11 – Le boomerang de « l’islamisme radical » : effets induits des stratégies Etats-uniennes de refoulement de l’influence soviétique au Moyen-Orient et en Asie centrale

article : 11 – Le boomerang de « l’islamisme radical[1] » : effets induits des stratégies Etats-uniennes de refoulement[2] de l’influence soviétique au Moyen-Orient[3] et en Asie centrale[4]

De l’Afghanistan à la Syrie, en passant par l’Irak, il est aujourd’hui possible de constater que, « la guerre contre le terrorisme » déclenchée par les Etats-Unis de Georges W. Bush après les attentats islamistes sur le sol américain du 11 septembre 2001, n’a pas eu les effets escomptés[5]. Les mouvements salafistes violents comme Daech/EI, Al-Qaida et ses franchises régionales, ou les Talibans, etc. sont parvenus à mettre en échec, sur le terrain des opérations militaires (en Afrique, en Afghanistan, dans le Golfe), mais également au cœur même des pays occidentaux, ou sur internet, les polices et les armées des pays les plus puissants de la planète. Propageant ainsi leurs ondes de choc dans le monde arabe, mais également, bien au-delà, par l’intermédiaire de « néo fondamentalistes qui ont su islamiser la globalisation » (Olivier Roy, 2002)[6], les mouvements violents salafistes[7] qui offrent à une jeunesse « déterritorialisée et internationalisée[8] », en manque de repères, un discours de refondation d’un islam universel très influencé par le wahhabisme[9] saoudien, ne sont pourtant que les créations de schèmes tortueux conçus à une autre époque par les Etats-Unis et Israël, désireux d’endiguer l’URSS et ses alliés ou clients dans des zones du monde que leurs dirigeants jugeaient stratégiques.

C’est en effet dans le contexte de la guerre froide que Washington conçoit une stratégie Pro-Islamiste Sunnite dont l’objectif principal est d’empêcher l’URSS de prendre pied dans le Golfe Arabo-Persique et en Asie Centrale.

La manufacture du chaos moyen-oriental est, en partie[10], un produit de la guerre froide

Plusieurs phases peuvent être ainsi distinguées. Des années 1950 à 1970, la volonté de contenir l’expansion de régimes laïques, socialisants et nationalistes qui entretiennent des liens avec Moscou (soutien politique, livraisons d’armes, etc.)[11]: Egypte et le projet panarabe de Nasser, Partis Baas (« résurrection » en arabe) en Syrie et en Irak ; puis entre les années 1970 et 1980, instruits par les ententes sur la hausse des prix du brut entre pays pétroliers qui se traduisent par deux chocs (1973 et 1979) dont pâtissent les économies des pays les plus riches, les Etats-Unis décident de privilégier la sauvegarde de l’accès aux ressources pétrolifères de la zone tout en interdisant à l’URSS l’accès aux mers chaudes ;  en 1979, la chute du shah, principal allié des Etats-Unis dans le Golfe et l’instauration de la République islamique d’Iran, puis la prise d’otages  de l’ambassade américaine de Téhéran vont convaincre les Etats-Unis de la nécessité de contenir les ambitions de l’Iran chiite et l’exportation de sa révolution.

Différentes administrations américaines ont ainsi parié, historiquement, sur l’Arabie Saoudite, le plus riche Etat musulman du monde, mais également sur les réseaux religieux sunnites, pour contenir ces différents types de menaces, consolidant par là même le pouvoir des Wahhabites dans le Golfe. Le rapprochement démarre lorsque le président Franklin D. Roosevelt et le roi Abdelaziz Ibn Saoud signent, en février 1945, à bord du croiseur américain « Quincy » un pacte (« Pacte du Quincy ») par lequel les Américains garantissent au monarque et à ses successeurs une protection militaire sans faille en échange d’un accès aux gisements pétroliers. « Ibn Saoud octroie à l’Aramco un monopole d’exploitation de tous les gisements pétroliers du royaume pour une durée d’au moins soixante ans en échange d’un loyer versé au roi (le pacte a été renouvelé pour soixante ans en 2005).[12] ». Les américains préparent, à l’insu de leur allié britannique, son exclusion du Moyen-Orient.  C’est ensuite le président Ike Eisenhower qui, en juillet 1953, invite, à la Maison Blanche, une délégation de musulmans parmi lesquels Saïd Ramadan, gendre de Hassen El Banna, fondateur de la confrérie des frères musulmans. A cette occasion, le président américain déclare : « Notre foi en Dieu devrait nous donner un objectif commun : la lutte contre le communisme et son athéisme [13]». Il faut toutefois attendre la deuxième moitié des années 1970 pour que l’administration Carter (1977-1981), sous la pression de Zbigniew Brzezinski, le « National Security Adviser » de la présidence, décide de jouer la carte islamiste pour affaiblir l’Union Soviétique. Ronald Reagan poursuivra sur la piste tracée par son prédécesseur, encourageant les fondamentalistes de tous les pays arabes à combattre les communistes et les nationalistes dans leur propre pays[14].

C’est donc comme protecteur et exploitant des formidables réserves pétrolières d’Arabie saoudite, mais aussi comme antidote à la subversion communiste, au nationalisme arabe socialiste, et à la révolution iranienne chiite que les Etats-Unis vont soutenir le royaume saoudien dans le financement de mouvements fondamentalistes décidés à unifier tous les musulmans sous la bannière de l’islam sunnite[15]. Dans le même temps, soutenus par l’activisme soviétique (dont l’objectif est d’ « éviter la formation d’un front pro-occidental et des alliances avec les Etats-Unis[16] ») et celui de ses pays satellites, la Lybie du colonel Kadhafi, la Syrie de Hafez el Asad et l’Irak de Saddam Hussein, deviendront les protecteurs et manipulateurs de groupes terroristes affiliés aux extrêmes Gauches des pays riches et des pays arabes à l’origine de nombreux attentats dans le monde ciblant les intérêts américains et ceux de leurs alliés.

L’Arabie des Al Saoud, enrichie par les revenus issus des chocs pétroliers (entre 1973 et 1978 ils bondissent de 4, 35 milliards à 36 milliards de dollars[17]) va donc investir une partie de cette manne dans la promotion de l’Islam hanbalite[18] qui inspire les leaders des mouvements sunnites et wahhabites. L’aide publique au développement (APD) du Royaume est toutefois soumise à condition : elle n’est accordée qu’aux Etats musulmans prêts à introduire l’islam fondamentaliste dans leur législation. C’est sur ces bases que s’organise le financement de la quasi-totalité des réseaux islamistes implantés au Proche-Orient, en Afrique et en Occident.

A la même époque, les dirigeants d’Israël, inquiets du développement du nationalisme arabe et du terrorisme palestinien porté par l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP[19]) de Yasser Arafat,  décident d’émuler la stratégie états-unienne d’instrumentalisation de l’Islam. Désireux de contrecarrer l’emprise de l’OLP sur les territoires occupés par l’Etat hébreux, ils favorisent l’émergence des mouvements islamistes palestiniens[20]. Nonobstant l’émergence de l’Iran chiite des Mollahs dans le Golfe, Tel Aviv est davantage préoccupé par la volonté de l’Irak de devenir une puissance nucléaire et par les mouvements arabes luttant pour l’indépendance de la Palestine et l’éradication d’Israël. Cette lecture va donner lieu, malgré l’embargo officiel des Etats-Unis contre l’Iran, à deux affaires de ventes secrètes d’armes à la République Islamique : l’une organisée par Israël pour un montant de 500 millions de dollars destinée à alimenter, grâce à l’achat de matériel militaire et de pièces détachées, le conflit Iran-Irak, affaiblissant ainsi les deux protagonistes[21] ; l’autre (qui deviendra un scandale sous le nom d’Irangate[22]) menée par le colonel Olivier North et Robert McFarlane, mandatés par l’administration Reagan pour obtenir la libération de 6 otages américains prisonniers de militants shiites pro-iraniens au Liban en 1982 et réunir des fonds permettant de financer les contras, un mouvement d’opposition aux sandinistes communistes du Nicaragua soutenus par Moscou[23]. A noter également l’implication, peu connue, de l’Arabie Saoudite dans le versement de millions de dollars d’aide aux contras sur un compte contrôlé par McFarlane et North et dont le dernier avait fourni le numéro d’identification aux Saoudiens.

Les Etats-Unis jouent les monarchies pétrolières et l’islam sunnite wahhabite contre le nationalisme arabe et l’Iran chiite

Concernant l’Arabie Saoudite, cette stratégie de soutien aux réseaux islamistes sunnites, aujourd’hui difficile à comprendre en raison de ses conséquences catastrophiques globales, se traduira par des mesures aussi surprenantes. Elle verra ainsi, dans les années 1980, le prince Turki Ibn-Fayçal qui est aussi le chef des services secrets saoudiens et appartient au clan très puissant des Sudaïri, mettre sur pied, avec Oussama Ben Laden, le fils de l’une des plus riches familles saoudiennes, la « Légion Islamique afghane », milice soutenue directement par la CIA et Riyad pour déloger les forces soviétiques installées en Afghanistan depuis 1979[24]. De façon plus générale, plusieurs institutions saoudiennes assureront la distribution de l’aide publique aux réseaux fondamentalistes : la Ligue Islamique Mondiale (ONG aux buts missionnaires, créée en 1962), l’Organisation de la Conférence Islamique (créée en 1970), et surtout, les holdings et banques saoudiennes (Fayçal Islamic Bank, Dar el-Mal, Dellah el-Baraka, etc.).

Mais ces sources quasi-officielles de financement connaitront un déclin au début des années 1990 pour deux raisons : la chute du mur de Berlin suivie de l’effacement de l’Union Soviétique et de la menace rouge dans la région ; puis la critique, peu appréciée des autorités saoudiennes, que l’établissement religieux wahhabite (représenté par le Cheikh Ibn-Baz) fait de leur soutien à l’intervention américaine dans le Golfe (1991) contre l’Irak de Saddam Hussein. Cet élément viendra perturber la stabilité de la monarchie saoudienne qui repose sur une alliance entre ce même établissement religieux wahhabite et la dynastie des Saoud. Comme l’explique Alexandre del Valle (1998), cette réalité va alors entraîner les deux parties à conclure un marché : l’établissement religieux consent à tolérer, de la part de la monarchie saoudienne, un rapprochement avec l’Occident à condition qu’il lui soit possible de continuer à financer les mouvements islamiques qui lui sont proches. Toutefois, pour éviter d’impliquer directement l’Arabie saoudite (mais également le Koweït) par l’intermédiaire d’une aide officielle, le financement de ces mouvements se fera alors à travers plusieurs relais : des sociétés écrans comme le Conseil de la Bienfaisance Islamique, Beit el-Zakat (Maison de la charité), l’Association de la Réforme islamique ; d’autres sources comme les princes qui dirigent le royaume ou l’aide privée en provenance d’hommes d’affaires saoudiens possédant des fortunes colossales : Youssef Djamil Abdelatif, financier saoudien actionnaire de Sony, qui offre un million de dollars au trésorier du FIS algérien (Djamil Abdelatif) ; Oussama Ben Laden, dont la fortune est estimée à quelques 300 millions de dollars (1998)[25]. Cet inventaire ne serait toutefois pas complet si l’on omettait de mentionner d’autres sources de financement telles que l’Islamic Heritage Society et son pays d’origine, le Koweït, ou encore le Qatar, formellement identifiés comme des soutiens actifs d’Al Qaida mais aussi de sa franchise, Jabhat al-Nusra qui opère en Syrie[26] ; le riche émirat gazier du Qatar aurait financé, en sus, les groupes islamistes qui sévissent dans le Nord-Mali, mais aussi les mouvements Ansar Eddine, Al-Qaïda au Maghreb Islamique (Aqmi) et le mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao)[27].

La « stratégie de la ceinture verte[28] », digne héritière de la Realpolitik des chancelleries européennes (diplomatie confessionnelle du Royaume-Uni dans son ancien empire) dont l’Amérique, volontiers moralisatrice dans ses déclarations publiques, voulait se distinguer, a eu des conséquences pour le moins catastrophiques.

Très tôt, intérêts économiques et diplomatico-stratégiques en formeront l’ossature : en 1963, la compagnie pétrolière américaine Aramco verse des fonds à l’organisation Rabit ul-alem el-islami, reproduisant une stratégie qu’elle avait déjà utilisée dans l’Arabie Saoudite des années 30, appuyée sur le fondamentalisme islamique, les tribus et le pétrole[29]. Les Talibans, et leur allié saoudien Oussama Ben Laden, sont un élément important de ce dispositif en Afghanistan. De fait, si, pendant la guerre contre les Russes, les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite soutiennent toutes les factions de la résistance en s’appuyant sur le Pakistan voisin, lorsque, pendant la guerre du Golfe (1991), les principales factions afghanes prennent parti pour Saddam Hussein, le Pakistan, l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis reportent leur soutien sur les Talibans. Le Pakistan voit, dans cette aide, la possibilité de gagner une « profondeur stratégique » face à l’Inde tout en soutenant des alliés dont les idées religieuses sont proches des siennes[30] ; les Saoudiens, tout comme les Américains voient dans les Talibans la possibilité d’endiguer toute avancée chiite dans la région et enfin, « les Taliban garantissent aux compagnies pétrolières américaines et saoudiennes un accès direct aux nouveaux États d’Asie centrale, riches en hydrocarbures et prometteurs d’importants marchés[31]. »  Mais les alliés de la veille sont en passe de devenir les ennemis de demain. Identifiés par l’Amérique de Georges W. Bush comme les complices des attentats perpétrés le 11 septembre 2001 par l’organisation terroriste Al-Qaïda, les Talibans devront quitter, la même année, le pouvoir qu’ils avaient réussi à conquérir en 1996. L’intervention américaine en Afghanistan légitimée par « la guerre contre le terrorisme » et appuyées par les forces de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) se donne pour objectif d’éradiquer Al-Qaïda et son chef Oussama Ben Laden, de combattre les Talibans et les factions rebelles, tout en aidant à la reconstruction du pays. On connaît la suite. Quinze ans plus tard, malgré les milliards de dollars dépensés et les milliers de soldats tués, les Etats-Unis et les forces occidentales quittent l’Afghanistan, n’ayant atteint aucun des objectifs de démocratie et de stabilité qu’ils s’étaient fixés, et « les talibans menacent le fragile pouvoir installé à Kaboul[32] ».

Hors d’Afghanistan, « la stratégie de la ceinture verte » n’a pas eu davantage de succès. Echappant à ses créateurs, financée par l’Arabie Saoudite, le Koweït et le Qatar jamais inquiétés par des Etats occidentaux alliés (soucieux d’attirer et de retenir leurs investissements tout en signant avec eux de grands contrats), elle a permis à des groupes fondamentalistes sunnites comme l’Etat Islamique (Daech), Al-Qaida, et leurs franchises (Jabhat al-Nusra), etc., d’occuper les vides issus de la décomposition des Etats au Moyen-Orient[33], mais également ceux de régimes politiques arabes d’Afrique du Nord qui ont manqué leur révolution (Tunisie, Libye, Egypte) ou des pays d’Afrique en déshérence. Peu reconnaissants envers leurs anciens protecteurs et financiers, certains de ces groupes salafistes n’ont pas hésité à se retourner contre eux (entre 2003 et 2006 Al-Qaida lance une campagne d’attentats meurtriers en Arabie Saoudite) et à mener, contre les non-musulmans et les musulmans chiites, une guerre à outrance dont les populations des pays impactés sont les premières victimes.

[1] Sur les définitions et utilisations du terme dans l’histoire, cf. Bruno Étienne, « L’islamisme comme idéologie et comme force politique », Cités 2003/2 (n° 14), pp. 45 à 55.

[2] Le « Roll back » (Refoulement) inspiré par la « Stratégie de Libération » de James Burnham (cf. l’article n°7 de ce blog intitulé : « Conservatisme versus libertarianisme aux Etats-Unis ») et qui devait, dans l’esprit des conservateurs, se substituer au « Containment » (Endiguement) de George F. Kennan.

[3] « Le Moyen-Orient appartient géographiquement à l’Asie. Il est limité à l’Est par le monde indien (Pakistan, Inde,…), à l’Ouest par la mer Méditerranée et au Nord par le Caucase et la mer Caspienne. On lui rattache habituellement l’île de Chypre, la partie européenne de la Turquie et l’Égypte (bien que celle-ci soit située en Afrique, Sinaï excepté). La façade méditerranéenne du Moyen-Orient (Syrie, Liban, Israël et Palestine, Chypre) est souvent qualifiée de Proche-Orient (parce qu’elle est proche de l’Europe !). Les principaux peuples du Moyen-Orient sont les Iraniens (autrefois appelés Perses) et leurs cousins kurdes (Iraniens et Kurdes sont de souche indo-européenne), les Turcs, les Arabes et les Israéliens », in Le dictionnaire de l’Histoire , https://www.herodote.net/Moyen_orient-mot-121.php .

[4] Cet article est extrait du chapitre intitulé « La Stratégie de la Ceinture verte : une stratégie du K.O. (chaos), in Le Management Responsable : approche critique et transculturelle, Ellipses, coll. Gestion, 2017, pp. 83-89.

[5] Selon Alain Joxe, en 1990, deux mondes dominent encore : « un monde libre », et un « monde communiste » ; puis en 1991 : la bipolarité nucléaire et idéologique disparaît et apparaît alors la vision d’un monde pacifique où l’ordre est conforme à la Charte de l’ONU ; 10 ans plus tard, l’ONU est sommé de se plier à volonté des EU sur la question irakienne. Les Etats-Unis conservateurs de l’administration Bush (GW) tentent d’imposer « un monde à l’image que certains intérêts s’en font, un monde unifié par un principe de « désordre », modéré par le simple jeu des rapports de force. Ce désordre a une morphologie dynamique : un noyau surdéveloppé, zones parsemées de groupes de démocraties et/ou de zones de libre marchés ; plus loin : en tâches et séparées, des zones de crise avec violences barbares (poubelles sociales, violences barbares) ; au-dessus : un système de surveillance comprenant satellites d’observation, administrations qui interprètent les observations, bases de données ; un peu partout : un système de répression : bases et stocks de moyens fixes ou mobiles, coordonnés pour maintenir une  logistique d’intervention militaire globale ; enfin : un systèmes d’alliances et des systèmes de commandements euro-américains sous commandement américain. Pour Joxe, ce « chaos structuré » est un « modèle fractal ». Ce « zonage » apparaît en effet à toutes les échelles ; macro : continents, régions, nations, provinces ; micro : villes, quartiers, familles, voire individus en crise sombrant dans une folie destructrice. Joxe parle donc, pour désigner les EU d’ « Empire du Chaos » in Alain Joxe, L’empire du chaos : les Républiques face à la domination américaine dans l’après-guerre froide, La Découverte, 2002, p. 17-18.

[6] Olivier Roy, « Retour illusoire aux origines : l’Islam au pied de la lettre », Le Monde Diplomatique, Avril 2002, p. 3.

[7] Le terme fait référence à ceux qui suivent l’islam des salafs, c’est-à-dire des compagnons du prophète.

[8] Olivier Roy, op. cit.

[9] Comme l’explique Olivier Roy, « Le wahhabisme saoudien fondé par Abdel Wahhab (1703-1791) pousse très loin le scripturalisme et le refus de tout compromis avec tout ce qui n’est pas le strict islam (au point d’avoir détruit la tombe du Prophète lui-même afin qu’elle ne fasse pas l’objet d’un culte) : il s’est construit contre les autres écoles de l’islam et non contre l’Occident, avec qui il s’est allié sous l’impulsion de la famille des Saoud. Mais il reste obsédé par toute influence culturelle ou religieuse occidentale, d’où des tensions du fait de la présence de troupes américaines. […]. Le néofondamentalisme [qui en est issu] veut imposer la seule charia comme norme de tous les comportements humains et sociaux. Il refuse donc très logiquement toute référence à une culture qui se développerait à côté ou au-delà de ce qui est strictement religieux : les arts plastiques, la musique, la philosophie, la littérature, les coutumes nationales, sans parler des emprunts aux autres cultures (fêter la nouvelle année, faire un arbre de Noël) ; il n’entretient par ailleurs qu’une relation instrumentale avec les sciences (oui à l’ordinateur, non à la rationalité scientifique) […]. Cette version de l’islam est très violemment opposée au christianisme et au judaïsme (et accessoirement au chiisme). […] L’obsession de cette tendance néofondamentaliste est de tracer la ligne rouge entre la vraie religion (din) et l’impiété (kufr), ligne qui passe à l’intérieur même de la communauté musulmane. Elle dénonce donc tous les compromis religieux mais aussi culturels passés avec la culture globale dominante, qui est aujourd’hui celle de l’Occident. Tout se ramène à un code du licite et de l’illicite, y compris dans des détails triviaux comme la manière de se tailler la barbe (les talibans afghans) ou de se brosser les dents. La fatwa (déterminer le caractère licite des actes de tout un chacun, de l’utilisation de la carte bancaire au don d’organe) devient l’activité principale des oulémas ou des prédicateurs autoproclamés », Ibid.

[10] Fethi Gharbi expose avec clarté des éléments importants d’un contexte historique géopolitique qui, dès la fin du 18ème siècle, voit les arabes répondre à l’expansion européenne en empruntant deux voies opposés : « un projet de rénovation de l’Egypte », mis en œuvre par Mohammed Ali, « considéré par les historiens comme l’amorce de la renaissance arable (Nahda ») ; l’expansion du courant salafiste, le wahhabisme, en Arabie. Gharbi ajoute : « Mohammed Ali et son fils Ibrahim Pacha adhéraient pleinement à un projet de nation arabe qui rassemblerait tous les Arabes de l’Egypte à la Mésopotamie. Ils œuvrèrent à l’émergence d’une renaissance intellectuelle, sociale et culturelle sans précédent et aidèrent au développement de l’agriculture et de l’industrie. Mohammed Ali s’appuya sur une jeune génération d’oulémas réformistes de l’envergure du cheikh Rifa’a al-Tahtawi. Ces oulémas ne voyaient pas de contradiction entre l’islam et la modernité et soutenaient la plupart des réformes. A la fin du XIXème siècle le mouvement nationaliste arabe touche la Grande Syrie. Mais c’est en réaction à la domination turque que le nationalisme arabe culturel et moderniste se transformera, dès 1880, en un mouvement radicalisé et nationaliste qui, du Maghreb au Machrek, suite à la répression ottomane de 1908, revendiquera un gouvernement non confessionnel sur l’ensemble des territoires arabes ».  , in  Fethi Gharbi « Islamisme et Empire : un flirt qui perdure… », agoravox.fr, jeudi 16 février 2012, http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/l-islamisme-et-l-empire-un-flirt-110394 .

[11] Cf. Marie Mandras, « La logique de l’URSS au Moyen-Orient », Politique étrangère, Volume 48, Numéro 1, pp. 133-148.

[12] « 14 février 1945 : Le « pacte du Quincy », une alliance contre nature », herodote.net, publié ou mis à jour le : 2016-07-20 09:40:40, https://www.herodote.net/14_fevrier_1945-evenement-19450213.php  .

[13] Cité par Ian Hamel, « Quand la CIA finançait les Frères musulmans : Les services secrets américains ont longtemps soutenu la confrérie, née en 1928 en Égypte. », Le Point.fr, 06/12/2011.

Selon le journaliste américain Ian Johnson, lauréat du prix Pulitzer, dans son ouvrage Une mosquée à Munich. Les nazis, la CIA et la montée des Frères musulmans en Occident, Paris : JC Lattès, 2011, on découvre que les Allemands, pendant la Seconde Guerre mondiale, ont utilisé les Tchétchènes, les Kazakhs, les Ouzbeks et les musulmans vivant en URSS contre les communistes athées. Les Américains ont ensuite pris le relais, soutenant les islamistes contre le bloc communiste et ses satellites. En juillet 1953, une délégation de musulmans est invitée aux États-Unis, et reçue à la Maison-Blanche, parmi eux Saïd Ramadan.

[14] Cf. Fethi Gharbi.

[15] Sunnites v. chiites : « Ali, époux de Fatima, l’une des filles du prophète Mahomet, est à l’origine des deux principales scissions qui ont affecté la communauté musulmane (le kharidjisme et le chiisme). En 656 après JC, il succède à Othman, le troisième calife (ou remplaçant du prophète Mahomet). Le nouveau calife et ses partisans (en arabe, chiites ou chi’ites) prônent une grande rigueur dans la mise en pratique de l’islam et l’assimilation des populations conquises. Ils recommandent aussi que le califat revienne aux descendants en ligne directe du prophète. Ils s’opposent sur ces points aux orthodoxes ou sunnites, adeptes d’une application souple de la doctrine musulmane (la sunna). » in « Le dictionnaire de l’Histoire : 661 à nos jours Les musulmans chiites et l’origine du chiisme », herodote.net, http://www.herodote.net/661_a_nos_jours-synthese-8.php .

[16] Marie Mandras, op. cit., p. 138.

[17] Alexandre Del Valle, « Genèse et actualité de la ‘stratégie’ pro-islamiste des Etats-Unis », Stratégique n°70/71, 1998, pp. 31-68.

[18] « Ahmed ibn Hanbal est un théologien musulman mort en 855 qui préconisait le retour à l’islam des origines, exclusivement fondé sur le Coran et les hadith, les traditions enseignées par les compagnons du Prophète et leurs successeurs immédiats (en arabe, salaf, « ancêtres »). Le salafisme hérité de Hanbal proscrit donc toutes les innovations postérieures. Il condamne bien évidemment l’alcool, le luxe, la gaudriole… mais aussi le recours à l’intercession des saints et marabouts et tout ce qui s’apparente à une glorification de l’homme, y compris l’expression artistique et les monuments patrimoniaux, y compris religieux. Il dénie aux chiites la qualité de musulman. », in « Le dictionnaire de l’Histoire : hanbalisme, wahhabisme, salafisme », herodote.net, http://www.herodote.net/hanbalisme_wahhabisme_salafisme-mot-527.php .

[19] Fatah et OLP : Fondé en 1959 au Koweït par Yasser Arafat, le Fatah (acronyme en arabe de « Mouvement de libération nationale »), avec le Front Populaire de Libération de la Palestine – FPLP et le Front Démocratique pour la Libération de la Palestine – FDLP) se trouvent ensuite réunis dans une organisation plus large, l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Créée le 28 mai 1964 à Jérusalem, sous l’égide de Nasser, l’OLP doit permettre au président égyptien de contrôler la cause palestinienne. Succédant à Ahmed Choukairy, puis Yahya Hammouda, Yasser Arafat s’impose à la présidence de l’OLP en février 1969 lors du Conseil national palestinien. Cependant le FPLP (Front Populaire de libération de la Palestine), autre composante du mouvement palestinien, fondé par  Georges Habache ne reconnaît pas Arafat comme responsable de l’organisation et renonce à sa participation. Le Fatah a pour doctrine l’indépendance de la Palestine (alors que le contexte était, lors de sa création,  celui de l’union arabe dans laquelle la Palestine serait intégrée), la lutte contre l’Etat hébreu et l’indépendance par rapport aux Etats arabes. Le Fatah propose la création d’un État palestinien « laïque et démocratique » au sein duquel chrétiens, juifs et musulmans jouiraient de droits égaux. Le Fatah a pour inspiration le FLN algérien, qui lui apporte son aide, et est composé de Palestiniens vivant dans les Etats du Golfe », Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Les clés du Moyen-Orient,  09/03/2010, http://www.lesclesdumoyenorient.com/Fatah.html .

[20] Alexandre Del Valle, « Genèse et actualité de la ‘stratégie’ pro-islamiste des Etats-Unis », Stratégique n°70/71, 1998.

[21] Cf. Seymour M. Hersh, “The iran Pipeline: A Hidden Chapter/A special Report.; U.S. Said to Have Allowed Israel to Sell Arms to Iran”, The New York Times, Dec. 8, 1991.

[22] George Lardner Jr., “McFarlane is fined $20, 000 for role in Iran-Contra Affair”, Washington Post, March 4, 1989.

[23] L’Irangate : Une affaire particulièrement complexe menée, dans l’esprit d’une « stratégie globale de « refoulement » de l’URSS, par Robert C. McFarlane (National Security Adviser to the President entre 1983 et 1985) et le colonel Oliver L. North (son assistant). Ces derniers avaient été mandatés en 1985 par l’administration Reagan pour organiser la vente illégale d’armes à l’Iran (déjà engagée entre les années 1981 et 1982) et obtenir ainsi, tout d’abord, la libération de 6 otages américains prisonniers de militants shiites pro-iraniens au Liban, puis, lever ensuite, en partie grâce à cette vente, des fonds destinés à apporter une aide financière (interdite par le Congrès depuis 1982) aux Contras, engagés dans une guérilla contre le gouvernement Sandiniste communiste du Nicaragua soutenu par Moscou. Lors de la condamnation de McFarlane en 1989,  pour avoir dissimulé au Congrès l’implication de l’administration Reagan dans cette affaire, l’accusé reconnut également l’implication de l’Arabie Saoudite dans le versement de millions de dollars d’aide aux contras sur un compte contrôlé par eux et dont il avait fourni le numéro d’identification aux Saoudiens. Cf. pour de plus amples détails, l’article de Seymour M. Hersh du New York Times et celui de George Lardner du Washington Post, op. cit.

[24]  Alexandre Del Valle, op. cit.

[25] Ibid.

[26] Owen Jones, « To really combat terror, end support for Saudi Arabia », The Guardian, 31 august 2014.

[27] Benjamin Roger, « Nord-Mali : le Qatar accusé de financer les groupes islamistes de l’Azawad », Jeune Afrique, 6 juin 2012.

[28] Le vert est la couleur de l’islam. « Il est censé être la couleur préférée du prophète Mahomet ». Notamment, parce que « Le prophète de l’Islam aurait porté un manteau et un turban verts, et ses écrits sont remplis de références à cette couleur. Un passage du Coran décrit le paradis comme un endroit où les gens «porteront des vêtements verts en soie fine». Un hadith, ou enseignement, dit: «Lorsque l’Apôtre d’Allah parvint au crépuscule de sa vie, il était couvert de l’Hibra Burd», morceau de tissu vert. Ainsi retrouve-t-on le vert dans la reliure du Coran, sur les dômes des mosquées et, aussi, dans les campagnes politiques », in Christopher Beam, « Pourquoi le vert est la couleur de l’Islam? », Slate France, 12 juin 2009, http://www.slate.fr/story/6491/pourquoi-le-vert-est-il-si-important-dans-le-monde-musulman .

[29] Firouzeh Nahavandi, « L’instrumentalisation de la religion dans les pays musulmans « convertis », Civilisations : Revue Internationale d’anthropologie et de Sciences humaines, n°48, 2001.

[30] Ibid.

[31] Ibid.

[32] Camelia Entekhabifard, « L’Afghanistan ne croit pas à la paix », Le Monde Diplomatique, décembre 2014.

[33] Cf. Peter Harling, « De l’Egypte à l’Irak, le chaos s’installe là où les Etats se retirent », Le Monde Diplomatique, Septembre 2014, pp. 1, 6, 7.

