Institute, afin de différencier l’organisation d’une simple association de commerce (lui-même était partisan d’adopter le nom plus neutre, mais tout aussi porteur de sens quant à la finalité recherchée,  d’Institute for Public Policy Research).

En 1964, Baroody eut l’occasion de mettre indirectement (il s’était officiellement mis en congé d’AEI pour lui éviter l’accusation de collusion et la perte de son statut d’exemption fiscale) son organisation au service du projet initial qu’il avait conçu pour elle. Il fut en effet chargé d’organiser un « brain-trust » pour la campagne présidentielle de Barry Goldwater  L’entreprise devait toutefois se révéler porteuse de difficultés. En sus de s’aliéner une partie des activistes de la droite conservatrice qui lui reprochèrent d’avoir voulu les écarter de la campagne (cf. supra), Baroody dût faire face à une enquête fiscale, diligentée par une sous-commission de la Chambre des Représentants sur les comptes d’AEI. La question était en fait de savoir si oui ou non la participation de Baroody à la campagne Goldwater avait contrevenu au statut d’exemption fiscale d’AEI (Baroody expliqua alors qu’il s’était mis en congé provisoire d’AEI). Pour éviter que ne se reproduise pareil incident et pour éviter aux analyses d’AEI de se voir accuser de manque d’objectivité, Baroody recruta des libéraux et des démocrates dans les rangs de l’association. Cela ne l’empêcha pas, cependant, de vouloir mettre sur pied un véritable « brain-trust » conservateur, persuadé qu’il était, que la recherche sur les politiques publiques était, aux Etats-Unis, la province exclusive des institutions « pro-libérales » (de gauche aux Etats-Unis). Et de fait, bien qu’il continuât d’affirmer qu’AEI était apolitique, l’associations devint progressivement un point de chute pour des officiels d’administrations Républicaines qui avaient perdu leurs postes et un tremplin pour les activistes conservateurs qui voulaient entrer en politique. Ainsi, à partir de 1976, AEI accueillit dans ses rangs un certain nombre de personnalités politiques qui en fit une sorte de « gouvernement en exil des administrations Nixon et Ford[11]« . L’ex-président Gerald Ford, lui-même, rejoignit les rangs d’AEI, tout comme Robert H. Bork (ex-Attorney General[12] de Nixon), Arthur F. Burns (président de la Federal Reserve) et William E. Simon (Secretary of the Treasury).

Entre 1977 et 1986, le fils de Baroody, William Baroody Jr., reprit les rênes d’AEI, après être passé par l’Office of White House Public Liaison dans les administrations Nixon et Ford. Il utilisa cette expérience pour élargir la communication du think tank et ses activités. Un véritable « déluge de publicité » fut, à chaque fois utilisé, pour mettre en valeur différents types d’éléments[13]: Public Policy Weeks, organisées autour d’un slogan: « la concurrence dans le domaine des idées est fondamentale pour une société libre[14] » et qui offraient à des dirigeants de grandes entreprises la possibilité d’échanger, pendant une semaine, avec des chercheurs, des responsables politiques d’administrations sortantes et des représentants de gouvernements étrangers; ou le « World Forum », une invitation lancée par l’ancien président Gérald Ford et qu’il continua d’animer pendant plusieurs été au Colorado (Vail)[15] où des personnalités du monde politique et des affaires avaient la possibilité de discuter des mesures publiques qui affectaient leurs intérêts, tout en laissant la possibilité à AEI de récolter des fonds auprès des entrepreneurs. Baroody Jr. développa également les publications d’AEI avec différents titres : Public Opinion, sous la direction de David Gergen, AEI Economist, sous celle d’Herbert Stein, AEI Foreign Policy, sous la direction de l’ancien Assistant Secretary of State Harold Saunders et Regulation, une revue consacrée au droit et aux politiques publiques, sous la direction d’Antonin Scalia.

Avec William Baroody Jr., AEI devint une destination de financement privilégiée par des chefs d’entreprises préoccupés par l’activisme des syndicats et des associations de consommateurs.

C’est ainsi qu’il parvint à recruter les dirigeants des plus importants groupes américains pour alimenter ses campagnes de collecte de fonds, parmi lesquels Walter Wriston de Citibank, William Butcher de Chase Manhattan, David Packard de Hewlett-Packard, Thomas Murphy de General Motors et Reginald Jones de General Electric[16]. Et à partir de 1981, le think tank reçut un pourcentage régulier du budget annuel de plus de 600 entreprises. AEI put également compter (en partie grâce aux recommandations faites aux fondations conservatrices par Irving Kristol et William Simon quant à la nécessité de concentrer leurs dons) sur le financement de ses activités par les fondations Olin, Sarah Scaife et J. Howard Pew Freedom Trust. A la tête d’un think tank qui pesa bientôt plusieurs millions de dollars, Baroody Jr. put accueillir les chercheurs, les personnalités politiques et publier en masse des contenus dont le propos était systématiquement défavorable à l’intervention du gouvernement dans les activités des entreprises, ainsi que des attaques en règle contre les législations destinées à protéger les consommateurs, l’environnement et les syndicats. Comme l’admit d’ailleurs sans détours son directeur des relations publiques: « Nos études favorisent les entreprises ; elles sont la colonne vertébrale de notre économie« [17]. Ce fut donc ainsi, dans un contexte particulièrement favorable à l’activité entrepreneuriale, qu’un Jude Wannisky put écrire son ouvrage « The Way The World Works » sur « l’économie de l’offre » (supply-side economics), qu’un William Simon put développer son programme d’études sur la politique fiscale et qu’Irving Kristol et Michael Novak firent progressivement apparaître les fondements du mouvement intellectuel associé au label « néoconservatisme[18]« .

Et lorsque Ronald Reagan accéda à la présidence, il demanda à plus d’une trentaine de collaborateurs d’AEI de participer à son administration parmi lesquels Jeane Kirkpatrick qui devint U.S Ambassador to Nato (1981-1985), Murray Weidenbaum, nommé à la tête du Council of Economic Advisers du président (1981et 1982) et Antonin Scalia, à la Supreme Court (1986). Cette réalité amena plus tard Reagan à déclarer, alors qu’il se préparait à quitter la Maison Blanche, qu’aucun autre think tank n’avait été plus influent[19]. Toutefois, c’est également au début des années 1980, une époque où le parti Républicain cédait aux assauts d’une droite conservatrice, que l’étoile d’AEI commença à pâlir par rapport à d’autres think tanks plus ouvertement engagés, comme Heritage Foundation (cf. infra). Enregistrant une baisse sérieuse des contributions de ses principaux soutiens, AEI dût faire face à une crise à la fois financière et morale[20]. En conséquence, William C. Butcher, son président du Conseil d’Administration (qui était aussi le PDG de la Chase Manhattan Bank), décida de se séparer de William Baroody Jr. En décembre 1986, il le remplaça par Christopher DeMuth qui avait fait partie de l’équipe Nixon (ancien Staff Assistant) et s’était occupé de publicité pour le compte de l’Office of Management and Budget de l’administration Reagan. Dès sa prise de fonction, DeMuth se lança dans une opération de réorganisation d’AEI. Il commença par nommer trois nouveaux « Research Directors » et se débarrassa de la plupart des membres de l’équipe chargée des questions de politique internationale[21]. Il nomma Jeane Kirkpatrick (de nouveau professeur à Georgetown) à la tête de la nouvelle équipe qui fit aussitôt entrer Frank Gaffney, Deputy Assistant Secretary of Defense for Nuclear Forces de Caspar Weinberger, Richard Perle, un autre des Assistant Secretaries de Weinberger et Constantine Menges, un ancien Special Assistant for National Security Affairs et National Intelligence Officer à la CIA.

La « mue conservatrice » d’AEI  était engagée.

The Heritage Foundation

Sa création, au début des années 1970, fut, en partie, le résultat d’une opération politique manquée, dont la cause en fut attribuée, à l’époque, par Paul Weyrich et Edwin Feulner (deux amis alors assistants de personnalités politiques Républicaines[22]) à l’AEI de William Baroody Sr.

Au cours du printemps de l’année 1971, Paul Weyrich, qui, à 28 ans, travaillait alors à Washington comme Press Secretary dans l’équipe du Sénateur Républicain du Colorado, Gordon Allott, reçut une analyse en provenance d’AEI, consacrée à un projet d’avion de transport supersonique. L’analyse qui présentait, de façon concise, les arguments « pour » et « contre » de ce projet soutenu par l’administration du président Républicain Richard Nixon, venait cependant trop tard. De fait, le projet d’avion supersonique, avait été rejeté par le Sénat, deux jours auparavant, à l’issue d’un vote très serré (51 pour, 46 contre[23]). Désireux de comprendre pourquoi les conclusions d’AEI n’avaient pu parvenir à temps aux assistants des Sénateurs afin qu’ils puissent préparer leurs patrons au débat, Weyrich s’était entendu répondre, par Morton Blackwell, un collègue conservateur du staff d’AEI, que cela avait été voulu. Depuis 1950 en effet, date à laquelle AEI, alors appelée encore American Enterprise Association (cf. supra) avait été épinglée par une commission du Sénat qui lui reprochait de ne présenter que « le point de vue des grandes entreprises[24]« , puis en 1964, année durant laquelle l’implication de Baroody dans la campagne présidentielle de Barry Goldwater lui avait valu des remarques désobligeantes de la part du futur président Démocrate Johnson (bien qu’à l’époque Baroody Sr. se soit mis en congé provisoire d’AEI) et, pour finir, depuis les enquêtes ultérieures de l’administration fiscale qui avait failli lui coûter sa place au commandes d’AEI (cf. supra), William Baroody Sr. ne voulait pas que les productions du think tank qu’il dirigeait, pussent paraître partisanes ou influencer le vote des parlementaires. Il allait mettre d’ailleurs, dans les années qui suivirent, un terme à la division chargée de l’analyse des propositions de loi et recentrer les activités de son organisation sur des thèmes dont le traitement ne pouvait se concevoir que dans le temps long. Ces décisions ne pouvaient convenir à des jeunes activistes conservateurs comme Weyrich et Feulner, incapables d’admettre qu’un think tank comme AEI ne soit pas engagé dans les débats politiques du moment.

C’est donc à cette époque, comme le déclara plus tard Feulner, que « Paul et moi décidâmes que les conservateurs avaient besoin d’un institut de recherche indépendant, destiné à influencer les débats politiques en cours au Congrès, avant que des décisions ne soient prises[25]. » L’idée en était d’ailleurs venue à Weyrich, en 1968, quand James Lucier, assistant du Sénateur Républicain de Caroline du Sud, Strom Thurmond, l’avait présenté à Victor Fediay, un analyste à la Librairie du Congrès. Au cours de la discussion, les trois hommes étaient tombés d’accord sur les points suivants : les Sénateurs conservateurs manquaient d’arguments lors des débats sur les questions courantes, faute d’analyses suffisamment informées; il fallait donc créer une firme spécialisée dans la recherche (research firm), capable de fournir des études conservatrices, gratuitement dans le cas des parlementaires et contre rémunération pour des entreprises. N’étant pas, néanmoins, parvenu à intéresser des investisseurs potentiels à ce projet, Paul Weyrich avait demandé de l’aide, au début de l’année 1969, à son ami et mentor J. Frederic (Fritz) Rench, un homme d’affaires et un activiste conservateur du Wisconsin.  Ce dernier, étonné de voir qu’un projet dont la réussite reposait en grande partie sur sa capacité à gagner l’appui financier d’entrepreneurs, ne comportait ni « business plan », ni budget, avait alors décidé de coucher lui-même ces éléments sur le papier, donnant ainsi à l’ensemble intitulé « Analysis and Research Association (ARA) », la crédibilité managériale qui lui manquait. Malgré cette contribution stratégique, la liaison avec le monde des affaires avait été, en grande partie, le fruit du hasard.

Un matin de l’année 1970, privé de son secrétariat pour cause de maladie, le bureau du Sénateur Allott avait reçu un courrier remis alors par un stagiaire entre les mains de Paul Weyrich. Envoyé par Jack Wilson qui venait juste d’être engagé comme assistant pour les questions politiques par le brasseur et activiste conservateur du Colorado Joseph (Joe) Coors, ce courrier, également adressé à d’autres hommes politiques éminents, faisait état de la volonté de Coors de réaliser le « bon investissement » dans le mouvement conservateur. Parvenant à convaincre Wilson de faire venir Coors à Washington où ils lui avaient organisé un programme de rencontre avec des Sénateurs influents mais aussi avec Lyn Nofziger, assistant du président Nixon chargé des relations avec le Congrès, Weyrich et ses amis lui avaient également expliqué la façon dont les libéraux contrôlaient, selon eux, l’information à Washington tout en assurant qu’eux-mêmes étaient, malgré leur jeune âge, les hommes qui parviendraient à contrer ces mêmes libéraux. Aux objections de Coors qui avait alors évoqué son intention éventuelle d’investir dans une institution comme AEI, forte de ses trente ans d’expérience, plutôt que dans Analysis and Research Association (ARA) qui n’en avait aucune, Nofziger avait alors contré, insistant sur le côté regrettablement académique, voire poussiéreux des publications d’AEI[26], ajoutant ensuite qu’elles n’étaient pas utilisables lorsque les parlementaires en avaient besoin et finissaient sur les rayons des bibliothèques. Coors s’était alors rendu à ces arguments, admettant plus tard que plusieurs choses l’avait convaincu de soutenir financièrement ARA : les critiques de Nofziger sur le côté trop universitaire des publications d’AEI; le business plan de premier ordre du nouveau think tank; le rapport confidentiel de l’avocat Démocrate Lewis F. Powell sur l’attaque d’envergure lancée contre le système de la libre-entreprise et l’appel à réagir que ce dernier avait lancé à la communauté des affaires[27].