10 – Les manufactures de la propagande conservatrice et libertarienne aux Etats-Unis: le rôle des think-tanks dans le formatage de la décision politique

La transformation de la production scientifique et des rapports de la recherche avec le monde politique, celui des affaires et le journalisme

Article : Le développement de think tanks financés par des fondations familiales (cf. notre article N°9[1]) contribua de façon décisive à l’installation de la droite conservatrice dans le paysage politique et la société américains à partir du début des années 1980.

Dans le même temps, le phénomène transforma, aux Etats-Unis, la nature de la production scientifique dans les champs d’investigation des sciences humaines et les rapports de nombre de ses chercheurs avec le monde politique, celui du journalisme et des affaires[2].

Plusieurs de ces transformations peuvent être évoquées qui ont la particularité d’être liées :

  • la multiplication, tout d’abord, grâce aux financements d’une partie du monde des affaires, de « centres de recherche engagés » (advocacy centers), destinés à ne soutenir que des idées conservatrices/libertariennes et décidés à en assurer la propagation la plus large possible par une proximité cultivée systématiquement avec les grands médias et les milieux de la décision politique;
  • ensuite, et comme conséquence, une volonté délibérée de la part des dirigeants et chercheurs de ces mêmes think tanks conservateurs de prendre part aux batailles politiques, à l’inverse de ce qu’avait fait, jusqu’ici, la communauté scientifique traditionnelle, dont la crédibilité et la légitimité de ses membres étaient fondées sur leur capacité à prendre du recul et conserver leurs distances par rapport à ces affrontements;
  •  à noter encore, une approche du processus de recherche « inversé », qui, à l’incertitude sur les résultats finals de toute recherche impliquant la conception de problématiques ouvertes et l’examen des faits (destinées à prendre la mesure de tout objet de recherche), préférait, dans le cas des think tanks conservateurs, la certitude associée aux contenus dont les idées conservatrices formateraient les conclusions avant d’en avoir posé les principales interrogations;
  • dans ce nouveau contexte, également, un rapport différent des chercheurs au monde universitaire et à l’expertise, dans la mesure où, pour ceux d’entre eux qui acceptaient d’être cooptés par les réseaux conservateurs et de produire un discours en phase avec leurs idées, il devenait alors possible d’échapper aux processus d’évaluation académiques traditionnels (comités scientifiques universitaires) et d’évoluer dans leur carrière, tout en n’ayant plus à se préoccuper de questions matérielles sur le très long terme (ils avaient l’assurance de pouvoir migrer d’un think tank à un autre, voire d’appartenir à plusieurs « think tanks », de passer d’une administration à un think tank et vice-versa, etc.);
  • en lien, enfin, avec les transformations susmentionnées, une mutation du temps et des rythmes de la recherche, qui, dans l’univers de la recherche engagée, allait substituer, au rythme long de la maturation scientifique impliquant le questionnement, la « production minute », issue de la volonté des responsables des think tanks conservateurs d’exiger de leurs chercheurs qu’ils puissent fournir, 24h sur 24 et 7 jours sur 7, des éléments d’analyse porteurs de certitudes sur des questions et débats d’actualité, et dans des formats qui les rendraient directement utilisables par les parlementaires et les médias. Pour illustration, il est intéressant de citer les mots de Richard N. Perle[3] qui, lors de la première réunion des conseillers du Center for Security Policy (CSP), un think tank conservateur spécialisé dans les questions de défense, déclarait, en faisant référence à une campagne publicitaire de l’époque commanditée par un fabricant de pizzas-minute : « Ce dont nous avons besoin, c’est d’être les Domino’s Pizza du business politique. Si vous n’avez pas votre analyse politique dans les trente minutes, vous êtes remboursé![4] »

Les fondations conservatrices, créées justement pour faire le lien entre les hommes d’action et les théoriciens par l’intermédiaire de leur stratégie de financement, accordèrent une part très significative de leurs dotations à un petit nombre de think tanks dont l’influence intellectuelle allait être considérable, à partir de la fin de la deuxième moitié des années 1970, dans la croisade pour conquérir l’esprit des élites.

Partant du principe, énoncé en 1948 par Richard Weaver, un traditionaliste de la « vieille droite », selon lequel « les idées ont des conséquences » (le titre de l’ouvrage qui le fit connaître[5]), les gestionnaires de ces mêmes fondations, en hommes d’entreprise, intégrèrent ces think tanks dans « une chaîne globale de production d’idées[6]«  qui allait bientôt mobiliser 80% de leurs ressources et dont l' »output » serait « mercaté »par l’intermédiaire des circuits de diffusion universitaire et médiatique, puis servirait à alimenter les argumentaires des activistes auprès de la population et du Congrès. Dans le même temps, les organismes précités réinventèrent le concept de « think tank ». Plutôt que d’approcher le processus politique de façon distanciée ainsi que le concevait la recherche traditionnelle et de façon technique dans la tradition « progressiste » (« les problèmes sociaux ont des solutions techniques[7]« ), leurs responsables choisirent de l’aborder en termes « idéologiques« . De la sorte, ils rompaient avec ce qui se faisait jusqu’alors (utiliser la connaissance pour résoudre, grâce à la recherche, des problèmes spécifiques et élaborer des réformes politiques) en décidant de mettre leurs ressources (financières et organisationnelles) au service de principes moraux et d’idées pilotant la recherche et destinés à guider la politique nationale.

Comme l’expliqua le leader conservateur Richard Viguerie : « Nous n’avons pas besoin de nouvelles idées, mais nous avons besoin de nouvelles techniques pour diffuser des idées vraies qui ont fait leurs preuves[8]« . Telle fut la mission des principaux think tanks conservateurs dont il sera maintenant question.

American Enterprise Institute (AEI)

Connue à ses débuts, en 1943, sous l’intitulé American Enterprise Association, elle n’était alors qu’une association créée par Lewis H. Brown, le président de l’entreprise Johns-Manville, pour défendre les intérêts d’entrepreneurs comme lui. Si plusieurs années auparavant, Brown avait été en faveur du New Deal, ses idées avaient progressivement évolué lorsqu’il en avait découvert la dimension keynésienne, contenue dans la notion de relance économique par la dépense publique, contraire, selon lui, à l’éthique du travail.[9] Dotée d’un budget initial relativement limité à ses débuts (80 000 dollars), l’association employait des universitaires pour rédiger des rapports qu’il était pratiquement impossible de différencier de ceux de la National Association of Manufacturers (NAM).

En 1954, un responsable de General Electric, A.D. Marshall, qui en était devenu le président après le décès de Brown en 1951, était prêt à mettre un terme à ses activités. Avant de se résoudre à le faire, il nomma toutefois un économiste de la Chambre de Commerce, William Baroody Sr., pour en être le Vice-président. Ce dernier, qui n’était pas vraiment un intellectuel, croyait toutefois fermement à l’importance du rôle des idées dans la justification et la promotion de politiques publiques conservatrices. Il entreprit ainsi de transformer l’association, créée par Brown, en une sorte de « brain-trust » rooseveltien prêt à fonctionner pour une future présidence conservatrice des Etats-Unis[10]. Il recruta alors, comme conseillers scientifiques, deux économistes peu connus à l’époque, Miton Friedman, de l’Université de Chicago et Paul McCracken, de l’université du Michigan. Et il se chargea de convaincre également les gestionnaires financiers d’accepter un changement de nom en American Enterprise Institute, afin de différencier l’organisation d’une simple association de commerce (lui-même était partisan d’adopter le nom plus neutre, mais tout aussi porteur de sens quant à la finalité recherchée,  d’Institute for Public Policy Research).

En 1964, Baroody eut l’occasion de mettre indirectement (il s’était officiellement mis en congé d’AEI pour lui éviter l’accusation de collusion et la perte de son statut d’exemption fiscale) son organisation au service du projet initial qu’il avait conçu pour elle. Il fut en effet chargé d’organiser un « brain-trust » pour la campagne présidentielle de Barry Goldwater  L’entreprise devait toutefois se révéler porteuse de difficultés. En sus de s’aliéner une partie des activistes de la droite conservatrice qui lui reprochèrent d’avoir voulu les écarter de la campagne (cf. supra), Baroody dût faire face à une enquête fiscale, diligentée par une sous-commission de la Chambre des Représentants sur les comptes d’AEI. La question était en fait de savoir si oui ou non la participation de Baroody à la campagne Goldwater avait contrevenu au statut d’exemption fiscale d’AEI (Baroody expliqua alors qu’il s’était mis en congé provisoire d’AEI). Pour éviter que ne se reproduise pareil incident et pour éviter aux analyses d’AEI de se voir accuser de manque d’objectivité, Baroody recruta des libéraux et des démocrates dans les rangs de l’association. Cela ne l’empêcha pas, cependant, de vouloir mettre sur pied un véritable « brain-trust » conservateur, persuadé qu’il était, que la recherche sur les politiques publiques était, aux Etats-Unis, la province exclusive des institutions « pro-libérales » (de gauche aux Etats-Unis). Et de fait, bien qu’il continuât d’affirmer qu’AEI était apolitique, l’associations devint progressivement un point de chute pour des officiels d’administrations Républicaines qui avaient perdu leurs postes et un tremplin pour les activistes conservateurs qui voulaient entrer en politique. Ainsi, à partir de 1976, AEI accueillit dans ses rangs un certain nombre de personnalités politiques qui en fit une sorte de « gouvernement en exil des administrations Nixon et Ford[11]« . L’ex-président Gerald Ford, lui-même, rejoignit les rangs d’AEI, tout comme Robert H. Bork (ex-Attorney General[12] de Nixon), Arthur F. Burns (président de la Federal Reserve) et William E. Simon (Secretary of the Treasury).

Entre 1977 et 1986, le fils de Baroody, William Baroody Jr., reprit les rênes d’AEI, après être passé par l’Office of White House Public Liaison dans les administrations Nixon et Ford. Il utilisa cette expérience pour élargir la communication du think tank et ses activités. Un véritable « déluge de publicité » fut, à chaque fois utilisé, pour mettre en valeur différents types d’éléments[13]: Public Policy Weeks, organisées autour d’un slogan: « la concurrence dans le domaine des idées est fondamentale pour une société libre[14] » et qui offraient à des dirigeants de grandes entreprises la possibilité d’échanger, pendant une semaine, avec des chercheurs, des responsables politiques d’administrations sortantes et des représentants de gouvernements étrangers; ou le « World Forum », une invitation lancée par l’ancien président Gérald Ford et qu’il continua d’animer pendant plusieurs été au Colorado (Vail)[15] où des personnalités du monde politique et des affaires avaient la possibilité de discuter des mesures publiques qui affectaient leurs intérêts, tout en laissant la possibilité à AEI de récolter des fonds auprès des entrepreneurs. Baroody Jr. développa également les publications d’AEI avec différents titres : Public Opinion, sous la direction de David Gergen, AEI Economist, sous celle d’Herbert Stein, AEI Foreign Policy, sous la direction de l’ancien Assistant Secretary of State Harold Saunders et Regulation, une revue consacrée au droit et aux politiques publiques, sous la direction d’Antonin Scalia.

Avec William Baroody Jr., AEI devint une destination de financement privilégiée par des chefs d’entreprises préoccupés par l’activisme des syndicats et des associations de consommateurs.

C’est ainsi qu’il parvint à recruter les dirigeants des plus importants groupes américains pour alimenter ses campagnes de collecte de fonds, parmi lesquels Walter Wriston de Citibank, William Butcher de Chase Manhattan, David Packard de Hewlett-Packard, Thomas Murphy de General Motors et Reginald Jones de General Electric[16]. Et à partir de 1981, le think tank reçut un pourcentage régulier du budget annuel de plus de 600 entreprises. AEI put également compter (en partie grâce aux recommandations faites aux fondations conservatrices par Irving Kristol et William Simon quant à la nécessité de concentrer leurs dons) sur le financement de ses activités par les fondations Olin, Sarah Scaife et J. Howard Pew Freedom Trust. A la tête d’un think tank qui pesa bientôt plusieurs millions de dollars, Baroody Jr. put accueillir les chercheurs, les personnalités politiques et publier en masse des contenus dont le propos était systématiquement défavorable à l’intervention du gouvernement dans les activités des entreprises, ainsi que des attaques en règle contre les législations destinées à protéger les consommateurs, l’environnement et les syndicats. Comme l’admit d’ailleurs sans détours son directeur des relations publiques: « Nos études favorisent les entreprises ; elles sont la colonne vertébrale de notre économie« [17]. Ce fut donc ainsi, dans un contexte particulièrement favorable à l’activité entrepreneuriale, qu’un Jude Wannisky put écrire son ouvrage « The Way The World Works » sur « l’économie de l’offre » (supply-side economics), qu’un William Simon put développer son programme d’études sur la politique fiscale et qu’Irving Kristol et Michael Novak firent progressivement apparaître les fondements du mouvement intellectuel associé au label « néoconservatisme[18]« .

Et lorsque Ronald Reagan accéda à la présidence, il demanda à plus d’une trentaine de collaborateurs d’AEI de participer à son administration parmi lesquels Jeane Kirkpatrick qui devint U.S Ambassador to Nato (1981-1985), Murray Weidenbaum, nommé à la tête du Council of Economic Advisers du président (1981et 1982) et Antonin Scalia, à la Supreme Court (1986). Cette réalité amena plus tard Reagan à déclarer, alors qu’il se préparait à quitter la Maison Blanche, qu’aucun autre think tank n’avait été plus influent[19]. Toutefois, c’est également au début des années 1980, une époque où le parti Républicain cédait aux assauts d’une droite conservatrice, que l’étoile d’AEI commença à pâlir par rapport à d’autres think tanks plus ouvertement engagés, comme Heritage Foundation (cf. infra). Enregistrant une baisse sérieuse des contributions de ses principaux soutiens, AEI dût faire face à une crise à la fois financière et morale[20]. En conséquence, William C. Butcher, son président du Conseil d’Administration (qui était aussi le PDG de la Chase Manhattan Bank), décida de se séparer de William Baroody Jr. En décembre 1986, il le remplaça par Christopher DeMuth qui avait fait partie de l’équipe Nixon (ancien Staff Assistant) et s’était occupé de publicité pour le compte de l’Office of Management and Budget de l’administration Reagan. Dès sa prise de fonction, DeMuth se lança dans une opération de réorganisation d’AEI. Il commença par nommer trois nouveaux « Research Directors » et se débarrassa de la plupart des membres de l’équipe chargée des questions de politique internationale[21]. Il nomma Jeane Kirkpatrick (de nouveau professeur à Georgetown) à la tête de la nouvelle équipe qui fit aussitôt entrer Frank Gaffney, Deputy Assistant Secretary of Defense for Nuclear Forces de Caspar Weinberger, Richard Perle, un autre des Assistant Secretaries de Weinberger et Constantine Menges, un ancien Special Assistant for National Security Affairs et National Intelligence Officer à la CIA.

La « mue conservatrice » d’AEI  était engagée.

The Heritage Foundation

Sa création, au début des années 1970, fut, en partie, le résultat d’une opération politique manquée, dont la cause en fut attribuée, à l’époque, par Paul Weyrich et Edwin Feulner (deux amis alors assistants de personnalités politiques Républicaines[22]) à l’AEI de William Baroody Sr.

Au cours du printemps de l’année 1971, Paul Weyrich, qui, à 28 ans, travaillait alors à Washington comme Press Secretary dans l’équipe du Sénateur Républicain du Colorado, Gordon Allott, reçut une analyse en provenance d’AEI, consacrée à un projet d’avion de transport supersonique. L’analyse qui présentait, de façon concise, les arguments « pour » et « contre » de ce projet soutenu par l’administration du président Républicain Richard Nixon, venait cependant trop tard. De fait, le projet d’avion supersonique, avait été rejeté par le Sénat, deux jours auparavant, à l’issue d’un vote très serré (51 pour, 46 contre[23]). Désireux de comprendre pourquoi les conclusions d’AEI n’avaient pu parvenir à temps aux assistants des Sénateurs afin qu’ils puissent préparer leurs patrons au débat, Weyrich s’était entendu répondre, par Morton Blackwell, un collègue conservateur du staff d’AEI, que cela avait été voulu. Depuis 1950 en effet, date à laquelle AEI, alors appelée encore American Enterprise Association (cf. supra) avait été épinglée par une commission du Sénat qui lui reprochait de ne présenter que « le point de vue des grandes entreprises[24]« , puis en 1964, année durant laquelle l’implication de Baroody dans la campagne présidentielle de Barry Goldwater lui avait valu des remarques désobligeantes de la part du futur président Démocrate Johnson (bien qu’à l’époque Baroody Sr. se soit mis en congé provisoire d’AEI) et, pour finir, depuis les enquêtes ultérieures de l’administration fiscale qui avait failli lui coûter sa place au commandes d’AEI (cf. supra), William Baroody Sr. ne voulait pas que les productions du think tank qu’il dirigeait, pussent paraître partisanes ou influencer le vote des parlementaires. Il allait mettre d’ailleurs, dans les années qui suivirent, un terme à la division chargée de l’analyse des propositions de loi et recentrer les activités de son organisation sur des thèmes dont le traitement ne pouvait se concevoir que dans le temps long. Ces décisions ne pouvaient convenir à des jeunes activistes conservateurs comme Weyrich et Feulner, incapables d’admettre qu’un think tank comme AEI ne soit pas engagé dans les débats politiques du moment.

C’est donc à cette époque, comme le déclara plus tard Feulner, que « Paul et moi décidâmes que les conservateurs avaient besoin d’un institut de recherche indépendant, destiné à influencer les débats politiques en cours au Congrès, avant que des décisions ne soient prises[25]. » L’idée en était d’ailleurs venue à Weyrich, en 1968, quand James Lucier, assistant du Sénateur Républicain de Caroline du Sud, Strom Thurmond, l’avait présenté à Victor Fediay, un analyste à la Librairie du Congrès. Au cours de la discussion, les trois hommes étaient tombés d’accord sur les points suivants : les Sénateurs conservateurs manquaient d’arguments lors des débats sur les questions courantes, faute d’analyses suffisamment informées; il fallait donc créer une firme spécialisée dans la recherche (research firm), capable de fournir des études conservatrices, gratuitement dans le cas des parlementaires et contre rémunération pour des entreprises. N’étant pas, néanmoins, parvenu à intéresser des investisseurs potentiels à ce projet, Paul Weyrich avait demandé de l’aide, au début de l’année 1969, à son ami et mentor J. Frederic (Fritz) Rench, un homme d’affaires et un activiste conservateur du Wisconsin.  Ce dernier, étonné de voir qu’un projet dont la réussite reposait en grande partie sur sa capacité à gagner l’appui financier d’entrepreneurs, ne comportait ni « business plan », ni budget, avait alors décidé de coucher lui-même ces éléments sur le papier, donnant ainsi à l’ensemble intitulé « Analysis and Research Association (ARA) », la crédibilité managériale qui lui manquait. Malgré cette contribution stratégique, la liaison avec le monde des affaires avait été, en grande partie, le fruit du hasard.

Un matin de l’année 1970, privé de son secrétariat pour cause de maladie, le bureau du Sénateur Allott avait reçu un courrier remis alors par un stagiaire entre les mains de Paul Weyrich. Envoyé par Jack Wilson qui venait juste d’être engagé comme assistant pour les questions politiques par le brasseur et activiste conservateur du Colorado Joseph (Joe) Coors, ce courrier, également adressé à d’autres hommes politiques éminents, faisait état de la volonté de Coors de réaliser le « bon investissement » dans le mouvement conservateur. Parvenant à convaincre Wilson de faire venir Coors à Washington où ils lui avaient organisé un programme de rencontre avec des Sénateurs influents mais aussi avec Lyn Nofziger, assistant du président Nixon chargé des relations avec le Congrès, Weyrich et ses amis lui avaient également expliqué la façon dont les libéraux contrôlaient, selon eux, l’information à Washington tout en assurant qu’eux-mêmes étaient, malgré leur jeune âge, les hommes qui parviendraient à contrer ces mêmes libéraux. Aux objections de Coors qui avait alors évoqué son intention éventuelle d’investir dans une institution comme AEI, forte de ses trente ans d’expérience, plutôt que dans Analysis and Research Association (ARA) qui n’en avait aucune, Nofziger avait alors contré, insistant sur le côté regrettablement académique, voire poussiéreux des publications d’AEI[26], ajoutant ensuite qu’elles n’étaient pas utilisables lorsque les parlementaires en avaient besoin et finissaient sur les rayons des bibliothèques. Coors s’était alors rendu à ces arguments, admettant plus tard que plusieurs choses l’avait convaincu de soutenir financièrement ARA : les critiques de Nofziger sur le côté trop universitaire des publications d’AEI; le business plan de premier ordre du nouveau think tank; le rapport confidentiel de l’avocat Démocrate Lewis F. Powell sur l’attaque d’envergure lancée contre le système de la libre-entreprise et l’appel à réagir que ce dernier avait lancé à la communauté des affaires[27].

ARA avait donc débuté ses activités grâce à un appui financier de 250 000 dollars en provenance d’Adolph Coors Company. Sous l’impulsion de Lucier, Weyrich, Feulner, Fediay et Roberts, l’association s’était immédiatement lancée dans la recherche et l’analyse des questions de politique courante examinées au Sénat. Mais des problèmes d’organisation au sein de l’équipe et son incapacité à attirer des investisseurs autres que Coors (qui lui-même n’entendait pas rester le seul sponsor d’ARA), avaient convaincu Weyrich que son association n’était pas viable. Exposant le problème à Dan Joy, l’un de ses amis conservateurs, ce dernier lui avait signalé l’existence d’une association dormante, la Robert M. Schuchman Memorial Foundation (du nom du premier président des Young Americans for Freedom, précisant qu’il lui serait facile d’en prendre le contrôle pour la transformer en outil efficace au service des parlementaires conservateurs. Très peu de temps après cette discussion, une Schuchman Foundation rénovée avait vu le jour, dont une partie du nouveau conseil de direction était composée de Paul Weyrich, son directeur, assisté par Jack Wilson, Ed Feulner et Joseph Coors. D’autres hommes d’affaires étaient venus assister Coors dans le soutien financier à l’association, parmi lesquels Richard M. Scaife et William Brady de Milwaukee. Mais très vite, des problèmes associés aux choix de la nouvelle direction étaient apparus, compromettant l’avenir de Schuchman Foundation. De fait, alors que les anciens de Schuchman privilégiaient une approche traditionnelle de l’analyse des politiques publiques grâce à l’organisation de conférences et la publication d’ouvrages, les nouveaux membres du conseil de direction, Weyrich et Feulner en tête, avaient opté pour une approche qui permettrait d’influencer de façon plus rapide et directe le processus législatif. Très vite, ce problème de conception était devenu insurmontable, obligeant les protagonistes à trouver une solution. Ils étaient alors parvenus à se mettre d’accord sur une formule à double détente : d’une part, Schuchman allait devenir un Centre spécialisé dans l’étude des problèmes de droit public et Feulner en serait le président; de l’autre, une nouvelle fondation consacrée à l’intervention directe sur les politiques publiques serait créée, à laquelle Weyrich allait donner le nom de Heritage Foundation

L’option devait, toutefois, précipiter la dissociation complète des deux entités. La séparation fut consommée en 1973, époque à laquelle Weyrich, Wilson et Feulner donnèrent leur démission des instances de Schuchman. Heritage, qui avait obtenu son statut d’organisation incorporée dans le District de Columbia, puis son statut d’exemption fiscale en février et novembre de la même année, put alors démarrer ses activités. Le scandale du Watergate eut toutefois un impact sur le nouveau think tank conservateur. Avant même que le président Nixon ne démissionne en août 1974 pour éviter l’« impeachment », Paul Weyrich quitta la présidence d’Heritage. Convaincu que les élections à venir allaient être un désastre pour les Républicains, il décida de revenir à l’activisme politique direct, en créant le « Committee for the Survival of a free Congress ». Jerry P. James, un vieux routier du Sénat dans des fonctions d’analyste et de rédaction de discours officiels pour le compte de parlementaires républicains, prit sa suite. Mais, mal à l’aise dans cette nouvelle fonction, il abandonna sa place, en juin 1975, à Frank J. Walton, un homme d’affaires Californien qui avait rejoint l’équipe du gouverneur Reagan en tant que Secretary of Business and Transportation. Le choix de Walton donna des arguments de poids à Heritage. De fait, ses anciennes fonctions officielles aux côtés de Reagan, lui permirent d’avoir facilement accès aux parlementaires pour leur faire connaître Heritage; également, ses précédents succès dans les affaires, l’aidèrent à obtenir le soutien financier des fondations et des entreprises; enfin, grâce aux éléments susmentionnés et avec l’introduction de la récolte directe de fonds par courrier (« direct-mail fundraising »), Frank Walton parvint à doubler les revenus d’Heritage. Deux ans après avoir officié en tant que directeur de Heritage, Walton annonça qu’il désirait retourner en Californie. Edwin Feulner, qui entre-temps avait pris la direction du groupe Républicain d’étude de la Chambre des Représentants (House Republican Study Group), se laissa alors convaincre de prendre la direction du think tank.

A l’instar des Baroodys pour AEI, Feulner s’avéra posséder un réel talent pour la promotion d’Heritage. Il parvint ainsi très vite à doter le think tank d’un budget correspondant à ses ambitions, qui, en 1983, atteignit 10 millions de dollars. Ce résultat financier fut, entre autres, redevable à une capacité de diversification des sources d’investissement, puisque, aux côtés des de grandes fondations conservatrices comme Smith Richardson et Olin à laquelle se joignit la « Samuel Robert Noble Foundation » (du milliardaire du pétrole Edward Noble), vinrent s’ajouter des entreprises et banques du haut du classement Fortune 500, comme General Motors, Chase Manhattan, Pfizer, Mobil et Sears. Au milieu des années 1980, Heritage pouvait ainsi faire état d’un réseau de donateurs dont ses instances chiffraient le nombre à 200 000, un résultat qui contribua à lui assurer une crédibilité et une légitimité auprès des dirigeants politiques. Marquant les esprits, le chiffre parvint, dans le même temps, à dissimuler le fait que la plus importante partie des ressources financières du think tank ne provenait que d’un petit nombre de très gros contributeurs (Richard Mellon Scaife, Joe Coors, etc.). Et ces derniers n’hésitaient pas à débourser, sur le champ, lorsque les circonstances l’exigeaient, les fonds nécessaires au financement d’opérations stratégiques pour la cause conservatrice, à l’instar de ce que Scaife et Coors avaient fait lors de la création d’Heritage Foundation.

Ce faisant, l’assurance de pouvoir compter sur l’appui financier de riches personnalités dans le temps long fut un atout réel dans la mise en œuvre et la continuité des projets du think tank. Feulner donna aussi à Heritage un style politique qui constitua sa marque distinctive en comparaison avec les autres think tanks. Par l’intermédiaire d’un mode bien spécifique de recrutement de ses personnels qui privilégiait les doctorants, les aspirants journalistes et les publicitaires, Heritage mit au point des formats de publications (les fameux « backgrounders ») destinées à être rapidement lues et donc immédiatement utilisables par les parlementaires, pour les débats sur les questions de politique courante et les affaires étrangères. De la taille d’un article (de 8 à 14 pages), selon les consignes données par  Feulner, afin de capter plus facilement l’attention des journalistes et de pouvoir rentrer dans l’attaché-case des élus et des hommes d’affaires (« briefcase test »), ces mémos furent adressés par la poste (plus tard faxés ou envoyés par courrier électronique), à raison de deux à trois éditions par semaine, à ces différents publics. A la différence des documents politiques d’AEI, plus neutres pour les raisons susmentionnées, ceux d’Heritage adoptèrent ouvertement un biais conservateur et proposèrent des pistes d’action conformes à ce registre. Dans le même temps, l’organisation et le management des opérations du think tank étaient conduits dans une philosophie délibérément entrepreneuriale (facilitant ainsi la communication avec les donateurs), l’objectif étant l’efficacité au service des résultats. Ed Feulner l’expliqua de la façon suivante : « Nous voyons la ‘production’, c’est-à-dire la conduite des recherches, l’analyse des données et la publication des résultats – comme une partie seulement du processus. L’autre partie fondamentale est contenue dans le marketing – c’est-à-dire la façon dont nous présentons nos résultats, mais aussi notre réseau de distribution et toutes les autres activités conçues pour générer du soutien à nos idées[28]. »

Le résultat de ces initiatives fut qu’en très peu de temps, Heritage parvint à se faire un nom à Washington, à défaut d’influencer encore la teneur des débats sur l’économie et le monde des affaires.

En effet, au cours de la décennie des années 1970, d’autres organisations conservatrices occupaient déjà le devant de la scène politique, parmi elles le « Committee on the Present Danger (bis)[29]«  de Paul Nitze, célèbre pour ses attaques contre la politique étrangère et de défense du président Carter avec l’URSS. Néanmoins, Heritage, se concentrant tout d’abord sur l’échelon législatif, put très rapidement gagner l’attention des cercles du pouvoir et se démarquer des think tanks traditionnels. Plusieurs types d’initiatives qui se révélèrent « stratégiques » y contribuèrent : tout d’abord, les experts d’Heritage compensèrent un moindre niveau de qualification académique, par un accès direct aux parlementaires conservateurs et à leurs assistants, de par les liens étroits qu’ils entretenaient avec ces derniers; ensuite, ces mêmes experts, issus principalement du monde politique et du journalisme, furent capables de fournir aux membres du Congrès des études dont le contenu, contrairement aux analyses universitaires « types », répondait à leurs besoins politiques immédiats, dans un format facilement utilisable pour préparer leurs débats; enfin, la création, en 1978, d’une « Resource Bank », référençant dans un annuaire, le nom et les coordonnées de plus d’un millier de chercheurs « conservateurs », mit à la disposition des activistes politiques du pays, une expertise académique mobilisable à tout moment, dans les débats publics et les médias, en appui aux contenus des « backgrounders« .

L’étape suivante fut ainsi, dans la stratégie globale d’Heritage, la conquête de l’Exécutif. Sur la base d’une notoriété, conquise en peu de temps au Congrès, Heritage investit la Maison Blanche par l’intermédiaire de Ronald Reagan. De fait, l’accès rapide des membres du think tank au « conseil du prince » se fit par l’intermédiaire de deux éléments: dès son élection en 1980, le nouveau président fit entrer onze membres de Heritage dans son équipe de transition; puis, Edwin Meese (un ami de Joseph Coors) qui était le responsable de la campagne présidentielle et avait soutenu Heritage dès sa création, suggéra à Reagan, dans sa nouvelle fonction de proche conseiller du président (comme membre du National Security Council), de suivre les recommandations politiques faites dans un document publié par le think tank. Le président accepta d’autant plus facilement que Joe Coors lui conseilla d’en faire autant, et il exigea de ses ministres, lors de la première réunion du cabinet, qu’ils le lisent. C’est ainsi que « Mandate for Leadership » (le titre de ce volumineux document de plusieurs milliers de pages) fut présenté par les instances de Heritage comme la « carte routière », voire même « la bible de l’administration Reagan » une situation qui allait se prolonger lors du mandat présidentiel suivant. Financé principalement sur des fonds donnés à cet effet par Robert Perry, un important promoteur immobilier de Houston et soutien du parti Républicain, Mandate for Leadership, qui établissait Heritage Foundation comme le « réservoir intellectuels » des politiques publiques conservatrices, fut en effet reconduite dans une deuxième version, lors de la réélection à la présidence de Ronald Reagan. En 1984, Mandate for Leadership II était distribuée à tout ceux qui, des parlementaires, de leurs assistants, des personnalités clés de l’Exécutif, de l’administration et des médias, comptaient dans le monde de la conception des politiques publiques.