ARA avait donc débuté ses activités grâce à un appui financier de 250 000 dollars en provenance d’Adolph Coors Company. Sous l’impulsion de Lucier, Weyrich, Feulner, Fediay et Roberts, l’association s’était immédiatement lancée dans la recherche et l’analyse des questions de politique courante examinées au Sénat. Mais des problèmes d’organisation au sein de l’équipe et son incapacité à attirer des investisseurs autres que Coors (qui lui-même n’entendait pas rester le seul sponsor d’ARA), avaient convaincu Weyrich que son association n’était pas viable. Exposant le problème à Dan Joy, l’un de ses amis conservateurs, ce dernier lui avait signalé l’existence d’une association dormante, la Robert M. Schuchman Memorial Foundation (du nom du premier président des Young Americans for Freedom, précisant qu’il lui serait facile d’en prendre le contrôle pour la transformer en outil efficace au service des parlementaires conservateurs. Très peu de temps après cette discussion, une Schuchman Foundation rénovée avait vu le jour, dont une partie du nouveau conseil de direction était composée de Paul Weyrich, son directeur, assisté par Jack Wilson, Ed Feulner et Joseph Coors. D’autres hommes d’affaires étaient venus assister Coors dans le soutien financier à l’association, parmi lesquels Richard M. Scaife et William Brady de Milwaukee. Mais très vite, des problèmes associés aux choix de la nouvelle direction étaient apparus, compromettant l’avenir de Schuchman Foundation. De fait, alors que les anciens de Schuchman privilégiaient une approche traditionnelle de l’analyse des politiques publiques grâce à l’organisation de conférences et la publication d’ouvrages, les nouveaux membres du conseil de direction, Weyrich et Feulner en tête, avaient opté pour une approche qui permettrait d’influencer de façon plus rapide et directe le processus législatif. Très vite, ce problème de conception était devenu insurmontable, obligeant les protagonistes à trouver une solution. Ils étaient alors parvenus à se mettre d’accord sur une formule à double détente : d’une part, Schuchman allait devenir un Centre spécialisé dans l’étude des problèmes de droit public et Feulner en serait le président; de l’autre, une nouvelle fondation consacrée à l’intervention directe sur les politiques publiques serait créée, à laquelle Weyrich allait donner le nom de Heritage Foundation

L’option devait, toutefois, précipiter la dissociation complète des deux entités. La séparation fut consommée en 1973, époque à laquelle Weyrich, Wilson et Feulner donnèrent leur démission des instances de Schuchman. Heritage, qui avait obtenu son statut d’organisation incorporée dans le District de Columbia, puis son statut d’exemption fiscale en février et novembre de la même année, put alors démarrer ses activités. Le scandale du Watergate eut toutefois un impact sur le nouveau think tank conservateur. Avant même que le président Nixon ne démissionne en août 1974 pour éviter l’« impeachment », Paul Weyrich quitta la présidence d’Heritage. Convaincu que les élections à venir allaient être un désastre pour les Républicains, il décida de revenir à l’activisme politique direct, en créant le « Committee for the Survival of a free Congress ». Jerry P. James, un vieux routier du Sénat dans des fonctions d’analyste et de rédaction de discours officiels pour le compte de parlementaires républicains, prit sa suite. Mais, mal à l’aise dans cette nouvelle fonction, il abandonna sa place, en juin 1975, à Frank J. Walton, un homme d’affaires Californien qui avait rejoint l’équipe du gouverneur Reagan en tant que Secretary of Business and Transportation. Le choix de Walton donna des arguments de poids à Heritage. De fait, ses anciennes fonctions officielles aux côtés de Reagan, lui permirent d’avoir facilement accès aux parlementaires pour leur faire connaître Heritage; également, ses précédents succès dans les affaires, l’aidèrent à obtenir le soutien financier des fondations et des entreprises; enfin, grâce aux éléments susmentionnés et avec l’introduction de la récolte directe de fonds par courrier (« direct-mail fundraising »), Frank Walton parvint à doubler les revenus d’Heritage. Deux ans après avoir officié en tant que directeur de Heritage, Walton annonça qu’il désirait retourner en Californie. Edwin Feulner, qui entre-temps avait pris la direction du groupe Républicain d’étude de la Chambre des Représentants (House Republican Study Group), se laissa alors convaincre de prendre la direction du think tank.

A l’instar des Baroodys pour AEI, Feulner s’avéra posséder un réel talent pour la promotion d’Heritage. Il parvint ainsi très vite à doter le think tank d’un budget correspondant à ses ambitions, qui, en 1983, atteignit 10 millions de dollars. Ce résultat financier fut, entre autres, redevable à une capacité de diversification des sources d’investissement, puisque, aux côtés des de grandes fondations conservatrices comme Smith Richardson et Olin à laquelle se joignit la « Samuel Robert Noble Foundation » (du milliardaire du pétrole Edward Noble), vinrent s’ajouter des entreprises et banques du haut du classement Fortune 500, comme General Motors, Chase Manhattan, Pfizer, Mobil et Sears. Au milieu des années 1980, Heritage pouvait ainsi faire état d’un réseau de donateurs dont ses instances chiffraient le nombre à 200 000, un résultat qui contribua à lui assurer une crédibilité et une légitimité auprès des dirigeants politiques. Marquant les esprits, le chiffre parvint, dans le même temps, à dissimuler le fait que la plus importante partie des ressources financières du think tank ne provenait que d’un petit nombre de très gros contributeurs (Richard Mellon Scaife, Joe Coors, etc.). Et ces derniers n’hésitaient pas à débourser, sur le champ, lorsque les circonstances l’exigeaient, les fonds nécessaires au financement d’opérations stratégiques pour la cause conservatrice, à l’instar de ce que Scaife et Coors avaient fait lors de la création d’Heritage Foundation.

Ce faisant, l’assurance de pouvoir compter sur l’appui financier de riches personnalités dans le temps long fut un atout réel dans la mise en œuvre et la continuité des projets du think tank. Feulner donna aussi à Heritage un style politique qui constitua sa marque distinctive en comparaison avec les autres think tanks. Par l’intermédiaire d’un mode bien spécifique de recrutement de ses personnels qui privilégiait les doctorants, les aspirants journalistes et les publicitaires, Heritage mit au point des formats de publications (les fameux « backgrounders ») destinées à être rapidement lues et donc immédiatement utilisables par les parlementaires, pour les débats sur les questions de politique courante et les affaires étrangères. De la taille d’un article (de 8 à 14 pages), selon les consignes données par  Feulner, afin de capter plus facilement l’attention des journalistes et de pouvoir rentrer dans l’attaché-case des élus et des hommes d’affaires (« briefcase test »), ces mémos furent adressés par la poste (plus tard faxés ou envoyés par courrier électronique), à raison de deux à trois éditions par semaine, à ces différents publics. A la différence des documents politiques d’AEI, plus neutres pour les raisons susmentionnées, ceux d’Heritage adoptèrent ouvertement un biais conservateur et proposèrent des pistes d’action conformes à ce registre. Dans le même temps, l’organisation et le management des opérations du think tank étaient conduits dans une philosophie délibérément entrepreneuriale (facilitant ainsi la communication avec les donateurs), l’objectif étant l’efficacité au service des résultats. Ed Feulner l’expliqua de la façon suivante : « Nous voyons la ‘production’, c’est-à-dire la conduite des recherches, l’analyse des données et la publication des résultats – comme une partie seulement du processus. L’autre partie fondamentale est contenue dans le marketing – c’est-à-dire la façon dont nous présentons nos résultats, mais aussi notre réseau de distribution et toutes les autres activités conçues pour générer du soutien à nos idées[28]. »

Le résultat de ces initiatives fut qu’en très peu de temps, Heritage parvint à se faire un nom à Washington, à défaut d’influencer encore la teneur des débats sur l’économie et le monde des affaires.

En effet, au cours de la décennie des années 1970, d’autres organisations conservatrices occupaient déjà le devant de la scène politique, parmi elles le « Committee on the Present Danger (bis)[29]«  de Paul Nitze, célèbre pour ses attaques contre la politique étrangère et de défense du président Carter avec l’URSS. Néanmoins, Heritage, se concentrant tout d’abord sur l’échelon législatif, put très rapidement gagner l’attention des cercles du pouvoir et se démarquer des think tanks traditionnels. Plusieurs types d’initiatives qui se révélèrent « stratégiques » y contribuèrent : tout d’abord, les experts d’Heritage compensèrent un moindre niveau de qualification académique, par un accès direct aux parlementaires conservateurs et à leurs assistants, de par les liens étroits qu’ils entretenaient avec ces derniers; ensuite, ces mêmes experts, issus principalement du monde politique et du journalisme, furent capables de fournir aux membres du Congrès des études dont le contenu, contrairement aux analyses universitaires « types », répondait à leurs besoins politiques immédiats, dans un format facilement utilisable pour préparer leurs débats; enfin, la création, en 1978, d’une « Resource Bank », référençant dans un annuaire, le nom et les coordonnées de plus d’un millier de chercheurs « conservateurs », mit à la disposition des activistes politiques du pays, une expertise académique mobilisable à tout moment, dans les débats publics et les médias, en appui aux contenus des « backgrounders« .

L’étape suivante fut ainsi, dans la stratégie globale d’Heritage, la conquête de l’Exécutif. Sur la base d’une notoriété, conquise en peu de temps au Congrès, Heritage investit la Maison Blanche par l’intermédiaire de Ronald Reagan. De fait, l’accès rapide des membres du think tank au « conseil du prince » se fit par l’intermédiaire de deux éléments: dès son élection en 1980, le nouveau président fit entrer onze membres de Heritage dans son équipe de transition; puis, Edwin Meese (un ami de Joseph Coors) qui était le responsable de la campagne présidentielle et avait soutenu Heritage dès sa création, suggéra à Reagan, dans sa nouvelle fonction de proche conseiller du président (comme membre du National Security Council), de suivre les recommandations politiques faites dans un document publié par le think tank. Le président accepta d’autant plus facilement que Joe Coors lui conseilla d’en faire autant, et il exigea de ses ministres, lors de la première réunion du cabinet, qu’ils le lisent. C’est ainsi que « Mandate for Leadership » (le titre de ce volumineux document de plusieurs milliers de pages) fut présenté par les instances de Heritage comme la « carte routière », voire même « la bible de l’administration Reagan » une situation qui allait se prolonger lors du mandat présidentiel suivant. Financé principalement sur des fonds donnés à cet effet par Robert Perry, un important promoteur immobilier de Houston et soutien du parti Républicain, Mandate for Leadership, qui établissait Heritage Foundation comme le « réservoir intellectuels » des politiques publiques conservatrices, fut en effet reconduite dans une deuxième version, lors de la réélection à la présidence de Ronald Reagan. En 1984, Mandate for Leadership II était distribuée à tout ceux qui, des parlementaires, de leurs assistants, des personnalités clés de l’Exécutif, de l’administration et des médias, comptaient dans le monde de la conception des politiques publiques.

Paul Weyrich et Edwin Feulner avaient réussi leur pari : faire de Heritage Foundation, à l’inverse des think tanks traditionnels, une plateforme organisationnelle et activiste, capable de mettre en forme l’idéologie conservatrice au service de toutes les questions du débat politique appelées à se transformer en décisions. En prise directe avec tous les combats politiques (au milieu même de tous ces combats), et prête à fournir toutes les réponses aux questions et besoins des acteurs du terrain, Heritage rompait ainsi avec les exigences de distanciation requise par la démarche scientifique. Il ne s’agissait pas de savoir si les idées conservatrices et les politiques publiques afférentes étaient objectivement recevables. Il s’agissait seulement de permettre à des idées, présentées comme « vraies », de se transformer en politiques publiques dont les bases et le bien-fondé n’avaient pas vocation à être discutés.

The Hoover Institution on War, Revolution and Peace

Ce think-tank, situé sur le domaine de l’Université Stanford en Californie, vit le jour en 1919, sous le nom de Hoover War Library, à la suite d’une donation de 50 000 dollars faite par Herbert C. Hoover. Celui qui, en 1929,  allait devenir le 31ème président des Etats-Unis pour un seul mandat (il n’avait pas vu arriver la crise) après une carrière publique bien remplie[30], était un ancien étudiant de Stanford.

Après y avoir obtenu un diplôme de « mining engineer », et avant d’accéder à la présidence, Hoover fit une carrière internationale d’ingénieur spécialisé dans les industries extractives. Pendant ces années, il maintint néanmoins des liens étroits comme administrateur avec son ancienne « alma mater », plus particulièrement avec le professeur Ephraim D. Adams. Bibliophile passionné, il aida ainsi ce responsable du département d’histoire à acquérir des documents d’archives en provenance du « British Public Records Office ». Il finança également, pour le compte de Payson Treat, un autre historien de Stanford, l’achat de livres rares sur la Chine et l’extrême Orient[31].

Cette passion de Herbert Hoover pour les livres et la lecture, tout comme le déclenchement, en 1914, de la grande guerre en Europe, furent à l’origine de la création d’une Hoover War Library.

Hoover, qui à l’époque travaillait à Londres, décida tout d’abord de s’impliquer dans l’assistance à ses compatriotes Américains désireux de fuir les zones de conflit du vieux continent. Il fut ensuite à l’origine de la création d’une association privée (« Commission for Relief in Belgium ») chargée d’aider la population civile belge menacée de famine par l’occupation allemande et le blocus naval allié. Au cours de ses heures de liberté, Hoover découvrit un ouvrage qui allait le marquer. C’était une biographie écrite par Andrew D. White, un historien et un diplomate, président fondateur de l’Université Cornell. Dans celle-ci, l’auteur déplorait, entre autres, l’absence d’efforts déployés aux Etats-Unis pour sauvegarder de façon systématique des archives contemporaines qu’il jugeait indispensables pour interpréter, plus tard, les évènements[32]. Il racontait, en outre, comment ses efforts pour rassembler une collection de documents sur la révolution française, lui avait permis d’en faire apparaître l’une des reconstitutions les plus fidèles. L’exemple devait fortement marquer Hoover. Basé en Europe, ce dernier décida alors de rassembler toutes les archives qu’il pouvait se procurer sur la grande guerre et ses suites, agissant ainsi en précurseur dans ce domaine (les archives nationales ne furent créées qu’en 1934)[33]. D’abord entreposées en 1919 à Stanford comme « Hoover War Collection » après un don de 50.000 dollars fait par lui à l’université, l’ensemble des documents fut confié, en 1922, à la « Hoover War Library » dans des locaux intégrés à la bibliothèque universitaire, mais administrativement indépendants. En 1926, la « Hoover War Library », grâce aux efforts d’historiens associés par Hoover à son entreprise d’archivage (Ephraim .D Adams, Robert C. Binkley, Ralph H. Lutz, Frank A. Golder), avait acquis la réputation de posséder le fonds documentaire le plus important consacré à la première guerre mondiale et progressivement, à partir de 1933, ce fonds s’enrichit de nouvelles collections consacrées à l’Europe de l’Ouest et de l’Est, aux mouvements fascistes, communistes et nationalistes à l’origine de la seconde guerre mondiale, à l’Asie Orientale, l’Afrique, l’Amérique latine, au Moyen-Orient, à la guerre froide et aux relations Est-Ouest. A partir de 1938, les problèmes liés la recherche de la paix dans un environnement marqué les mouvements idéologiques nés de la guerre comme le fascisme et le communisme, motivèrent les administrateurs à transformer le nom de la bibliothèque en « Hoover Library on War, Revolution and Peace ». Ajoutant un volet recherche à ses activités en 1946, ils décidèrent ensuite d’en transformer le libellé en « Hoover Institute and Library on War, Revolution and Peace ». Une campagne majeure de financement, lancée dans les années 1950 aboutit, en 1957, à une dernière évolution de l’intitulé, alors décliné en « Hoover Institution on War, Revolution and Peace ».

Juste avant sa mort en 1964, Herbert Hoover assigna à l’institution une mission bien précise: en utiliser les archives et le fonds documentaire pour, sur la base de l’expérience associée, éviter de nouvelles guerres; rendre visible les efforts entrepris pour sauvegarder la paix, et préserver les fondements et garanties du mode de vie américain[34]. Dans les années qui suivirent, trois objectifs complémentaires furent définis pour y parvenir : « rassembler les sources scientifiques indispensables à la compréhension des causes et conséquences des changements économiques, politiques et sociaux tant aux Etats-Unis qu’à l’extérieur du territoire; analyser les effets des décisions gouvernementales et leur traduction en politiques publiques; générer et disséminer des idées pour concevoir des politiques positives en s’appuyant sur deux éléments : des arguments et modes de raisonnement rigoureux; des percées conceptuelles qui peuvent se transformer en politiques concrètes au service de la société[35]« . Une philosophie sous-tendait l’ensemble : elle mettait l’accent sur l’importance de la « liberté (politique, économique, individuelle) » comme condition indispensable à la poursuite d’objectifs tels que « la prospérité et la sécurité pacifique »; elle professait également un certain « scepticisme par rapport à l’expansion continue du rôle de l’Etat dans la vie de la société[36]« . Trois principaux programmes de recherche furent créés pour porter ces objectifs et idées : « Democracy and Free Markets » (étude de l’économie politique américaine); American Institutions and Economic Performance » (étude de l’économie politique internationale); International Rivalries and Global Cooperation (étude des relations politiques et économiques internationales).

D’abord localisé dans la bibliothèque de l’université Stanford, tout en y conservant son indépendance administrative, l’extension du fonds documentaire consacré à « la guerre, la révolution et la paix », rendit nécessaire la construction d’un édifice qui lui serait entièrement réservé. Ce fut fait en 1941, avec l’édification de la « Hoover Tower », inaugurée en juin de la même année, lors du cinquantenaire de la création de Stanford. Avant même le transfert des archives dans leur nouveau local, leur gestion avait été préparée. Supervisée par un Conseil d’Administration dont le premier président fut l’historien E.D Adams, elle bénéficia des conseils informels de ses « membres de droit » (Herbert Hoover, Ray Lyman Wilbur, président de l’Université Stanford ainsi que le responsable de la bibliothèque de l’université). Une dizaine de directions spécialisées eurent en outre, la responsabilité d’alimenter et de faire vivre, chacune, une collection particulière[37]. Si jusqu’alors, l’activité principale de la Hoover Institution avait consisté à acquérir des documents, produire des bibliographies et publier des anthologies, son rôle se transforma dans les années 1950.  A partir de cette époque, en effet, la combinaison de guerre froide et de « chasse aux sorcières » sur le territoire américain motiva Herbert Hoover à demander un recentrage des travaux de Hoover. Leur finalité première serait désormais de « démontrer les aspects profondément négatifs des enseignements de Karl Marx…et de réaffirmer la validité du système américain[38]. »

En 1959, la Hoover Institution devint une institution indépendante sur le campus de l’Université Stanford. Son fonctionnement, qui échappait ainsi aux procédures de gouvernance universitaire en vigueur, permit par la même occasion à ses chercheurs de profiter du prestige de Stanford, sans devoir enseigner ou produire dans le cadre des critères traditionnels de la recherche académique[39]. La nouvelle entité ne devait de comptes qu’au Conseil de supervision (Board’s Overseers) et à la présidence de Stanford, et non aux représentants du corps professoral de l’Université (The Faculty Senate). Herbert Hoover choisit personnellement, en 1960, celui qui allait présider, pendant vingt-neuf années, aux nouvelles activités de l’institution. Il s’agissait de W. Glenn Campbell, un conservateur qui avait travaillé pendant six années pour le think tank American Enterprise Institute (cf. supra) et possédait un réel savoir-faire en matière de collecte de fonds. Décidé à faire de la Hoover Institution une voix importante au service de la cause conservatrice, il joua un rôle déterminant dans deux domaines[40] : l’évolution de l’organisation vers une recherche dotée de moyens financiers conséquents; l’établissement de liens étroits avec Ronald Reagan en tant que gouverneur de Californie (1967-1975) puis président des Etats-Unis (1980-1988) – liens illustrés par la nomination de ce dernier comme « Honorary Fellow » de Hoover et l’appartenance de nombreux membres de ses administrations (Richard Allen, Edwin Meese, Martin Anderson, Peter Robinson et James Miller) au think tank.

Avec Campbell, la Hoover Institution parvint à attirer des grands noms de la politique et de la recherche ouvertement affiliés à la cause conservatrice. Créant des postes sur mesure pour ceux d’entre eux à la retraite et des « postes-passerelles » entre l’université et le think-tank qui permettaient à des enseignants de compléter de façon attractive leurs revenus, il put s’attacher progressivement les contributions de l’économiste Milton Friedman, du physicien à l’origine de la bombe à hydrogène, Edward Teller, ou du spécialiste des questions soviétiques, Robert Conquest. Mais Campbell entretint des relations difficiles avec les instances académiques de Stanford. Son choix d’aligner les orientations de la Hoover Institution avec celle de l’administration Reagan, valut au think tank d’être qualifié d’« organisation de droite » par une partie des membres du corps professoral de Stanford. Le commentaire incita Campbell à les traiter, en retour, de « Huns » et de « gauchistes ». Comme l’expliqua son successeur, John Raisian, « Glenn cherchait la bagarre avec le corps enseignant de Stanford. Il combattait le communisme soviétique et le communisme sur le campus. C’était la façon qu’il avait de trouver des sources de financement pour l’institution[41]« . Le résultat fut à la hauteur de ses ambitions, puisque Hoover Institution parvint à s’assurer le soutien, à long terme, des plus importantes fondations conservatrices qui allaient compter parmi ses principaux donateurs (John M. Olin, Charles J. Koch, Lynde and Harry Bradley, Scaife, Smith Richardson, etc.).

Si, toutefois, les idées politiques de W. Glen Campbell et sa vision d’une économie de marché dégagée de l’emprise du gouvernement lui attirèrent les faveurs du gouverneur Reagan qui le fit nommer au Conseil de Régence de l’Université de Californie en 1968, son soutien à la répression des manifestations étudiantes organisées par Reagan en 1969 contre la guerre du Viêt Nam et ses prises de position publiques ouvertement conservatrices, attirèrent durablement sur sa personne, et par réverbération, sur Hoover Institution, les foudres d’une partie significative des enseignants et étudiants de gauche[42]. L’intégration d’une quarantaine des chercheurs du think tank californien, dans les rangs de la première administration Reagan, ne fut pas de nature à apaiser les esprits[43]. Pas plus, en tout cas, que les nombreux liens croisés que Hoover tissa, au cours des années, avec d’autres think tanks conservateurs de poids comme Heritage Foundation ou American Enterprise Institute, par l’intermédiaire de leurs membres respectifs.

Cato Institute

Ce think tank libertarien, dont le nom emprunte au « nom de plume » adopté par John Tranchard et Thomas Gordon, deux essayistes anglais du 18ème siècle[44], ouvrit ses portes le 3 janvier 1977[45]. A sa création, trois personnes en constituaient le personnel, installé dans des bureaux temporaires occupant une ancienne boutique de Kearney Street, quartier de l’embarcadero à San Francisco.

Le concepteur de Cato, Edward Harrison Crane, un ancien étudiant de Berkeley puis de la « University of Southern California » (USC), avait participé à la convention fondatrice du Parti Libertarien (Libertarian Party), organisée en 1972 à l’hôtel Radisson de Denver. Se présentant comme « un libertarien dans les gènes[46]« , il cherchait le moyen de promouvoir la traduction politique des trois grands principes de « liberté personnelle », de « libre-marché » et de « gouvernement limité » qui, dans ce qu’il attribuait à l’héritage des pères fondateurs de la nation américaine en particulier Thomas Jefferson), représentaient les droits acquis par tous les êtres humains dès leur naissance[47]. Devenu responsable du Parti Libertarien de Californie du Sud en 1972 et président national en 1974, Edward H. Crane allait être chargé de gérer la campagne d’un autre « Edward » « Ed Clark », lorsque ce dernier se présenta à l’élection présidentielle de 1980 comme le candidat officiel du parti Libertarien.

Les principes historiques qui avaient présidé à la création de Cato incitèrent ses fondateurs à appliquer, à l’arène politique, une grille de lecture bien particulière. Comme l’expliqua Edward H. Crane, « Au Cato Institute, nous préférons discuter de la bataille politique, c’est-à-dire de l’affrontement qui oppose l’individu à l’Etat, en termes de confrontation entre la société civile et la société politique, plutôt que d’évoquer une quelconque opposition entre la démarche libérale, conservatrice ou même libertarienne. Dans une société civile, chacun fait ses propres choix sur la vie qu’il entend mener – que ce soit dans le domaine des dépenses personnelles ou des écoles fréquentées par les enfants, etc. Dans une société politique qui, par essence est fondée sur la coercition, c’est quelqu’un d’autre – un politicien ou un bureaucrate – qui fait ces choix. Ce faisant, l’objectif, nous semble-t-il, devrait être de minimiser le rôle de la société politique de façon à pouvoir protéger nos libertés individuelles[48]. »

Dans ce registre, le parti libertarien avait ainsi l’ambition de réunir tous ceux dont les idées les plaçaient, selon les thèmes abordés, aux extrêmes de l’éventail politique américain. Car les libertariens pouvaient s’inscrire à l’extrême gauche lorsqu’ils défendaient, de façon inconditionnelle, la liberté individuelle dans les domaines de la morale (sur le comportement et les choix sexuels ou la consommation de drogue), de l’expression des idées et du droit des personnes. Mais leurs idées sur la défense tout aussi inconditionnelle de la propriété privée, du libre marché et de l’Etat minimal dont il s’agissait de limiter les dépenses sociales et militaires, les associait aussi bien aux forces de la droite républicaine radicale. Ce grand-écart entre les extrêmes avait tendance à rassembler dans les rangs du nouveau parti des bataillons d' »originaux » particulièrement difficiles à gérer. Pour illustrer le problème, Ed Crane citait la fois où des libertariens de New York avaient particulièrement applaudi l’irruption d’une femme nue galopant à cheval dans leur manifestation organisée contre les impôts. « Je passais ma vie à repousser les lunatiques » témoigna-t-il « et le parti libertarien avait vraiment du mal à se construire dans le monde réel[49]. »

A la même époque, et alors qu’il s’efforçait de construire cette formation politique, Crane fit le constat suivant : les limites sur les contributions de campagne électorales imposées suite au Watergate étaient un véritable obstacle à la naissance d’un troisième parti susceptible de tenir tête aux deux grands partis traditionnels. Ayant installé le siège du parti libertarien à Washington, il avait d’ailleurs été très impressionné par l’influence politique que pouvaient y avoir de grands think tanks comme Brookings Institution ou American Enterprise Institute. Il sollicita donc, dans le  but de mettre sur pied un think tank libertarien considéré par lui comme une alternative politique plus efficace que la création d’un parti, le soutien financier de la famille Koch particulièrement impliquée dans la cause libertarienne. David Koch allait en effet être choisi comme candidat à la vice-présidence sur la plate-forme libertarienne emmenée en 1980 par Ed Clark, dans une campagne largement financée par Charles Koch.

C’est ainsi qu’en 1976, grâce à une donation de Charles Koch d’un montant de 500 000 dollars, le « Cato Institute », think tank libertarien, prit ses premières marques et débuta ses travaux un an plus tard. Toutefois, malgré la passion que son premier directeur, Edward H. Crane, vouait à sa Californie natale, celui-ci réalisa très vite que l’installation de Cato à San Francisco était une erreur. Comme il le précisa plus tard, « dans l’esprit du grand public, la ville était intimement associée à tout ce qui ne tournait pas rond à la fin des années 1960[50]« . La décision de déménager à Washington fut très rapidement prise, malgré l’opposition de certains soutiens éminents. Milton Friedman déclara ainsi, à l’époque : « Washington est une cité qui porte le mal. Quiconque s’y installe tend à succomber à la corruption. Cato court à sa perte en s’installant à Washington. » Un seul membre du personnel initial, David Boatz, décida en 1982 de suivre l’installation du think tank dans la capitale fédérale (Watterston House sur Capitol Hill). Pendant les dix années qui suivirent, l’encadrement du Cato Institute s’efforça d’attirer des chercheurs dont les qualifications académiques et les choix libertariens seraient autant d’atouts pour valider la portée de ses thèses.  La venue, en 1985, de William Niskanen, alors président du « Council of Economic Advisors » de l’administration Reagan, participa de cette ambition. Ce recrutement prestigieux, puis la construction et l’ouverture ultérieure en 1993, d’un quartier général de six étages (et d’un coût de 14 millions de dollars) situé au n°1000, Massachusetts Avenue, étaient destinés à convaincre le « Washington officiel » que Cato entendaits’installer dans la durée en tant qu’organisation intellectuelle sérieuse, le tout sur des bases financières solides.

Parmi les causes majeures que Cato défendit depuis sa création, il convient de citer « la privatisation du système américain de sécurité sociale ». Proposée en 1979 par Carolyn Weaver, dans un article du premier numéro de Policy Report, une revue éditée par le think tank, l’idée était reprise un an plus tard dans un ouvrage de Peter Ferrara intitulé « Social Security: The inherent contradiction » et depuis, les chercheurs de Cato n’ont cessé d’enfourcher ce cheval de bataille. A ce thème, vinrent s’en ajouter d’autres comme la privatisation du système de santé ou celui de l’éducation, la simplification du système fiscal et la réduction drastique des impôts, la libéralisation du commerce et la suppression des barrières tarifaires, le concept de défense nationale fondé sur l’indépendance stratégique, une technologie sophistiquée, la non intervention et une présence américaine réduite à l’extérieur[51].