Paul Weyrich et Edwin Feulner avaient réussi leur pari : faire de Heritage Foundation, à l’inverse des think tanks traditionnels, une plateforme organisationnelle et activiste, capable de mettre en forme l’idéologie conservatrice au service de toutes les questions du débat politique appelées à se transformer en décisions. En prise directe avec tous les combats politiques (au milieu même de tous ces combats), et prête à fournir toutes les réponses aux questions et besoins des acteurs du terrain, Heritage rompait ainsi avec les exigences de distanciation requise par la démarche scientifique. Il ne s’agissait pas de savoir si les idées conservatrices et les politiques publiques afférentes étaient objectivement recevables. Il s’agissait seulement de permettre à des idées, présentées comme « vraies », de se transformer en politiques publiques dont les bases et le bien-fondé n’avaient pas vocation à être discutés.

The Hoover Institution on War, Revolution and Peace

Ce think-tank, situé sur le domaine de l’Université Stanford en Californie, vit le jour en 1919, sous le nom de Hoover War Library, à la suite d’une donation de 50 000 dollars faite par Herbert C. Hoover. Celui qui, en 1929,  allait devenir le 31ème président des Etats-Unis pour un seul mandat (il n’avait pas vu arriver la crise) après une carrière publique bien remplie[30], était un ancien étudiant de Stanford.

Après y avoir obtenu un diplôme de « mining engineer », et avant d’accéder à la présidence, Hoover fit une carrière internationale d’ingénieur spécialisé dans les industries extractives. Pendant ces années, il maintint néanmoins des liens étroits comme administrateur avec son ancienne « alma mater », plus particulièrement avec le professeur Ephraim D. Adams. Bibliophile passionné, il aida ainsi ce responsable du département d’histoire à acquérir des documents d’archives en provenance du « British Public Records Office ». Il finança également, pour le compte de Payson Treat, un autre historien de Stanford, l’achat de livres rares sur la Chine et l’extrême Orient[31].

Cette passion de Herbert Hoover pour les livres et la lecture, tout comme le déclenchement, en 1914, de la grande guerre en Europe, furent à l’origine de la création d’une Hoover War Library.

Hoover, qui à l’époque travaillait à Londres, décida tout d’abord de s’impliquer dans l’assistance à ses compatriotes Américains désireux de fuir les zones de conflit du vieux continent. Il fut ensuite à l’origine de la création d’une association privée (« Commission for Relief in Belgium ») chargée d’aider la population civile belge menacée de famine par l’occupation allemande et le blocus naval allié. Au cours de ses heures de liberté, Hoover découvrit un ouvrage qui allait le marquer. C’était une biographie écrite par Andrew D. White, un historien et un diplomate, président fondateur de l’Université Cornell. Dans celle-ci, l’auteur déplorait, entre autres, l’absence d’efforts déployés aux Etats-Unis pour sauvegarder de façon systématique des archives contemporaines qu’il jugeait indispensables pour interpréter, plus tard, les évènements[32]. Il racontait, en outre, comment ses efforts pour rassembler une collection de documents sur la révolution française, lui avait permis d’en faire apparaître l’une des reconstitutions les plus fidèles. L’exemple devait fortement marquer Hoover. Basé en Europe, ce dernier décida alors de rassembler toutes les archives qu’il pouvait se procurer sur la grande guerre et ses suites, agissant ainsi en précurseur dans ce domaine (les archives nationales ne furent créées qu’en 1934)[33]. D’abord entreposées en 1919 à Stanford comme « Hoover War Collection » après un don de 50.000 dollars fait par lui à l’université, l’ensemble des documents fut confié, en 1922, à la « Hoover War Library » dans des locaux intégrés à la bibliothèque universitaire, mais administrativement indépendants. En 1926, la « Hoover War Library », grâce aux efforts d’historiens associés par Hoover à son entreprise d’archivage (Ephraim .D Adams, Robert C. Binkley, Ralph H. Lutz, Frank A. Golder), avait acquis la réputation de posséder le fonds documentaire le plus important consacré à la première guerre mondiale et progressivement, à partir de 1933, ce fonds s’enrichit de nouvelles collections consacrées à l’Europe de l’Ouest et de l’Est, aux mouvements fascistes, communistes et nationalistes à l’origine de la seconde guerre mondiale, à l’Asie Orientale, l’Afrique, l’Amérique latine, au Moyen-Orient, à la guerre froide et aux relations Est-Ouest. A partir de 1938, les problèmes liés la recherche de la paix dans un environnement marqué les mouvements idéologiques nés de la guerre comme le fascisme et le communisme, motivèrent les administrateurs à transformer le nom de la bibliothèque en « Hoover Library on War, Revolution and Peace ». Ajoutant un volet recherche à ses activités en 1946, ils décidèrent ensuite d’en transformer le libellé en « Hoover Institute and Library on War, Revolution and Peace ». Une campagne majeure de financement, lancée dans les années 1950 aboutit, en 1957, à une dernière évolution de l’intitulé, alors décliné en « Hoover Institution on War, Revolution and Peace ».

Juste avant sa mort en 1964, Herbert Hoover assigna à l’institution une mission bien précise: en utiliser les archives et le fonds documentaire pour, sur la base de l’expérience associée, éviter de nouvelles guerres; rendre visible les efforts entrepris pour sauvegarder la paix, et préserver les fondements et garanties du mode de vie américain[34]. Dans les années qui suivirent, trois objectifs complémentaires furent définis pour y parvenir : « rassembler les sources scientifiques indispensables à la compréhension des causes et conséquences des changements économiques, politiques et sociaux tant aux Etats-Unis qu’à l’extérieur du territoire; analyser les effets des décisions gouvernementales et leur traduction en politiques publiques; générer et disséminer des idées pour concevoir des politiques positives en s’appuyant sur deux éléments : des arguments et modes de raisonnement rigoureux; des percées conceptuelles qui peuvent se transformer en politiques concrètes au service de la société[35]« . Une philosophie sous-tendait l’ensemble : elle mettait l’accent sur l’importance de la « liberté (politique, économique, individuelle) » comme condition indispensable à la poursuite d’objectifs tels que « la prospérité et la sécurité pacifique »; elle professait également un certain « scepticisme par rapport à l’expansion continue du rôle de l’Etat dans la vie de la société[36]« . Trois principaux programmes de recherche furent créés pour porter ces objectifs et idées : « Democracy and Free Markets » (étude de l’économie politique américaine); American Institutions and Economic Performance » (étude de l’économie politique internationale); International Rivalries and Global Cooperation (étude des relations politiques et économiques internationales).

D’abord localisé dans la bibliothèque de l’université Stanford, tout en y conservant son indépendance administrative, l’extension du fonds documentaire consacré à « la guerre, la révolution et la paix », rendit nécessaire la construction d’un édifice qui lui serait entièrement réservé. Ce fut fait en 1941, avec l’édification de la « Hoover Tower », inaugurée en juin de la même année, lors du cinquantenaire de la création de Stanford. Avant même le transfert des archives dans leur nouveau local, leur gestion avait été préparée. Supervisée par un Conseil d’Administration dont le premier président fut l’historien E.D Adams, elle bénéficia des conseils informels de ses « membres de droit » (Herbert Hoover, Ray Lyman Wilbur, président de l’Université Stanford ainsi que le responsable de la bibliothèque de l’université). Une dizaine de directions spécialisées eurent en outre, la responsabilité d’alimenter et de faire vivre, chacune, une collection particulière[37]. Si jusqu’alors, l’activité principale de la Hoover Institution avait consisté à acquérir des documents, produire des bibliographies et publier des anthologies, son rôle se transforma dans les années 1950.  A partir de cette époque, en effet, la combinaison de guerre froide et de « chasse aux sorcières » sur le territoire américain motiva Herbert Hoover à demander un recentrage des travaux de Hoover. Leur finalité première serait désormais de « démontrer les aspects profondément négatifs des enseignements de Karl Marx…et de réaffirmer la validité du système américain[38]. »

En 1959, la Hoover Institution devint une institution indépendante sur le campus de l’Université Stanford. Son fonctionnement, qui échappait ainsi aux procédures de gouvernance universitaire en vigueur, permit par la même occasion à ses chercheurs de profiter du prestige de Stanford, sans devoir enseigner ou produire dans le cadre des critères traditionnels de la recherche académique[39]. La nouvelle entité ne devait de comptes qu’au Conseil de supervision (Board’s Overseers) et à la présidence de Stanford, et non aux représentants du corps professoral de l’Université (The Faculty Senate). Herbert Hoover choisit personnellement, en 1960, celui qui allait présider, pendant vingt-neuf années, aux nouvelles activités de l’institution. Il s’agissait de W. Glenn Campbell, un conservateur qui avait travaillé pendant six années pour le think tank American Enterprise Institute (cf. supra) et possédait un réel savoir-faire en matière de collecte de fonds. Décidé à faire de la Hoover Institution une voix importante au service de la cause conservatrice, il joua un rôle déterminant dans deux domaines[40] : l’évolution de l’organisation vers une recherche dotée de moyens financiers conséquents; l’établissement de liens étroits avec Ronald Reagan en tant que gouverneur de Californie (1967-1975) puis président des Etats-Unis (1980-1988) – liens illustrés par la nomination de ce dernier comme « Honorary Fellow » de Hoover et l’appartenance de nombreux membres de ses administrations (Richard Allen, Edwin Meese, Martin Anderson, Peter Robinson et James Miller) au think tank.

Avec Campbell, la Hoover Institution parvint à attirer des grands noms de la politique et de la recherche ouvertement affiliés à la cause conservatrice. Créant des postes sur mesure pour ceux d’entre eux à la retraite et des « postes-passerelles » entre l’université et le think-tank qui permettaient à des enseignants de compléter de façon attractive leurs revenus, il put s’attacher progressivement les contributions de l’économiste Milton Friedman, du physicien à l’origine de la bombe à hydrogène, Edward Teller, ou du spécialiste des questions soviétiques, Robert Conquest. Mais Campbell entretint des relations difficiles avec les instances académiques de Stanford. Son choix d’aligner les orientations de la Hoover Institution avec celle de l’administration Reagan, valut au think tank d’être qualifié d’« organisation de droite » par une partie des membres du corps professoral de Stanford. Le commentaire incita Campbell à les traiter, en retour, de « Huns » et de « gauchistes ». Comme l’expliqua son successeur, John Raisian, « Glenn cherchait la bagarre avec le corps enseignant de Stanford. Il combattait le communisme soviétique et le communisme sur le campus. C’était la façon qu’il avait de trouver des sources de financement pour l’institution[41]« . Le résultat fut à la hauteur de ses ambitions, puisque Hoover Institution parvint à s’assurer le soutien, à long terme, des plus importantes fondations conservatrices qui allaient compter parmi ses principaux donateurs (John M. Olin, Charles J. Koch, Lynde and Harry Bradley, Scaife, Smith Richardson, etc.).

Si, toutefois, les idées politiques de W. Glen Campbell et sa vision d’une économie de marché dégagée de l’emprise du gouvernement lui attirèrent les faveurs du gouverneur Reagan qui le fit nommer au Conseil de Régence de l’Université de Californie en 1968, son soutien à la répression des manifestations étudiantes organisées par Reagan en 1969 contre la guerre du Viêt Nam et ses prises de position publiques ouvertement conservatrices, attirèrent durablement sur sa personne, et par réverbération, sur Hoover Institution, les foudres d’une partie significative des enseignants et étudiants de gauche[42]. L’intégration d’une quarantaine des chercheurs du think tank californien, dans les rangs de la première administration Reagan, ne fut pas de nature à apaiser les esprits[43]. Pas plus, en tout cas, que les nombreux liens croisés que Hoover tissa, au cours des années, avec d’autres think tanks conservateurs de poids comme Heritage Foundation ou American Enterprise Institute, par l’intermédiaire de leurs membres respectifs.

Cato Institute

Ce think tank libertarien, dont le nom emprunte au « nom de plume » adopté par John Tranchard et Thomas Gordon, deux essayistes anglais du 18ème siècle[44], ouvrit ses portes le 3 janvier 1977[45]. A sa création, trois personnes en constituaient le personnel, installé dans des bureaux temporaires occupant une ancienne boutique de Kearney Street, quartier de l’embarcadero à San Francisco.

Le concepteur de Cato, Edward Harrison Crane, un ancien étudiant de Berkeley puis de la « University of Southern California » (USC), avait participé à la convention fondatrice du Parti Libertarien (Libertarian Party), organisée en 1972 à l’hôtel Radisson de Denver. Se présentant comme « un libertarien dans les gènes[46]« , il cherchait le moyen de promouvoir la traduction politique des trois grands principes de « liberté personnelle », de « libre-marché » et de « gouvernement limité » qui, dans ce qu’il attribuait à l’héritage des pères fondateurs de la nation américaine en particulier Thomas Jefferson), représentaient les droits acquis par tous les êtres humains dès leur naissance[47]. Devenu responsable du Parti Libertarien de Californie du Sud en 1972 et président national en 1974, Edward H. Crane allait être chargé de gérer la campagne d’un autre « Edward » « Ed Clark », lorsque ce dernier se présenta à l’élection présidentielle de 1980 comme le candidat officiel du parti Libertarien.

Les principes historiques qui avaient présidé à la création de Cato incitèrent ses fondateurs à appliquer, à l’arène politique, une grille de lecture bien particulière. Comme l’expliqua Edward H. Crane, « Au Cato Institute, nous préférons discuter de la bataille politique, c’est-à-dire de l’affrontement qui oppose l’individu à l’Etat, en termes de confrontation entre la société civile et la société politique, plutôt que d’évoquer une quelconque opposition entre la démarche libérale, conservatrice ou même libertarienne. Dans une société civile, chacun fait ses propres choix sur la vie qu’il entend mener – que ce soit dans le domaine des dépenses personnelles ou des écoles fréquentées par les enfants, etc. Dans une société politique qui, par essence est fondée sur la coercition, c’est quelqu’un d’autre – un politicien ou un bureaucrate – qui fait ces choix. Ce faisant, l’objectif, nous semble-t-il, devrait être de minimiser le rôle de la société politique de façon à pouvoir protéger nos libertés individuelles[48]. »

Dans ce registre, le parti libertarien avait ainsi l’ambition de réunir tous ceux dont les idées les plaçaient, selon les thèmes abordés, aux extrêmes de l’éventail politique américain. Car les libertariens pouvaient s’inscrire à l’extrême gauche lorsqu’ils défendaient, de façon inconditionnelle, la liberté individuelle dans les domaines de la morale (sur le comportement et les choix sexuels ou la consommation de drogue), de l’expression des idées et du droit des personnes. Mais leurs idées sur la défense tout aussi inconditionnelle de la propriété privée, du libre marché et de l’Etat minimal dont il s’agissait de limiter les dépenses sociales et militaires, les associait aussi bien aux forces de la droite républicaine radicale. Ce grand-écart entre les extrêmes avait tendance à rassembler dans les rangs du nouveau parti des bataillons d' »originaux » particulièrement difficiles à gérer. Pour illustrer le problème, Ed Crane citait la fois où des libertariens de New York avaient particulièrement applaudi l’irruption d’une femme nue galopant à cheval dans leur manifestation organisée contre les impôts. « Je passais ma vie à repousser les lunatiques » témoigna-t-il « et le parti libertarien avait vraiment du mal à se construire dans le monde réel[49]. »

A la même époque, et alors qu’il s’efforçait de construire cette formation politique, Crane fit le constat suivant : les limites sur les contributions de campagne électorales imposées suite au Watergate étaient un véritable obstacle à la naissance d’un troisième parti susceptible de tenir tête aux deux grands partis traditionnels. Ayant installé le siège du parti libertarien à Washington, il avait d’ailleurs été très impressionné par l’influence politique que pouvaient y avoir de grands think tanks comme Brookings Institution ou American Enterprise Institute. Il sollicita donc, dans le  but de mettre sur pied un think tank libertarien considéré par lui comme une alternative politique plus efficace que la création d’un parti, le soutien financier de la famille Koch particulièrement impliquée dans la cause libertarienne. David Koch allait en effet être choisi comme candidat à la vice-présidence sur la plate-forme libertarienne emmenée en 1980 par Ed Clark, dans une campagne largement financée par Charles Koch.

C’est ainsi qu’en 1976, grâce à une donation de Charles Koch d’un montant de 500 000 dollars, le « Cato Institute », think tank libertarien, prit ses premières marques et débuta ses travaux un an plus tard. Toutefois, malgré la passion que son premier directeur, Edward H. Crane, vouait à sa Californie natale, celui-ci réalisa très vite que l’installation de Cato à San Francisco était une erreur. Comme il le précisa plus tard, « dans l’esprit du grand public, la ville était intimement associée à tout ce qui ne tournait pas rond à la fin des années 1960[50]« . La décision de déménager à Washington fut très rapidement prise, malgré l’opposition de certains soutiens éminents. Milton Friedman déclara ainsi, à l’époque : « Washington est une cité qui porte le mal. Quiconque s’y installe tend à succomber à la corruption. Cato court à sa perte en s’installant à Washington. » Un seul membre du personnel initial, David Boatz, décida en 1982 de suivre l’installation du think tank dans la capitale fédérale (Watterston House sur Capitol Hill). Pendant les dix années qui suivirent, l’encadrement du Cato Institute s’efforça d’attirer des chercheurs dont les qualifications académiques et les choix libertariens seraient autant d’atouts pour valider la portée de ses thèses.  La venue, en 1985, de William Niskanen, alors président du « Council of Economic Advisors » de l’administration Reagan, participa de cette ambition. Ce recrutement prestigieux, puis la construction et l’ouverture ultérieure en 1993, d’un quartier général de six étages (et d’un coût de 14 millions de dollars) situé au n°1000, Massachusetts Avenue, étaient destinés à convaincre le « Washington officiel » que Cato entendaits’installer dans la durée en tant qu’organisation intellectuelle sérieuse, le tout sur des bases financières solides.

Parmi les causes majeures que Cato défendit depuis sa création, il convient de citer « la privatisation du système américain de sécurité sociale ». Proposée en 1979 par Carolyn Weaver, dans un article du premier numéro de Policy Report, une revue éditée par le think tank, l’idée était reprise un an plus tard dans un ouvrage de Peter Ferrara intitulé « Social Security: The inherent contradiction » et depuis, les chercheurs de Cato n’ont cessé d’enfourcher ce cheval de bataille. A ce thème, vinrent s’en ajouter d’autres comme la privatisation du système de santé ou celui de l’éducation, la simplification du système fiscal et la réduction drastique des impôts, la libéralisation du commerce et la suppression des barrières tarifaires, le concept de défense nationale fondé sur l’indépendance stratégique, une technologie sophistiquée, la non intervention et une présence américaine réduite à l’extérieur[51].

Pour diffuser les idées de ses chercheurs aussi largement que possible sur tous ses thèmes de prédilection, Cato Institute se dota très vite de nombreux supports : des conférences annuelles organisées aussi bien aux Etats-Unis que dans le monde et la publication triennale d’articles associés dans le Cato Journal; des forums politiques et des présentations d’ouvrages complétèrent le dispositif, ainsi qu’une revue de recherche (Regulation) et une lettre d’information bimensuelle (Cato Policy Report); l’ensemble de ces manifestations et publications trouva ensuite un débouché supplémentaire vers le grand public par l’intermédiaire du site internet de Cato puis de courriers électroniques (Cato’s Daily Dispatch et Cato’s Daily Commentary). Mais le monde politique ne fut pas oublié. A la suite des élections de Novembre 1994, Cato Institute fit réaliser, à l’intention de chaque membre du Congrès le « Cato Handbook », un ouvrage de 358 pages suggérant des réformes politiques et des propositions dans chaque domaine des politiques publiques sur lesquelles il entendait peser : la réduction du budget et des impôts, la privatisation de la sécurité sociale, la réforme de l’éducation, de l’environnement, celle également de la politique étrangère et de la défense.

Cato recommandait ainsi, dans son Handbook for Congress de 1995, la fermeture de huit ministères, la restructuration de six autres, dont celui des Affaires étrangères, dans les termes suivants : « Dans un monde de communications instantanées, nous n’avons plus besoin de maintenir un réseau global d’ambassades, en particulier dans les paniers percés du Tiers-Monde »[52]. Etaient également conseillés le retrait des Etats-Unis de l’OTAN, du FMI, et de la Banque Mondiale[53], la privatisation de la poste et de l’enseignement et le remplacement des impôts par une taxe sur la consommation. Si la nomination, en 2001, de plusieurs membres de Cato à la commission chargée par le président George W. Bush, de travailler sur la réforme de la sécurité sociale, vint couronner des décennies d’effort du think tank pour influencer le débat public dans le sens de ses idées (la privatisation du système[54]), de nombreux pamphlets et études commis par les responsables et chercheurs de Cato perturbèrent, voire irritèrent ouvertement les milieux conservateurs américains. Cato n’hésita pas ainsi à critiquer sévèrement la décision de l’administration conservatrice de George W. Bush d’entrer en guerre contre l’Irak en 2003, comme le think tank avait pu le faire auparavant avec son père, le président Gorge H. W. Bush lors de la guerre du Golfe en 1991. Les chercheurs et journalistes de Cato (Robert Levy et Timothy Lynch, Gene Healy, Jim Harper et Jeff Jonas) s’en prirent également à ce qu’ils considéraient être un bilan désastreux de l’administration de George W. Bush dans le domaine des libertés civiles, à savoir : la militarisation de l’application des lois domestiques et la multiplication des cas de saisine des tribunaux militaires, la guerre contre la drogue, le PATRIOT act, la surveilllance des citoyens ordinaires par les agences fédérales, les vaccinations obligatoires contre des menaces potentielles de terrorisme bactériologique[55], etc.

Dans le domaine du financement de ses activités, Cato, fidèle à ses convictions, refusa, dès le départ, toute idée d’aides publiques. Si les fondations conservatrices, et plus particulièrement la fondation Koch, plus proche de sa philosophie libertarienne, constituèrent des soutiens fidèles à sa cause, de même que le  furent de grands groupes comme Coca-Cola, Citibank, Exxon Mobil, Federal Express et Philip Morris, etc. dont le leadership, comme celui du patron de presse Rupert Murdoch, s’opposait à l’idée de régulation publique de leurs activités, Cato n’hésita pas, à de nombreuses reprises, à dénoncer publiquement la pratique du « corporate welfare » qui consistait, pour des entreprises proches des milieux gouvernementaux, à avoir un accès privilégie à l’argent des contribuables par l’intermédiaire des marchés publics, de subventions diverses ou d’opérations de sauvetage (celle de Chrystler en 1980[56]).

The Center for Strategic and International Studies (CSIS)

CSIS se présente comme un think tank qui, dès sa création, a eu pour objectif de résoudre les problèmes de sécurité internationale auxquels les Etats-Unis pouvaient être confrontés dans une optique bipartisane[57] (c’est-à-dire en évitant de privilégier tel ou tel biais politique dans ses analyses). Pour autant, la contribution financière à son existence, de fondations conservatrices (John M. Olin Foundation, Lynde and Harry Bradley Foundation, Sarah Scaife Foundation[58]), qui, comme il a été précisé auparavant, ne donnaient leur argent qu’à des officines portant leurs idées, tout comme sa proximité originelle et ultérieure avec des think tanks conservateurs, l’inscrivent, quelque part, dans le réseau de promotion des intérêts conservateurs (Démocrates ou Républicains).

CSIS fut créé en 1962, à partir, et avec l’assistance de l’American Enterprise Institute. Trois hommes en furent à l’origine : l’amiral en retraite Arleigh Burke qui avait été le commandant en chef des opérations navales entre 1955 et 1961 et qui fut le premier président de CSIS; James E. Horigan, membre du corps professoral de Georgetown qui assura à CSIS un lien direct avec l’université jésuite; l’historien David M. Abshire, adjunct professor (School of Foreign Service) de Georgetown qui fut le premier directeur exécutif de CSIS et devint plus tard Assistant Secretary of State for Congressional Relations dans l’administration Nixon avant de revenir prendre en main les destinées de CSIS[59]. Deux autres personnes, impliquées dans cette création, et qui plus tard allaient avoir des destins nationaux peuvent être également évoquées : il s’agissait de Richard V. Allen, premier Senior Staff Analyst and Research à CSIS et de Donald H. Rumsfeld, alors nouvellement élu comme député républicain de l’Illinois[60]CSIS avait, à l’origine, quatre objectifs: suivre de près les travaux effectués par d’autres organismes de recherche afin d’en évaluer l’objectivité (Abshire et Burke estimaient en effet que trop d’institutions acceptaient des analyses biaisées sans en voir les intérêts sous-jacents); créer des programmes de recherche dans des domaines encore non explorés mais néanmoins essentiels de la sécurité nationale et de la défense; anticiper les enjeux à venir dans le champ de la politique internationale; susciter le débat sur ces questions avec les milieux politiques et académiques à l’intérieur et à l’extérieur des frontières[61]. Quatre ans après sa création, le think-tank, qui avait démarré ses activités avec un budget de 120 000 dollars, était parvenu à se forger une identité dans son champ de spécialisation et à trouver un rythme de croisière. Ses dirigeants décidèrent alors de jouer la carte de l’indépendance organisationnelle par rapport à American Enterprise Institute (spécialisé sur les questions économiques), aidé en cela par le financement particulièrement généreux de Richard M. Scaife (membre de l’Advisory Board de CSIS).

Démarré à l’origine comme un programme de l’université Georgetown, la distance entre CSIS et l’université ne cessa de grandir au fil du temps. Distance physique tout d’abord, puisqu’au milieu des années 1960 (en 1966 plus exactement) CSIS quitta Georgetown pour se rapprocher du centre du pouvoir à Washington D.C et se fixer, en 1971, au 1800 K Street. Distance intellectuelle ensuite, prise il est vrai à l’initiative des instances académiques de l’université. En 1986 en effet, le président d’alors, Timothy S. Healy, demanda que soit organisé un audit scientifique des activités de CSIS (affilié à l’université mais échappant à son contrôle direct)[62]. Le processus, qui consistait à examiner les travaux réalisés par les chercheurs de CSIS fut contesté par ses dirigeants. Ces derniers tentèrent ainsi d’y mettre un terme par deux fois : la première, en contestant les arrière-pensées et le biais politiques de l’exercice et des examinateurs; et lorsqu’il fut démontré que l’argument était sans fondement, en affirmant ensuite que le processus n’avait aucune valeur parce que Georgetown « n’était pas une université de premier rang[63]« . Pour mettre un terme aux critiques émises par CSIS, Healy constitua un comité d’évaluation composé de cinq chercheurs de renom, extérieurs à son université. Les conclusions émises dans leur rapport furent sans ambiguïté : les chercheurs de CSIS produisaient de la « propagande » et non pas de la recherche académique[64]. Et c’est sur la base de ces conclusions que les administrateurs de l’université Georgetown décidèrent de couper les ponts avec CSIS. A la suite de quoi, les deux entités n’eurent plus aucun lien, ce qui n’empêcha en rien CSIS de devenir une institution influente dans les sphères du pouvoir.

Très vite en effet après sa création, CSIS était parvenu à se créer un réseau de contacts au Congrès, puis élargit son influence aux cercles de l’Exécutif, du secteur privé, de l’enseignement supérieur et de la recherche. Inscrivant ces contacts au sein même de son organisation, dans un Board of Directors, le think tank fut doté d’un Advisory Board également impliqué dans la prise de décision. La présidence de cet organe, confiée à des personnalités comme Paul Volker (ancien responsable de la Federal Reserve) assura à CSIS d’obtenir sans problème l’attention de la presse, des milieux politiques et des affaires, américains et internationaux. Les moyens financiers du think tank et sa domiciliation washingtonienne dans des bâtiments pourvus d’appartements spacieux, lui permirent, en outre, de monter des programmes de « conseillers » et de « chercheurs » visitant (counselors and fellows-in-residence)[65]. C’est dans ce cadre que CSIS accueillit de grands noms de la politique internationale et de la défense après leur passage au gouvernement dans des administrations Républicaines ou Démocrates comme Ray S. Cline, ancien Deputy Director de la CIA et Director of Intelligence and Research au State Departement sous Nixon (très impliqué à l’origine, dans la création de CSIS), Henry Kissinger, Assistant to the President for National Security Affairs puis Secretary of State de l’administration Ford, ou encore le rival du précédent, Zbigniew Brzezinski, National Security Advisor du président Démocrate Jimmy Carter, etc.

Dans le but de permettre à ses intervenants de formuler, dans tous les domaines de la politique étrangère et de la défense, des questions que CSIS identifiait comme des « questions prioritaires », mais aussi de traiter ces mêmes questions dans le cadre de publications, et d’intervenir dans différents types de débats, trois catégories de programmes de recherche furent créés : des « Programmes d’Etudes Régionales » consacrés à l’Afrique, l’Europe, l’Amérique Latine, les Proche et Moyen-Orients, les Etudes Soviétiques; des Programmes « Fonctionnels » (Functional Programs) dont l’un portait sur le Contrôle des Armements, la Science et la Technologie dans une perspective d’évaluation des actions engagées et prévues par les autorités américaines; un autre était consacré à l’Energie et la Sécurité (Dewey F. Bartlett Program in Energy and Security) dans le but d’étudier les dangers, pour les Etats-Unis, d’une dépendance à long terme des gisements pétroliers du Moyen-Orient (CSIS affirme ainsi avoir été l’un des premiers organismes à annoncer l’imminence du premier choc pétrolier); un autre, encore, intitulé « Affaires Politico-militaires »  adressait un éventail très large de questions stratégiques en lien avec les secteurs publics et privés; un autre, enfin, sous le label « Ressources Stratégiques », portait sur l’évaluation des moyens (politiques, économiques, etc.) nécessaires pour contrebalancer la puissance soviétique. D’autres types d’activités, intégrées à ces programmes, impliquaient, sous le libellé « Outreach », un effort systématique de CSIS en direction de la communauté (au sens large du terme)[66]. C’est ainsi qu’à partir de 1972, le think tank invitait des leaders du Congrès, au cours d’une de ses conférences (Williamsburg Conference), à rencontrer, au cours d’échanges informels, des responsables du monde des affaires, de l’enseignement supérieur et de la recherche, mais aussi des membres de l’Exécutif. Une autre facette de la dimension « Outreach » concernait la formation, dispensée par CSIS dans le cadre de « chaires » (confirmant ainsi la volonté de ses dirigeants de faire des travaux de ses membres un support à la décision et l’action) : une William E. Simon chair en économie politique, une Henry A. Kissinger chair en politique internationale, histoire diplomatique et sécurité nationale, une William M. Scholl chair en business international, etc. Des séries de conférences spécialisées, les Abshire Endowed Lecture Series, faites par des praticiens ou des théoriciens, dans les domaines de la stratégie, des affaires internationales et de la politique étrangère, reprises ensuite dans les Significant Issues Series produites annuellement par CSIS, complétaient ce dispositif. Une exposition maximale des travaux du think tank était, en outre, assurée par plusieurs types de dispositifs : des milliers de contacts annuels avec les grands médias; la création d’un Directory of Specialists, sorte d’annuaire de l’expertise recensée par CSIS, qui garantissait à la presse de pouvoir compter sur l’intervention d’un interlocuteur spécialisé 24 heures sur 24, lorsque le besoin ou l’urgence l’exigeaient; des publications comme The Washington Papers à l’usage des parlementaires et The Washington Quarterly et de nombreux ouvrages d’auteurs, en direction de la communauté académique.