Pour diffuser les idées de ses chercheurs aussi largement que possible sur tous ses thèmes de prédilection, Cato Institute se dota très vite de nombreux supports : des conférences annuelles organisées aussi bien aux Etats-Unis que dans le monde et la publication triennale d’articles associés dans le Cato Journal; des forums politiques et des présentations d’ouvrages complétèrent le dispositif, ainsi qu’une revue de recherche (Regulation) et une lettre d’information bimensuelle (Cato Policy Report); l’ensemble de ces manifestations et publications trouva ensuite un débouché supplémentaire vers le grand public par l’intermédiaire du site internet de Cato puis de courriers électroniques (Cato’s Daily Dispatch et Cato’s Daily Commentary). Mais le monde politique ne fut pas oublié. A la suite des élections de Novembre 1994, Cato Institute fit réaliser, à l’intention de chaque membre du Congrès le « Cato Handbook », un ouvrage de 358 pages suggérant des réformes politiques et des propositions dans chaque domaine des politiques publiques sur lesquelles il entendait peser : la réduction du budget et des impôts, la privatisation de la sécurité sociale, la réforme de l’éducation, de l’environnement, celle également de la politique étrangère et de la défense.

Cato recommandait ainsi, dans son Handbook for Congress de 1995, la fermeture de huit ministères, la restructuration de six autres, dont celui des Affaires étrangères, dans les termes suivants : « Dans un monde de communications instantanées, nous n’avons plus besoin de maintenir un réseau global d’ambassades, en particulier dans les paniers percés du Tiers-Monde »[52]. Etaient également conseillés le retrait des Etats-Unis de l’OTAN, du FMI, et de la Banque Mondiale[53], la privatisation de la poste et de l’enseignement et le remplacement des impôts par une taxe sur la consommation. Si la nomination, en 2001, de plusieurs membres de Cato à la commission chargée par le président George W. Bush, de travailler sur la réforme de la sécurité sociale, vint couronner des décennies d’effort du think tank pour influencer le débat public dans le sens de ses idées (la privatisation du système[54]), de nombreux pamphlets et études commis par les responsables et chercheurs de Cato perturbèrent, voire irritèrent ouvertement les milieux conservateurs américains. Cato n’hésita pas ainsi à critiquer sévèrement la décision de l’administration conservatrice de George W. Bush d’entrer en guerre contre l’Irak en 2003, comme le think tank avait pu le faire auparavant avec son père, le président Gorge H. W. Bush lors de la guerre du Golfe en 1991. Les chercheurs et journalistes de Cato (Robert Levy et Timothy Lynch, Gene Healy, Jim Harper et Jeff Jonas) s’en prirent également à ce qu’ils considéraient être un bilan désastreux de l’administration de George W. Bush dans le domaine des libertés civiles, à savoir : la militarisation de l’application des lois domestiques et la multiplication des cas de saisine des tribunaux militaires, la guerre contre la drogue, le PATRIOT act, la surveilllance des citoyens ordinaires par les agences fédérales, les vaccinations obligatoires contre des menaces potentielles de terrorisme bactériologique[55], etc.

Dans le domaine du financement de ses activités, Cato, fidèle à ses convictions, refusa, dès le départ, toute idée d’aides publiques. Si les fondations conservatrices, et plus particulièrement la fondation Koch, plus proche de sa philosophie libertarienne, constituèrent des soutiens fidèles à sa cause, de même que le  furent de grands groupes comme Coca-Cola, Citibank, Exxon Mobil, Federal Express et Philip Morris, etc. dont le leadership, comme celui du patron de presse Rupert Murdoch, s’opposait à l’idée de régulation publique de leurs activités, Cato n’hésita pas, à de nombreuses reprises, à dénoncer publiquement la pratique du « corporate welfare » qui consistait, pour des entreprises proches des milieux gouvernementaux, à avoir un accès privilégie à l’argent des contribuables par l’intermédiaire des marchés publics, de subventions diverses ou d’opérations de sauvetage (celle de Chrystler en 1980[56]).

The Center for Strategic and International Studies (CSIS)

CSIS se présente comme un think tank qui, dès sa création, a eu pour objectif de résoudre les problèmes de sécurité internationale auxquels les Etats-Unis pouvaient être confrontés dans une optique bipartisane[57] (c’est-à-dire en évitant de privilégier tel ou tel biais politique dans ses analyses). Pour autant, la contribution financière à son existence, de fondations conservatrices (John M. Olin Foundation, Lynde and Harry Bradley Foundation, Sarah Scaife Foundation[58]), qui, comme il a été précisé auparavant, ne donnaient leur argent qu’à des officines portant leurs idées, tout comme sa proximité originelle et ultérieure avec des think tanks conservateurs, l’inscrivent, quelque part, dans le réseau de promotion des intérêts conservateurs (Démocrates ou Républicains).

CSIS fut créé en 1962, à partir, et avec l’assistance de l’American Enterprise Institute. Trois hommes en furent à l’origine : l’amiral en retraite Arleigh Burke qui avait été le commandant en chef des opérations navales entre 1955 et 1961 et qui fut le premier président de CSIS; James E. Horigan, membre du corps professoral de Georgetown qui assura à CSIS un lien direct avec l’université jésuite; l’historien David M. Abshire, adjunct professor (School of Foreign Service) de Georgetown qui fut le premier directeur exécutif de CSIS et devint plus tard Assistant Secretary of State for Congressional Relations dans l’administration Nixon avant de revenir prendre en main les destinées de CSIS[59]. Deux autres personnes, impliquées dans cette création, et qui plus tard allaient avoir des destins nationaux peuvent être également évoquées : il s’agissait de Richard V. Allen, premier Senior Staff Analyst and Research à CSIS et de Donald H. Rumsfeld, alors nouvellement élu comme député républicain de l’Illinois[60]CSIS avait, à l’origine, quatre objectifs: suivre de près les travaux effectués par d’autres organismes de recherche afin d’en évaluer l’objectivité (Abshire et Burke estimaient en effet que trop d’institutions acceptaient des analyses biaisées sans en voir les intérêts sous-jacents); créer des programmes de recherche dans des domaines encore non explorés mais néanmoins essentiels de la sécurité nationale et de la défense; anticiper les enjeux à venir dans le champ de la politique internationale; susciter le débat sur ces questions avec les milieux politiques et académiques à l’intérieur et à l’extérieur des frontières[61]. Quatre ans après sa création, le think-tank, qui avait démarré ses activités avec un budget de 120 000 dollars, était parvenu à se forger une identité dans son champ de spécialisation et à trouver un rythme de croisière. Ses dirigeants décidèrent alors de jouer la carte de l’indépendance organisationnelle par rapport à American Enterprise Institute (spécialisé sur les questions économiques), aidé en cela par le financement particulièrement généreux de Richard M. Scaife (membre de l’Advisory Board de CSIS).

Démarré à l’origine comme un programme de l’université Georgetown, la distance entre CSIS et l’université ne cessa de grandir au fil du temps. Distance physique tout d’abord, puisqu’au milieu des années 1960 (en 1966 plus exactement) CSIS quitta Georgetown pour se rapprocher du centre du pouvoir à Washington D.C et se fixer, en 1971, au 1800 K Street. Distance intellectuelle ensuite, prise il est vrai à l’initiative des instances académiques de l’université. En 1986 en effet, le président d’alors, Timothy S. Healy, demanda que soit organisé un audit scientifique des activités de CSIS (affilié à l’université mais échappant à son contrôle direct)[62]. Le processus, qui consistait à examiner les travaux réalisés par les chercheurs de CSIS fut contesté par ses dirigeants. Ces derniers tentèrent ainsi d’y mettre un terme par deux fois : la première, en contestant les arrière-pensées et le biais politiques de l’exercice et des examinateurs; et lorsqu’il fut démontré que l’argument était sans fondement, en affirmant ensuite que le processus n’avait aucune valeur parce que Georgetown « n’était pas une université de premier rang[63]« . Pour mettre un terme aux critiques émises par CSIS, Healy constitua un comité d’évaluation composé de cinq chercheurs de renom, extérieurs à son université. Les conclusions émises dans leur rapport furent sans ambiguïté : les chercheurs de CSIS produisaient de la « propagande » et non pas de la recherche académique[64]. Et c’est sur la base de ces conclusions que les administrateurs de l’université Georgetown décidèrent de couper les ponts avec CSIS. A la suite de quoi, les deux entités n’eurent plus aucun lien, ce qui n’empêcha en rien CSIS de devenir une institution influente dans les sphères du pouvoir.

Très vite en effet après sa création, CSIS était parvenu à se créer un réseau de contacts au Congrès, puis élargit son influence aux cercles de l’Exécutif, du secteur privé, de l’enseignement supérieur et de la recherche. Inscrivant ces contacts au sein même de son organisation, dans un Board of Directors, le think tank fut doté d’un Advisory Board également impliqué dans la prise de décision. La présidence de cet organe, confiée à des personnalités comme Paul Volker (ancien responsable de la Federal Reserve) assura à CSIS d’obtenir sans problème l’attention de la presse, des milieux politiques et des affaires, américains et internationaux. Les moyens financiers du think tank et sa domiciliation washingtonienne dans des bâtiments pourvus d’appartements spacieux, lui permirent, en outre, de monter des programmes de « conseillers » et de « chercheurs » visitant (counselors and fellows-in-residence)[65]. C’est dans ce cadre que CSIS accueillit de grands noms de la politique internationale et de la défense après leur passage au gouvernement dans des administrations Républicaines ou Démocrates comme Ray S. Cline, ancien Deputy Director de la CIA et Director of Intelligence and Research au State Departement sous Nixon (très impliqué à l’origine, dans la création de CSIS), Henry Kissinger, Assistant to the President for National Security Affairs puis Secretary of State de l’administration Ford, ou encore le rival du précédent, Zbigniew Brzezinski, National Security Advisor du président Démocrate Jimmy Carter, etc.

Dans le but de permettre à ses intervenants de formuler, dans tous les domaines de la politique étrangère et de la défense, des questions que CSIS identifiait comme des « questions prioritaires », mais aussi de traiter ces mêmes questions dans le cadre de publications, et d’intervenir dans différents types de débats, trois catégories de programmes de recherche furent créés : des « Programmes d’Etudes Régionales » consacrés à l’Afrique, l’Europe, l’Amérique Latine, les Proche et Moyen-Orients, les Etudes Soviétiques; des Programmes « Fonctionnels » (Functional Programs) dont l’un portait sur le Contrôle des Armements, la Science et la Technologie dans une perspective d’évaluation des actions engagées et prévues par les autorités américaines; un autre était consacré à l’Energie et la Sécurité (Dewey F. Bartlett Program in Energy and Security) dans le but d’étudier les dangers, pour les Etats-Unis, d’une dépendance à long terme des gisements pétroliers du Moyen-Orient (CSIS affirme ainsi avoir été l’un des premiers organismes à annoncer l’imminence du premier choc pétrolier); un autre, encore, intitulé « Affaires Politico-militaires »  adressait un éventail très large de questions stratégiques en lien avec les secteurs publics et privés; un autre, enfin, sous le label « Ressources Stratégiques », portait sur l’évaluation des moyens (politiques, économiques, etc.) nécessaires pour contrebalancer la puissance soviétique. D’autres types d’activités, intégrées à ces programmes, impliquaient, sous le libellé « Outreach », un effort systématique de CSIS en direction de la communauté (au sens large du terme)[66]. C’est ainsi qu’à partir de 1972, le think tank invitait des leaders du Congrès, au cours d’une de ses conférences (Williamsburg Conference), à rencontrer, au cours d’échanges informels, des responsables du monde des affaires, de l’enseignement supérieur et de la recherche, mais aussi des membres de l’Exécutif. Une autre facette de la dimension « Outreach » concernait la formation, dispensée par CSIS dans le cadre de « chaires » (confirmant ainsi la volonté de ses dirigeants de faire des travaux de ses membres un support à la décision et l’action) : une William E. Simon chair en économie politique, une Henry A. Kissinger chair en politique internationale, histoire diplomatique et sécurité nationale, une William M. Scholl chair en business international, etc. Des séries de conférences spécialisées, les Abshire Endowed Lecture Series, faites par des praticiens ou des théoriciens, dans les domaines de la stratégie, des affaires internationales et de la politique étrangère, reprises ensuite dans les Significant Issues Series produites annuellement par CSIS, complétaient ce dispositif. Une exposition maximale des travaux du think tank était, en outre, assurée par plusieurs types de dispositifs : des milliers de contacts annuels avec les grands médias; la création d’un Directory of Specialists, sorte d’annuaire de l’expertise recensée par CSIS, qui garantissait à la presse de pouvoir compter sur l’intervention d’un interlocuteur spécialisé 24 heures sur 24, lorsque le besoin ou l’urgence l’exigeaient; des publications comme The Washington Papers à l’usage des parlementaires et The Washington Quarterly et de nombreux ouvrages d’auteurs, en direction de la communauté académique.

La participation d’éminents spécialistes de questions internationales aux activités de CSIS qui, lorsqu’ils étaient en fonction avaient fait l’objet de critiques particulièrement virulentes de la part des milieux conservateurs – Henry Kissinger associé à la détente et au compromis avec les pays communistes et Zbigniew Brzezinski lié à une administration Carter accusée d’avoir reculé sur tous les fronts vis-à-vis de l’URSS – répondait à l’ambition proclamée par le think tank de neutralité politique. Cependant, et comme déjà mentionné, les origines de CSIS (issu de AEI) tout comme le soutien financier de fondations conservatrices connues pour leur propension à ne soutenir que les organisations portant leurs idées (Richard M. Scaife[67] fut à plusieurs reprises membre de l’Advisory Board de CSIS), ainsi que la présence de nombreux « faucons » (démocrates et républicains) dans ses rangs et dans ceux de l’administration Reagan, ou celle de membres de CSIS multipliant les « participations croisées » à d’autres think tanks conservateurs, apparentèrent CSIS à la nébuleuse conservatrice. Quelques noms célères permettent d’illustrer le propos : l’historien David M. Abshire, co-fondateur et premier Executive director de CSIS, devint ensuite Assistant Secretary of State for Congressional Relations dans l’administration Nixon, puis fut nommé Ambassador to Nato au cours du second mandat de Ronald Reagan. L’Economiste Murray Weidenbaum, l’un des « Trustees » de CSIS[68], fut le premier président du Council of Economic Advisers de Ronald Reagan, puis, lors du second mandat, devint l’un des membres du President’s Economic Policy Advisory Board. Deux personnalités de l’administration Reagan, obligées de démissionner suite à des scandales, appartinrent également à CSIS : Richard V. Allen, premier Senior Staff Analyst and Research à CSIS, puis conseiller de campagne de Richard Nixon pour les questions de politique étrangère, occupa de nouveau cette fonction pour la campagne de Ronald Reagan avant de se voir confier, dans son administration, le poste de « National Security Adviser ». Allen, qui avait fait partie du « Senior Staff » de CSIS entre 1962 et 1966[69], fut obligé de démissionner de son poste dans l’administration Reagan, ayant été accusé d’avoir reçu un pot de vin de la part d’un journaliste japonais pour lui organiser une entrevue avec Nancy Reagan. Très impliqué dans les think tanks conservateurs, Allen fut, à partir de 1983, le directeur du Asian Studies Center de Heritage Foundation et, la même année, Senior Fellow à Hoover Institution on War, Revolution and Peace[70]. Un autre National Security Adviser de Reagan,Robert C. McFarlane, intégra les rangs de CSIS en tant que « Counselor » en mars 1986[71], après avoir été, lui aussi obligé de démissionner, suite au rôle qu’il avait pu jouer dans l’affaire Iran-Contra[72]. McFarlane fut rejoint à CSIS par Michael A. Ledeen, l’un de ses anciens consultants au NSC qui avait eu une part très active, en 1985, dans les ventes d’armes illégales à l’Iran. Ledeen, qui fut Senior Staff Member à CSIS entre 1977 et 1981, époque à laquelle il participa à la création du Washington Quarterly[73], y revint de 1982 à 1986 en tant que Senior Fellow[74] puis devint « Freedom Scholar » de l’American Enterprise Institute avant d’être plus tard consulté fréquemment par Karl Rove, le White House’s deputy chief of staff et Senior Adviser de Georges W. Bush (démissionnaire en août 2007[75]).

Cette proximité de CSIS avec les milieux parlementaires et exécutifs permirent au think tank de voir les travaux de ses membres se transformer parfois en loi ou en décisions suivies d’effet. Pour illustrer le propos, on peut citer les études de CSIS engagées en 1985 qui eurent pour effet d’aboutir à la loi Goldwater-Nichols (Goldwater-Nichols Legislation) sur la réforme du département de la défense. Reprises ultérieurement dans un programme de CSIS intitulé « Beyond Goldwater-Nichols », les deux volets de ce programme, achevés respectivement en mars 2004 et juillet 2005, furent utilisés par le Secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld pour présenter au président conservateur Georges W. Bush les solutions à une réforme de la défense américaine au 21ème siècle[76]. Dans un registre proche, ce fut un rapport (DHS 2.0) élaboré conjointement par CSIS et Heritage Foundation qui, selon la communication officielle de CSIS fournit à Michael Chertoff la plupart des idées qu’il décida d’adopter pour réorganiser le Department of Homeland Security[77]. De fait, conformément à ce qu’avait voulu David Abshire, l’un de ses co-fondateurs, CSIS  remplissait la mission première qui avait motivé sa création, à savoir être un think tank orienté, dans le domaine des affaires internationales et de la sécurité, vers l’action, et non pas vers la réflexion purement académique (« action-oriented, not book based[78]« ).


[1] 9 – « Financer la Prise de Pouvoir du Monde des Affaires – Les Fondations Familiales Conservatrices et Libertariennes aux Etats-Unis », https://worldissuesandservices.org/2019/01/14/9-financer-la-prise-de-pouvoir-du-monde-des-affaires-les-fondations-familiales-conservatrices-et-libertariennes-aux-etats-unis/  

[2] Extrait de “Les boîtes à idées du conservatisme américain », in Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux Etats-Unis, Paris : L’Harmattan, 2012, pp. 138-172.

[3] Richard N. Perle fut Assistant Secretary of Defense for International Security Policy dans l’administration Reagan puis Chairman of the Defense Policy Board dans l’administration de Georges W. Bush. Cf. Bernard Sionneau, « Réseaux Conservateurs et Nouvelle Doctrine Américaine de Sécurité », in Annuaire Français de Relations Internationales, (AFRI), Bruylant, Bruxelles, 2003.

[4] Center for Security Policy, « Message from the director », Annual Report, 1996, http://security-policy.org/AR1996a.html .

[5] Richard M. Weaver, Ideas Have Consequences, Chicago, University of Chicago Press, 1948.

[6] Karen M. Paget, « Lessons of Right-Wing Philanthropy », The American Prospect, n°40, September-October 1998.

[7] Robert Kuttner, « Philanthropy and movements », The American Prospect, Volume 13, July 15, 2002, p. 2.

[8] Cité in D. Callahan, $1 Billion Dollars for Ideas: Conservative Think Tanks in the 1990s, A Report of The National Committee for Responsive Philanthropy, March 1999,  p.9.

[9] John B. Judis, The Paradox of American Democracy: Elites, Special Interests, and the Betrayal of the Public Trust, Routledge Press, 2001, p. 119.

[10] Ibid.

[11] John B. Judis, op. cit.

[12] Bork occupa cette fonction de 1973 à 1974, époque à laquelle il obéit à la demande du président Richard Nixon de renvoyer Archibald Cox, le Special Prosecutor de l’affaire Watergate. Cox s’était attiré les foudres de la présidence à la suite de la demande officielle qu’il avait formulée, d’installer des écoutes pour enregistrer les conversations dans le bureau Ovale. L’épisode du renvoi de Cox, baptisé « Saturday Night Massacre », vit Elliot Richardson, l’Attorney General de l’administration Nixon et son Deputy Attorney General, William Ruckelshaus, démissionner, plutôt que de devoir renvoyer Cox. Bork, qui, en tant que Solicitor General, était le prochain dans la liste des nominations, accepta la fonction et se chargea du renvoi de Cox. Il reprit ensuite ses fonctions et fut nommé plus tard Juge à la Cour Suprême en 1987 par le président Ronald Reagan.

[13] Lawrence C. Soley, The News Shapers: The Sources who Explain the News, New York: Praeger Publishers, 1992, p. 58.

[14] Hugh Sidey, « Looking for Ideas that Work », Time, Monday, Dec. 20, 1982.

[15] « Gerald R. Ford Biography », Gerald R. Ford Presidential Library and Museum, http://www.ford.utexas.edu/grf/fordbiop.asp .

[16] John B. Judis, op. cit.

[17] Cité in Serge Halimi, « Les boîtes à idées de la revanche sociale », Manière de Voir n°31, Août 1996, p. 47.

[18] John B. Judis, op. cit.

[19] Donald E. Abelson, « Trends in Search of Policy Influence: The Strategies of American Think Tanks », NIRA Review, Spring 1998.

[20] Lawrence C. Soley, The News Shapers: The Sources who Explain the News, Praeger Publishers, New York, 1992, p. 59.

[21] Ibid., p. 60.

[22] Paul Weyrich fit carrière, au départ, dans le journalisme et la radio dans le Wisconsin, Etat dont il était originaire, avant de se tourner vers la politique en 1967, année où il débuta comme attaché de presse du Sénateur Républicain Gordon Allott du Colorado. Son amitié avec Edwin Feulner date de l’époque où ce dernier était l’assistant de Melvin Laird, Secretary of Defense du président Richard Nixon, puis celui d’un membre de la Chambre des Représentants Républicain de l’Illinois, Philip Crane.

[23] Lee Edwards, « The Power of Ideas: The Heritage Foundation at 25 Years », Chapter One, The New York Times Archives, Copyright, 1998, The New York Times Company.

[24] Cité in Lee Edwards. 

[25] En 1983, Edwin Feulner décrivant au Washington Post, Heritage Foundation, le think tank conservateur dont il allait être l’un des dirigeants, le faisait dans les termes suivants : « une version activiste de Brookings ». Comme le précise Lee Edwards, l’analyse faite par Weyrich et Feulner sur le besoin d’un think tank proactif, indépendant du Congrès ou d’un Parti politique avait d’ailleurs été faite à la même époque, et sans concertation, par Patrick J. Buchanan, qui travaillait alors pour un aide de Nixon, H. R. Haldeman. Dans un document assez long qu’il présenta en Novembre 1972 au président Nixon, Buchanan expliqua que la façon d’assurer une majorité républicaine durable, serait de créer un institut qui, en tant que dépositaire des valeurs fondamentales du Républicanisme conservateur aurait trois rôles fondamentaux : « une banque de talents » à la disposition des élus Républicains, « un refuge qui assurerait des revenus défiscalisés » à ceux qui perdraient leur poste et « un centre de communications » pour des intellectuels Républicains dispersés sur le territoire américain, ibid.

[26] Lee Edwards rapport l’anecdote au sens propre, car, selon lui, Nofziger avait, lors de son entretien avec Coors, soufflé sur un rapport d’AEI qui dormait dans un coin de sa bibliothèque, soulevant par là même une épaisse couche de poussière, in op. cit.

[27] Ibid.

[28] John Hood, « Send in the Tanks », National Review, volume 47, n°23, December 11, 1995, p. 80.

[29] Cf. B. Sionneau, « Réseaux conservateurs et nouvelle doctrine américaine de sécurité », Annuaire Français de Relations Internationales (AFRI), Volume IV, 2003 pp. 499-501, http://www.afri-ct.org/article/reseaux-conservateurs-et-nouvelle/

[30] A l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917, Herbert Hoover, dont l’engagement humanitaire avait marqué les esprits, se vit attribuer, par le président Woodrow Wilson, la direction de la toute nouvelle « U.S. Food Administration ». En 1918, avec la fin des hostilités, il revint en Europe comme directeur général de l' »American Relief Administration ». Puis en 1921, Le président des Etats-Unis Warren Harding le nomma à la tête du Ministère du Commerce, un poste qu’il devait conserver sous la présidence de Calvin Coolidge avant de devenir lui-même le 31ème président des Etats-Unis, in John Raisian, « About Herbert Hoover and the Hoover Institution », Hoover Institution, http://www.hoover.org/about/2927671.html.

[31] « About the Library and Archives », Hoover Institution, http://www.hoover.org/hila/about .

[32] Edith R. Mirrielees, Stanford, The Story of a University, Putnam, New York, 1959, p. 3.

[33] « About the Library and Archives », op. cit.

[34] John Raisian, op. cit.

[35] Ibid.

[36] Ibid.

[37] Edith R. Mirrielees, op.cit., p. 209.

[38] James A. Smith, The Idea Brokers, The Free Press, New York 1991, p. 186, cité in Lawrence C. Soley, Leasing the Ivory Tower: The Corporate Takeover of Academia, South End, Boston, 1995, p. 109.

[39] Ibid.

[40] John Shaw, « Hoover Institution on War, Revolution and Peace Generates Ideas, Many Distinctly Conservative », The Washington Diplomat, 20 March 2005.

[41] Andrea M. Hamilton, « Hoover director, faculty members spar on political diversity of institution’s scholars », Stanford Report, March 12, 2003.

[42] Lisa Trei, « Glenn Campbell, former Hoover director, dead at 77 », Stanford Report, November 28, 2001. Pour un aperçu de la façon dont les conservateurs, sous Reagan, jugeaient ce qu’ils considéraient être une « dérive marxiste » d’une partie du corps professoral de Stanford et de ses étudiants, cf. Arnold Beichman, « Will the Hoover Depression Hit Stanford? », National Review, volume 36, February 10, 1984.

[43] Keun Lee, « Archieving the Chief: Presidential Libraries Lost », The Stanford Review, volume XXV, Issue n°6, January 25, 2001.

[44] John Tranchard et Thomas Gordon écrivirent ensemble la série des Cato’s Letters (du nom de Caton le Jeune) dans lesquelles ils défendaient une série de principes qui – selon les fondateurs du think tank libertarien dont le nom (Cato Institute) reprenait le titre de leurs essais – avaient jeté les fondements philosophiques de la révolution américaine, à savoir : la défense de la liberté d’expression, la dénonciation de la corruption politique et des monopoles légaux, l’opposition aux guerres d’agression.

[45] L’origine du nom « Cato » serait attributable à Murray Rothbard, l’une des figures du mouvement libertarien qui en aurait eu l’idée au cours d’une conversation au bar du Waldorf-Astoria de Manhattan, in Richard Morin, « Free Radical; Libertarian – and Contrarian – Ed Crane has run the Cato Institute for 25 years. His way », Washington Post, May 9, 2002.

[46] Richard Morin, « Free Radical; Libertarian – and Contrarian – Ed Crane has run the Cato Institute for 25 years. His way », Washington Post, May 9, 2002.

[47] « About Cato », http://www.cato.org/about/about.html .

[48] Edward H. Crane, in David Boatz, ed., Toward Liberty – The idea that is changing the world: 25 Years of Public Policy from the Cato Institute, Published by Cato Institute, Washington D.C., 2002, p. 457.

[49] Richard Morin, « Free Radical; Libertarian – and Contrarian – Ed Crane has run the Cato Institute for 25 years. His way », Washington Post, May 9, 2002.

[50] In Richard Morin, op. cit.

[51] Ellen Sorokin, « Cato marks silver anniversary; Libertarian ideas shape 25 years of public policy », The Washington Times, May 8, 2002.

[52]Serge Halimi, « Les boîtes à idées de la revanche sociale », Manière de Voir n°31, Août 1996, p. 48.

[53] Cf. Doug Bandow, Ian Vasquez, editors, Perpetuating Poverty: The World Bank, The IMF and the Developing World, 1994.

[54] Une idée développée depuis 1980, notamment avec la publication par Cato de l’ouvrage de Peter Ferrara intitulé Social Security; the Inherent Contradiction.

[55] Source Watch, « Cato Institute », Center for Media & Democracy, Washington D. C.

[56] Dans le premier numéro de la revue Policy Analysis, publiée par Cato en 1980.

[57] « A brief history », About CSIS, http://www.csis.org/about/history .

[58] Dans les années 1980, Lawrence C. Soley précise que ce sont ces trois fondations qui ont donné le plus : 259 000 dollars pour Olin, 250000 dollars pour Bradley, 225 000 dollars pour Sarah Scaife, in The News Shapers; The Sources Who Explain The News, Praeger Publishers, New York, 1992, p. 95.

[59] Lawrence C. Soley, The News Shapers; The Sources Who Explain The News, Praeger Publishers, New York, 1992, p. 94.

[60] James Mann, « Young Rumsfeld: The Donald Rumsfeld of Thirty Years Ago was a Lot Like the Man We Know Today – A Divisive Figure Who Relishes Bureaucratic Combat, Aims to Shake Up the Established Order, and is Tenaciously Committed to His Own Ideas and Ambitions, but He Was also a Social Moderate and a Dove », The Atlantic Monthly, Volume 292, Issue n°4, November 2003.