La participation d’éminents spécialistes de questions internationales aux activités de CSIS qui, lorsqu’ils étaient en fonction avaient fait l’objet de critiques particulièrement virulentes de la part des milieux conservateurs – Henry Kissinger associé à la détente et au compromis avec les pays communistes et Zbigniew Brzezinski lié à une administration Carter accusée d’avoir reculé sur tous les fronts vis-à-vis de l’URSS – répondait à l’ambition proclamée par le think tank de neutralité politique. Cependant, et comme déjà mentionné, les origines de CSIS (issu de AEI) tout comme le soutien financier de fondations conservatrices connues pour leur propension à ne soutenir que les organisations portant leurs idées (Richard M. Scaife[67] fut à plusieurs reprises membre de l’Advisory Board de CSIS), ainsi que la présence de nombreux « faucons » (démocrates et républicains) dans ses rangs et dans ceux de l’administration Reagan, ou celle de membres de CSIS multipliant les « participations croisées » à d’autres think tanks conservateurs, apparentèrent CSIS à la nébuleuse conservatrice. Quelques noms célères permettent d’illustrer le propos : l’historien David M. Abshire, co-fondateur et premier Executive director de CSIS, devint ensuite Assistant Secretary of State for Congressional Relations dans l’administration Nixon, puis fut nommé Ambassador to Nato au cours du second mandat de Ronald Reagan. L’Economiste Murray Weidenbaum, l’un des « Trustees » de CSIS[68], fut le premier président du Council of Economic Advisers de Ronald Reagan, puis, lors du second mandat, devint l’un des membres du President’s Economic Policy Advisory Board. Deux personnalités de l’administration Reagan, obligées de démissionner suite à des scandales, appartinrent également à CSIS : Richard V. Allen, premier Senior Staff Analyst and Research à CSIS, puis conseiller de campagne de Richard Nixon pour les questions de politique étrangère, occupa de nouveau cette fonction pour la campagne de Ronald Reagan avant de se voir confier, dans son administration, le poste de « National Security Adviser ». Allen, qui avait fait partie du « Senior Staff » de CSIS entre 1962 et 1966[69], fut obligé de démissionner de son poste dans l’administration Reagan, ayant été accusé d’avoir reçu un pot de vin de la part d’un journaliste japonais pour lui organiser une entrevue avec Nancy Reagan. Très impliqué dans les think tanks conservateurs, Allen fut, à partir de 1983, le directeur du Asian Studies Center de Heritage Foundation et, la même année, Senior Fellow à Hoover Institution on War, Revolution and Peace[70]. Un autre National Security Adviser de Reagan,Robert C. McFarlane, intégra les rangs de CSIS en tant que « Counselor » en mars 1986[71], après avoir été, lui aussi obligé de démissionner, suite au rôle qu’il avait pu jouer dans l’affaire Iran-Contra[72]. McFarlane fut rejoint à CSIS par Michael A. Ledeen, l’un de ses anciens consultants au NSC qui avait eu une part très active, en 1985, dans les ventes d’armes illégales à l’Iran. Ledeen, qui fut Senior Staff Member à CSIS entre 1977 et 1981, époque à laquelle il participa à la création du Washington Quarterly[73], y revint de 1982 à 1986 en tant que Senior Fellow[74] puis devint « Freedom Scholar » de l’American Enterprise Institute avant d’être plus tard consulté fréquemment par Karl Rove, le White House’s deputy chief of staff et Senior Adviser de Georges W. Bush (démissionnaire en août 2007[75]).

Cette proximité de CSIS avec les milieux parlementaires et exécutifs permirent au think tank de voir les travaux de ses membres se transformer parfois en loi ou en décisions suivies d’effet. Pour illustrer le propos, on peut citer les études de CSIS engagées en 1985 qui eurent pour effet d’aboutir à la loi Goldwater-Nichols (Goldwater-Nichols Legislation) sur la réforme du département de la défense. Reprises ultérieurement dans un programme de CSIS intitulé « Beyond Goldwater-Nichols », les deux volets de ce programme, achevés respectivement en mars 2004 et juillet 2005, furent utilisés par le Secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld pour présenter au président conservateur Georges W. Bush les solutions à une réforme de la défense américaine au 21ème siècle[76]. Dans un registre proche, ce fut un rapport (DHS 2.0) élaboré conjointement par CSIS et Heritage Foundation qui, selon la communication officielle de CSIS fournit à Michael Chertoff la plupart des idées qu’il décida d’adopter pour réorganiser le Department of Homeland Security[77]. De fait, conformément à ce qu’avait voulu David Abshire, l’un de ses co-fondateurs, CSIS  remplissait la mission première qui avait motivé sa création, à savoir être un think tank orienté, dans le domaine des affaires internationales et de la sécurité, vers l’action, et non pas vers la réflexion purement académique (« action-oriented, not book based[78]« ).


[1] 9 – « Financer la Prise de Pouvoir du Monde des Affaires – Les Fondations Familiales Conservatrices et Libertariennes aux Etats-Unis », https://worldissuesandservices.org/2019/01/14/9-financer-la-prise-de-pouvoir-du-monde-des-affaires-les-fondations-familiales-conservatrices-et-libertariennes-aux-etats-unis/  

[2] Extrait de “Les boîtes à idées du conservatisme américain », in Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux Etats-Unis, Paris : L’Harmattan, 2012, pp. 138-172.

[3] Richard N. Perle fut Assistant Secretary of Defense for International Security Policy dans l’administration Reagan puis Chairman of the Defense Policy Board dans l’administration de Georges W. Bush. Cf. Bernard Sionneau, « Réseaux Conservateurs et Nouvelle Doctrine Américaine de Sécurité », in Annuaire Français de Relations Internationales, (AFRI), Bruylant, Bruxelles, 2003.

[4] Center for Security Policy, « Message from the director », Annual Report, 1996, http://security-policy.org/AR1996a.html .

[5] Richard M. Weaver, Ideas Have Consequences, Chicago, University of Chicago Press, 1948.

[6] Karen M. Paget, « Lessons of Right-Wing Philanthropy », The American Prospect, n°40, September-October 1998.

[7] Robert Kuttner, « Philanthropy and movements », The American Prospect, Volume 13, July 15, 2002, p. 2.

[8] Cité in D. Callahan, $1 Billion Dollars for Ideas: Conservative Think Tanks in the 1990s, A Report of The National Committee for Responsive Philanthropy, March 1999,  p.9.

[9] John B. Judis, The Paradox of American Democracy: Elites, Special Interests, and the Betrayal of the Public Trust, Routledge Press, 2001, p. 119.

[10] Ibid.

[11] John B. Judis, op. cit.

[12] Bork occupa cette fonction de 1973 à 1974, époque à laquelle il obéit à la demande du président Richard Nixon de renvoyer Archibald Cox, le Special Prosecutor de l’affaire Watergate. Cox s’était attiré les foudres de la présidence à la suite de la demande officielle qu’il avait formulée, d’installer des écoutes pour enregistrer les conversations dans le bureau Ovale. L’épisode du renvoi de Cox, baptisé « Saturday Night Massacre », vit Elliot Richardson, l’Attorney General de l’administration Nixon et son Deputy Attorney General, William Ruckelshaus, démissionner, plutôt que de devoir renvoyer Cox. Bork, qui, en tant que Solicitor General, était le prochain dans la liste des nominations, accepta la fonction et se chargea du renvoi de Cox. Il reprit ensuite ses fonctions et fut nommé plus tard Juge à la Cour Suprême en 1987 par le président Ronald Reagan.

[13] Lawrence C. Soley, The News Shapers: The Sources who Explain the News, New York: Praeger Publishers, 1992, p. 58.

[14] Hugh Sidey, « Looking for Ideas that Work », Time, Monday, Dec. 20, 1982.

[15] « Gerald R. Ford Biography », Gerald R. Ford Presidential Library and Museum, http://www.ford.utexas.edu/grf/fordbiop.asp .

[16] John B. Judis, op. cit.

[17] Cité in Serge Halimi, « Les boîtes à idées de la revanche sociale », Manière de Voir n°31, Août 1996, p. 47.

[18] John B. Judis, op. cit.

[19] Donald E. Abelson, « Trends in Search of Policy Influence: The Strategies of American Think Tanks », NIRA Review, Spring 1998.

[20] Lawrence C. Soley, The News Shapers: The Sources who Explain the News, Praeger Publishers, New York, 1992, p. 59.

[21] Ibid., p. 60.

[22] Paul Weyrich fit carrière, au départ, dans le journalisme et la radio dans le Wisconsin, Etat dont il était originaire, avant de se tourner vers la politique en 1967, année où il débuta comme attaché de presse du Sénateur Républicain Gordon Allott du Colorado. Son amitié avec Edwin Feulner date de l’époque où ce dernier était l’assistant de Melvin Laird, Secretary of Defense du président Richard Nixon, puis celui d’un membre de la Chambre des Représentants Républicain de l’Illinois, Philip Crane.

[23] Lee Edwards, « The Power of Ideas: The Heritage Foundation at 25 Years », Chapter One, The New York Times Archives, Copyright, 1998, The New York Times Company.

[24] Cité in Lee Edwards. 

[25] En 1983, Edwin Feulner décrivant au Washington Post, Heritage Foundation, le think tank conservateur dont il allait être l’un des dirigeants, le faisait dans les termes suivants : « une version activiste de Brookings ». Comme le précise Lee Edwards, l’analyse faite par Weyrich et Feulner sur le besoin d’un think tank proactif, indépendant du Congrès ou d’un Parti politique avait d’ailleurs été faite à la même époque, et sans concertation, par Patrick J. Buchanan, qui travaillait alors pour un aide de Nixon, H. R. Haldeman. Dans un document assez long qu’il présenta en Novembre 1972 au président Nixon, Buchanan expliqua que la façon d’assurer une majorité républicaine durable, serait de créer un institut qui, en tant que dépositaire des valeurs fondamentales du Républicanisme conservateur aurait trois rôles fondamentaux : « une banque de talents » à la disposition des élus Républicains, « un refuge qui assurerait des revenus défiscalisés » à ceux qui perdraient leur poste et « un centre de communications » pour des intellectuels Républicains dispersés sur le territoire américain, ibid.

[26] Lee Edwards rapport l’anecdote au sens propre, car, selon lui, Nofziger avait, lors de son entretien avec Coors, soufflé sur un rapport d’AEI qui dormait dans un coin de sa bibliothèque, soulevant par là même une épaisse couche de poussière, in op. cit.

[27] Ibid.

[28] John Hood, « Send in the Tanks », National Review, volume 47, n°23, December 11, 1995, p. 80.

[29] Cf. B. Sionneau, « Réseaux conservateurs et nouvelle doctrine américaine de sécurité », Annuaire Français de Relations Internationales (AFRI), Volume IV, 2003 pp. 499-501, http://www.afri-ct.org/article/reseaux-conservateurs-et-nouvelle/

[30] A l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917, Herbert Hoover, dont l’engagement humanitaire avait marqué les esprits, se vit attribuer, par le président Woodrow Wilson, la direction de la toute nouvelle « U.S. Food Administration ». En 1918, avec la fin des hostilités, il revint en Europe comme directeur général de l' »American Relief Administration ». Puis en 1921, Le président des Etats-Unis Warren Harding le nomma à la tête du Ministère du Commerce, un poste qu’il devait conserver sous la présidence de Calvin Coolidge avant de devenir lui-même le 31ème président des Etats-Unis, in John Raisian, « About Herbert Hoover and the Hoover Institution », Hoover Institution, http://www.hoover.org/about/2927671.html.

[31] « About the Library and Archives », Hoover Institution, http://www.hoover.org/hila/about .

[32] Edith R. Mirrielees, Stanford, The Story of a University, Putnam, New York, 1959, p. 3.

[33] « About the Library and Archives », op. cit.

[34] John Raisian, op. cit.

[35] Ibid.

[36] Ibid.

[37] Edith R. Mirrielees, op.cit., p. 209.

[38] James A. Smith, The Idea Brokers, The Free Press, New York 1991, p. 186, cité in Lawrence C. Soley, Leasing the Ivory Tower: The Corporate Takeover of Academia, South End, Boston, 1995, p. 109.

[39] Ibid.

[40] John Shaw, « Hoover Institution on War, Revolution and Peace Generates Ideas, Many Distinctly Conservative », The Washington Diplomat, 20 March 2005.

[41] Andrea M. Hamilton, « Hoover director, faculty members spar on political diversity of institution’s scholars », Stanford Report, March 12, 2003.

[42] Lisa Trei, « Glenn Campbell, former Hoover director, dead at 77 », Stanford Report, November 28, 2001. Pour un aperçu de la façon dont les conservateurs, sous Reagan, jugeaient ce qu’ils considéraient être une « dérive marxiste » d’une partie du corps professoral de Stanford et de ses étudiants, cf. Arnold Beichman, « Will the Hoover Depression Hit Stanford? », National Review, volume 36, February 10, 1984.

[43] Keun Lee, « Archieving the Chief: Presidential Libraries Lost », The Stanford Review, volume XXV, Issue n°6, January 25, 2001.

[44] John Tranchard et Thomas Gordon écrivirent ensemble la série des Cato’s Letters (du nom de Caton le Jeune) dans lesquelles ils défendaient une série de principes qui – selon les fondateurs du think tank libertarien dont le nom (Cato Institute) reprenait le titre de leurs essais – avaient jeté les fondements philosophiques de la révolution américaine, à savoir : la défense de la liberté d’expression, la dénonciation de la corruption politique et des monopoles légaux, l’opposition aux guerres d’agression.

[45] L’origine du nom « Cato » serait attributable à Murray Rothbard, l’une des figures du mouvement libertarien qui en aurait eu l’idée au cours d’une conversation au bar du Waldorf-Astoria de Manhattan, in Richard Morin, « Free Radical; Libertarian – and Contrarian – Ed Crane has run the Cato Institute for 25 years. His way », Washington Post, May 9, 2002.

[46] Richard Morin, « Free Radical; Libertarian – and Contrarian – Ed Crane has run the Cato Institute for 25 years. His way », Washington Post, May 9, 2002.

[47] « About Cato », http://www.cato.org/about/about.html .

[48] Edward H. Crane, in David Boatz, ed., Toward Liberty – The idea that is changing the world: 25 Years of Public Policy from the Cato Institute, Published by Cato Institute, Washington D.C., 2002, p. 457.

[49] Richard Morin, « Free Radical; Libertarian – and Contrarian – Ed Crane has run the Cato Institute for 25 years. His way », Washington Post, May 9, 2002.

[50] In Richard Morin, op. cit.

[51] Ellen Sorokin, « Cato marks silver anniversary; Libertarian ideas shape 25 years of public policy », The Washington Times, May 8, 2002.

[52]Serge Halimi, « Les boîtes à idées de la revanche sociale », Manière de Voir n°31, Août 1996, p. 48.

[53] Cf. Doug Bandow, Ian Vasquez, editors, Perpetuating Poverty: The World Bank, The IMF and the Developing World, 1994.

[54] Une idée développée depuis 1980, notamment avec la publication par Cato de l’ouvrage de Peter Ferrara intitulé Social Security; the Inherent Contradiction.

[55] Source Watch, « Cato Institute », Center for Media & Democracy, Washington D. C.

[56] Dans le premier numéro de la revue Policy Analysis, publiée par Cato en 1980.

[57] « A brief history », About CSIS, http://www.csis.org/about/history .

[58] Dans les années 1980, Lawrence C. Soley précise que ce sont ces trois fondations qui ont donné le plus : 259 000 dollars pour Olin, 250000 dollars pour Bradley, 225 000 dollars pour Sarah Scaife, in The News Shapers; The Sources Who Explain The News, Praeger Publishers, New York, 1992, p. 95.

[59] Lawrence C. Soley, The News Shapers; The Sources Who Explain The News, Praeger Publishers, New York, 1992, p. 94.

[60] James Mann, « Young Rumsfeld: The Donald Rumsfeld of Thirty Years Ago was a Lot Like the Man We Know Today – A Divisive Figure Who Relishes Bureaucratic Combat, Aims to Shake Up the Established Order, and is Tenaciously Committed to His Own Ideas and Ambitions, but He Was also a Social Moderate and a Dove », The Atlantic Monthly, Volume 292, Issue n°4, November 2003.

[61] Cynthia Watson, U.S. National Security Policy Groups: Institutional Profiles, Greenwood Press, New York, Wesport, Connecticut, London, 1990, p. 47.

[62] Lawrence C. Soley, Leasing the Ivory Tower: The Corporate Takeover of Academia, South End, Boston, 1995, p. 113.

[63] Alison Muscatine, « Georgetown University and Its Media Stars », Washington Post National Weekly Edition, May 26, 1986, pp. 10-11, cité in Lawrence C. Soley, Leasing the Ivory Tower: The Corporate Takeover of Academia, South End, Boston, 1995, p. 113.

[64] Lawrence C. Soley, Leasing the Ivory Tower: The Corporate Takeover of Academia, South End, Boston, 1995, p. 113.

[65] Cynthia Watson, U.S. National Security Policy Groups: Institutional Profiles, Greenwood Press, New York, Westport, Connecticut, London, 1990, pp. 49-54.

[66] Cynthia Watson, U.S. National Security Policy Groups: Institutional Profiles, Greenwood Press, New York, Westport, Connecticut, London, 1990, p. 54.

[67] Entre 1974 et 1988, les fondations Scaife donnèrent plus de 10 millions de dollars aux think tanks conservateurs dont les noms suivent : Hoover Institution on War, Revolution and Peace, Center for Strategic and International Studies, Free Congress Research and Education Foundation, American Enterprise Institute for Public Policy Research, in Eric Alterman, What Liberal Media? The Truth about Bias and The News, Basic Books, 2003, p. 249.

[68] « Board of Trustees and Counsellors », CSIS, http://www.csis.org/about/trustees/ .

[69] Harold C. Relya, The Executive Office of the President: A Historical, Biographical and Bibliographical Guide, Greenwood Press, Wesport, CT, 1997, p. 463.

[70] Harold C. Relya, The Executive Office of the President: A Historical, Biographical and Bibliographical Guide, Greenwood Press, Wesport, CT, 1997, p. 463.

[71] Wayne King and Warren Weaver, « Briefing; Aide to Academia », The New York Times, March 2, 1986.

[72] Une affaire particulièrement complexe qui révéla des liens entre la vente illégale d’armes à l’Iran pour obtenir tout d’abord la libération de 6 otages américains prisonniers de militants shiites pro-iraniens au Liban, puis, ensuite, des fonds qui devaient être utilisés pour fournir une aide (interdite par le Congrès depuis 1982) aux Contras, engagés dans une guérilla contre le gouvernement Sandiniste de gauche du Nicaragua.

[73] Alexander Cockburn, « The Gospel according to Ali Agca », The Nation, The Nation, volume 241, July 6, 1985.

[74] « Michael A. Ledeen, Freedom Scholar », American Enterprise Institute for Public Policy Research, http://www.aei.org/include/scholar_print.asp?scholarID=35 .

[75] Karl Rove fut soupçonné d’avoir rendu public le nom d’un agent de la CIA en activité, Valerie Plame qui l’assigna en justice pour cela, ainsi que plusieurs membres importants de l’administration de Georges W. Bush comme Dick Cheney, I. Lewis Libby et Richard Armitage. Le nouveau Congrès Démocrate était également sur les traces de Rove, désirant en savoir plus sur son rôle dans le renvoi de plusieurs U.S attorneys, ainsi que dans la transmission de consignes politiques à plusieurs agences gouvernementales.

[76] « A Brief History », About CSIS, http://www.crisis.org/about/history .

[77] Ibid.

[78] Ira Chinoy and Robert G. Kaiser, « Decades of Contribution to Conservatism », The Washinton Post, Sunday, May 2, 1999, p. A25.

9 – Financer la Prise de Pouvoir du Monde des Affaires – Les Fondations Familiales Conservatrices et Libertariennes aux Etats-Unis

Les discours de William F. Buckley Jr., d’Irving Kristol, de Lewis F. Powell Jr.[1] et de W. E. Simon sur la nécessité de gagner, contre les libéraux anticapitalistes, « la guerre des idées », se traduisit, de la part de certains hommes d’affaires, par leur engagement à ne soutenir financièrement, et sur le très long terme, que les initiatives permettant aux conservateurs de rendre leurs idées et préconisations incontournables dans les débats publics, les média et la décision politiques aux Etats-Unis. Pour ce faire, ils établirent un réseau de fondations dont il importe de livrer le détail pour en comprendre les liens mais aussi la logique d’action et les priorités de financement.

Une douzaine de fondations, intégrées, pour certaines, dans des fondations plus importantes (« les quatre sœurs »), organisèrent ainsi des politiques de donations groupées et se signalèrent par la constance de leurs engagements sur le temps long. Il s’agissait de la fondation John Olin, de la fondation Lynde et Harry Bradley, des quatre fondations de la famille Scaife (The Scaife Family Foundation, the Sarah Scaife Foundation, the Carthage Foundation, The Allegheny Foundation) et de la fondation Smith Richardson. Parmi les autres donateurs importants, on trouvait la fondation Adolph Coors et les fondations Koch (Charles G. Koch, David H. Koch et Claude R. Lambe)[2]. Le rôle de ces fondations ne se limita toutefois pas à celui de donateur. Leurs dirigeants, issus de familles qui avaient bâti leurs fortunes entre la fin du 19ème siècle et le début du 20ème, fournirent en effet un appui stratégique au monde politique conservateur de plusieurs façons : en participant à l’organisation en réseaux de ses multiples relais; en concevant des campagnes de financement à long terme; en s’impliquant dans le soutien à des think tanks conservateurs et dans les activités politiques de ces derniers. Dans le même temps, ces fondations familiales choisirent de ne pas imposer de contraintes administratives aux organisations, projets, chercheurs qu’elles finançaient. A partir du moment où ils participaient à la diffusion des idées et thèmes conservateurs, ils n’avaient plus à se soucier de considérations matérielles.

On retiendra, parmi les plus importantes :

The Lynde and Harry Bradley Foundation

Sise à Milwaukee (Wisconsin), elle fut créée en 1942 sous l’intitulé « Allen Bradley Foundation » par les frères Lynde et Harry Bradley, fondateurs, en 1903, de Compression Rheostat Company, devenue plus tard Allen-Bradley Company, une entreprisequi s’imposa très vite sur le marché des composants électroniques et radio aux Etats-Unis et dans l’automatisation des outils industriels de contrôle et de production.

Des deux dirigeants, Harry, était le plus actif sur le plan politique, avec des opinions d’extrême-droite qui l’amenèrent à être l’un des premiers soutiens financiers de la John Birch Society[3]  l’organisation créée en 1958 par Robert Welsh dans la ville d’Appleton (Wisconsin). N’hésitant pas à faire distribuer de la littérature « Birchienne » au sein de son entreprise, Harry Bradley invitait aussi régulièrement Welsh à prendre la parole lors d’opérations de promotion commerciale initiées par Allen-Bradley[4]. Si le « capitalisme du laissez-faire », c’est à dire la possibilité pour l’entreprise Allen- Bradley de conduire ses affaires comme ses propriétaires l’entendaient, constituait l’essentiel de la philosophie politique d’Harry Bradley, ses thèmes de bataille de prédilection embrassaient, sans surprise, la lutte contre « le Communisme Mondial » et « le Gouvernement Fédéral ». Ces options expliquèrent ainsi, non seulement le soutien qu’il apporta aux efforts de ceux qui s’engageaient dans les mêmes combats, comme la John Birch Society de Robert Welsh mais aussi la Christian Anti-Communist Crusade du docteur Fred Schwarz, la National Review de William Buckley Jr. ou les programmes anti-communistes produits par Robert Siegrist et diffusés par une radio d’extrême-droite du Midwest.

Entre 1942, année de sa création et 1985, année du rachat de l’entreprise Allen-Bradley, par Rockwell International, Allen-Bradley Foundation resta principalement une institution appuyant les initiatives conservatrices à l’échelon local. L’irruption de Rockwell International, un conglomérat puissant dans le secteur de la défense et de l’aérospatiale, transforma le périmètre d’intervention de la fondation. Rebaptisée « Lynde and Harry Bradley Foundation » pour en séparer officiellement les activités, de celles de son entreprise mère, la nouvelle entité vit les actifs qu’elles géraient passer de 14 millions de dollars à 290 millions, ce qui lui permit de rejoindre les rangs des grandes fondations actives à l’échelon national. Dans le même temps, ses instances de tutelle décidèrent de faire appel à un vrai professionnel pour en assurer la gestion. Leur choix se porta alors sur Michael S. Joyce, dont le parcours professionnel l’avait conduit à travailler pour des organisations conservatrices parmi lesquelles l’Institute for Educational Affairs (IEA) créé par Irving Kristol et William Simon, puis la Olin Foundation. Pour Joyce, l’investissement à long terme dans la recherche universitaire était essentiel pour la réussite du mouvement conservateur. Cette conviction allait l’amener à concentrer les efforts de la fondation Lynde and Harry Bradley sur des think tanks et des universités prestigieuses, un choix expliqué dans les termes suivants : « Aux Etats-Unis, l’opinion des élites se forme en haut de la pyramide…les institutions d’élite ont un rôle essentiel à jouer dans la formation des politiques publiques[5]« .

Outre les universités, pour leur place de choix dans la formation des futures élites américaines, les principaux relais, ciblés par la politique de donation de la fondation Bradley pour faire du référentiel conservateur un paradigme dominant dans tous les aspects de la vie sociale, furent deux think tanks : American Enterprise Institute et Heritage Foundation[6], de même que des revues néoconservatrices dont la fondation appuya le développement, parmi lesquelles The American Spectator, The Public Interest et The National Interest. Et en janvier 2003, le think tank conservateur Hudson Institute créait, avec une subvention de la fondation Lynde and Harry Bradley, le Bradley Center for Philanthropy and Civic Renewal, avec pour mission, et sur la base des travaux de la National Commission on Philanthropy and Civic Renewal (1996-1997), de guider les donateurs potentiels vers le don à la fois « plus utile et plus efficace » (« Giving Better, Giving Smarter »)[7].

Les fondations de la famille Koch

Un retour aux origines de l’odyssée familiale est indispensable pour en comprendre la philosophie politique.

Après des études d’ingénieur faites au M.I.T dans les années 1920, Fred Koch, le patriarche du clan, mit au point un procédé de raffinage du pétrole. Avec des associés, il se rendit ensuite en Union Soviétique, afin d’en exploiter l’innovation. Mais les purges anticommunistes sous Staline, responsables de la disparition de ses associés, mirent un terme à cette aventure, et c’est en fervent anticommuniste que Fred Koch revint aux Etats-Unis. Au cours des années 1940, il créa avec deux autres partenaires Rock Island Oil and Refining, une entreprise pétrolière, et en 1958 Koch devint l’un des premiers membres fondateurs de la John Birch Society[8].

A la mort de Fred Koch en 1967, le contrôle de l’entreprise revint à Charles, le second de ses quatre fils, qui donna à la firme familiale le nom de Koch Industries. Diversifiant ses activités dans la construction de pipelines, de raffineries, dans la pétrochimie, les services financiers, la gestion foncière, etc. Charles Koch en fit rapidement un vaste conglomérat. Devenu propriétaire de l’entreprise avec David en 1983, suite à des tensions avec deux autres frères et le rachat de leurs parts, Charles, avec le soutien de David décida de consacrer une partie de la fortune familiale à promouvoir la cause « libertarienne » et son idée centrale : le marché, libre de toute contrainte, doit être l’arbitre ultime de tout problème économique et social. Pour en illustrer la traduction politique, David Koch déclara, quelques années plus tard: « Mon principal objectif est de minimiser le rôle du gouvernement et de maximiser le rôle de l’économie privée, ainsi que les libertés individuelles »[9]. C’est pour en faire progresser l’aboutissement, à la fois dans les esprits et les politiques publiques qu’en 1977, Charles Koch devint l’un des co-fondateurs du think tank libertarien Cato Institute et qu’en 1980, son frère David fut le candidat à la vice-présidence pour le « parti libertarien », allant jusqu’à investir 1, 6 million de dollars de son argent personnel dans la campagne électorale[10].

Au milieu des années 1980,  l’argent des frères Koch, par l’intermédiaire de leurs trois fondations (Charles G. Koch, David H. Koch et Claude R. Lambe), servit à créer Citizens for a Sound Economy sous la direction de Richard Fink (professeur à George Mason University), une base supplémentaire de diffusion de la cause libertarienne et des théories économiques associées[11] ou à financer l‘Institute for Humane Studies de George Mason University, le but étant, comme le déclarera John Blundell, l’un de ses présidents, de « repérer les jeunes qui manifestent de l’intérêt pour les thèses que nous défendons et qui deviendront les universitaires, journalistes, auteurs et romanciers, religieux et autres prestataires d’idées de demain[12]« .

Les fondations de la famille Olin

La philanthropie avait toujours été, dans la famille Olin, une tradition ancienne, illustrée par la création de fondations dont l’une, plus particulièrement, la John W. Olin Foundation, joua un rôle particulièrement important dans la propagation des idées conservatrices aux Etats-Unis.

Explosifs et armes furent à l’origine de la fortune qui permit aux membres de la famille Olin d’être des philanthropes. C’est en 1892 que Franklin Walter Olin, self-made-man, puis ingénieur formé à l’université Cornell et spécialiste de la production de poudre à canon, créa Equitable Powder Manufacturing Company, à East Alton, Illinois[13]. Et c’est à partir de cette base qu’il élargit progressivement la gamme des activités de son entreprise, révolutionnant le chargement des armes légères et devenant avec la création en 1898 d’une filiale, Western Cartridge Company, l’un des principaux fournisseurs de munitions de la première guerre mondiale. Ayant acquis, en 1931, l’entreprise mythique Winchester Repeating Arms Company, cette dernière, devenue Winchester Western, assura, de conserve avec United States Cartridge Company, filiale de Western Cartridge, la fourniture d’armes et de munitions aux forces alliées lors du second conflit mondial[14]. Ayant, dans le même temps, diversifié les activités de sa firme dans des domaines comme le papier ou l’industrie chimique, Franklin W. Olin en regroupa les parties sous un seul nom, celui de Olin Industries.