[61] Cynthia Watson, U.S. National Security Policy Groups: Institutional Profiles, Greenwood Press, New York, Wesport, Connecticut, London, 1990, p. 47.

[62] Lawrence C. Soley, Leasing the Ivory Tower: The Corporate Takeover of Academia, South End, Boston, 1995, p. 113.

[63] Alison Muscatine, « Georgetown University and Its Media Stars », Washington Post National Weekly Edition, May 26, 1986, pp. 10-11, cité in Lawrence C. Soley, Leasing the Ivory Tower: The Corporate Takeover of Academia, South End, Boston, 1995, p. 113.

[64] Lawrence C. Soley, Leasing the Ivory Tower: The Corporate Takeover of Academia, South End, Boston, 1995, p. 113.

[65] Cynthia Watson, U.S. National Security Policy Groups: Institutional Profiles, Greenwood Press, New York, Westport, Connecticut, London, 1990, pp. 49-54.

[66] Cynthia Watson, U.S. National Security Policy Groups: Institutional Profiles, Greenwood Press, New York, Westport, Connecticut, London, 1990, p. 54.

[67] Entre 1974 et 1988, les fondations Scaife donnèrent plus de 10 millions de dollars aux think tanks conservateurs dont les noms suivent : Hoover Institution on War, Revolution and Peace, Center for Strategic and International Studies, Free Congress Research and Education Foundation, American Enterprise Institute for Public Policy Research, in Eric Alterman, What Liberal Media? The Truth about Bias and The News, Basic Books, 2003, p. 249.

[68] « Board of Trustees and Counsellors », CSIS, http://www.csis.org/about/trustees/ .

[69] Harold C. Relya, The Executive Office of the President: A Historical, Biographical and Bibliographical Guide, Greenwood Press, Wesport, CT, 1997, p. 463.

[70] Harold C. Relya, The Executive Office of the President: A Historical, Biographical and Bibliographical Guide, Greenwood Press, Wesport, CT, 1997, p. 463.

[71] Wayne King and Warren Weaver, « Briefing; Aide to Academia », The New York Times, March 2, 1986.

[72] Une affaire particulièrement complexe qui révéla des liens entre la vente illégale d’armes à l’Iran pour obtenir tout d’abord la libération de 6 otages américains prisonniers de militants shiites pro-iraniens au Liban, puis, ensuite, des fonds qui devaient être utilisés pour fournir une aide (interdite par le Congrès depuis 1982) aux Contras, engagés dans une guérilla contre le gouvernement Sandiniste de gauche du Nicaragua.

[73] Alexander Cockburn, « The Gospel according to Ali Agca », The Nation, The Nation, volume 241, July 6, 1985.

[74] « Michael A. Ledeen, Freedom Scholar », American Enterprise Institute for Public Policy Research, http://www.aei.org/include/scholar_print.asp?scholarID=35 .

[75] Karl Rove fut soupçonné d’avoir rendu public le nom d’un agent de la CIA en activité, Valerie Plame qui l’assigna en justice pour cela, ainsi que plusieurs membres importants de l’administration de Georges W. Bush comme Dick Cheney, I. Lewis Libby et Richard Armitage. Le nouveau Congrès Démocrate était également sur les traces de Rove, désirant en savoir plus sur son rôle dans le renvoi de plusieurs U.S attorneys, ainsi que dans la transmission de consignes politiques à plusieurs agences gouvernementales.

[76] « A Brief History », About CSIS, http://www.crisis.org/about/history .

[77] Ibid.

[78] Ira Chinoy and Robert G. Kaiser, « Decades of Contribution to Conservatism », The Washinton Post, Sunday, May 2, 1999, p. A25.

9 – Financer la Prise de Pouvoir du Monde des Affaires – Les Fondations Familiales Conservatrices et Libertariennes aux Etats-Unis

Les discours de William F. Buckley Jr., d’Irving Kristol, de Lewis F. Powell Jr.[1] et de W. E. Simon sur la nécessité de gagner, contre les libéraux anticapitalistes, « la guerre des idées », se traduisit, de la part de certains hommes d’affaires, par leur engagement à ne soutenir financièrement, et sur le très long terme, que les initiatives permettant aux conservateurs de rendre leurs idées et préconisations incontournables dans les débats publics, les média et la décision politiques aux Etats-Unis. Pour ce faire, ils établirent un réseau de fondations dont il importe de livrer le détail pour en comprendre les liens mais aussi la logique d’action et les priorités de financement.

Une douzaine de fondations, intégrées, pour certaines, dans des fondations plus importantes (« les quatre sœurs »), organisèrent ainsi des politiques de donations groupées et se signalèrent par la constance de leurs engagements sur le temps long. Il s’agissait de la fondation John Olin, de la fondation Lynde et Harry Bradley, des quatre fondations de la famille Scaife (The Scaife Family Foundation, the Sarah Scaife Foundation, the Carthage Foundation, The Allegheny Foundation) et de la fondation Smith Richardson. Parmi les autres donateurs importants, on trouvait la fondation Adolph Coors et les fondations Koch (Charles G. Koch, David H. Koch et Claude R. Lambe)[2]. Le rôle de ces fondations ne se limita toutefois pas à celui de donateur. Leurs dirigeants, issus de familles qui avaient bâti leurs fortunes entre la fin du 19ème siècle et le début du 20ème, fournirent en effet un appui stratégique au monde politique conservateur de plusieurs façons : en participant à l’organisation en réseaux de ses multiples relais; en concevant des campagnes de financement à long terme; en s’impliquant dans le soutien à des think tanks conservateurs et dans les activités politiques de ces derniers. Dans le même temps, ces fondations familiales choisirent de ne pas imposer de contraintes administratives aux organisations, projets, chercheurs qu’elles finançaient. A partir du moment où ils participaient à la diffusion des idées et thèmes conservateurs, ils n’avaient plus à se soucier de considérations matérielles.

On retiendra, parmi les plus importantes :

The Lynde and Harry Bradley Foundation

Sise à Milwaukee (Wisconsin), elle fut créée en 1942 sous l’intitulé « Allen Bradley Foundation » par les frères Lynde et Harry Bradley, fondateurs, en 1903, de Compression Rheostat Company, devenue plus tard Allen-Bradley Company, une entreprisequi s’imposa très vite sur le marché des composants électroniques et radio aux Etats-Unis et dans l’automatisation des outils industriels de contrôle et de production.

Des deux dirigeants, Harry, était le plus actif sur le plan politique, avec des opinions d’extrême-droite qui l’amenèrent à être l’un des premiers soutiens financiers de la John Birch Society[3]  l’organisation créée en 1958 par Robert Welsh dans la ville d’Appleton (Wisconsin). N’hésitant pas à faire distribuer de la littérature « Birchienne » au sein de son entreprise, Harry Bradley invitait aussi régulièrement Welsh à prendre la parole lors d’opérations de promotion commerciale initiées par Allen-Bradley[4]. Si le « capitalisme du laissez-faire », c’est à dire la possibilité pour l’entreprise Allen- Bradley de conduire ses affaires comme ses propriétaires l’entendaient, constituait l’essentiel de la philosophie politique d’Harry Bradley, ses thèmes de bataille de prédilection embrassaient, sans surprise, la lutte contre « le Communisme Mondial » et « le Gouvernement Fédéral ». Ces options expliquèrent ainsi, non seulement le soutien qu’il apporta aux efforts de ceux qui s’engageaient dans les mêmes combats, comme la John Birch Society de Robert Welsh mais aussi la Christian Anti-Communist Crusade du docteur Fred Schwarz, la National Review de William Buckley Jr. ou les programmes anti-communistes produits par Robert Siegrist et diffusés par une radio d’extrême-droite du Midwest.

Entre 1942, année de sa création et 1985, année du rachat de l’entreprise Allen-Bradley, par Rockwell International, Allen-Bradley Foundation resta principalement une institution appuyant les initiatives conservatrices à l’échelon local. L’irruption de Rockwell International, un conglomérat puissant dans le secteur de la défense et de l’aérospatiale, transforma le périmètre d’intervention de la fondation. Rebaptisée « Lynde and Harry Bradley Foundation » pour en séparer officiellement les activités, de celles de son entreprise mère, la nouvelle entité vit les actifs qu’elles géraient passer de 14 millions de dollars à 290 millions, ce qui lui permit de rejoindre les rangs des grandes fondations actives à l’échelon national. Dans le même temps, ses instances de tutelle décidèrent de faire appel à un vrai professionnel pour en assurer la gestion. Leur choix se porta alors sur Michael S. Joyce, dont le parcours professionnel l’avait conduit à travailler pour des organisations conservatrices parmi lesquelles l’Institute for Educational Affairs (IEA) créé par Irving Kristol et William Simon, puis la Olin Foundation. Pour Joyce, l’investissement à long terme dans la recherche universitaire était essentiel pour la réussite du mouvement conservateur. Cette conviction allait l’amener à concentrer les efforts de la fondation Lynde and Harry Bradley sur des think tanks et des universités prestigieuses, un choix expliqué dans les termes suivants : « Aux Etats-Unis, l’opinion des élites se forme en haut de la pyramide…les institutions d’élite ont un rôle essentiel à jouer dans la formation des politiques publiques[5]« .

Outre les universités, pour leur place de choix dans la formation des futures élites américaines, les principaux relais, ciblés par la politique de donation de la fondation Bradley pour faire du référentiel conservateur un paradigme dominant dans tous les aspects de la vie sociale, furent deux think tanks : American Enterprise Institute et Heritage Foundation[6], de même que des revues néoconservatrices dont la fondation appuya le développement, parmi lesquelles The American Spectator, The Public Interest et The National Interest. Et en janvier 2003, le think tank conservateur Hudson Institute créait, avec une subvention de la fondation Lynde and Harry Bradley, le Bradley Center for Philanthropy and Civic Renewal, avec pour mission, et sur la base des travaux de la National Commission on Philanthropy and Civic Renewal (1996-1997), de guider les donateurs potentiels vers le don à la fois « plus utile et plus efficace » (« Giving Better, Giving Smarter »)[7].

Les fondations de la famille Koch

Un retour aux origines de l’odyssée familiale est indispensable pour en comprendre la philosophie politique.

Après des études d’ingénieur faites au M.I.T dans les années 1920, Fred Koch, le patriarche du clan, mit au point un procédé de raffinage du pétrole. Avec des associés, il se rendit ensuite en Union Soviétique, afin d’en exploiter l’innovation. Mais les purges anticommunistes sous Staline, responsables de la disparition de ses associés, mirent un terme à cette aventure, et c’est en fervent anticommuniste que Fred Koch revint aux Etats-Unis. Au cours des années 1940, il créa avec deux autres partenaires Rock Island Oil and Refining, une entreprise pétrolière, et en 1958 Koch devint l’un des premiers membres fondateurs de la John Birch Society[8].

A la mort de Fred Koch en 1967, le contrôle de l’entreprise revint à Charles, le second de ses quatre fils, qui donna à la firme familiale le nom de Koch Industries. Diversifiant ses activités dans la construction de pipelines, de raffineries, dans la pétrochimie, les services financiers, la gestion foncière, etc. Charles Koch en fit rapidement un vaste conglomérat. Devenu propriétaire de l’entreprise avec David en 1983, suite à des tensions avec deux autres frères et le rachat de leurs parts, Charles, avec le soutien de David décida de consacrer une partie de la fortune familiale à promouvoir la cause « libertarienne » et son idée centrale : le marché, libre de toute contrainte, doit être l’arbitre ultime de tout problème économique et social. Pour en illustrer la traduction politique, David Koch déclara, quelques années plus tard: « Mon principal objectif est de minimiser le rôle du gouvernement et de maximiser le rôle de l’économie privée, ainsi que les libertés individuelles »[9]. C’est pour en faire progresser l’aboutissement, à la fois dans les esprits et les politiques publiques qu’en 1977, Charles Koch devint l’un des co-fondateurs du think tank libertarien Cato Institute et qu’en 1980, son frère David fut le candidat à la vice-présidence pour le « parti libertarien », allant jusqu’à investir 1, 6 million de dollars de son argent personnel dans la campagne électorale[10].

Au milieu des années 1980,  l’argent des frères Koch, par l’intermédiaire de leurs trois fondations (Charles G. Koch, David H. Koch et Claude R. Lambe), servit à créer Citizens for a Sound Economy sous la direction de Richard Fink (professeur à George Mason University), une base supplémentaire de diffusion de la cause libertarienne et des théories économiques associées[11] ou à financer l‘Institute for Humane Studies de George Mason University, le but étant, comme le déclarera John Blundell, l’un de ses présidents, de « repérer les jeunes qui manifestent de l’intérêt pour les thèses que nous défendons et qui deviendront les universitaires, journalistes, auteurs et romanciers, religieux et autres prestataires d’idées de demain[12]« .

Les fondations de la famille Olin

La philanthropie avait toujours été, dans la famille Olin, une tradition ancienne, illustrée par la création de fondations dont l’une, plus particulièrement, la John W. Olin Foundation, joua un rôle particulièrement important dans la propagation des idées conservatrices aux Etats-Unis.

Explosifs et armes furent à l’origine de la fortune qui permit aux membres de la famille Olin d’être des philanthropes. C’est en 1892 que Franklin Walter Olin, self-made-man, puis ingénieur formé à l’université Cornell et spécialiste de la production de poudre à canon, créa Equitable Powder Manufacturing Company, à East Alton, Illinois[13]. Et c’est à partir de cette base qu’il élargit progressivement la gamme des activités de son entreprise, révolutionnant le chargement des armes légères et devenant avec la création en 1898 d’une filiale, Western Cartridge Company, l’un des principaux fournisseurs de munitions de la première guerre mondiale. Ayant acquis, en 1931, l’entreprise mythique Winchester Repeating Arms Company, cette dernière, devenue Winchester Western, assura, de conserve avec United States Cartridge Company, filiale de Western Cartridge, la fourniture d’armes et de munitions aux forces alliées lors du second conflit mondial[14]. Ayant, dans le même temps, diversifié les activités de sa firme dans des domaines comme le papier ou l’industrie chimique, Franklin W. Olin en regroupa les parties sous un seul nom, celui de Olin Industries.