Abandonnant en 1944 à ses fils, John Merrill Olin et Spencer Truman Olin, les rênes du groupe qu’il avait créé (et qui devait devenir Olin Corporation en 1969[15]), il laissa également derrière lui la fondation qu’il avait mise sur pied en 1938 et dont les financements allaient principalement à l’éducation. John M. Olin allait pourtant reprendre la tradition, puisqu’en 1953, il créa une fondation à son nom, dont le biais conservateur s’affirma à partir de la fin des années 1960, période à laquelle l’agitation étudiante sur les campus (et en particulier sur le campus de Columbia dont il était issu) le convainquirent qu’il était urgent de contenir le radicalisme de gauche dans le pays. Dans les années 1970, il confia donc les rênes de sa fondation à William E. Simon qui présida à ses destinées pendant vingt ans (avec une parenthèse remplie par Michael Joyce qui devait quitter ce poste en 1985 pour diriger la fondation Bradley). Sous la direction de Simon, la fondation se fixa comme priorité la création d’une « contre-intelligentsia » pour équilibrer ce qui était perçu comme la domination libérale des universités, des media, des associations et de l’administration[16]. Cette voie allait faire de la fondation une « source de capital en quête d’investissements au service d’une vaste conspiration de droite », selon les mots employés par un sympathisant, journaliste à National Review[17], à l’occasion d’un bilan de ses activités.

Comme l’expliqua James Piereson, l’un des anciens executive director de la fondation, « John Olin réactiva la fondation en 1975, une année où l’avenir semblait aussi noir qu’à l’époque de la grande dépression. La puissance américaine était en retrait dans le monde et l’Union Soviétique ne cessait de gagner du terrain. Le socialisme, où ce qui y ressemblait, se présentait comme la perspective du futur. Nos villes étaient ingouvernables et on pouvait peut être dire la même chose du pays tout entier. Certains affirmaient que nos institutions étaient inadéquates pour affronter les défis des temps modernes. Notre économie était en panne, étranglée par l’inflation et le chômage. Des experts racontaient aux Américains qu’ils devraient s’adapter à un niveau de vie en déclin et que ‘le siècle américain’ était bien terminé. Aujourd’hui, près de trente ans plus tard [2005], alors que la fondation ferme ses portes[18], le discours dominant de cette époque a été mis en défaut. Les experts se sont trompés sur pratiquement toutes les grandes questions de notre époque. Les évènements des dernières décennies nous sont aujourd’hui familiers, de la chute du communisme à l’expansion du libre-marché, de la liberté et de la démocratie dans le monde. Aujourd’hui, et en rupture avec le passé, des plaintes sont formulées quant à l’excès de puissance des Etats-Unis dans le monde, la santé et l’efficacité insolentes de l’économie ou la trop grande confiance des Américains en eux et dans leurs institutions. C’est un changement que John Olin aurait accueilli très volontiers. D’une certain manière, peut-être, la fondation modeste qu’il a créée à contribué à cette mutation historique et c’est dans la sphère des idées que la fondation Olin a laissé son empreinte[19]« .

Les fondations de la famille Scaife

Trois d’entre elles, Carthage Foundation, Allegheny Foundation et Sarah Scaife Foundation (à laquelle on peut rajouter The Scaife Family Foundation[20]) ont formé la colonne vertébrale d’une des plus importantes sources de financement mises à la disposition de la cause conservatrice par Richard Mellon Scaife, l’un des héritiers d’une dynastie bancaire et industrielle américaine dont les origines remontent au 19ème siècle.

La fortune réunie des Scaife et plus particulièrement celle des Mellon (dont l’arrière grand-père, le Juge Thomas Mellon, était à l’origine[21]), assura à Richard de pouvoir assouvir, à partir de la fin des années 1950, son intérêt pour la politique. Pourtant, tout comme son père avant lui (Alan Scaife, un homme d’affaires médiocre), Richard avait été tenu à l’écart des affaires familiales par la branche Mellon de la famille (et en particulier  par son oncle R. K. Mellon, investisseur avisé). Il en conserva toujours une rancœur qui s’exprima plus tard lorsqu’il supprima le patronyme « Mellon » du nom de la fondation de sa mère (Sarah Mellon Scaife, la nièce d’Andrew W. Mellon[22], l’ancien Secrétaire au Trésor de l’administration Hoover).

Impliqué en politique, tout d’abord à Pittsburgh à la fin des années 1950 aux côtés des Républicains, il apporta ensuite son soutien financier à des campagnes électorales nationales : celle de Barry Goldwater en 1964, allant jusqu’à mettre l’avion privé de la famille pour permettre au Sénateur de se rendre à la réunion Californienne des conservateurs à Bohemian Grove[23] et celles ensuite de Richard Nixon[24]. Mais les déboires politiques du dernier et la tiédeur de ses choix publics par rapport au credo conservateur, convainquirent Richard Scaife qu’il était préférable d’investir également dans l’idéologie conservatrice plutôt que de se consacrer uniquement à des candidats.

Encouragé par sa mère à participer à la gestion des fondations familiales à la mort de son père en 1958, Richard Scaife en transforma progressivement la politique de donation. Alors que sa mère avait privilégié la lutte contre la pauvreté, les handicaps, le soutien aux hôpitaux et à la recherche médicale[25], etc., à partir de 1962, son fils commença à orienter les dons vers des entités porteuses de missions éducatives sur des thèmes conservateurs. A cette époque, l’American Bar Association’s Fund for Public Education reçut un financement pour assurer une « formation contre le communisme[26] » et dans les années qui suivirent, ce furent des institutions de recherche très conservatrices qui en profitèrent comme Hoover Institution on War, Revolution and Peace à l’Université Stanford, ainsi que le tout nouveau Center for Strategic and International Studies de l’Université Georgetown, puis American Enterprise Institute.

A la mort de sa mère en 1965, le contrôle de Richard Scaife sur la politique de donation des fondations familiales se renforça encore et, avec lui, une accentuation du biais conservateur de cette politique, expliqué par un ancien parlementaire républicain de la façon suivante : « Les gens à droite étaient absolument convaincus qu’il existait une vaste conspiration de gauche qu’il fallait émuler et combattre avec de nouvelles organisations conservatrices qui étaient philosophiquement saines, technologiquement efficaces et capables de porter un véritable mouvement[27]« . L’argent de Scaife fut donc employé à construire un réseau parallèle d’institutions conservatrices dont les publications et le message pourrait contrebalancer l’influence de l’establishment libéral vu comme ayant exercé une domination sans partage sur le monde universitaire, celui de la politique et des média dans les années 1960 : « Pour chaque Brookings Institution[28], il donna de l’argent à une Heritage Foundation; pour chaque Kennedy School of Government il finança une Hoover Institution à Stanford; pour chaque Arthur Schlesinger[29], il assura la promotion des travaux d’un Milton Friedman[30]. »

La fondation Adolph Coors

Elle fut créée à partir de l’empire bâti par un immigrant allemand, Adolph Coors,  qui établit, en 1873, une brasserie à Golden, dans l’Etat du Colorado. A peine plus d’un siècle plus tard, en 1975, la fondation Adolph Coors voyait le jour, soutenue financièrement par Adolph Coors Jr. Trust et d’autres donations familiales faites par Gertrude Steele Coors et Janet Coors. Alors que les fonds du Trust étaient consacrés en priorité à des subventions pour des programmes conçus en priorité pour l’Etat du Colorado, les financements de la fondation trouvèrent un emploi à l’extérieur[31].

Ce fut Joseph (Joe) Coors, le petit-fils d’Adolph Coors II et le président de Coors Brewing Co., qui se distingua rapidement par son engagement à promouvoir la cause et les idées conservatrices. Pour le décrire politiquement, son frère Bill, avec lequel il était très proche dans les affaires mais qui ne partageait pas ses idées, utilisa les mots suivants : « Un peu à droite d’Attila le Hun[32]« .  Joe Coors soutenait alors ouvertement la John Birch Society et n’hésitait pas à associer de la littérature de cette organisation aux chèques qu’ils remettaient à son personnel lors de la paie. « La liberté d’agir », déclarait-il « c’est-à-dire la liberté de créer une entreprise ou de gérer ses affaires et d’agir de façon responsable, pour réussir, est le fondement même du système capitaliste[33]« . Nombre de ses prises de position suscitèrent de vives réactions : comme dans les années 1960 lorsqu’il soutint des associations homophobes, ou lorsqu’entre 1967 et 1972 il se heurta à la Black Student Union en tant que membre du Conseil d’Administration de l’Université du Colorado, ou encore à la fin des années 1970, lorsque Coors bannit les syndicats de son entreprise jusqu’en 1987 et décida d’utiliser des détecteurs de mensonge pour le recrutement[34].

Pour Joe Coors qui défendait les idées de « gouvernement limité » et de « liberté économique », il fut ainsi naturel de soutenir, à partir des années 1960, les candidatures politiques d’un dénommé Ronald Reagan. Souvent invité chez les Coors où les deux hommes et d’autres amis finissaient souvent leurs débats dans la cuisine familiale, Reagan, lorsqu’il devint le 40ème président des Etats-Unis, invita Joseph Coors à faire partie de son « Kitchen Cabinet »  (cercle de proches conseillers) au sein duquel ce dernier put intervenir sur des questions de sélection de ses collaborateurs, mais aussi au niveau des recommandations politiques, et tout particulièrement dans le domaine de la défense[35].

Parmi les legs les plus marquants de Joe Coors dans le cadre de la fondation familiale, il faut citer un financement de 250 000 dollars, dont l’emploi permit à Paul Weyrich, co-fondateur de la Moral Majority et à Edwin Feulner, de démarrer, en 1973, les activités de Heritage Foundation (Coors en fut un administrateur jusqu’à sa mort en 2003). « Je pense qu’il n’est pas faux de dire », déclara Weyrich, « qu’il n’y aurait pas eu de mouvement conservateur contemporain sans Joe Coors[36]. » Et Feulner d’ajouter: « C’était un visionnaire qui était prêt à investir dans ceux qui avaient l’esprit d’entreprise à Washington, à une époque où ce n’était pas vraiment bien vu[37]. »  Au début des années 1970, Coors finança ainsi la création de Television New Inc., un réseau de télévision destiné à fonctionner 24 heures sur 24, conçu pour combattre ce qui lui apparaissait comme un « biais libéral » de la part des media. En ayant confié la direction de l’information à un jeune publicitaire conservateur, Roger Ailes, le projet se révéla toutefois très vite trop ambitieux et trop coûteux. Il disparut donc des écrans en octobre 1975, soit vingt-cinq ans avant que Ailes ne revienne avec Fox News (propriété du milliardaire conservateur Rupert Murdoch) et en fasse l’un des réseaux d’information télévisuelle les plus regardés aux Etats-Unis[38].

En sus d’avoir permis – avec d’autres grandes fondations conservatrices – d’organiser des actions appelant à la disparition du système d’éducation public et son remplacement par la création d’entreprises d’éducations privées, les donations de Joseph Coors permirent de financer un certain nombre de campagnes de censure destinées à débarrasser les manuels scolaires de contenus jugés antipatriotiques, antichrétiens ou opposés à la cellule familiale[39]. Elles subventionnèrent également les activités d’ Accuracy in Academia, une instance nationale conservatrice créée en 1985 pour « purger les campus de leur biais marxiste[40]«  et  jouèrent, enfin, un rôle important dans la mise en place de Free Congress Foundation (créé par Paul Weyrich après son départ d’Heritage), un think tank à l’origine, en 1989, d’une Christian Coalition fortement inspirée par Paul Weyrich[41], à la mort, à la même époque, de la « Moral Majority ».

La fondation Smith-Richardson

Connue à l’origine sous le nom de « Richardson Foundation », elle est associée aux opérations de la firme pharmaceutique du même nom, dont les origines remontent à la fin du 19ème siècle. C’est Lunsford Richardson, pharmacien établi en 1890 dans la ville de Greensboro (Caroline du Nord), propriétaire d’un drugstore et marié à Mary Lynn Smith, qui démarra les opérations de ce qui allait devenir un important laboratoire pharmaceutique américain[42]. Tirée, en grande partie, à partir de 1907, par le management innovant des fils, Henry Smith Richardson et son frère Lunsford, l’entreprise familiale, devenue Vick Chemical Company en 1911, réalisa des profits très significatifs avec Vick’s VapoRub, son remède contre les rhumes.

Après différentes fusions et acquisitions, l’entreprise devint Richardson-Vicks Inc. en 1980, avant d’être vendue par la famille Richardson à Procter & Gamble en 1985. En sus de ses responsabilités chez Vick et dans nombre d’autres groupes financiers, d’assurance et d’immobilier, H. Smith Richardson s’impliqua dans la vie politique, économique et sociale de son époque. Supporter de l’isolationnisme pour les Etats-Unis à la veille de la seconde guerre mondiale, il appartint à l’America First Committee, puis fut un membre de la United States Chamber of Commerce, et de la National Association of Manufacturers (NAM) entre 1939 et 1942, à une époque où cette association était particulièrement active. Après la guerre, H. Smith Richardson afficha des opinions ouvertement anti-communistes. Elles furent révélées, entre autres, par sa correspondance et son soutien financier à des parlementaires comme le Sénateur Joseph McCarthy, mais aussi par son engagement en faveur de la législation McCarran-Walter restreignant l’immigration, exprimant ainsi sa conviction que les immigrants apportaient avec eux le communisme aux Etats-Unis[43]. La crainte qu’éprouvait Richardson à l’égard du communisme était telle, qu’en 1956, il mentionnait dans sa correspondance la possibilité d’une invasion communiste, qui le motiva d’ailleurs à conserver une résidence à Greensboro, considérant que le nord-est des Etats-Unis étaient plus vulnérables à une attaque au cas où la guerre froide dégénèrerait[44].

La Richardson Foundation, que Henry Smith Richardson et sa femme Grace Jones Richardson, décidèrent de mettre sur pied en 1935[45], véhicula ces idées. Ayant, tout d’abord, débuté son activité en appuyant un programme de réforme judiciaire en Caroline du Nord, après la fin des hostilités avec l’Allemagne nazie et le début des tensions avec l’URSS, elle accrut progressivement son périmètre d’intervention, accordant un soutien financier à des organisations anti-communistes, ainsi qu’à une formation spéciale à la compréhension de la guerre froide (Cold War Education) dispensée par l’armée américaine dans le but d’« éduquer le public aux dangers du communisme »[46]. Elargissant encore, à la mort de son fondateur en 1972, ses activités de soutien à la cause conservatrice dans son ensemble, la Richardson Foundation finança, entre autres travaux dont l’influence intellectuelle et politique allait être considérable, ce que Leslie Lenkowsky, l’un de ses directeurs de recherche, appela, « la trilogie de l’économie de l’offre[47], à savoir : The Way the World Works de Jude Wannisky en 1978, Wealth and Poverty de George Gilder en 1981 et The Spirit of Democratic Capitalism de Michael Novak en 1982. » Sur la stratégie idéologique qui pouvait d’ailleurs guider les choix de sa fondation,  Lenkowsky déclara de façon relativement candide : « L’économie de l’offre est moins une théorie économique, qu’une philosophie, une idéologie. C’est un effort pour réorienter la politique. Les fondations ne sont pas directement impliquées dans la politique. Nous sommes dans le monde des idées. Le type d’infrastructure que nous créons, c’est un réseau de personnes qui savent qu’il existe un endroit où ils peuvent aller pour trouver des financements et des contacts[48]. »

A partir des années 1970, plus particulièrement, les fondations précitées organisèrent ainsi une offensive concertée et cohérente à l’encontre de ce que leurs dirigeants considéraient comme étant « des bastions du libéralisme moderne[49]«  : le système universitaire et la recherche, le Congrès, la Justice, l’Exécutif, les principaux media, les institutions religieuses et philanthropiques elles-mêmes. L’influence qu’eurent ces fondations conservatrices dans la réorientation des débats politiques locaux et nationaux et la reformulation des politiques publiques, fut, en partie, redevable à une organisation et une stratégie de financement sophistiquées.

Pourtant beaucoup moins riches que les grandes fondations américaines (Carnegie, Ford, etc.) ou les fondations identifiées comme « progressistes » (Public Welfare, Charles Stewart Mott, etc.), les fondations familiales conservatrices et libertariennes parvinrent néanmoins à atteindre leurs objectifs en adoptant, sur ces points, une démarche commune[50] : tout d’abord, à l’inverse de la plupart des fondations « progressistes » dont la plupart des récipiendaires (think tanks, publications, etc.) n’avaient pas de projet politique commun, étaient spécialisés (single issue) dans un domaine bien particulier et entendaient le rester (« jeunes en difficulté », « seniors en difficulté », « environnement », « santé », etc. ), les institutions que les fondations conservatrices appuyèrent furent des entités  généralistes (multi-issues) développant un propos conservateur dans tous les domaines que leurs administrateurs jugeaient prioritaires (culture, économie, éducation, famille, politique internationale, etc.) avec l’objectif d’en faire le fondement de nouvelles politiques publiques. Ensuite, et contrairement aux fondations progressistes qui multipliaient leurs dons en direction d’une foultitude de projets à court terme (one-year grants) bien spécifiques, souvent mal  gérés par des organisations fragiles, les fondations conservatrices accordèrent des dotations générales (general-support grants) sur plusieurs années (multi-year grants) à un nombre restreint d’institutions, choisies, à la fois pour leur engagement conservateur indiscutable et pour leur organisation efficace, laissant ensuite à leurs dirigeants le soin d’en organiser la ventilation.

Dans ce contexte, les intellectuels, chercheurs, journalistes appartenant aux organisations élues savaient qu’ils pouvaient compter sur un soutien à long terme pour développer et promouvoir leurs idées, sans avoir à se soucier, comme leurs adversaires libéraux, d’avoir à exercer une autre activité professionnelle pour vivre, pour autant toutefois que leur propos reste dans le format conservateur. Car la stratégie des fondations conservatrices était claire sur ce point : à la différence des fondations « progressistes » qui mettaient un point d’honneur à être bipartisane, apolitique et finançaient aussi bien les organisations ou programmes de droite que ceux de gauche, les fondations conservatrices n’accorderaient leurs financements plus modestes qu’à des entités se battant pour leurs idées[51]. Par là même, elles purent exercer une influence décisive dans les débats nationaux, imposant progressivement à une recherche académique et des media jusqu’ici dominés par les idées libérales, et par l’intermédiaire de leurs dotations ciblées, la diffusion de paradigmes alternatifs (conservateurs et libertariens) qui, dans les domaines de la politique intérieure et de l’économie, justifièrent le démantèlement des dispositifs sociaux du New Deal et l’abolition des règles encadrant l’activité des entreprises.

Comme l’expliqua William E. Simon qui fut président de la John M. Olin Foundation, à propos de la logique guidant leurs activités: « Cela fait bien trop longtemps que, dans le monde capitaliste, l’alliance entre les théoriciens et les hommes d’action, tarde à être réalisée. Cette alliance doit devenir une véritable croisade si nous voulons survivre dans un monde libre[52]. »


[1] Cf. notre article n°8 de la Série Etats-Unienne sur le blog World Issues and Services, https://worldissuesandservices.org/2019/01/12/8-de-la-justification-etats-unienne-dune-economie-sans-regles-ni-contraintes-hommes-idees-et-reseaux/

[2] D. Callahan, $1 Billion Dollars for Ideas: Conservative Think Tanks in the 1990s, A Report of The National Committee for Responsive Philanthropy, March 1999, p.29.

[3] La John Birch Society (JBS) vit le jour en décembre 1958, créée par Robert Welch. Son premier chapitre s’ouvrit un an plus tard, décidant de promouvoir des idées dans lesquelles se retrouvait un nombre important de conservateurs. Le nom de « John Birch » avait été retenu par Welch en souvenir d’un jeune missionnaire Baptiste américain, mort en Chine aux mains des communistes. La JBS, en accord complet avec les analyses du Sénateur Joseph McCarthy, appelait à débusquer et combattre la subversion communiste, aux Etats-Unis, sous toutes ses formes. « Collectivisme » et « Etatisme » étaient présentés par les dirigeants de l’association comme autant de vecteurs, utilisés par les forces « libérales » (Démocrates ou Républicaines) soutenant le New Deal pour installer durablement le communisme dans le pays. Or, martelaient les responsables de la JBS, le communisme était en contradiction complète avec les idées politiques, économiques et religieuses contenues dans les textes fondateurs de la République américaine. Il en était de même concernant l’« Internationalisme » défendu par les « Républicains libéraux » rassemblés au sein du Council on Foreign Relations ou du Bilderberg Group. Les supporters de la JBS y voyaient un complot contre la République américaine, destiné à installer un gouvernement mondial sous l’autorité d’organisations supranationales, contrôlées par une oligarchie d’hommes d’affaires et de politiciens. D’autres points, défendus par la JBS, séduisaient également un nombre important de conservateurs. Il s’agissait de l’abolition de tout idée de progressivité de l’impôt sur le revenu, de l’annulation des lois sur la sécurité sociale, de la fin du transport scolaire à des fins d’intégration, du retrait de l’Amérique de l’organisation des Nations unies, de la sortie du traité qui prévoyait le retour du Canal à l’Ẻtat de Panama . Les idées de Robert Welch, le fondateur de la JBS avaient, très tôt, été consignées dans un ouvrage remis à tout nouveau membre (« The Blue Book of the John Birch Society »). Il y était particulièrement question de la « conspiration communiste » aux plus hauts niveaux de l’Etat , un thème récurrent de l’association. Ayant, au début des années 1950, accusé, dans une publication intitulée « May God Forgive Us » (1951) les présidents Démocrates Roosevelt et Truman, ainsi que les Secrétaires d’Etat Acheson et Marshall d’avoir abandonné la Chine et l’Europe de l’Est aux dirigeants communistes, quelques années plus tard, Welch s’en prit, dans « The Politician  », au Président Républicain Eisenhower et à John F. Dulles, également dénoncés pour leur « participation active à la conspiration communiste».

[4] « The Lynde and Harry Bradley Foundation Inc. », MediaTransparency, 2006, http://mediatransparency.org/ .

[5] « The power and the money », Rethinking Schools, vol.8, Spring 94, et The Lynde and Harry Bradley Foundation 1994 Annual Report, cités in Buying a Movement: Right-Wing Foundations and American Politics, Report by People for the American Way, 1996.

[6] Cf. notre article n°10 de la Série Etats-Unienne intitulé : « 10 – Justifier et Organiser la Prise de Pouvoir du Monde des Affaires – Les Think Tanks Conservateurs et Libertariens aux Etats-Unis »/

[7] The Bradley Center for Philanthropy & Civic Renewal, http://pcr.hudson.org/index.cfm?fuseaction=about_detail

[8] Robert Parry, « Dole: What Wouldn’t Bob Do for Koch Oil? », The Nation, vol. 23, Issue n°6, August 26, 1996.

[9] W.J. Moore, « Wichita Pipeline », National Journal, 5/16/92, p.1171, cité in Buying a Movement: Right-Wing Foundations and American Politics, op. cit.

[10] Robert Parry, op. cit.

[11] Sur la page d’accueil de Citizens for a Sound Economy, figure le mot d’ordre suivant : « Moins d’impôts, moins de gouvernement, plus de liberté », http://www.cse.org/ .

[12] W.J. Moore, op.cit. 

[13] « Olin History », Olin College, http://olin.edu/about_olin/olin_history_detail.asp .

[14] « About Olin », Olin Online, http://www.olin.com/about/history.asp .

[15] A la suite d’une fusion avec Mathieson Chemical Corporation en 1954.

[16] John J. Miller, « The Very Foundation of Conservatism », The New York Times, November 28, 2005.

[17] John J. Miller, « Foundation’s End », National Review, April 06, 2005.

[18] Après 52 ans de fonctionnement. Comme l’explique John J. Miller, « John M. Olin, qui est mort en 1982, craignait que si la fondation existait à perpétuité, elle risquait d’être récupérée par des forces hostiles. Il avait en effet été très marqué par l’exemple de Henry Ford II qui avait quitté le conseil d’administration de la fondation Ford, suite à ce qu’il jugeait être une dérive libérale de ses priorités », in « The Very Foundation of Conservatism », The New York Times, November 28, 2005.

[19] Gary Shapiro, « Saluting James Pierson Knickerbocker », The New York Sun, April 8, 2005.

[20] The Scaife Family Foundation est contrôlée par les enfants de Richard Mellon Scaife, David et Jenny, in « Scaife’s Foundations », Washington Post Staff, Sunday, May 2, 1999, p. A23.

[21] En 1885, Thomas Mellon faisait la réflexion suivante : « La condition normale d’un home est le dur labeur, le renoncement à soi, l’acquisition et l’accumulation. Dès que ses descendants sont libérés de telles obligations, tôt ou tard, leur corps ou leur esprit dégénère », cité in Eric Alterman, What Liberal Media? The Truth About Bias and The News, New York: Basic Books, 2003, p. 247.

[22] Cf. note n°4.

[23] Robert G. Kaiser and Ira Chinoy, « Scaife: Funding Father of the Right », Washington Post, Sunday, May 2, 1999. Pour des informations sur Bohemian Grove, cf. l’article de Peter Phillips, « San Francisco Bohemian Club: Power, Prestige and Globalism »,

http://www.sonomacountyfreepress.com/bohos/San_Francisco_Bohemian_Club_Power_Prestige_and_Globalism.html .

[24] Nurith C. Aizenman, « The man behind the curtain: Richard Mellon Scaife – and $200 million of his money – is the man behind the conservative revolution », Washington Monthly, Volume 29, n°7, July-August 1997.

[25] L’une des plus fameuses donations de Sarah Scaife, faite au laboratoire de recherche l’Université de Pittsburgh, permit à Jonas Salk d’y mettre au point le vaccin contre la polio dans les années 1940, in Eric Alterman, What Liberal Media? The Truth About Bias and The News, New York: Basic Books, 2003.

[26] Robert G. Kaiser and Ira Chinoy, « Scaife: Funding Father of the Right », op. cit.

[27] Vin Weber in Robert G. Kaiser and Ira Chinoy, « Scaife: Funding Father of the Right », op. cit.

[28] En 1916, Robert S. Brookings, un magnat du bois et de l’immobilier de St. Louis (Missouri), finança la création de trois entités : The Institute for Government Research qui fut la première organisation privée à réaliser des études sur des questions de politique publique à l’échelon national, ainsi que The Institute of Economics et The Robert Brookings Graduate School. En 1927, ces trois entités furent regroupées sous un label commun, The Brookings Institution, et à partir de cette époque, cette organisation s’est efforcée de produire de la recherche selon des critères universitaires, sans toutefois jamais aspirer à devenir elle-même une institution similaire à l’université. Elle s’est plutôt efforcée de faire le lien entre le monde académique et le monde politique, permettant aux protagonistes de ces mondes respectifs (chercheurs et hommes politiques) d’échanger leurs observations. Au début des années 1970, Brookings était, au niveau politique, certainement le think tank le plus influent.

[29] Historien célèbre, conseiller spécial, avec l’économiste John K. Galbraith, du président Démocrate John F. Kennedy.

[30] Nurith C. Aizenman, op.cit.

[31] « Castle Rock Foundation », http://mediastransparency.org .

[32] « Joseph Coors: Brewer whose political donations helped to support Ronald Reagan », The Times, March 20, 2003.

[33] Ibid.

[34] Ibid.

[35] Edwin J. Feulner, « Salute to a Visionary Founder », Special to the Washington Times, March 19, 2003.

[36] Amy Fagan, « Coors, Conservative Cause Financier Dies at 85 », The Washington Times, March 18, 2003.

[37] Ibid.

[38] Edwin J. Feulner, op.cit.

[39] Valerie L. Scatamburlo, Soldiers of Misfortune: The New Right’s Culture War and the Politics of Political Correctness, New York, Peter Lang, 1998, pp. 55-56.

[40] Ibid.

[41] Ibid., p. 56.

[42] « Inventory of the Richardson-Vicks Inc., Records, 1885-1995 », Collection Number 4468, Manuscripts Department, University Library of the University of North Carolina at Chapel Hill, http://www.lib.unc.edu/mss/inv/htm/04468.html .

[43] « #4283 Henry Smith Richardson Papers Inventory », Manuscript Department, Library of the University of North Carolina at Chapel Hill, Southern Historical Collection, http://www.lib.unc.edu/mss/inv/r/Richardson,Henry_Smith.html .

[44] Ibid.

[45] « History », Smith Richardson Foundation, http://www.srf.org/mission/history.php .

[46] « #4283 Henry Smith Richardson Papers Inventory », op. cit.

[47] Cité in Alan Geyer, Ideology in America: Challenges to Faith, Louisville, KY, Westminster John Knox Press, 1997, p.  47.

[48] Ibid.

[49] Sally Covington, « How Conservative Philanthropies and Think Tanks Transform US Policy », Covert Action Quarterly, Winter 1998.

[50] Cf. Michael H. Shuman, « Why Do Progressive Foundations Give Too Little to Too Many? », The Nation, n°2, January 12, 1998.  Cf. également Sally Covington, ibid.

[51] Robert Lerner, Althea K. Nagai, Stanley Rothman, Giving for Social Change: Foundations, Public Policy and the American Political Agenda, Westport, CT, Praeger Publisher, 1994, p. 152.

[52] Cité in Michael H. Shuman, op. cit.

8 – De la justification Etats-Unienne d’une économie sans règles ni contraintes : Hommes, idées et réseaux

Préambule : Les fondements politiques modernes d’une économie sans règle ni contraintes pour ses principaux agents sont à chercher aux Etats-Unis, dans une opposition, largement partagée parmi ses supporters aux réformes « libérales » (de gauche dans ce pays ») » contenues dans le New Deal (1933-1938). Engagées par un président démocrate Franklin D. Roosevelt (1933-1945) l’objectif premier de ces réformes était de corriger la crise économique et sociale issue de la grande dépression (1929).   Cette crise, qu’un président républicain, Herbert C. Hoover (1929-1933) n’avait su anticiper, exposa, entre autres, les faiblesses de l’économie du « trickle down* » (ruissellement de la richesse) favorisée par son administration, ainsi que le manque de souplesse de ses politiques publiques. Elle fit perdre au parti Républicain sa réputation et la présidence, tout en plaçant à la tête de l’Exécutif un Président qui représentait ce que certains intellectuels et hommes politiques rejetaient. Nouvellement élu, Roosevelt jeta en effet les bases d’un « État Providence à l’américaine » qui augmentait la taille de l’État fédéral, tout en introduisant le keynésianisme dans l’économie.

*C’est Andrew W. Mellon, qui, ayant servi dans les administrations de trois présidents Républicains notamment comme Secretary of the Treasury de Herbert Hoover, aurait été à l’origine de ce que ses adversaires politiques ont appelé « la théorie du trickle down ». Mellon dont la dynastie familiale régnait sur la banque, l’industrie et le pétrole, était persuadé que seuls les milieux d’affaires savaient ce qui était bon pour l’Amérique et que les hommes politiques devaient suivre leurs conseils. Il s’attacha ainsi à démanteler l’édifice fiscal mis en place par le président démocrate Woodrow Wilson, partant du principe que des impôts élevés sur les revenus importants étaient une aberration. Selon lui, ce type de mesure dissuadait les riches de réinvestir leurs capitaux et s’opposait à la croissance économique, pénalisant ainsi tous les Américains. Porté au pinacle par le dynamisme économique des années vingt, il vit sa popularité ruinée par la grande dépression. Hoover lui trouva une porte de sortie comme ambassadeur à Londres.

Article : La deuxième moitié des années 1960 constitua, aux États-Unis, un tournant économique majeur : le taux de profit des entreprises industrielles chuta, pris en tenaille entre la stagnation des gains de productivité et la hausse des charges salariales et patronales. À cette crise du système industriel, vint s’ajouter d’autres crises qui lui étaient plus ou moins liées : l’inflation progressa de façon spectaculaire, la situation de l’emploi se dégrada, le système monétaire international se délita sous la crise profonde du dollar et le premier choc pétrolier contribua à la récession de 1973-1975, même s’il n’en était pas la cause unique.

La décennie soixante-dix consacra ainsi le renouveau incontestable d’une vision de l’économie qui rejetait l’intervention de l’État et prônait, au nom du respect de « l’ordre naturel des choses », le « laisser-faire, laissez-passer [1] ». En effet, la morosité ambiante paraissait démontrer l’échec des politiques keynésiennes : la coexistence de taux d’inflation et de taux de chômage de plus en plus élevés infirmait les certitudes associées à la courbe de Phillips [2] et remettait en cause l’efficacité, sinon la pertinence même, des programmes sociaux, présentés par les conservateurs comme des programmes d’assistance favorisant une « culture de la dépendance » et dissuadant le retour à l’emploi. Ce faisant, la crise, à laquelle était associée le concept de « stagflation » (faible croissance et forte inflation) eut des conséquences importantes à plusieurs niveaux : déjà déçus, à la même époque, par le Watergate et la fin sans gloire de la guerre du Viêt Nam, elle augmenta la méfiance des classes moyennes à l’égard de l’État et du gouvernement américains, incapables, semblait-il, de juguler une inflation des prix et des impôts (dont les taxes foncières) que la stagnation de leurs revenus ne permettait pas d’absorber. La crise permit également aux conservateurs de reprendre l’avantage, en remettant au goût du jour les travaux d’économistes justifiant les analyses politiques que leur mouvement faisait, depuis les années cinquante, sur la base d’idées simples : l’État intervenait trop dans l’économie, coûtait trop cher et n’accordait pas assez de liberté aux entreprises et aux individus.

Face à ce problème, les explications et solutions conservatrices apparurent élémentaires, indolores et surtout extrêmement attractives, car elles promettaient « tout » sans que le contribuable ait à verser le moindre centime et même « mieux », car elle lui faisait miroiter la possibilité d’être plus « libre » et de gagner « plus d’argent ». De fait, affirmaient les conservateurs, si la paralysie de l’État – exprimée par des réglementations complexes, des programmes publics coûteux et inefficaces, des hausses d’impôts – était source d’un formidable gaspillage d’argent public et d’énergie, il suffisait, pour y mettre un terme et libérer ainsi les initiatives individuelles ou entrepreneuriales, de simplifier, voire d’abolir les réglementations paralysantes, de réduire les impôts, de tailler dans les budgets sociaux ainsi que dans les effectifs des fonctionnaires « surpayés » et « surprotégés. ». Ces solutions « miracles », furent, de plus, soutenues et justifiées par une pléiade d’économistes dont les écrits allaient être le plus souvent couronnés par la reconnaissance de la communauté scientifique internationale, sous la forme d’un « prix d’Économie, décerné par la Banque de Suède, en mémoire d’Alfred Nobel » (Bank of Sweden Prize in Economic Sciences in Memory of Alfred Nobel).

Ce fut le cas de Friedrich A. Hayek, dont les idées et les travaux récompensés tardivement en 1974 par ce prix (qu’il dût partager avec le Suédois Gunnar Myrdal), furent présentés (parfois malgré lui [3]) par la droite conservatrice américaine (plus particulièrement par le courant « libertarien ») comme « prophétiques » par rapport au contexte initial dans lequel elles avaient été élaborées et incontournables par rapport à la justification de son discours sur le « moins d’État » et le « plus de marché » dans le contexte de crise des années 1970 (Friedman avouera que, selon lui, Hayek avait été l’avocat le plus influent de la cause libertarienne [4]).

Déjà en mars 1944, c’est-à-dire en pleine seconde guerre mondiale et dans « The road to Serfdom », un ouvrage écrit au Royaume-Uni, Hayek s’était fermement élevé contre l’intervention de l’État dans l’économie (tout en lui reconnaissant un rôle pour voter et faire respecter les lois protégeant la propriété privée, les contrats et assurer le bon fonctionnement du libre-marché ou pour assurer le règlement de questions sociales qui échappaient au marché [5]) : les démocraties, affirmait-il, risquaient de connaître le même sort que l’Allemagne nazie, car leurs élites (hommes politiques et intellectuels) croyaient que l’État pouvait organiser la planification centralisée des économies. Hayek précisait alors que cette solution, pratiquée par les régimes socialistes, constituait le plus sûr chemin vers le totalitarisme. De fait, selon lui, lorsque une forme de planification (plus ou moins modérée, voire à mi-chemin entre socialisme et capitalisme) prenait le pas sur les choix individuels dans les domaines économiques et sociaux, lorsque donc, le choix de quelques-uns suffisait à décider de l’allocation des ressources pour tout un pays, il s’ensuivait non seulement des risques de mauvais calcul économique, mais également des risques de dérive fasciste, engendrés par la concentration du pouvoir dans les mains d’une minorité et donc la menace de servitude (« serfdom ») pour le plus grand nombre [6].

Quittant l’Angleterre où, à l’époque, les idées de Keynes l’emportaient largement sur les siennes dans les cercles de l’establishment [7], Hayek émigra alors aux États-Unis, pays où son combat contre le socialisme reçut l’attention des milieux pour lesquels il s’apparentait à une lutte contre la progression du communisme. « The road to Serfdom » fut d’abord refusé par de nombreux éditeurs, mais grâce à l’influence d’Aaron Director, le beau-frère de l’économiste Milton Friedman, l’ouvrage fut publié finalement par les Presses de l’Université de Chicago [8]. Déclenchant une polémique dans les médias, le livre fut ensuite condensé par Max Eastman pour le compte de Reader’s Digest qui, par l’intermédiaire du American Book of the Month, en assura ainsi la diffusion populaire du contenu à plus d’un million d’exemplaires, ce qui contribua par là même à en faire un best-seller [9]. General Motors en fit également réaliser une version en dessin animé [10].

Suite à un succès populaire (largement ignoré par les cercles dirigeants américains) qui devait lui aliéner de nombreux collègues économistes (dans la mesure où les idées professées allaient à contre-courant et l’apparentaient davantage à un « propagandiste » qu’à un scientifique), des conservateurs se mobilisèrent pour financer les initiatives et travaux du spécialiste autrichien de droit et de sciences sociales [11]. L’un d’entre eux, Harold Luhnow, président du William Volker Fund, un fond d’investissement créé par un self-made man grossiste en meubles de Kansas City, fut particulièrement impliqué. Ayant lu l’ouvrage d’Hayek, et totalement acquis aux thèses de l’auteur, Luhnow joua un rôle clé dans leur diffusion : il accepta en effet de payer le poste de Professeur de Sciences Sociales et Morales de Hayek à l’Université de Chicago (qui s’y refusait) tout au long des années cinquante et jusqu’à son départ en retraite de cette institution en 1962 [12] ; il finança également le lancement, décidé par Hayek, de la Société du Mont Pèlerin (près de Vevey sur le lac Léman).

Sur l’invitation de ce dernier, en effet, trente-six chercheurs, pour la plupart des économistes, quelques historiens et philosophes, furent conviés, en avril 1947, à « discuter de l’état et de l’avenir du « libéralisme [13] » (ici, en son sens « européen », à savoir, ce qui plus tard aux États-Unis signifierait, sous l’étiquette « libertarianism » un « gouvernement minimal et fortement décentralisé »). Parmi les personnalités présentes à la première réunion, figuraient, entre autres, l’économiste Ludwig von Mises, fondateur avec Hayek du Cercle de Vienne [14] et leur collègue Fritz Machlup, la Foundation for Economic Education (FEE) créée en 1946 et représentée par son fondateur Léonard Read (ancien general manager de la Los Angeles Chamber of Commerce) mais aussi l’économiste F. A. Harper et le journaliste Henry Hazlitt du New York Times [15], l’économiste Walter Eucken délégué par l’école de Fribourg, le philosophe Karl Popper, les français Bertrand de Jouvenel et Maurice Allais, Lionel Robbins de la London School of Economics. La délégation de l’université de Chicago était la plus nombreuse avec les économistes Frank Knight, Milton Friedman, George Stigler et Aaron Director [16]. Après une dizaine de jours de débats souvent houleux autour de thèmes très variés (« Free Enterprise or Competitive Order », « The Future of Germany », « Liberalism and Christianity », etc.), le groupe produisit, le 10 avril 1947, une « déclaration de principes », dont la formulation avait deux objectifs : réunir les chercheurs présents, souvent divisés sur des questions de théorie et de politique économique [17], autour de grands principes communs ; provoquer une prise de conscience dans les milieux dirigeants du monde libre. « Les valeurs centrales de la civilisation sont en danger » pouvait-on lire dans la première phrase. Une explication suivait, qui en attribuait la cause principale à « un déclin dans la croyance en la propriété privée et le libre marché ; car sans la puissance et la capacité d’initiative que peuvent diffuser ces institutions, il est difficile d’imaginer une société dans laquelle la liberté peut être réellement préservée [18]. »

À partir de cette époque, le ton fut donné. Malgré les fortes dissensions qui divisèrent, dès le départ, les chercheurs impliqués dans la Société du Mont Pèlerin (mais qui échappaient pour la plupart au grand public), les conservateurs, encore mal organisés et très minoritaires aux États-Unis (cf. supra), comprirent néanmoins, sur la base des « articles de foi » autour desquels s’accordaient les personnalités de la « Société », qu’ils pourraient désormais justifier leur rejet de l’« État-Providence » et leur apologie du « libre-marché », en sollicitant les noms, les écrits, et les avis d’éminents spécialistes qui partageaient leurs croyances de base. Mais la Société du Mont Pèlerin fut une autre source d’inspiration. Hayek avait précisé en effet, dans son discours d’introduction de la première réunion, que l’idée de réunir un tel groupe lui était venue à partir d’une observation : trop d’individus, qui partageaient les mêmes préoccupations et opinions, restaient isolés les uns des autres ; obligés d’exposer et de défendre constamment leurs idées face à des publics souvent peu réceptifs ou ouvertement hostiles, ils n’avaient que rarement l’occasion d’avoir des échanges plus poussés sur leurs thèmes de prédilection avec des personnes partageant les mêmes convictions et idéaux [19]. La Société du Mont Pèlerin fut donc créée pour pallier ce problème et constitua l’amorce d’un puissant réseau intellectuel destiné à gagner, à l’échelle internationale, « la guerre des idées ». Il s’agirait de réunir, de façon régulière (chaque année), des chercheurs, des hommes politiques, en bref tous ceux qui, parmi les intellectuels ou les personnalités impliquées dans les cercles de la prise de décision, militaient pour que reste allumée la flamme du « libéralisme classique », et active la pensée du « libre marché », alors que, partout dans le monde, menaçaient les spectres du socialisme et de l’État centralisateur et planificateur. Si, au départ, Hayek avait précisé que la Société devait être avant tout une communauté de pensée dont les membres, unis par un même rejet du collectivisme, ne s’engageraient pas dans des activités de relations publiques ou de propagande, très vite cependant, certains d’entre eux n’hésitèrent pas à mettre leur argent, leur talent ou leur passion au service de la diffusion de leurs idées.

On vit ainsi, au fil des ans, des présidents ou des membres éminents de la Société intégrer les rangs de centres d’études militants (« think tanks ») conservateurs ou libertariens[20], quand ils ne les créaient pas ou n’en assuraient la présidence. Pour des raisons déjà citées, mais qui seront approfondies plus loin, il fallut tout de même attendre plusieurs décennies avant de voir, dans le milieu des affaires, les supporters de la cause conservatrice, en réaction au contexte particulier des années 1970 (contre-culture, crise économique, Watergate, recul des États-Unis dans le monde), émuler les expériences des pionniers et jeter toutes leurs forces financières dans la « guerre contre les idées socialistes ».

Quelques-uns ouvrirent la voie, plus particulièrement dans le registre « libertarien », favorisé par la Société du Mont Pèlerin : l’Américain du Middle-West, Harold Luhnow (neveu de William Volker et président de William Volker & Company), mit très tôt (dès la fin des années quarante), une partie des ressources du Volker Fund qu’il présidait, au service de cet objectif (cf. supra) et de ses déclinaisons concrètes : soutenir financièrement les chercheurs de premier plan qui ne pouvaient obtenir de postes dans des universités dominées par la pensée keynésienne ; leur permettre de se rencontrer et de publier leurs travaux (Constitution of Liberty de Hayek, Capitalism and Freedom de Friedman, Man, Economy and State de Rothbard, etc.) ; identifier les jeunes talents (talent scouting) acquis à l’idéal d’une société libre et leur donner les moyens de se qualifier pour apporter leur contribution à ce chantier ; financer les institutions de recherche et de formation comme Foundation for Economic Education (FEE), une pionnière en son genre (1946), ou comme Institute for Humane Studies, fondé à partir de 1961 par F. A Harper (ancien de FEE) pour prendre la suite du Volker Fund arrivé en fin de mandat), ainsi que les collections (Humane Studies Series, etc.) qui diffuseraient, dans toutes les bibliothèques des collèges et universités d’Amérique du Nord (par l’intermédiaire, entre autres de la National Book Foundation) le corpus de connaissances associés aux idées et propositions libertariennes en matière d’économie, de droit et de société ; la création d’institutions complémentaires ou le soutien à celles qui existaient déjà, tels Intercollegiate Society of Individualists (ISI[22] fondée par William Buckley et Frank Chodorov (qui deviendrait plus tard Intercollegiate Studies Institute) ou FEE et sa publication The Freeman, acquise à partir de 1954.

Le milliardaire britannique, Antony Fisher, suivit la voie ouverte par Harold Luhnow. Malgré des revers de fortune, celui-ci s’impliqua en effet personnellement, dans la création et la gestion de très nombreux « think tanks » en Angleterre, Amérique du Nord, et dans le reste du monde. Grand admirateur de Hayek qu’il rencontra à la London School of Economics en 1945 et dont il aurait découvert « The Road to Serfdom » grâce à l’édition condensée du Readers’ Digest, Fisher, au cours de cette rencontre initiale, lui demanda comment un homme d’affaires riche pouvait contribuer à éviter que son pays et la civilisation occidentale ne basculent dans la dérive étatique que son livre décrivait. La réponse le surprit. Fisher, qui pensait à la politique, reçut de Hayek la réponse suivante : « Si vous voulez faire quelque chose pour votre pays, ne faites surtout pas de politique ; les hommes politiques ont toujours un train de retard par rapport à l’opinion publique ; et l’opinion publique elle, est toujours à la remorque des idées véhiculés par les intellectuels ; Aussi, essayez plutôt de changer l’opinion des intellectuels [des enseignants et des auteurs [23]]. Ce qui est un processus qui demande entre 20 et 30 ans [24]. » Antony Fisher, qui devint membre de la Société du Mont Pèlerin, retint la leçon et se mit, dès lors, à la tâche.  Il commença par créer l’Institute of Economic Affairs (IEA) à Londres en 1955 et fut aussi impliqué en tant que conseil, avec l’activiste conservateur américain Paul Weyrich, dans l’établissement de la fameuse Heritage Foundation installée à Washington D.C en 1973 et dont le premier président fut, en 1974, Edwin J. Feulner (également futur président de la Société du Mont Pèlerin de 1996 à 1998). Fisher co-dirigea aussi le Fraser Institute au Canada, participa, en 1977, avec l’avocat américain William Casey (qui devint plus tard le patron de la CIA sous Reagan), à la mise sur pied du International Center for Economic Policy Studies (ICEPS) à New York (dont le conseil d’administration comptait dans ses rangs Irving Kristol et Edwin Feulner [25]), rebaptisé plus tard Manhattan Institute, ainsi qu’à celle du Pacific Institute for Public Policy, en 1979, à San Francisco.

Dans la deuxième moitié des années 1970, le consensus autour des solutions keynésiennes associées à l’État-Providence qui, jusqu’ici, avait dominé le débat d’idées et les politiques publiques dans les pays riches, commença, en Grande Bretagne et aux États-Unis, à se fissurer sérieusement, au profit de discours et solutions privilégiant le marché. Si, à l’époque, inflation, chômage, stagnation des salaires et une révolte plus ou moins ouverte contre les impôts, étaient pour beaucoup dans cette situation, des personnages politiques d’envergure reconnurent néanmoins à Antony Fisher et à IEA d’avoir joué un rôle important dans ces transformations. Ainsi, lorsqu’elle prit ses fonctions de premier ministre au cours de l’été 1979, Margaret Thatcher lui fit parvenir ces mots : « Vous avez créé l’atmosphère qui a rendu possible notre victoire [26]. » Quelques années plus tard, à l’occasion d’un discours sur le 30e anniversaire d’IEA, la « dame de fer » ajoutait : « Puis-je dire à quel point nous sommes reconnaissants à ceux qui se sont joints à votre grande aventure. Ils étaient une poignée, mais ils avaient raison, et ils ont sauvé la Grande Bretagne [27]. » Aux alentours de 1984, l’homme d’affaires britannique supervisait ainsi de nombreuses institutions du type de IEA dans le monde, et, afin de coordonner leurs activités autour des thèmes centraux identifiés par la Société du Mont Pèlerin, créait, en 1987, Atlas Economic Research Foundation. Il décida ensuite, en accord avec F. A. Harper, un autre membre de la Société du Mont Pèlerin qui avait fondé l’Institute for Humane Studies (IHS) en 1961, d’unir les forces de ces deux entités – l’objectif étant de mettre en place une structure centralisée permettant de piloter un nombre croissant de « think tanks » totalement consacrés à la défense du « libre-marché » contre les interventions de l’État. Ces initiatives, en direction de la formation intellectuelle des élites, furent complétées par celles d’autres membres de la Société du Mont Pèlerin, dont plusieurs Présidents furent d’éminents économistes, souvent formés, ou en poste, à l’Université de Chicago. Ce fut, entre autres, le cas de Milton Friedman et de Garry Becker, touts les deux professeurs à Chicago, présidents de la Société du Mont Pèlerin, le premier de 1970 à 1972, le second de 1990 à 1992, récipiendaires du Prix d’Economie de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel (en 1976 pour Friedman et 1992 pour Becker), intégrés en tant que Senior Research Fellow à la très conservatrice Hoover Institution on War, Revolution and Peace [28].

Outre Ludwig von Mises et Friedrich Hayek, célèbres pour leur hostilité à l’intervention publique en économie (à des degrés divers [29]) et leur attachement au respect des droits des individus en politique (motivant leur critique du socialisme et de la planification centralisée), ou un Milton Friedman, chef de file de l’école dite « monétariste », et dont les propositions sur les changes flottants et la dérégulation du transport allaient inspirer des présidents américains, d’autres économistes eurent également une influence notoire sur l’évolution de la pensée anti-keynésienne et sa traduction dans l’économie réelle.

Dans ce domaine, les enseignants chercheurs de l’université de Chicago se taillèrent la part du lion : George Stigler, prix en mémoire d’Alfred Nobel en 1982, membre de la première heure de la Société du Mont Pèlerin et président de celle-ci (1976-1978) entreprit de démontrer que la réglementation des affaires par le gouvernement était nocive, car elle contribuait, selon ses conclusions, en assurant la collusion entre les intérêts des groupes de pression et l’appareil bureaucratique, à léser les consommateurs et à renforcer les monopoles ; Ronald Coase, prix en mémoire d’Alfred Nobel en 1991, soutint, lui, la thèse en fonction de laquelle taxes et subventions étaient inutiles en économie, si les agents touchés par des coûts imprévus (externalités), ou à l’origine de ces coûts, pouvaient être mis en présence et en situation de négocier directement leur niveau. L’école du Public Choice, emmenée par James Buchanan (Prix en mémoire d’Alfred Nobel en 1986 et président de la Société du Mont Pèlerin de 1984 à 1986) et Gordon Tullock, postula, avec les travaux de ses chercheurs, que l’État était au centre d’un véritable marché, le « marché politique » enjeu pour les intérêts d’agents individuels et maximisateurs, réfutant, par là même, sa présentation comme agent unique, instrument d’une rationalité supérieure aux mécanismes du marché. D’autres auteurs enfin comme Théodore Schultz (prix en mémoire d’Alfred Nobel en 1979) et Garry Becker (dont le prix en mémoire d’Alfred Nobel et la présidence de la Société du Mont Pèlerin ont déjà été mentionnés) accordèrent tous deux une place centrale à ce qu’ils appelaient le « capital humain » (stock individuel de capacités intellectuelles ou professionnelles), le premier dans ses travaux sur le développement économique des pays, le second, pour aborder, sous un angle strictement économique, les consommations usuelles mais également les valeurs personnelles déterminant les comportements individuels (amour, altruisme, etc.).

Un dernier courant, auquel on donna le courant d’« économie de l’offre » (Supply Side Economics), réunit des chercheurs qui, n’appartenant pas à l’école de Chicago, ajoutèrent néanmoins leurs voix aux précédentes pour dénoncer l’État-Providence et stigmatiser les impasses des solutions keynésiennes visant à soutenir « la demande ». En réaction à ce qu’ils percevaient comme des obstacles structurels à la croissance économique, George Gilder (auteur en 1981 de « Wealth and Poverty [30] »), Athur Laffer, Jude Wanniski (auteur de « The Way the World Works » en 1978 [31]) et Victor Canto, préconisèrent en effet de rendre à « l’offre », c’est-à-dire aux entreprises et à leur activité productive, la fonction de stimulation de la croissance, étouffée, selon eux, par des réglementations et des impôts excessifs. Ils apportèrent ainsi une caution scientifique à la révolte antiimpôts, déclenchée à la fin des années 1970 en Californie à partir d’un refus d’une fiscalité locale jugée excessive. Laffer, Gilder, Canto et Wannisky (le créateur du terme « Supply Side Economics ») furent ainsi à l’origine d’une formidable offensive intellectuelle. Elle eut d’autant plus d’impact qu’elle se situa dans un contexte particulièrement porteur. Les Républicains conservateurs et leur nouveau héraut, Ronald Reagan, n’avaient en effet de cesse de clamer qu’ils effaceraient le passif enregistré par les États-Unis, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières : le recul économique tout d’abord, accentué par deux chocs pétroliers (1973 et 1979) et l’existence de la stagflation ; le recul diplomatique ensuite, illustré par le retrait sans gloire des troupes américaines du Vietnam, la chute du Chah d’Iran et les otages américains de Téhéran, l’invasion soviétique de l’Afghanistan, la progression de régimes marxistes en Afrique australe et en Amérique Centrale. Le message des « théoriciens de l’offre » correspondait ainsi à une forte « demande » : il apportait des solutions aux problèmes économiques de l’Amérique. Et ces solutions étaient d’autant plus satisfaisantes qu’elles apparaissaient simples et attractives et que les valeurs qui les sous-tendaient, appartenaient à une période mythique de l’histoire des États-Unis.

La « révolution conservatrice » américaine des années 1980 et son leader charismatique (Ronald Reagan), puisèrent en effet dans la conquête de l’Ouest leur source d’inspiration[32]. Exaltant l’époque et ses mythes, ils choisirent pour modèles les go getters, ces pionniers du dix-neuvième siècle qui, à une époque d’État minimum (symbolisé par les villes de l’Ouest) et grâce à leur esprit d’entreprise, conquirent l’espace américain et firent reculer la frontière sauvage (wilderness) jusqu’aux limites du Pacifique. La révolution conservatrice américaine remit à l’ordre du jour les grands thèmes représentatifs de la conquête de l’Ouest : « l’esprit pratique, le goût du risque et de l’innovation » (incarnés dans les années 1970 et 1980 par les informaticiens de Californie montant les premiers ordinateurs personnels dans leurs garages) ; l’individualisme, qui s’exprimait dans le culte de la liberté et de la réussite individuelles, mais aussi dans l’État minimum ; et pour finir, « la sélection naturelle » (darwinisme et puritanisme dont on retrouvait l’idée dans le concept de manifest destiny [33], justification antérieure à une expansion de la politique étrangère des États-Unis et justification morale au refus de programmes sociaux corrupteurs (« Pour grimper dans l’échelle sociale, les pauvres doivent d’abord travailler avec plus d’acharnement que les classes supérieures… l’aiguillon de la pauvreté est la chose la plus nécessaire à la réussite des pauvres » écrira Georges Gilder [34]). Contenus dans la philosophie politique véhiculée par les milieux conservateurs, néo-conservateurs et libertariens, mais également dans les discours des économistes de Chicago et de « l’offre », ces thèmes permirent aux Républicains conservateurs de conquérir les urnes.


[1] Cette phrase est attribuée au français Vincent de Gournay (1712-1759) intendant du Roi Louis XV et supporter fervent de la libéralisation du commerce, de l’industrie, de l’abolition des règles et des monopoles en économie (avec François Quesnay et l’école des « Physiocrates »).

[2] Alban William Phillips (1914-1975) a enseigné l’économie à la London School of Economics. Il publia en 1958 un article dans la revue Economica, sous le titre suivant : « La relation entre le chômage et le taux de croissance des salaires nominaux au Royaume-Uni : 1867-1957 ». On a pris l’habitude d’assimiler la courbe de Phillips à une relation inflation-chômage et de résumer ainsi le dilemme auquel se trouvent confrontées les politiques keynésiennes : pour réduire le chômage, il faut tolérer plus d’inflation ; la lutte contre l’inflation se paie par une augmentation du chômage. Mais dans les années soixante-dix, en période de « stagflation », la relation change de forme : inflation et chômage progressent de concert.

3 F. A. Hayek, par exemple, refusa de se voir qualifier de « conservateur ». Quelques lignes d’un texte écrit en 1960 suffisent à en expliquer la raison, mais également pourquoi les « libertariens » tentèrent de le récupérer dans leur panthéon : « On peut dire en général que le conservateur ne voit aucune objection à la coercition ou au pouvoir arbitraire, aussi longtemps qu’’ils sont utilisés pour ce qu’’il estime être les bonnes raisons. Il pense que si le gouvernement se trouve entre des mains décentes, il n’y a aucune raison pour qu’il soit trop restreint par des règles rigides. […] Comme le socialiste, il est moins concerné par la question de savoir comment le pouvoir du gouvernement devrait être limité, que de savoir qui l’exerce ; et comme le socialiste, il se considère investi de l’autorité requise pour imposer ses valeurs à autrui. », in« Why I am not a Conservative », in The Constitution of Liberty, The University of Chicago Press, Chicago, 1960 – Institut Hayek).

4  « Milton Friedman reminisces about his career as an economist and his lifetime ‘avocation’ as a spokesman for freedom », Interviewed by Brian Doherty, ReasonOnline, 95/06.

5  Joël Spring, Education and The Rise of The Global Economy, Mahwah, NJ, Lawrence Erlbaum Associates, 1998, p. 123. Les « libertariens » purs et durs reprochèrent plus tard à Hayek d’avoir admis que l’État et le gouvernement pouvaient être utiles.

6 Pour un résumé des principales idées de F. A. Hayek, cf. Bernard Sionneau, « Legitimating Corporate Global Irresponsibility : Contexts, Origins and Vectors of the Market Modem Newspeak », Journal of Global Responsiblity, n° 2, Fall 2010.

7 Histoire des Pensées économiques : Les contemporains, Sirey, Paris, 198, p. 294.

8 Jean-Louis Perrault, « Genèse de la Bête : ou tout ce qu’il faut savoir avant de lire l’économie et que vous n’apprendrez pas dans le ‘Mankiw’ in « Les nouveaux enjeux économiques internationaux : acteurs et stratégies », Conférence tenue à l’Institut Supérieur Européen de Gestion, Paris, 20 mai 2003.

9 Neil Mclnnes, « The road not taken: Hayek’s slippery slope to serfdom – economist and author Friedrich Hayek », The National Interest, Spring 1998.

10 John Blundell « The road to serfdom: Reflections and Contemporary Assessments », Speech to the Héritage Foundation at the 27th Annual Resource Bank Meeting », 13 May 2004.

11 Hayek obtint en effet le titre de Docteur en droit en 1921, puis en 1925 celui de Docteur en sciences sociales.

12 John Blundell (President, Institute of Economic Affairs), « Waging the War of Ideas : Why there are no shortcuts », Atlas Economic Research Foundation, January 1990.

13Mont Pèlerin Society, « Short History and Statement of Aims »,

14 Le Cercle de Vienne fut fondé par les deux hommes en 1924. Il s’agissait principalement d’un réseau de réflexion où vinrent débattre d’éminents économistes autrichiens comme Haberler, Machlup et Morgenstern, in Histoire des Pensées Économiques, op. cit., p. 292.

15 Henry Hazlitt, « The early history of FEE », The Freeman (a publication of the Foundation for Economie Freedom), Vol. 34, N° 3, March 1 984. Hazlitt rappelait que Léonard Read avait défini 14 objectifs pour guider les activités de FEE : (1) l’assistance financière à des chercheurs ; (2) des études spécifiques sur des problèmes économiques ou politiques contemporains ; (3) des opuscules fournissant des solutions à des centaines de problèmes économiques ; (4) des tracts pour la distribution de masse ; (5) un journal (initiative réalisée en 1954 quand FEE devient propriétaire de Freeman) ; (6) des ouvrages : résumé, publication, distribution de grandes œuvres classiques (Wealth of Nations, Federalist Papers, etc.) ainsi que la promotion et la publication de manuels satisfaisant aux critères d’évaluation libertariens, ; (8) un club accueillant « l’essai du mois » ; (9) un programme de radio à l’échelle du pays ; (10) l’organisation et le conseil, partout aux États-Unis, de groupes d’études non ouvertement affiliés politiquement ; (11) l’analyse des tendances collectivistes, de telle sorte que toute nouvelle proposition interventionniste puisse être examinée et réfutée avant dêtre adoptée ; (12) un institut de formation ; (13) la possibilité pour les étudiants des premières années de l’enseignement supérieur, ainsi que pour des enseignants potentiels d’accepter des postes de courte durée dans l’industrie afin de se familiariser avec les problèmes réels de production ; (14) une études des méthodes permettant de financer et d’organiser ces activités.

16 Mont Pèlerin Society, Inventory of the General Meeting Files (1947-1998), Liberal Archief v.z.w, 2005.

17 Cf. les précisions faites sur le sujet par Jean-Louis Perrault, op. cit.

[20] Cf. nos articles sur le sujet dans le blog.