Abandonnant en 1944 à ses fils, John Merrill Olin et Spencer Truman Olin, les rênes du groupe qu’il avait créé (et qui devait devenir Olin Corporation en 1969[15]), il laissa également derrière lui la fondation qu’il avait mise sur pied en 1938 et dont les financements allaient principalement à l’éducation. John M. Olin allait pourtant reprendre la tradition, puisqu’en 1953, il créa une fondation à son nom, dont le biais conservateur s’affirma à partir de la fin des années 1960, période à laquelle l’agitation étudiante sur les campus (et en particulier sur le campus de Columbia dont il était issu) le convainquirent qu’il était urgent de contenir le radicalisme de gauche dans le pays. Dans les années 1970, il confia donc les rênes de sa fondation à William E. Simon qui présida à ses destinées pendant vingt ans (avec une parenthèse remplie par Michael Joyce qui devait quitter ce poste en 1985 pour diriger la fondation Bradley). Sous la direction de Simon, la fondation se fixa comme priorité la création d’une « contre-intelligentsia » pour équilibrer ce qui était perçu comme la domination libérale des universités, des media, des associations et de l’administration[16]. Cette voie allait faire de la fondation une « source de capital en quête d’investissements au service d’une vaste conspiration de droite », selon les mots employés par un sympathisant, journaliste à National Review[17], à l’occasion d’un bilan de ses activités.

Comme l’expliqua James Piereson, l’un des anciens executive director de la fondation, « John Olin réactiva la fondation en 1975, une année où l’avenir semblait aussi noir qu’à l’époque de la grande dépression. La puissance américaine était en retrait dans le monde et l’Union Soviétique ne cessait de gagner du terrain. Le socialisme, où ce qui y ressemblait, se présentait comme la perspective du futur. Nos villes étaient ingouvernables et on pouvait peut être dire la même chose du pays tout entier. Certains affirmaient que nos institutions étaient inadéquates pour affronter les défis des temps modernes. Notre économie était en panne, étranglée par l’inflation et le chômage. Des experts racontaient aux Américains qu’ils devraient s’adapter à un niveau de vie en déclin et que ‘le siècle américain’ était bien terminé. Aujourd’hui, près de trente ans plus tard [2005], alors que la fondation ferme ses portes[18], le discours dominant de cette époque a été mis en défaut. Les experts se sont trompés sur pratiquement toutes les grandes questions de notre époque. Les évènements des dernières décennies nous sont aujourd’hui familiers, de la chute du communisme à l’expansion du libre-marché, de la liberté et de la démocratie dans le monde. Aujourd’hui, et en rupture avec le passé, des plaintes sont formulées quant à l’excès de puissance des Etats-Unis dans le monde, la santé et l’efficacité insolentes de l’économie ou la trop grande confiance des Américains en eux et dans leurs institutions. C’est un changement que John Olin aurait accueilli très volontiers. D’une certain manière, peut-être, la fondation modeste qu’il a créée à contribué à cette mutation historique et c’est dans la sphère des idées que la fondation Olin a laissé son empreinte[19]« .

Les fondations de la famille Scaife

Trois d’entre elles, Carthage Foundation, Allegheny Foundation et Sarah Scaife Foundation (à laquelle on peut rajouter The Scaife Family Foundation[20]) ont formé la colonne vertébrale d’une des plus importantes sources de financement mises à la disposition de la cause conservatrice par Richard Mellon Scaife, l’un des héritiers d’une dynastie bancaire et industrielle américaine dont les origines remontent au 19ème siècle.

La fortune réunie des Scaife et plus particulièrement celle des Mellon (dont l’arrière grand-père, le Juge Thomas Mellon, était à l’origine[21]), assura à Richard de pouvoir assouvir, à partir de la fin des années 1950, son intérêt pour la politique. Pourtant, tout comme son père avant lui (Alan Scaife, un homme d’affaires médiocre), Richard avait été tenu à l’écart des affaires familiales par la branche Mellon de la famille (et en particulier  par son oncle R. K. Mellon, investisseur avisé). Il en conserva toujours une rancœur qui s’exprima plus tard lorsqu’il supprima le patronyme « Mellon » du nom de la fondation de sa mère (Sarah Mellon Scaife, la nièce d’Andrew W. Mellon[22], l’ancien Secrétaire au Trésor de l’administration Hoover).

Impliqué en politique, tout d’abord à Pittsburgh à la fin des années 1950 aux côtés des Républicains, il apporta ensuite son soutien financier à des campagnes électorales nationales : celle de Barry Goldwater en 1964, allant jusqu’à mettre l’avion privé de la famille pour permettre au Sénateur de se rendre à la réunion Californienne des conservateurs à Bohemian Grove[23] et celles ensuite de Richard Nixon[24]. Mais les déboires politiques du dernier et la tiédeur de ses choix publics par rapport au credo conservateur, convainquirent Richard Scaife qu’il était préférable d’investir également dans l’idéologie conservatrice plutôt que de se consacrer uniquement à des candidats.

Encouragé par sa mère à participer à la gestion des fondations familiales à la mort de son père en 1958, Richard Scaife en transforma progressivement la politique de donation. Alors que sa mère avait privilégié la lutte contre la pauvreté, les handicaps, le soutien aux hôpitaux et à la recherche médicale[25], etc., à partir de 1962, son fils commença à orienter les dons vers des entités porteuses de missions éducatives sur des thèmes conservateurs. A cette époque, l’American Bar Association’s Fund for Public Education reçut un financement pour assurer une « formation contre le communisme[26] » et dans les années qui suivirent, ce furent des institutions de recherche très conservatrices qui en profitèrent comme Hoover Institution on War, Revolution and Peace à l’Université Stanford, ainsi que le tout nouveau Center for Strategic and International Studies de l’Université Georgetown, puis American Enterprise Institute.

A la mort de sa mère en 1965, le contrôle de Richard Scaife sur la politique de donation des fondations familiales se renforça encore et, avec lui, une accentuation du biais conservateur de cette politique, expliqué par un ancien parlementaire républicain de la façon suivante : « Les gens à droite étaient absolument convaincus qu’il existait une vaste conspiration de gauche qu’il fallait émuler et combattre avec de nouvelles organisations conservatrices qui étaient philosophiquement saines, technologiquement efficaces et capables de porter un véritable mouvement[27]« . L’argent de Scaife fut donc employé à construire un réseau parallèle d’institutions conservatrices dont les publications et le message pourrait contrebalancer l’influence de l’establishment libéral vu comme ayant exercé une domination sans partage sur le monde universitaire, celui de la politique et des média dans les années 1960 : « Pour chaque Brookings Institution[28], il donna de l’argent à une Heritage Foundation; pour chaque Kennedy School of Government il finança une Hoover Institution à Stanford; pour chaque Arthur Schlesinger[29], il assura la promotion des travaux d’un Milton Friedman[30]. »

La fondation Adolph Coors

Elle fut créée à partir de l’empire bâti par un immigrant allemand, Adolph Coors,  qui établit, en 1873, une brasserie à Golden, dans l’Etat du Colorado. A peine plus d’un siècle plus tard, en 1975, la fondation Adolph Coors voyait le jour, soutenue financièrement par Adolph Coors Jr. Trust et d’autres donations familiales faites par Gertrude Steele Coors et Janet Coors. Alors que les fonds du Trust étaient consacrés en priorité à des subventions pour des programmes conçus en priorité pour l’Etat du Colorado, les financements de la fondation trouvèrent un emploi à l’extérieur[31].

Ce fut Joseph (Joe) Coors, le petit-fils d’Adolph Coors II et le président de Coors Brewing Co., qui se distingua rapidement par son engagement à promouvoir la cause et les idées conservatrices. Pour le décrire politiquement, son frère Bill, avec lequel il était très proche dans les affaires mais qui ne partageait pas ses idées, utilisa les mots suivants : « Un peu à droite d’Attila le Hun[32]« .  Joe Coors soutenait alors ouvertement la John Birch Society et n’hésitait pas à associer de la littérature de cette organisation aux chèques qu’ils remettaient à son personnel lors de la paie. « La liberté d’agir », déclarait-il « c’est-à-dire la liberté de créer une entreprise ou de gérer ses affaires et d’agir de façon responsable, pour réussir, est le fondement même du système capitaliste[33]« . Nombre de ses prises de position suscitèrent de vives réactions : comme dans les années 1960 lorsqu’il soutint des associations homophobes, ou lorsqu’entre 1967 et 1972 il se heurta à la Black Student Union en tant que membre du Conseil d’Administration de l’Université du Colorado, ou encore à la fin des années 1970, lorsque Coors bannit les syndicats de son entreprise jusqu’en 1987 et décida d’utiliser des détecteurs de mensonge pour le recrutement[34].

Pour Joe Coors qui défendait les idées de « gouvernement limité » et de « liberté économique », il fut ainsi naturel de soutenir, à partir des années 1960, les candidatures politiques d’un dénommé Ronald Reagan. Souvent invité chez les Coors où les deux hommes et d’autres amis finissaient souvent leurs débats dans la cuisine familiale, Reagan, lorsqu’il devint le 40ème président des Etats-Unis, invita Joseph Coors à faire partie de son « Kitchen Cabinet »  (cercle de proches conseillers) au sein duquel ce dernier put intervenir sur des questions de sélection de ses collaborateurs, mais aussi au niveau des recommandations politiques, et tout particulièrement dans le domaine de la défense[35].

Parmi les legs les plus marquants de Joe Coors dans le cadre de la fondation familiale, il faut citer un financement de 250 000 dollars, dont l’emploi permit à Paul Weyrich, co-fondateur de la Moral Majority et à Edwin Feulner, de démarrer, en 1973, les activités de Heritage Foundation (Coors en fut un administrateur jusqu’à sa mort en 2003). « Je pense qu’il n’est pas faux de dire », déclara Weyrich, « qu’il n’y aurait pas eu de mouvement conservateur contemporain sans Joe Coors[36]. » Et Feulner d’ajouter: « C’était un visionnaire qui était prêt à investir dans ceux qui avaient l’esprit d’entreprise à Washington, à une époque où ce n’était pas vraiment bien vu[37]. »  Au début des années 1970, Coors finança ainsi la création de Television New Inc., un réseau de télévision destiné à fonctionner 24 heures sur 24, conçu pour combattre ce qui lui apparaissait comme un « biais libéral » de la part des media. En ayant confié la direction de l’information à un jeune publicitaire conservateur, Roger Ailes, le projet se révéla toutefois très vite trop ambitieux et trop coûteux. Il disparut donc des écrans en octobre 1975, soit vingt-cinq ans avant que Ailes ne revienne avec Fox News (propriété du milliardaire conservateur Rupert Murdoch) et en fasse l’un des réseaux d’information télévisuelle les plus regardés aux Etats-Unis[38].

En sus d’avoir permis – avec d’autres grandes fondations conservatrices – d’organiser des actions appelant à la disparition du système d’éducation public et son remplacement par la création d’entreprises d’éducations privées, les donations de Joseph Coors permirent de financer un certain nombre de campagnes de censure destinées à débarrasser les manuels scolaires de contenus jugés antipatriotiques, antichrétiens ou opposés à la cellule familiale[39]. Elles subventionnèrent également les activités d’ Accuracy in Academia, une instance nationale conservatrice créée en 1985 pour « purger les campus de leur biais marxiste[40]«  et  jouèrent, enfin, un rôle important dans la mise en place de Free Congress Foundation (créé par Paul Weyrich après son départ d’Heritage), un think tank à l’origine, en 1989, d’une Christian Coalition fortement inspirée par Paul Weyrich[41], à la mort, à la même époque, de la « Moral Majority ».

La fondation Smith-Richardson

Connue à l’origine sous le nom de « Richardson Foundation », elle est associée aux opérations de la firme pharmaceutique du même nom, dont les origines remontent à la fin du 19ème siècle. C’est Lunsford Richardson, pharmacien établi en 1890 dans la ville de Greensboro (Caroline du Nord), propriétaire d’un drugstore et marié à Mary Lynn Smith, qui démarra les opérations de ce qui allait devenir un important laboratoire pharmaceutique américain[42]. Tirée, en grande partie, à partir de 1907, par le management innovant des fils, Henry Smith Richardson et son frère Lunsford, l’entreprise familiale, devenue Vick Chemical Company en 1911, réalisa des profits très significatifs avec Vick’s VapoRub, son remède contre les rhumes.

Après différentes fusions et acquisitions, l’entreprise devint Richardson-Vicks Inc. en 1980, avant d’être vendue par la famille Richardson à Procter & Gamble en 1985. En sus de ses responsabilités chez Vick et dans nombre d’autres groupes financiers, d’assurance et d’immobilier, H. Smith Richardson s’impliqua dans la vie politique, économique et sociale de son époque. Supporter de l’isolationnisme pour les Etats-Unis à la veille de la seconde guerre mondiale, il appartint à l’America First Committee, puis fut un membre de la United States Chamber of Commerce, et de la National Association of Manufacturers (NAM) entre 1939 et 1942, à une époque où cette association était particulièrement active. Après la guerre, H. Smith Richardson afficha des opinions ouvertement anti-communistes. Elles furent révélées, entre autres, par sa correspondance et son soutien financier à des parlementaires comme le Sénateur Joseph McCarthy, mais aussi par son engagement en faveur de la législation McCarran-Walter restreignant l’immigration, exprimant ainsi sa conviction que les immigrants apportaient avec eux le communisme aux Etats-Unis[43]. La crainte qu’éprouvait Richardson à l’égard du communisme était telle, qu’en 1956, il mentionnait dans sa correspondance la possibilité d’une invasion communiste, qui le motiva d’ailleurs à conserver une résidence à Greensboro, considérant que le nord-est des Etats-Unis étaient plus vulnérables à une attaque au cas où la guerre froide dégénèrerait[44].

La Richardson Foundation, que Henry Smith Richardson et sa femme Grace Jones Richardson, décidèrent de mettre sur pied en 1935[45], véhicula ces idées. Ayant, tout d’abord, débuté son activité en appuyant un programme de réforme judiciaire en Caroline du Nord, après la fin des hostilités avec l’Allemagne nazie et le début des tensions avec l’URSS, elle accrut progressivement son périmètre d’intervention, accordant un soutien financier à des organisations anti-communistes, ainsi qu’à une formation spéciale à la compréhension de la guerre froide (Cold War Education) dispensée par l’armée américaine dans le but d’« éduquer le public aux dangers du communisme »[46]. Elargissant encore, à la mort de son fondateur en 1972, ses activités de soutien à la cause conservatrice dans son ensemble, la Richardson Foundation finança, entre autres travaux dont l’influence intellectuelle et politique allait être considérable, ce que Leslie Lenkowsky, l’un de ses directeurs de recherche, appela, « la trilogie de l’économie de l’offre[47], à savoir : The Way the World Works de Jude Wannisky en 1978, Wealth and Poverty de George Gilder en 1981 et The Spirit of Democratic Capitalism de Michael Novak en 1982. » Sur la stratégie idéologique qui pouvait d’ailleurs guider les choix de sa fondation,  Lenkowsky déclara de façon relativement candide : « L’économie de l’offre est moins une théorie économique, qu’une philosophie, une idéologie. C’est un effort pour réorienter la politique. Les fondations ne sont pas directement impliquées dans la politique. Nous sommes dans le monde des idées. Le type d’infrastructure que nous créons, c’est un réseau de personnes qui savent qu’il existe un endroit où ils peuvent aller pour trouver des financements et des contacts[48]. »

A partir des années 1970, plus particulièrement, les fondations précitées organisèrent ainsi une offensive concertée et cohérente à l’encontre de ce que leurs dirigeants considéraient comme étant « des bastions du libéralisme moderne[49]«  : le système universitaire et la recherche, le Congrès, la Justice, l’Exécutif, les principaux media, les institutions religieuses et philanthropiques elles-mêmes. L’influence qu’eurent ces fondations conservatrices dans la réorientation des débats politiques locaux et nationaux et la reformulation des politiques publiques, fut, en partie, redevable à une organisation et une stratégie de financement sophistiquées.