18 Mont Pèlerin Society, « Short History and Statement of Aims », op. cit.

19 Greg Kaza, « The Mont Pèlerin Society’s 50 th Anniversary », The Freeman, June 1997.

20 John Blundell, « Waging the War of Ideas: Why there are no shortcuts », op. cit.

22 Ajout fait à partir du témoignage de John Blundell, « The road to serfdom: Reflections and Contemporary Assessments », op. cit.

23 Charles (Chuck) H. Brunie, « Hamilton Award Acceptance Speech », Manhattan Institute, 2003.

24 « Introduction of Charles H. Brunie by Roger Hertog », ibid.

25 John Blundell, op. cit.

26 Ibid.

27 cf. Hoover Institution, « Fellows: Index by Name », http://www.hoover.org/.

28 Le camp des « libertariens purs et durs » incarné par Ludwig von Mises et son disciple, l’Américain Murray Rothbard, ne tolérait absolument aucune forme d’intervention de l’État dans l’économie de marché. Selon l’historien conservateur John L. Kelley, Murray Rothbard, chargé d’évaluer le manuscrit de The Constitution of Liberty écrit par Hayek, se serait prononcé contre tout financement de sa publication par le Volker Fund, dans la mesure où, selon lui, « il accordait un rôle substantiel au gouvernement », in « Bringing the Market Back In », Navigator Magazine, volume III, number 9, october 2000 (Navigator Magazine est devenu depuis avril/mai 2005, The New Individualist).

[32] Cf. l’article n° 4 (Série Etats-Unienne) de ce blog.

29 Gilder put écrire son ouvrage grâce à une bourse de la fondation Smith Richardson obtenue par l’intermédiaire du Manhattan Institute, in Eric Alterman, « The Right Books and Big Ideas », The Nation, November 22, 1999.

30 Selon Wanniski, c’est Irving Kristol qui convainquit la fondation Smith Richardson de lui accorder 40 000 dollars pour écrire son livre dont 10 000 dollars furent versés à American Enterprise Institute qui assura la logistique, in ibid.

31 C’est le journaliste J. O‘Sullivan qui crée l’expression de « Destinée Manifeste » en 1845. Le concept est fondamental dans l’édification des États-Unis. Comme l’explique M.C Pauwels : « les Américains sont convaincus d’être le peuple élu de Dieu, à qui échoit la mission de répandre un certain idéal et une certaine civilisation à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières américaines. L’Amérique étant une expérience unique, exceptionnelle, un véritable laboratoire du progrès créé de toutes pièces, le modèle ainsi obtenu est perçu comme le meilleur au monde et les Américains ont le devoir moral d’en faire bénéficier le reste de la planète. Telle est leur « destinée manifeste ». Liberté et démocratie doivent donc être étendues et préservées à travers le monde ; telle est la mission de l’Oncle Sam, celle qui justifie le choix du peuple américain par Dieu »., in M.C. Pauwels, Civilisation Américaine, Paris : Hachette, 1994, p. 37.

32 Cité dans : René Passet, Une Economie de Rêve, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 69.

7 – Conservatisme versus libertarianisme aux Etats-Unis : une Fusion « contre-nature » organisée dans les années 1950 pour gagner la guerre des Idées

Contributions, Interactions et débats (National Review, Freeman): Russell Kirk, William Buckley, William Schlamm, Frank Meyer, Whitaker Chambers, James Burnham, Frank Chodorov[1]

article : Un ouvrage donna au mouvement intellectuel conservateur une identité et une respectabilité, dans un contexte qui, aux Etats-Unis, restait dominé par les idées « libérales » (« de gauche » dans ce pays). Ecrit par Russell Kirk, un jeune intellectuel de 35 ans alors inconnu, The Conservative Mind (1953), infléchit la perception que le public américain et les conservateurs, eux-mêmes, avaient du conservatisme. Avec « The Conservative Mind »,  Russel Kirk entreprit de prouver que le conservatisme américain était intellectuellement respectable. Offrant à ses lecteurs un panorama de 150 années d’histoire politique et intellectuelle associée à des conservateurs illustres (Burke, Disraeli, Hawthorne, etc.), il expliqua que le conservatisme américain moderne puisait ses racines et ses grands principes (il en dénombrait alors six[2]) dans une tradition de qualité. En bref, les conservateurs n’étaient pas des penseurs et des auteurs de seconde catégorie. Et leurs idées ne pouvaient être assimilées ou réduites aux seules diatribes anti-communistes d’un Joseph McCarthy au Sénat[3]. A sa sortie, l’ouvrage de Kirk fit l’objet de critiques favorables dans la presse et eut ainsi deux conséquences notables sur le mouvement conservateur : il associa, tout d’abord, le label « conservateur » à une tradition politique pourvue de véritables fondements intellectuels ; il fit, ensuite, du qualificatif éponyme le nom officiel d’un mouvement, permettant alors à grand nombre des supporters de ses différents courants (« conservateurs libéraux », « Républicains Jeffersoniens », etc.) de s’en réclamer ouvertement.

Aux efforts de Kirk pour légitimer le mouvement conservateur, s’ajoutèrent ceux d’une presse qui voulait unifier les différents courants de pensée conservateurs autour de deux thèmes fédérateurs : l’ « anti-libéralisme » et l’ « anticommunisme ». La National Review et les personnalités qui animèrent ses colonnes, eurent, dans ce domaine, un rôle particulièrement important.

C’est en 1955 que William F. Buckley Jr. et William S. Schlamm créèrent le titre, s’entourant de personnalités parmi lesquelles on comptait, entre autres, James Burnham, Russell Kirk, Frank Meyer et Whittaker Chambers[4] (l’homme de « l’affaire Alger Hiss[5] »). Deux éléments les réunissaient : une opposition sans concession au libéralisme et leur anticommunisme virulent qui allait en faire de véritables « croisés de la guerre froide ». De fait, Buckley justifiait leur combat autour du credo suivant : « la force la plus évidente d’utopie satanique portée par notre siècle est le communisme[6] ». Nombre de ceux qui allaient devenir ses plus proches collaborateurs avaient pourtant été d’anciens marxistes. C’était par exemple, le cas de Whittaker Chambers, ancien espion à la solde de l’URSS, celui également de William Schlamm ancien communiste autrichien, celui de Frank Meyer qui avait rejoint le Parti Communiste au début des années 1920, ou enfin celui de James Burnham qui avait été un proche de Léon Trotski et du socialiste américain Sidney Hook, ainsi que l’un des principaux porte-parole de la branche trotskiste du mouvement communiste international[7]. Mais leur rejet du Stalinisme, surtout à partir des purges organisées à l’intérieur du Parti Communiste de l’Union Soviétique en 1936 et du Pacte Germano-Soviétique de 1939 avait conduit ces hommes à rejoindre le camp de la droite conservatrice aux Etats-Unis. Burnham et Meyer, réunis par leurs origines sociales aisées et leur passage à Oxford, jouèrent ainsi un rôle de premier plan au sein de National Review, malgré les différends intellectuels qui les opposaient souvent[8].

La contribution principale de Frank Meyer fut l’idée de « fusion » (fusionism) entre courant « libertarien » tout entier tourné vers la protection de la liberté individuelle et du libre-marché (indissociables), et courant « traditionaliste » défini autour d’un socle judéo-chrétien de croyance dans « l’ordre » et « la vertu ». Dans une série d’essais, regroupés plus tard dans deux grands titres intitulés In Defense of Freedom : A Conservative Credo (1962) et What is Conservatism ? (1964), il entreprit de démontrer que la liberté individuelle s’épanouissait au mieux dans une société équilibrée, un élément qui expliquait l’aversion des deux courants pour le totalitarisme. Meyer, pour autant, ayant fait le saut du Marxisme au Conservatisme, s’affichait plutôt comme un « libertarien », car il se méfiait du penchant des traditionalistes à vouloir imposer aux individus, par Etat et société interposés, leur conception du « Bien » et du « Vrai ». Mais il était prêt à mettre ses convictions personnelles à l’arrière-plan, pour donner au mouvement conservateur les moyens de gagner la guerre froide et de prouver par là même que le système américain était le seul à pouvoir marier « liberté » et « vertu ». Afin, peut-être, de rassurer les deux principaux courants dont il entendait démontrer la fusion, Meyer avouait avoir eu pour influence intellectuelle, du côté libertarien, The Road to Serfdom (1944),l’ouvrage de Hayek et, du côté traditionaliste, Ideas Have Consequences (1948),celui de Weaver. Malgré ces références, les réactions d’opposition au « fusionnisme » furent vives dans les deux camps. Le « libertarien » Murray Rothbard affirma ainsi que le « fusionisme » n’existait pas et qu’il n’était qu’une tentative conceptuelle fallacieuse pour réunir des traditions différentes dans le mouvement conservateur. Le propos était confirmé par le « traditionaliste » L. Brent Bozell. Ce dernier faisait en effet remarquer que la liberté n’était pas la finalité première des individus en quête d’une vertu qui se comprenait avant tout comme le respect de la nature humaine et de l’ordre divin des choses[9].

James Burnham, quant à lui, devint une sorte de mentor pour un William Buckley plus jeune, qui disait de lui : « Il est la principale influence intellectuelle de National Review[10] ». De fait, les idées de Burnham sur le monde et la puissance soviétique marquèrent durablement la revue. Après avoir démissionné en 1940 du Socialist Workers Party et mis un terme à son implication dans le mouvement communiste international, Burnham se transforma en stratège de la guerre froide. Ecrivant, en 1944, une analyse des objectifs soviétiques pour le compte de l’Office of Strategic Services (ancêtre de la CIA), il poursuivit sur sa lancée, en proposant de substituer à « l’endiguement » (Containment), qu’il critiquait pour son côté défensif, une stratégie de « Libération » (Liberation), seul moyen, selon lui, de saper la puissance soviétique[11]. Dans trois ouvrages écrits entre 1947 et 1952, The Struggle for the World (1947), The Coming Defeat of Communism (1950) et Containment or Liberation ? (1952), et dans une centaine d’articles produits sur une période de vingt cinq ans pour National Review, Burnham développa le thème sans relâche, critiquant l’endiguement selon une perspective idéologique de droite[12]. Dans ses analyses, la guerre froide était un conflit systémique dont l’issue ne pouvait qu’être la défaite ou la transformation de l’un ou l’autre des deux camps. Comme il le disait lui-même : « la troisième guerre mondiale avait commencé[13] ». Afin de remporter la victoire, Burnham suggérait aux dirigeants américains de combiner plusieurs éléments : l’offensive idéologique, l’aide aux groupes dissidents, l’utilisation de la puissance économique et technologique, le recours à la guerre psychologique – tous moyens, selon lui, de maintenir l’URSS dans une position défensive. Il fut d’ailleurs l’un des fondateurs du Congress for Cultural Freedom (CCF)[14] une organisation réunissant des antistaliniens de droite et de gauche (comme Irving Kristol ou Daniel Bell, les futurs pères du néo-conservatisme), financée en secret par la CIA[15], dont l’objectif était de fournir une alternative intellectuelle aux opérations de propagande en faveur de la « paix » et de l’ « amitié », contrôlées par les communistes. Malgré des positions très engagées, Burnham se voulait lucide sur les capacités de la superpuissance communiste. Il accusa ainsi les conservateurs américains ou les observateurs occidentaux (surtout après Spoutnik), de surestimer l’avance technologique et militaire soviétique et d’être les proies de la désinformation orchestrée par Moscou. A l’intérieur, ses convictions le conduisirent à dénoncer les adversaires de Joseph McCarthy (à être « un anti-anti-McCarthyste» selon ses propres mots[16] ) et à soutenir les enquêtes du Congrès sur le communisme aux Etats-Unis. Car il tenait pour vrais les témoignages, faits par des ex-communistes repentis (Whittaker Chambers, Elizabeth Bentley, etc.), sur l’existence de réseaux d’espionnage soviétiques en Amérique. Ignorer la pénétration communiste du gouvernement et de la société américaine était, selon lui, proprement suicidaire. Ce thème fit l’objet de nombreux développements de sa part, non seulement dans les colonnes de National Review, mais également dans celles de The Freeman, un autre journal d’opinion de droite et dans un ouvrage intitulé The Web of Subversion (1954) qu’il écrivit avec son épouse.  Il en profita aussi pour mettre son talent de journaliste au service d’attaques en règles contre ceux ou celles qu’il identifiait comme les « icônes » du libéralisme d’alors : Eleanor Roosevelt, Harry Truman, George Kennan[17], J. Robert Oppenheimer et Linus Pauling, etc.

Grâce aux efforts déployés sans relâche par William Buckley Jr., Frank Meyer, James Burnham et tous les collaborateurs de National Review, celle-ci devint très vite le point de ralliement d’une « nouvelle droite » (New Right), décidée à en finir avec l’isolationnisme de l’« ancienne droite » (Old Right). Pour les instigateurs de ce courant aspirant à la rénovation, et dont la plupart avaient été d’anciens communistes, la priorité des priorités politiques était de débarrasser la planète d’une URSS qui avait trahi leurs espoirs. Afin d’y parvenir, il fallait tout d’abord créer une communauté de vision autour du thème et lui donner les moyens de se transformer en outil de pouvoir et d’influence. Ce fut la tâche à laquelle ils se consacrèrent, non seulement dans les colonnes de publications conservatrices, mais également à travers la constitution d’un réseau d’institutions destinées à relayer leurs opinions dans toute la société américaine.

La délimitation des camps fut ainsi l’une des premières entreprises dans laquelle s’engagèrent Buckley et ses partisans. Il s’agissait en effet de faire de leurs positions sur l’Union Soviétique, la ligne directrice de la « nouvelle droite », et de savoir de façon précise qui y adhérait et qui la refusait. Ce faisant, la vision binaire « ami/ennemi » qui était aussi le prisme de la guerre froide, permettait de renvoyer dans le camp des « traîtres » ou des « naïfs » ceux qui contestaient la ligne adoptée. L’offensive, qui signalait également la rupture « nouvelle droite »/« ancienne droite », fut engagée au cours de la première moitié des années cinquante. Elle eut lieu au cours de l’année 1954, dans les colonnes de la revue The Freeman, à l’occasion de débats engagés entre « libertariens » non interventionnistes et « conservateurs » interventionnistes.

William Buckley Jr. ouvrit le feu. Dans un article intitulé « A Dilemma of Conservatives » (août 1954), il reprit la problématique de son mentor, Burnham, sur l’opposition « Endiguement (containment) »/« Libération (liberation)». Il s’en servit alors pour distinguer les conservateurs de la première voie (containment conservatives) et les conservateurs de la seconde (liberation conservatives), soulignant par là même le désaccord profond qui divisait la droite sur l’Union Soviétique et sur la politique que les Etats-Unis devaient adopter à son égard[18]. Il prédisait déjà une rupture avec l’ « ancienne droite » sur ces sujets, tout en s’efforçant de faire apparaître le bien fondé de ses choix. Buckley expliquait, en effet, que pour vaincre l’URSS, il fallait d’une certaine façon l’« imiter », même si cela signifiait adopter des politiques contraires à la tradition américaine. Cela nécessitait donc, affirmait-il, et à l’instar de ce que faisaient les Soviétiques, de mobiliser toutes les ressources afin d’y parvenir, dont la conscription, des impôts plus élevés et des services publics à la mesure de l’effort[19]. Et il voyait dans cette option temporaire, qui préparait l’affrontement armé avec la Russie, un moindre mal, car elle permettrait, selon lui, d’en finir rapidement avec le communisme soviétique. Buckley ajoutait qu’elle était, en tout cas, préférable à l’installation des Etats-Unis dans un état perpétuel de mobilisation, motivé par l’acceptation d’un statu quo avec le camp adverse. La fin justifiait donc les moyens.

L’argument fit évidemment réagir les « libertariens », dont Frank Chodorov, le rédacteur en chef de Freeman. Dans un article du même numéro (« Reds Are Natives »), complété par un propos sur la question dans le suivant (« The return of 1940 »), il expliqua que le communisme était avant tout une idée, et, qu’en tant que telle, elle était résistante à toute tentative d’annihilation par la force armée. Il affirma également, sur la base d’une observation du deuxième conflit mondial, que la guerre entraînait dans son sillage, une augmentation de la dette publique, des impôts, de la bureaucratie et une perte d’indépendance individuelle. Elle provoquait ainsi une croissance de la puissance des Etats, qui se faisait au détriment de la liberté, car, une fois acquise, leur soif inextinguible de pouvoir, empêchait les dirigeants de ces mêmes Etats, d’y renoncer. Une autre guerre, écrivait Chodorov, signifierait la disparition, pour les citoyens américains, de leurs droits fondamentaux. Ceux qui voulaient les obliger à s’y engager, avaient « le complexe du dictateur ». Sous le prétexte de se débarrasser d’un Léviathan, ils proposaient d’en créer un autre. Les dés étaient donc pipés. Dans les deux cas de figure, les Américains se retrouvaient sous la férule d’un régime autoritaire. Il suffisait, ajoutait Chodorov, d’observer la politique, menée à l’étranger par le très actif Secrétaire d’Etat, John Foster Dulles, mélange d’impérialisme, de corruption et de manipulation, pour s’en convaincre.

La controverse se poursuivit. Elle mit, cette fois ci aux prises, dans les numéros de Freeman de Septembre et Novembre 1954, l’ex-communiste William Schlamm, ancien conseiller du patron de Presse Henri Luce (Time, Life) et l’un des futurs fondateurs de National Review, avec, une fois de plus, Chodorov.

Dans sa réponse (« But It Is Not 1940 »), Schlamm assimila les positions défendues par Frank Chodorov, à une forme de « légèreté sans nuances »[20], et entreprit de réfuter ses arguments en quelques points : les communistes, affirmait-il, étaient tout à fait décidés à conquérir le monde ; il n’était pas possible de les faire changer d’avis là dessus. Une fois qu’ils auraient ajouté à leurs ressources, les capacités industrielles immenses de l’Europe de l’Ouest, le potentiel humain et les ressources naturelles de l’Asie, il deviendrait impossible de résister à un « monopole communiste mondial de la puissance militaire[21] ». Les Etats-Unis, « désarmés », ne pourraient l’emporter. Si l’isolationnisme était une position qui pouvait se défendre en 1940,  ce n’était plus le cas en 1954. Aussi, Schlamm assurait-il préférer « perdre temporairement, quelques parcelles de liberté, au profit de la possibilité qui s’offrait encore, d’éviter pour les siècles à venir, une perte totale de liberté[22] ».

Frank Chodorov lui opposa le point de vue de la « vieille droite », dans deux contributions intitulées « The New Imperialism » et « A War to Communize America ». Il y réaffirma plusieurs éléments : la menace communiste était avant tout idéologique ; il fallait donc répondre à ses provocations avec de meilleures idées et se battre ainsi pour la défense de « la propriété privée » et de « la liberté ». Se détourner de ces valeurs essentielles, pour accroître le pouvoir de l’Etat, de même que se préparer à la guerre, représentaient, selon lui, les meilleurs moyens de « communiser » les Etats-Unis, et cela, quelle que soit l’issue du conflit. Le recours aux armes n’était donc pas la bonne solution. Un meilleur choix serait de limiter les intérêts de sécurité américains à l’hémisphère occidental ; il forcerait les Soviétiques, au cas où ils décideraient de passer à l’attaque, à faire un effort démesuré pour maintenir leurs capacités logistiques. Quant à l’Europe, « le sort de ses habitants serait peu enviable s’ils devaient tomber aux mains des Soviétiques ; mais il ne serait pas pire que si nous les précipitions dans une guerre où leurs foyers seraient transformés en champ de bataille[23] ».

Le débat prit fin en 1955, une année qui marqua aussi la chute de la « vieille droite » et le triomphe des positions de la « nouvelle droite ».

La dernière tentative pour faire entendre la voix de la « vieille droite » fut, une fois de plus, redevable à Frank Chodorov. Celui-ci, dans un texte de septembre 1955 intitulé « An Editorial Problem » écrivit : « Nous sommes bien sûr, opposés au communisme, mais pas davantage que nous sommes opposés au fascisme, au socialisme ou à tout forme d’autoritarisme. Nous sommes cependant également en faveur de quelque chose – et cette chose s’appelle ‘liberté’. Parfois, lorsque je lis ces textes anti-communistes, un soupçon, peu généreux, se forme dans mon esprit : est-ce que leurs auteurs combattent pour la liberté ou simplement contre le communisme ?[24] ». Malgré le rappel de cette question de fond, la position de la « nouvelle droite » interventionniste finit par l’emporter. Dans une lettre adressée à Freeman, William Buckley réaffirma son soutien à la position de Schlamm. Il fit observer que, si la servitude et la guerre étaient des horizons probables, elles n’en ouvraient pas moins des perspectives ultérieures de lutte contre l’Etat. Ces choix temporaires étaient donc, selon lui, préférables à ceux défendus par un Eisenhower ou un Chodorov, car, eux, écrivait-il, ne laissaient au peuple américain aucune chance de combattre la tyrannie soviétique. Buckley faisait donc siennes les thèses de Schlamm et se rangeait, comme il le soulignait « à son corps défendant, parmi les partisans d’un affrontement soigneusement préparé, qui sont prêts à entrer en guerre pour déjouer les ambitions communistes[25] ».

Au cours de ces années, les voix de la « vieille droite » devinrent de plus en plus ténues. Les grands ténors disparurent progressivement du paysage intellectuel ou politique : William Borah décédait en 1940, suivi par Albert Jay Nock en 1945, Robert Taft en 1953 et H. L. Mencken en 1956. Quant à Howard Buffet, Sénateur du Nebraska et l’un des managers de la campagne de Taft, il fit savoir, en 1952, qu’il ne se représenterait pas. Les libertariens perdaient, en outre, leurs relais dans la presse. Chodorov démissionna de Freeman en 1955, à la suite de nombreux différends qui l’opposaient à Leonard Read, l’un des membres du directoire de la publication. A la même époque, les tenants de la « nouvelle droite » créèrent donc leur propre titre. Buckley, qui avait essayé d’acquérir Freeman mais n’avait pu y parvenir, démarra National Review avec ses collègues, pour la plupart, d’anciens communistes ou trotskistes, comme précisé auparavant (Willmoore Kendall, Whittaker Chambers, James Burnham, William Schlamm, Max Eastman, Morrie Ryskind, Freda Utley, Ralph de Toledano et Eugene Lyons[26]).  De façon inattendue, le nom de Chodorov apparut dans la liste des contributeurs permanents de la nouvelle publication. Seul représentant de la vieille droite isolationniste, l’importance qu’il avait eue sur la formation de Buckley et le fait qu’ensemble, ils avaient créé la Intercollegiate Society of Individualists (ISI)[27], pouvaient expliquer le phénomène. Toutefois, Chodorov n’eut aucune influence sur la ligne éditoriale de National Review et ses idées devinrent de plus en plus marginales chez les conservateurs de la nouvelle droite.

On peut donc dire que c’est à partir du milieu des années 1950 que « vieille droite » et  « nouvelle droite » consommèrent leur séparation. C’est également au cours de ces années-là que le terme « libertarien » fut de plus en plus utilisé, pour qualifier le référentiel idéologique, de ceux qui entendaient assumer l’héritage de la « vieille droite », tout en prenant leurs distances par rapport à deux pôles du spectre politique américain : les « libéraux » républicains ou démocrates favorables à l’héritage Rooseveltien du New Deal ; les tenants conservateurs de la « nouvelle droite » républicaine dont l’anticommunisme militant laissait entrevoir le spectre de l’ « Executive State » liberticide (selon les « libertariens).


[1] Extrait de Bernard Sionneau, La Construction du Conservatisme Moderne aux Etats-Unis, Paris : L’Harmattan, 2012, pp. 34-44.

[2] Kirk estimait que l’essence du conservatisme était contenue dans six principes de base : « Une intention divine est à l’œuvre dans les règles encadrant sociétés et consciences ; la vie, dans la tradition, est remplie de variété et de mystère, alors que la plupart des systèmes « radicaux » sont caractérisés par une uniformité étroite ; la société civilisée nécessite des ordres et des classes, la seule égalité étant l’égalité morale ; la propriété et la liberté sont indissociables ; l’homme doit contrôler ses appétits, sachant qu’il est gouverné davantage par ses émotions que par la raison ; le changement et la réforme ne sont pas identiques, la société doit donc évoluer doucement ». Vingt et un ans après avoir énoncé ces grands principes dans The Conservative Mind, Kirk publiait un autre ouvrage, important pour comprendre l’imaginaire conservateur. Dans The Roots of American Order, il s’efforçait de présenter les croyances et les institutions qui nourrissait la République américaine. Pour ce faire, il avait recours à l’évocation de cinq cités historiques et hautement symboliques. Il expliquait ainsi que les premières racines de l’ordre américain avaient été plantées à Jérusalem ; elles étaient contenues dans l’idée, portée par le Hébreux, d’une existence guidée par la morale sous le regard de Dieu. Ces origines de l’ordre américain avaient ensuite été raffermies à Athènes, grâce à la conscience philosophique et politique des Grecs. Rome les avait également nourries combinant expérience de la loi et des affaires sociales. A tous ces legs, s’était rajouté celui des Chrétiens, et en particulier les devoirs et les espoirs de l’homme sauvé du pêché, sans oublier les coutumes, connaissances et valeurs du Moyen Age. Enfin, c’est à Londres et Philadelphie, dans les expériences politiques conduites par ces villes dans les domaines du droit et de la liberté, que ces racines ou origines, s’étaient enrichies, in Lee Edwards (Distinguished Fellow, Heritage foundation), « Russell Kirk and the Conservative Movement », Essay presented at the concluding talk at the Intercollegiate Studies Institute (ISI) Graduate Fellows Retreat, “Culture and Tradition : Russell Kirk’s The Conservative Mind Today”, Piety Hill, Mecosta, Michigan, June 7, 2003.  

[3] En 1950, le Sénateur Pat McCarran créait le Senate Internal Subcommittee on Security et commençait à organiser des auditions de témoins pour débusquer les communistes. A la même époque, Joseph McCarthy devint une célébrité au Sénat en déclarant à plusieurs reprises qu’il détenait les preuves d’une infiltration du gouvernement américain par les communistes. Il commença dès lors à organiser ses propres auditions d’enquête, par l’intermédiaire d’un Permanent Subcommittee on Investigations. Quatre ans plus tard, en décembre 1954, le Sénat condamnait publiquement McCarthy, mettant un terme à sa carrière politique.

[4] C’est en 1925 que Chambers adhéra au Parti Communiste. Il déclara, lors des auditions devant la House Committee on Un-American Activities (HUAC) avoir participé à des activités clandestines à son bénéfice dans les années trente, puis affirma avoir quitté cette formation en 1938. Il entra à Time Magazine en 1939 et reçut à titre posthume la Medal of Freedon Award que lui décerna le président Reagan. Chambers consigna l’histoire de ses activités au sein de la nébuleuse communiste, dans un ouvrage intitulé Witness. Ce livre, présenté comme un témoignage « de l’intérieur », eut une très grande influence sur William F. Buckley, notamment dans la présentation que son auteur faisait de la lutte « apocalyptique » entre communisme et liberté à laquelle l’humanité était, selon ses dires, confrontée.

[5] Alger Hiss, alors président du Carnegie Endowment for International Peace. Il fut accusé par Whittaker Chambers (né Jay Vivian Chambers), un ancien espion communiste devenu éditorialiste au Time, d’avoir fourni des informations au bénéfice de l’URSS.

[6] Cité in Enrico Peppe, “Frank Meyer : In Defense of Freedom, a Conservative Credo”, IC’s Top 25 Philosophical and Ideological Conservative Books, 12 October 2003, Intellectual Conservative.com, http://www.intellectualconservative.com/article2751.html .

[7] Cf. Daniel Kelly, James Burnham and the Struggle for the World: A Life, Intercollegiate Studies Institute, May 2002; Kevin J. Smant, Principles and Heresies: Frank S. Meyer and the Shaping of the American Conservative Movement, Intercollegiate Studies Institute, May 2002.

[8] William Buckley comparait leur relation à la “guerre de cent ans”. Meyer, auteur d’une chronique régulière intitulée « Principles and Heresies », était plutôt un doctrinaire. Burnham, à l’inverse, n’hésitait pas à approuver des personnalités ou des initiatives qui faisaient littéralement « bondir » Meyer, accordant par exemple son admiration au Républicain Libéral Nelson Rockefeller ou son soutien au programme social Medicare, in Joshua Muravchik, “Renegades”, Book Reviews, American Enterprise Institute for Public Policy Research, Tuesday, October 1, 2002.

[9] Enrico Peppe, op. cit.

[10] Cité in Joshua Muravchik, op. cit.

[11] Francis P. Sempa, “The First Cold Warrior”, American Diplomacy, Volume V, n°4, Fall 2000.

[12] En 1983, le président Ronald Reagan remit à James Burnham la « Presidential Medal of Freedom » qui est la plus haute distinction civile accordée aux Etats-Unis. On se souvient surtout, en général, de James Burnham comme l’auteur, en 1941, de l’ouvrage intitulé The Managerial Revolution: What Is Happening In The World . Cette étude, souvent citée en Science Politique, théorise l’émergence d’une nouvelle classe, les « managers ». Mais ce qui est moins connu, c’est que l’ouvrage marquait aussi la première tentative de Burnham en direction de la Géopolitique. Dans son propos, celui-ci divisait en effet le monde en trois centres de contrôle : Amérique, Europe, Asie, choisis en fonction de la concentration d’industries de pointe. Et il en attribuait le futur leadership aux Etats-Unis, à l’Allemagne et au Japon.

[13] Cité in Mary C. Brennan, op. cit.

[14] Les soutiens et intervenants présents à la conférence inaugurale du CCF, étaient Bertrand Russell, John Dewey, Benedetto Croce, Karl Jaspers, Jacques Maritain, Herbert Read, A. J. Ayer, Ignazio Silone, Sidney Hook, Arthur M. Schlesinger et, bien sûr, James Burnham, in Roger Kimball, “The Power of James Burnham”, The New Criterion, Vol. 21, N°1, September 2002.

[15] Cf. sur ce point, Frances S. Saunders, Who paid the Piper: The CIA and the Cultural War, London : Granta Books, 1999.

[16] In Roger Kimball. op. cit.

[17] D’après Roger Kimball, George F. Kennan aurait pourtant recommandé Burnham pour le poste de directeur de la Political and Psychological Warfare Division du Office of Policy Coordination, un service semi-autonome et très secret, qui dépendait de la CIA. Burnham, alors enseignant à NYU aurait alors pris un congé pour « effectuer des travaux de recherche » comme l’expliquait l’Université et serait parti à Washington, ibid. Un ouvrage très documenté, écrit par Peter Grose (ancien Executive Director de Foreign Affairs et aujourd’hui Fellow à la Kennedy School of Government de Harvard) à partir d’archives déclassifiées récemment aux Etats-Unis et en Russie, attribue d’ailleurs à Kennan la volonté d’avoir, dans les années cinquante, tenté de rendre opérationnel le concept de « Counterpressure », version de la guerre politique et psychologique destinée à déstabiliser l’ensemble soviétique par l’intermédiaire de l’Office of Policy Coordination. L’une de ces opérations impliquait des intellectuels américains et européens dans le cadre d’une structure intitulée « Congress of Cultural freedom ». Autour de l’élection de 1952, « Counterpressure » aurait reçu une nouvelle appellation de la part des conservateurs, celle de « Rollback », cf. Peter Grose, Operation Rollback : America’s Secret War Behind the Iron Curtain, Boston : Houghton-Mifflin company, 2000.