Pourtant beaucoup moins riches que les grandes fondations américaines (Carnegie, Ford, etc.) ou les fondations identifiées comme « progressistes » (Public Welfare, Charles Stewart Mott, etc.), les fondations familiales conservatrices et libertariennes parvinrent néanmoins à atteindre leurs objectifs en adoptant, sur ces points, une démarche commune[50] : tout d’abord, à l’inverse de la plupart des fondations « progressistes » dont la plupart des récipiendaires (think tanks, publications, etc.) n’avaient pas de projet politique commun, étaient spécialisés (single issue) dans un domaine bien particulier et entendaient le rester (« jeunes en difficulté », « seniors en difficulté », « environnement », « santé », etc. ), les institutions que les fondations conservatrices appuyèrent furent des entités  généralistes (multi-issues) développant un propos conservateur dans tous les domaines que leurs administrateurs jugeaient prioritaires (culture, économie, éducation, famille, politique internationale, etc.) avec l’objectif d’en faire le fondement de nouvelles politiques publiques. Ensuite, et contrairement aux fondations progressistes qui multipliaient leurs dons en direction d’une foultitude de projets à court terme (one-year grants) bien spécifiques, souvent mal  gérés par des organisations fragiles, les fondations conservatrices accordèrent des dotations générales (general-support grants) sur plusieurs années (multi-year grants) à un nombre restreint d’institutions, choisies, à la fois pour leur engagement conservateur indiscutable et pour leur organisation efficace, laissant ensuite à leurs dirigeants le soin d’en organiser la ventilation.

Dans ce contexte, les intellectuels, chercheurs, journalistes appartenant aux organisations élues savaient qu’ils pouvaient compter sur un soutien à long terme pour développer et promouvoir leurs idées, sans avoir à se soucier, comme leurs adversaires libéraux, d’avoir à exercer une autre activité professionnelle pour vivre, pour autant toutefois que leur propos reste dans le format conservateur. Car la stratégie des fondations conservatrices était claire sur ce point : à la différence des fondations « progressistes » qui mettaient un point d’honneur à être bipartisane, apolitique et finançaient aussi bien les organisations ou programmes de droite que ceux de gauche, les fondations conservatrices n’accorderaient leurs financements plus modestes qu’à des entités se battant pour leurs idées[51]. Par là même, elles purent exercer une influence décisive dans les débats nationaux, imposant progressivement à une recherche académique et des media jusqu’ici dominés par les idées libérales, et par l’intermédiaire de leurs dotations ciblées, la diffusion de paradigmes alternatifs (conservateurs et libertariens) qui, dans les domaines de la politique intérieure et de l’économie, justifièrent le démantèlement des dispositifs sociaux du New Deal et l’abolition des règles encadrant l’activité des entreprises.

Comme l’expliqua William E. Simon qui fut président de la John M. Olin Foundation, à propos de la logique guidant leurs activités: « Cela fait bien trop longtemps que, dans le monde capitaliste, l’alliance entre les théoriciens et les hommes d’action, tarde à être réalisée. Cette alliance doit devenir une véritable croisade si nous voulons survivre dans un monde libre[52]. »


[1] Cf. notre article n°8 de la Série Etats-Unienne sur le blog World Issues and Services, https://worldissuesandservices.org/2019/01/12/8-de-la-justification-etats-unienne-dune-economie-sans-regles-ni-contraintes-hommes-idees-et-reseaux/

[2] D. Callahan, $1 Billion Dollars for Ideas: Conservative Think Tanks in the 1990s, A Report of The National Committee for Responsive Philanthropy, March 1999, p.29.

[3] La John Birch Society (JBS) vit le jour en décembre 1958, créée par Robert Welch. Son premier chapitre s’ouvrit un an plus tard, décidant de promouvoir des idées dans lesquelles se retrouvait un nombre important de conservateurs. Le nom de « John Birch » avait été retenu par Welch en souvenir d’un jeune missionnaire Baptiste américain, mort en Chine aux mains des communistes. La JBS, en accord complet avec les analyses du Sénateur Joseph McCarthy, appelait à débusquer et combattre la subversion communiste, aux Etats-Unis, sous toutes ses formes. « Collectivisme » et « Etatisme » étaient présentés par les dirigeants de l’association comme autant de vecteurs, utilisés par les forces « libérales » (Démocrates ou Républicaines) soutenant le New Deal pour installer durablement le communisme dans le pays. Or, martelaient les responsables de la JBS, le communisme était en contradiction complète avec les idées politiques, économiques et religieuses contenues dans les textes fondateurs de la République américaine. Il en était de même concernant l’« Internationalisme » défendu par les « Républicains libéraux » rassemblés au sein du Council on Foreign Relations ou du Bilderberg Group. Les supporters de la JBS y voyaient un complot contre la République américaine, destiné à installer un gouvernement mondial sous l’autorité d’organisations supranationales, contrôlées par une oligarchie d’hommes d’affaires et de politiciens. D’autres points, défendus par la JBS, séduisaient également un nombre important de conservateurs. Il s’agissait de l’abolition de tout idée de progressivité de l’impôt sur le revenu, de l’annulation des lois sur la sécurité sociale, de la fin du transport scolaire à des fins d’intégration, du retrait de l’Amérique de l’organisation des Nations unies, de la sortie du traité qui prévoyait le retour du Canal à l’Ẻtat de Panama . Les idées de Robert Welch, le fondateur de la JBS avaient, très tôt, été consignées dans un ouvrage remis à tout nouveau membre (« The Blue Book of the John Birch Society »). Il y était particulièrement question de la « conspiration communiste » aux plus hauts niveaux de l’Etat , un thème récurrent de l’association. Ayant, au début des années 1950, accusé, dans une publication intitulée « May God Forgive Us » (1951) les présidents Démocrates Roosevelt et Truman, ainsi que les Secrétaires d’Etat Acheson et Marshall d’avoir abandonné la Chine et l’Europe de l’Est aux dirigeants communistes, quelques années plus tard, Welch s’en prit, dans « The Politician  », au Président Républicain Eisenhower et à John F. Dulles, également dénoncés pour leur « participation active à la conspiration communiste».

[4] « The Lynde and Harry Bradley Foundation Inc. », MediaTransparency, 2006, http://mediatransparency.org/ .

[5] « The power and the money », Rethinking Schools, vol.8, Spring 94, et The Lynde and Harry Bradley Foundation 1994 Annual Report, cités in Buying a Movement: Right-Wing Foundations and American Politics, Report by People for the American Way, 1996.

[6] Cf. notre article n°10 de la Série Etats-Unienne intitulé : « 10 – Justifier et Organiser la Prise de Pouvoir du Monde des Affaires – Les Think Tanks Conservateurs et Libertariens aux Etats-Unis »/

[7] The Bradley Center for Philanthropy & Civic Renewal, http://pcr.hudson.org/index.cfm?fuseaction=about_detail

[8] Robert Parry, « Dole: What Wouldn’t Bob Do for Koch Oil? », The Nation, vol. 23, Issue n°6, August 26, 1996.

[9] W.J. Moore, « Wichita Pipeline », National Journal, 5/16/92, p.1171, cité in Buying a Movement: Right-Wing Foundations and American Politics, op. cit.

[10] Robert Parry, op. cit.

[11] Sur la page d’accueil de Citizens for a Sound Economy, figure le mot d’ordre suivant : « Moins d’impôts, moins de gouvernement, plus de liberté », http://www.cse.org/ .

[12] W.J. Moore, op.cit. 

[13] « Olin History », Olin College, http://olin.edu/about_olin/olin_history_detail.asp .

[14] « About Olin », Olin Online, http://www.olin.com/about/history.asp .

[15] A la suite d’une fusion avec Mathieson Chemical Corporation en 1954.

[16] John J. Miller, « The Very Foundation of Conservatism », The New York Times, November 28, 2005.

[17] John J. Miller, « Foundation’s End », National Review, April 06, 2005.

[18] Après 52 ans de fonctionnement. Comme l’explique John J. Miller, « John M. Olin, qui est mort en 1982, craignait que si la fondation existait à perpétuité, elle risquait d’être récupérée par des forces hostiles. Il avait en effet été très marqué par l’exemple de Henry Ford II qui avait quitté le conseil d’administration de la fondation Ford, suite à ce qu’il jugeait être une dérive libérale de ses priorités », in « The Very Foundation of Conservatism », The New York Times, November 28, 2005.

[19] Gary Shapiro, « Saluting James Pierson Knickerbocker », The New York Sun, April 8, 2005.

[20] The Scaife Family Foundation est contrôlée par les enfants de Richard Mellon Scaife, David et Jenny, in « Scaife’s Foundations », Washington Post Staff, Sunday, May 2, 1999, p. A23.

[21] En 1885, Thomas Mellon faisait la réflexion suivante : « La condition normale d’un home est le dur labeur, le renoncement à soi, l’acquisition et l’accumulation. Dès que ses descendants sont libérés de telles obligations, tôt ou tard, leur corps ou leur esprit dégénère », cité in Eric Alterman, What Liberal Media? The Truth About Bias and The News, New York: Basic Books, 2003, p. 247.

[22] Cf. note n°4.

[23] Robert G. Kaiser and Ira Chinoy, « Scaife: Funding Father of the Right », Washington Post, Sunday, May 2, 1999. Pour des informations sur Bohemian Grove, cf. l’article de Peter Phillips, « San Francisco Bohemian Club: Power, Prestige and Globalism »,

http://www.sonomacountyfreepress.com/bohos/San_Francisco_Bohemian_Club_Power_Prestige_and_Globalism.html .

[24] Nurith C. Aizenman, « The man behind the curtain: Richard Mellon Scaife – and $200 million of his money – is the man behind the conservative revolution », Washington Monthly, Volume 29, n°7, July-August 1997.

[25] L’une des plus fameuses donations de Sarah Scaife, faite au laboratoire de recherche l’Université de Pittsburgh, permit à Jonas Salk d’y mettre au point le vaccin contre la polio dans les années 1940, in Eric Alterman, What Liberal Media? The Truth About Bias and The News, New York: Basic Books, 2003.

[26] Robert G. Kaiser and Ira Chinoy, « Scaife: Funding Father of the Right », op. cit.

[27] Vin Weber in Robert G. Kaiser and Ira Chinoy, « Scaife: Funding Father of the Right », op. cit.

[28] En 1916, Robert S. Brookings, un magnat du bois et de l’immobilier de St. Louis (Missouri), finança la création de trois entités : The Institute for Government Research qui fut la première organisation privée à réaliser des études sur des questions de politique publique à l’échelon national, ainsi que The Institute of Economics et The Robert Brookings Graduate School. En 1927, ces trois entités furent regroupées sous un label commun, The Brookings Institution, et à partir de cette époque, cette organisation s’est efforcée de produire de la recherche selon des critères universitaires, sans toutefois jamais aspirer à devenir elle-même une institution similaire à l’université. Elle s’est plutôt efforcée de faire le lien entre le monde académique et le monde politique, permettant aux protagonistes de ces mondes respectifs (chercheurs et hommes politiques) d’échanger leurs observations. Au début des années 1970, Brookings était, au niveau politique, certainement le think tank le plus influent.

[29] Historien célèbre, conseiller spécial, avec l’économiste John K. Galbraith, du président Démocrate John F. Kennedy.

[30] Nurith C. Aizenman, op.cit.

[31] « Castle Rock Foundation », http://mediastransparency.org .

[32] « Joseph Coors: Brewer whose political donations helped to support Ronald Reagan », The Times, March 20, 2003.

[33] Ibid.

[34] Ibid.

[35] Edwin J. Feulner, « Salute to a Visionary Founder », Special to the Washington Times, March 19, 2003.

[36] Amy Fagan, « Coors, Conservative Cause Financier Dies at 85 », The Washington Times, March 18, 2003.

[37] Ibid.

[38] Edwin J. Feulner, op.cit.

[39] Valerie L. Scatamburlo, Soldiers of Misfortune: The New Right’s Culture War and the Politics of Political Correctness, New York, Peter Lang, 1998, pp. 55-56.

[40] Ibid.

[41] Ibid., p. 56.

[42] « Inventory of the Richardson-Vicks Inc., Records, 1885-1995 », Collection Number 4468, Manuscripts Department, University Library of the University of North Carolina at Chapel Hill, http://www.lib.unc.edu/mss/inv/htm/04468.html .

[43] « #4283 Henry Smith Richardson Papers Inventory », Manuscript Department, Library of the University of North Carolina at Chapel Hill, Southern Historical Collection, http://www.lib.unc.edu/mss/inv/r/Richardson,Henry_Smith.html .

[44] Ibid.

[45] « History », Smith Richardson Foundation, http://www.srf.org/mission/history.php .

[46] « #4283 Henry Smith Richardson Papers Inventory », op. cit.

[47] Cité in Alan Geyer, Ideology in America: Challenges to Faith, Louisville, KY, Westminster John Knox Press, 1997, p.  47.

[48] Ibid.

[49] Sally Covington, « How Conservative Philanthropies and Think Tanks Transform US Policy », Covert Action Quarterly, Winter 1998.

[50] Cf. Michael H. Shuman, « Why Do Progressive Foundations Give Too Little to Too Many? », The Nation, n°2, January 12, 1998.  Cf. également Sally Covington, ibid.

[51] Robert Lerner, Althea K. Nagai, Stanley Rothman, Giving for Social Change: Foundations, Public Policy and the American Political Agenda, Westport, CT, Praeger Publisher, 1994, p. 152.

[52] Cité in Michael H. Shuman, op. cit.