[18] Sheldon Richman, op. cit.

[19] Joseph Stromberg, “Anti-War Heroes”, paper delivered at “The History of Liberty”, a Mises Institute Conference in Auburn, Alabama, January 2000.

[20] Cité in Sheldon Richman, op., cit.

[21] Ibid.

[22] Ibid.

[23] Ibid.

[24] Cité in Charles H. Hamilton, « The Freeman: The Early Years », Published in The Freeman, “Ideas on Liberty”, December 1984.

[25] Cité in Sheldon Richman, op. cit.

[26] Cf. John B. Judis, William Buckley, Jr.: Patron Saint of the Conservatives, New York: Simon and Schuster, 1988.

[27] « Intercollegiate Society of Individualists (ISI) » fut, selon Aaron Steelman (ancien chercheur au Cato Insitute), la première tentative faite pour organiser, de façon intensive la défense du libre-marché dans le cursus des étudiants dès leurs premières années universitaires. Son objectif était d’être un antidote efficace aux enseignements proposés par le « Intercollegiate Society of Socialists » en répandant aussi largement que possible les idées de l’économie classique auprès de jeunes qui, un jour, contribueraient, pour nombre d’entre eux, à « faire » l’opinion. C’est dans cet esprit qu’ISI distribua gratuitement des ouvrages et des essais sur le libre-marché, finança des conférenciers et organisa des clubs de discussion sur le sujet. Au début des années 1960, selon Steelman, 40 000 étudiants avaient participé à ses programmes, in « Frank Chodorov : Champion of Liberty », http://www.libertyhaven.com/thinkers/frankchodorov/frank.html .

6 – Justifier la prise de pouvoir du monde des affaires états-unien : l’influence du Manifeste de Lewis F. Powell Jr.

Le Parti Républicain des années 1970 trouva ainsi, dans les thèmes véhiculés par des chercheurs bien décidés à gagner « la guerre des idées », le moyen de justifier scientifiquement, mais aussi idéologiquement, tant à l’intérieur des frontières qu’à l’extérieur, une « révolution conservatrice » dont le libellé finit d’ailleurs, dans son volet économique, par s’identifier au nom de son leader et futur Président (Reaganomics). Le retour aux sources se fit donc en s’appuyant sur les mythes fondateurs de l’espace politique et culturel nord-américain[1], mais aussi en jouant sur la crise domestique profonde traversée par les États-Unis.

Les conservateurs, organisés en réseaux étroitement maillés par des activistes particulièrement actifs, allaient pouvoir exploiter cette situation privilégiée, notamment grâce aux moyens financiers mis à leur disposition, sur le très long terme, par une partie du monde des affaires. Confrontés, en effet, par les mouvements de gauche, à une remise en cause du capitalisme, des représentants des milieux économiques décidèrent, toute tendance politique confondue, qu’il était temps d’organiser une riposte à la mesure du danger perçu.

L’un des premiers à le faire fut Lewis F. Powell Jr[2], un éminent avocat Démocrate de Richmond (VA), membre du conseil d’administrations de onze entreprises. Son intervention fut si déterminante dans l’organisation de nombre de firmes en réseaux de soutien à la cause conservatrice (et tellement révélatrice de la perception que leurs responsables avaient de la gravité de la situation domestique), qu’il importe d’en livrer ici le détail.

Le 23 août 1971, Lewis Powell, qui, deux mois plus tard, devait être nommé par le président Nixon « Associate Justice » à la Cour Suprême, rédigea un manifeste « confidentiel » de 5 000 mots à l’attention de son ami Eugène Sydnor, alors directeur du « Education Committee » de la « United States Chamber of Commerce ». Intitulé « Confidential Memorandum : Attack on the American Free Enterprise System [3]« , le propos était résolument alarmiste. Trois thèmes étaient abordés : les « dimensions », « les sources » et « le ton » bien particuliers de « l’attaque ».

Concernant les deux premiers thèmes, on pouvait lire, en introduction : « Aucune personne sensée peut aujourd’hui mettre en doute le fait que le système économique américain subit une attaque d’envergure. Ses manifestations diffèrent en intensité, mais aussi dans les techniques employées et le niveau de visibilité ». Le sentiment d’une menace à prendre particulièrement au sérieux, était illustré par l’analyse qui suivait : « Les motifs de notre préoccupation sont inédits dans l’histoire de l’Amérique. Nous n’avons pas affaire à des attaques sporadiques ou isolées de la part de quelques extrémistes ou même d’une minorité de cadres socialistes. Non, l’assaut contre notre système de libre entreprise est massif et poursuivi de façon systématique. Il ne cesse de prendre de l’ampleur ». Powell passait alors à l’indentification des auteurs de ces attaques : « Sans surprise, des communistes, des partisans de la nouvelle gauche et des révolutionnaires prêts à détruire notre système politique et économique. »

Toutefois, des éléments nouveaux l’inquiétaient particulièrement. Ce n’était pas le fait que les perturbateurs fussent plus nombreux, disposassent de ressources financières plus conséquentes ou fussent de mieux en mieux acceptés dans la société américaine, car, dans la réalité, écrivait Powell, ils demeuraient toujours minoritaires. Le phénomène alarmant, selon lui, était lié à plusieurs observations. Tout d’abord, ces « minoritaires » trouvaient des relais, en la personne d’autres « minoritaires », installés dans des lieux institutionnels qui étaient autant de piliers essentiels de la société américaine : campus universitaires, églises, médias, revues intellectuelles, milieux des arts et des sciences, monde politique. Ensuite, leurs représentants étaient, dans ces lieux, ceux qui écrivaient et savaient s’exprimer le mieux, et ceux qui étaient les plus prolifiques dans leurs déclarations écrites et orales. Enfin, la plupart des médias, et en particulier, la télévision, leur accordait volontairement une couverture unique, participant ainsi au formatage de la pensée, des attitudes, et des émotions de la population.

Il y avait pourtant pire. Powell dénonçait en effet ce qu’il appelait « l’un des paradoxes les plus étonnants de notre époque », à savoir « le degré auquel le système de la libre entreprise tolère de se voir détruire, lorsqu’il ne participe pas lui-même à sa propre destruction ». Il rappelait alors au monde des affaires, quelques vérités qui lui paraissaient essentielles : « les campus desquels émane la révolte sont soutenus financièrement (i) par les recettes d’impôts en provenance des entreprises américaines et (ii) par des contributions accordées par des fonds d’investissement créés et contrôlés par le monde des affaires. De plus, les conseils d’administration des universités sont en majorité composés d’hommes et de femmes aux commandes de l’économie. Et la plupart des médias, parmi lesquels les systèmes nationaux de télévision, appartiennent à des entreprises privées qui théoriquement les contrôlent. Le sort de ces réseaux est donc directement lié au niveau de profit réalisé par ces entreprises et le système économique dont elles sont issues ».

Le dernier thème du « Powell Memorandum », intitulé « Tone of the Attack », illustrait, à l’aide d’exemples précis, la gravité des assauts sur le système capitaliste. Plusieurs points étaient passés en revue, puis des solutions formulées pour y remédier.

Le premier point consistait à citer un avocat américain, présenté comme l’un des juristes les plus admirés par les étudiants américains, dont les paroles confirmaient la gravité de la situation sur les campus : « Vous devez apprendre à vous battre dans les rues, à vous révolter, à utiliser des armes de poing. Nous apprendrons à faire tout ce que craignent les représentants de la classe possédante ». Venait ensuite une description des actes de violence commis par les révolutionnaires de la nouvelle gauche à l’encontre d’établissements bancaires (piliers du système capitaliste), qui illustraient, par là même, la réalité du propos précédent : « Depuis février 1970, des agences de la Bank of America ont été la cible d’attentats à 39 reprises, 22 fois à l’aide d’explosifs et 17 fois avec des cocktails Molotov ou par des pyromanes ». Powell finissait d’enfoncer le clou, en citant un passage d’un éditorial du magazine Newsweek, commis par le journaliste Stewart Alsop, en mai 1970, sous le titre : « Yale and the Deadly Danger ». Ce dernier écrivait : « Yale, comme le reste des universités d’élite du pays est en train de diplômer des quantités de jeunes éléments brillants qui sont des adeptes de ‘la politique du désespoir’. Ces jeunes méprisent le système politique et économique des États-Unis… Leurs esprits semblent totalement hermétiques. Ils existent, non pas en mobilisant les ressorts d’un argumentaire rationnel, mais à travers des slogans tout faits ». Quelques références universitaires suivaient, destinées à confirmer la forme particulière du mal à traiter. Un professeur britannique, rappelait Lewis Powell, avait été invité par l’Université Rockford pour faire une série d’interventions sur le thème suivant : « The Ideological War against Western Society ». Il y avait expliqué la gravité de la menace que représentait, selon lui, la guerre idéologique menée par des membres de la communauté intellectuelle contre le système de la libre entreprise et les valeurs des sociétés occidentales. Ces propos, précisait Powell, avaient été confirmés par le Dr. Milton Friedman de l’Université de Chicago qui, dans une introduction à l’une des interventions de l’enseignant britannique, avait déclaré : « Il est tout à fait clair que les fondements mêmes de notre société libre font l’objet d’une attaque d’envergure – non pas par des communistes ou d’autres conspirateurs, mais par des individus égarés qui se singent les uns les autres et servent, sans le vouloir, des intérêts qu’ils refuseraient de promouvoir intentionnellement s’ils avaient conscience de leur véritable nature ».

Venaient, à la suite de ces exemples, l’énoncé d’un ensemble de solutions destinées à organiser le monde des affaires contre cette offensive.

Pour reprendre le contrôle de la situation, Lewis Powell proposait de s’appuyer sur des organisations comme la Chambre Nationale de Commerce. Comme il l’écrivait, « le rôle de la Chambre nationale de Commerce est vital ». « Celle-ci occupe une position stratégique, possède une bonne réputation, et une base de soutien large. Également, et c’est là un atout qui n’a pas de prix, il existe des centaines de Chambres de Commerce locales qui peuvent jouer un rôle d’appui efficace ». En termes de priorités, Powell attribuait à la Chambre une mission essentielle : celle de contrer l’hostilité au monde des affaires, émanant des campus. Il proposait donc un véritable programme pour y parvenir. Étaient ainsi énumérés les domaines qui devaient être réinvestis pour faire pencher la balance en sa faveur.

Parmi ces domaines, le premier concernait le recrutement d’enseignants prestigieux qui, dans le domaine des sciences sociales, ne serait pas hostile au système. Ensuite, venait le choix de conférenciers et d’orateurs qui, autant dans les cercles académiques qu’à l’extérieur, seraient capable de véhiculer le message en faveur du système. Un « bureau permanent » leur donnerait, ainsi qu’aux représentants des plus grandes entreprises, l’appui nécessaire pour diffuser leurs idées. En sus de ces moyens, le corps constitué d’enseignants aurait pour tâche de passer en revue les manuels utilisés par les étudiants en sciences sociales (particulièrement en économie, science politique et sociologie), l’objectif étant de corriger ce que Powell considérait comme « un biais défavorable à l’encontre du monde des affaires ».

Autre point considéré par Powell, « les écoles supérieures de commerce ». Celui-ci estimait en effet que la Chambre devait cultiver des liens particulièrement étroits avec les écoles les plus influentes et peut-être proposer des enseignements en rapport avec les questions soulevées dans le mémorandum. Si le programme concernait l’enseignement supérieur, il n’oubliait pas malgré tout le secondaire. Un effort devait donc être consenti au niveau des lycées, et mis en œuvre en fonction de la spécificité de ces établissements, dont pourraient peut-être s’occuper les chambres de commerce locales sous la direction et le contrôle de la Chambre nationale.

Un autre point abordé, concernait plus particulièrement le grand public. Alors que la transformation des élites était vue comme un effort à long terme, la conquête du grand public était présentée par Powell comme une priorité essentielle de court terme. Plusieurs pistes étaient évoquées qui passaient par la surveillance constante du contenu des médias de masse, le dépôt de plaintes lorsque ce contenu était jugé tendancieux et une exigence pour que le temps d’antenne obtenu pour défendre le monde des affaires soit aussi important que celui accordé à ses détracteurs. Tous les médias devaient donc être mobilisés pour reconquérir le public américain : revues académiques, ouvrages, publicité.

Le monde politique n’était pas non plus oublié. Powell, qui estimait à l’époque que les hommes d’affaires avaient perdu toute influence par rapport à lui, écrivait : « le pouvoir politique est nécessaire ; un tel pouvoir doit être assidûment cultivé ; à l’occasion il ne faut pas hésiter à l’utiliser de façon agressive et déterminée, sans embarras, et en tout cas sans la gêne qui a été si caractéristique du monde des affaires. »

Autre domaine que Powell ciblait comme stratégique : celui des tribunaux et de la sphère juridique. En tant que juriste, connaissant la nature particulière du système constitutionnel américain et observant que Cour Suprême pouvait se révéler particulièrement active, Powell estimait que la sphère judiciaire pouvait être « l’instrument le plus important pour précipiter des changements politiques, économiques et sociaux. » Ce faisant, il recommandait à la Chambre de Commerce d’engager une équipe de juristes particulièrement compétents, des juristes reconnus à l’échelon national, qui, lorsque l’occasion se présenterait, seraient autorisés à intervenir pour défendre les intérêts de ses membres.

Dernière « clientèle » que Powell entendait mobiliser derrière la défense du monde des affaires : les actionnaires. Pas les plus « gros », mais les quelques vingt millions d’actionnaires modestes qu’il importerait de transformer en votants pour soutenir à la fois « un programme d’éducation et un programme d’action politique. » À cet effet, les entreprises pouvaient utiliser leurs supports de communication internes et externes.

Pour finir, Powell invitait le monde des affaires à « faire preuve de beaucoup plus d’agressivité que dans le passé ». Pour atteindre les objectifs précisés, il insistait sur la nécessité de mettre à la disposition de la Chambre de Commerce les moyens financiers et organisationnels. Dans ces domaines, les grandes entreprises étaient invitées à faire un effort significatif, de façon à augmenter et attirer des effectifs de qualité, en donnant aux orateurs, enseignants, etc. des salaires comparables à ceux versés à des cadres supérieurs. Autres suggestions faites : restructurer l’organisation de la Chambre en créant un véritable poste à temps plein pour le Président, ainsi capable d’être plus efficace dans la continuité. En outre, les programmes proposés feraient l’objet d’un suivi « qualité » (articles, discours, programmes des médias, publicités, audiences officielles devant des commissions parlementaires, etc.). Le mémorandum s’achevait, en rappelant que, en sus d’une situation domestique nationale rendue particulièrement difficile par un système d’imposition jugé « non équitable » et d’une inflation qui paraissait échapper à tout contrôle, la possibilité de transformer les suggestions faites, en action, reposait sur un élément : l’acceptation, par les responsables du conseil d’administration de la Chambre, de la thèse centrale du mémo : « le monde des affaires et les entreprises sont en danger, et leur temps est compté. ».

La publication de Lewis F. Powell, destinée au départ à rester confidentielle (« Confidential Memorandum »), fut toutefois connue du grand public après que son auteur ait été nommé à la Cour Suprême. Elle fut, en fait, divulguée par une source anonyme à un journaliste de gauche du nom de Jack Anderson, qui, lui-même, attira l’attention sur le document, lorsqu’il le cita, en septembre 1972, pour remettre en cause l’objectivité juridique du magistrat. Anderson, dans l’une de ses publications, fit en effet remarquer que Powell pourrait utiliser sa position à la Cour Suprême pour mettre ses idées en pratique… au service des intérêts du monde des affaires [4]. Le phénomène ne devait pourtant jamais se produire, puisque, au cours de sa carrière, un ancien greffier devait le décrire comme « trop libéral pour plaire aux conservateurs, et trop conservateur pour plaire aux libéraux [5] ».

Quoiqu’il en fût, la Chamber of Commerce et les activistes du monde des affaires prirent très au sérieux les recommandations de Lewis Powell. Comme le révéla plus tard Joseph Coors, l’un des plus importants brasseurs et philanthropes conservateurs de l’Ouest américain (et soutien de la John Birch Society [6]), le mémorandum l’avait convaincu du fait que le monde des affaires était en train d’ignorer une crise majeure [7]. Un discours, prononcé par l’ancien Treasury Secretary, Henry Fowler, qui l’exhortait, lui et d’autres dirigeants d’entreprises à s’impliquer davantage sur le plan politique vint renforcer cette impression [8]. Coors investit, en conséquence, les premiers 250 000 dollars pour financer, entre 1971 et 1972, la création de Analysis and Research Association (ARA), qui, en 1973, allait devenir Heritage Foundation, l’un des plus influents « think tanks » conservateurs aux États-Unis. À la même époque, W. E. Simon, alors Secrétaire au Trésor du Président Nixon, pressait les responsables des grandes fondations d’en faire autant et d’exiger de leurs contributions qu’elles servent leurs intérêts [9]. Ses mots étaient les suivants : « le monde des affaires doit cesser de subventionner sans réfléchir les collèges et les universités dont les départements d’économie, de science politique et d’histoire sont hostiles au capitalisme ; il faut également cesser d’investir dans les médias qui servent de relais aux opinions anticapitalistes, et reporter ces investissements vers des médias favorables à la libre-entreprise » [10]. Pour Simon, qui allait devenir en 1977 le président de la fondation Olin, l’heure était à l’investissement groupé dans les idées. Il s’agirait, à partir de ressources financières privées, d’organiser, sur le long terme, le contrôle d’un processus complet de production de justification, à partir d’arguments favorables au « libre marché » et à « l’État minimum » : recherche scientifique, formation des décideurs, techniques de marketing et de mobilisation de masse autour de ces thèmes – l’ensemble permettrait ainsi de formater les débats, d’influencer les votes et la prise de décisions (limitation des impôts et des dépenses publiques, privatisation de la sécurité sociale, etc.) qui allaient dans ce sens. Le capital financier requis pour mener à bien cette tâche fut principalement apporté par un petit cercle de riches philanthropes qui avait pour noms Richard Mellon Scaife de Pittsburgh, Lynde et Harry Bradley de Milwaukee, John Olin de New York, la famille Smith Richardson de Caroline du Nord, Joseph Coors de Denver, David et Charles Koch de Wichita.

C’est à partir du raisonnement précité que s’organisa la « galaxie conservatrice américaine ». Des fondations, issues de familles précitées (Olin, Scaife, Bradley, Richardson, etc.[11]), en composèrent le noyau dur, qui allaient investir, à très long terme, dans les idées conservatrices et leur diffusion auprès des milieux dirigeants américains. Bien que financièrement modestes par rapport aux fondations Ford et Rockefeller, les fondations conservatrices se distinguèrent de ces dernières en n’investissant de l’argent que dans des projets conservateurs. Elles s’appuyèrent en outre sur cet argument pour lever des fonds supplémentaires en provenance d’individus et d’entreprises partageant les mêmes idées. Le journaliste Lewis H. Lapham rapporta ainsi, dans Harper’s Magazine, comment, ayant rencontré, à la suggestion d’Irving Kristol, des donateurs à la cause conservative, Michael Joyce, le directeur de la Olin Foundation, lui offrit un salaire de 200 000 dollars payables à vie, même s’il donnait sa démission ou décidait de prendre sa retraite, au cas où il accepterait d’être le rédacteur en chef d’un journal d’opinions destiné à « réfuter et confondre les divagations de la New York Review of Books [12] ». Autour, de ces fondations, furent créées (ou parfois revitalisées) les organisations satellites qui allaient produire et propager sans relâche les idées conservatrices : « think tanks » nationaux (American Enterprise Institute, Heritage, Cato, Hoover, Hudson, etc.[13]) et régionaux (Wisconsin Policy Research Institute, Hudson Institute de l’Indiana, le Heartland Institute en Illinois, le Manhattan Institute à New York) ; professeurs et chaires d’économie et de droit dans des départements d’universités prestigieuses (Yale, Harvard, Stanford, Chicago, etc.) ; organisations spécialisées dans le lobbying direct du Congrès pour le compte des fondations et entreprises conservatrices (Business Roundtable, Philanthropy Roundtable) ; fondations spécialisées dans le droit (Institute for Justice, Washington Legal Foundation, Pacific, Atlantic, New England et Southeastern Legal Foundations) ; des magazines (American Spectator, Weekly Standard), des revues (Public Interest, National Interest), des sites Internet (Town Hall, etc.) et un réseau national de télévision (National Empowerment television) qui toucherait plus de onze millions de foyers. Le pilotage coordonné de ces entités se fit, à partir de 1981, par l’intermédiaire du Council on National Policy (CNP) une structure très discrète [14] qui allait réunir les donateurs et les stratèges-responsables de think tanks pour définir des priorités d’intervention politique et organiser des campagnes nationales et locales de soutien à ces priorités et aux candidats les plus susceptibles de les faire adopter.

Dans la mesure où ce réseau parvint à faire des idées conservatrices, les références du débat politique, économique et social aux États-Unis, dans un contexte intellectuel qui leur était pourtant majoritairement hostile, il nous a paru essentiel d’en décrire les rouages dans d’autres articles de ce blog.


[1]        Cf. les articles n°3, 4 et 5 de la « série états-unienne » du blog.

[2]      « Le Manifeste de Lewis F. Powell Jr. », in Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux Etats-Unis, Paris : L’Harmattan, 2012, pp. 101-111.

[3]         Lewis F. Powell, « Confidential Memorandum: Attack of American Free Enterprise System », August 23, 1 971. Toutes les citations sont extraites du texte original. Comme l’écrivit Lewis H. Lapham, « […] dans les esprits des chefs d’entreprise qui déambulaient au milieu des séquoias de Bohemian Grove  en juillet 1968, la peur était réelle et palpable », in « Ronald Wilson Reagan, 40th President of the United States », cf. http://millercenter.org/president/reagan et sur Bohemian Grove : L’emplacement, dans la région de San Francisco (Monte Rio, Ca.), d’un club conservateur très élitiste (Bohemian Club), peu connu du grand public, dont les sessions, ouvertes et clôturées par des « rites païens » sont interdites à la presse. Il réunit chaque année en été les homes et les entreprises les plus influents des États-Unis et de la planète, cf. Peter M. Philips, A Relative Advantage: Sociology of the San Francisco Bohemian Club, Doctoral Dissertation in Sociology, University of California at Davis, 1994.

[4]         « Powell Memorandum: Text and Analysis », http://www.reclaimdemocracy.com/

[5]         Jerry Landay, « The Powell Manifesto: How a Prominent Lawyer’s Attack Memo Changed America », Media Transparency, August 20, 2002. Cf. also Manuel Castells, Communication Power, Oxford Univ. Press Inc., New York, 2009, pp. 207-208.

[6]         Douglas Kiker, « High-Stakes Race in Rockies », CBS News, Washington, May 19, 2004, https://www.cbsnews.com/news/high-stakes-race-in-rockies/   

[7]         Ibid.

[8]         Lee Edwards, The Power of ldeas, 1997, « The Héritage Foundation at 25 Years », Chapter One, The New York Times On The Web,

[9]         Sally S. Covington, « How conservative philanthropies and think tanks transform US Policy », Covert Action Quarterly, winter 1 998.

[10]       Cité in Karen M. Paget, « Lessons of right-wing philanthropy », The American Prospect Online, Issue 40, september-october 1998.

[11]       Parmi les fondations conservatrices les plus influentes et connues, on trouve Koch (Charles G. Koch, David H. Koch, Claude R. Lambe), John M. Olin, Lynde and Harry Bradley, celles de la famille Scaife (Sarah Scaife, Carthage et Allegheny), les fondations Adolph Coors, Smith Richardson, Phillip M. McKenna, Henry Salvatori et Earhart. Nous consacrons un article du blog à leur exposition.

[12]       Lewis H. Lapham, « Tentacles of Rage: The Republican Propaganda Mill, A Brief History », Harper’s Magazine, v. 309, n° 1852, September 1st. 2004.

[13]       Nous consacrons un article du blog à ces « think tanks ».

[14]       Cf. Jeremy Leaming, Rob Boston, « Behind Closed Doors: Who Is the Council for National Policy and What Are They Up to? And Why Don’t They Want You to Know? », Church & State, Volume 57, n° 9, October 2004. Dans cet article, les auteurs citent l’enquête de David Kirpatrick du New York Times, qui, en août 2004, réussit à assister à une réunion du CNP avant la convention Républicaine et à se procurer une liste de ses membres qui fit apparaître les noms suivants : Paul Weyrich (Free Congress Foundation), James C. Dobson (fondateur de Focus on the Family, Wayne LaPierre (National Rifle Association), Grover Norquist (Americans for Tax Reform), Howard Phillips (cf. infra et fondateur du Constitution Party ultra-conservateur), Donald P. Hodel (ancien directeur exécutif de Christian Coalition), Becky Norton Dunlop (vice-présidente pour les rela-tions extérieures de Héritage Foundation), James C. Miller III (ancien directeur de Citizens for a Sound Economy), T. Kenneth Cribb Jr. (vice-président du CNP ancien conseiller pour les affaires intérieures de Ronald Reagan, dirigeait le Intercollegiate Studies Instituts). Parmi les autres affiliés, on trouvait également les noms des « Télévangélistes » Jerry Falwell et Pat Robertson, l’opposante de longue date aux mouvement féministes Phyllis Schlafly, une personnalité de l’affaire Iran-Contra l’ancien colonel Oliver North, l’ancien Sénateur des États-Unis Jesse Helms, l’ancien leader Républicain de la Majorité Parlementaire Dick Armey, l’Attorney General John Ashcroft et Tommy Thompson Secretary of the U. S. Department of Health and Human Services. Cf. aussi sur le CNP, Marc Ambinder, « Conservatives say Pawlenti is Potential Presidential Candidate », ABC News, Feb. 09, 2005.

5 – Double Citoyenneté, Élitisme, Imprévisibilité de l’Etat de Droit : les néoconservateurs ont su exploiter toutes les ambiguïtés du système politique états-unien

Les idées des intellectuels et des parlementaires conservateurs et néo-conservateurs sont parvenues à s’imposer d’autant plus facilement dans le débat politique aux Etats-Unis – allant même jusqu’à l’occuper entièrement – que leurs tenants ont su jouer sur plusieurs ambiguïtés majeures de la démocratie américaine, tout en inscrivant leur propos dans les grands registres explicatifs de la spécificité américaine (cf. l’article n°4 de ce blog).

« Contre la centralisation et pour la restitution du pouvoir aux citoyens »

 En 1781, la première Constitution des Etats-Unis (intitulée « Articles de Confédération »[1]) juxtapose des Etats souverains. Cependant, plusieurs facteurs dont la situation intérieure de l’époque, dominée par l’incapacité des pouvoirs publics à organiser les relations commerciales entre les Etats et avec l’étranger, le chaos financier causé par la dette publique, la valeur incertaine du papier monnaie – rendent progressivement nécessaire l’élaboration d’un système politique plus fort. La Constitution de 1787 invente alors le fédéralisme et crée un système de gouvernement capable de combiner dans une même structure un Etat « un et multiple » [2]. Mais elle donne par-là même aux Américains deux citoyennetés : l’une fédérale, et l’autre d’Etat – un élément qui, sur la base de problèmes concrets (l’attribution des terres de l’Ouest, l’esclavage, l’opposition entre les petits fermiers et les initiateurs d’un développement industriel), engendre très vite de la part des anti-fédéralistes une hostilité envers la centralisation, le pouvoir de l’argent et des élites qui lui sont associés.

Le fédéralisme envisagé par la deuxième Constitution porte en lui une version très particulière de la souveraineté du peuple. Dans sa mise en œuvre, celle-ci ne s’exerce souvent que par des intermédiaires : collège électoral de délégués des Etats pour l’élection du Président, suffrage à deux degrés pour le Sénat[3] (seule la Chambre des Représentants est alors élue au suffrage universel). Dès le départ, cette formule limite l’accès du peuple au pouvoir : c’est à une élite constituant le groupe socio-économique le plus fort, une élite qualifiée par son instruction et ses activités professionnelles, qu’il va revenir d’administrer la nation. Les fondateurs partent en effet du principe que seuls des hommes désintéressés, parce que sans besoin, des hommes capables de transcender leurs intérêts particuliers, peuvent faire preuve de civisme. Ils vont ainsi mettre en place des mécanismes qui empêcheront « l’imprudence de la démocratie » (selon les mots d’Alexander Hamilton), et confier le pouvoir de représenter le peuple aux « élus de Dieu », à ceux qui ont fait fortune et possèdent les qualités républicaines nécessaires au bien commun.  Cet élément va encourager la méfiance des électeurs américains pour les détenteurs du pouvoir et le fonctionnement des institutions.

« Contre l’excès de réglementation et pour le respect des libertés individuelles »

Contrairement à la France où l’Etat a construit la démocratie dans l’intégration de tous (quelles que soient les origines sociales, raciales, religieuses) et a participé à l’éclosion d’une citoyenneté moderne et inclusive, aux Etats-Unis, la norme a été exclusive. Comme l’explique Marie-France Toinet[4], lorsque l’Etat s’est résolu à intégrer dans ce pays, il l’a fait dans une réglementation qui est si puritaine (cf. la norme vertueuse de l’élection) et tatillonne que l’égalité en est devenue irréelle et que la liberté en a été minée[5].

L’explication de cette différence fondamentale réside dans l’histoire de la fondation des deux Républiques[6]. Entre 1787 et 1789, les Etats-Unis et la France se trouvent dans des situations presque inverses. A la veille de la Révolution, les Français ont un Etat (même s’il n’est pas constitutionnel) et aspirent avant tout à la liberté individuelle. Cette dernière est établie progressivement dans les deux siècles qui suivent. Aux Etats-Unis, au lendemain de l’Indépendance (1776) et jusqu’à 1787, la liberté individuelle existe, de façon incomplète, mais plus que partout ailleurs dans le monde. En revanche, l’Etat est encore divisé en de multiples entités et ce n’est qu’à partir de 1787 que les Américains entreprennent de construire un Etat constitutionnel puissant, quoiqu’incomplètement souverain. Cet Etat américain se fonde donc tout d’abord aux dépens de la liberté individuelle et deux cents ans seront à peine suffisants pour rééquilibrer Etat et libertés, ces éléments constitutifs de la démocratie[7].

Marie-France Toinet cite, pour illustrer cette différence fondamentale entre les situations française et américaine – à l’origine de réactions différentes envers l’Etat, l’exemple suivant : en 1789, les Français établissent la Déclaration des Droits de l’Homme avant la Constitution. En 1787, les Américains élaborent la Constitution, mais oublient volontairement le Bill of Rights, dans le but de créer un Etat fort (cf. les raisons supra). Ce texte, qui va protéger les libertés individuelles (liberté de penser, de s’exprimer, d’être jugé dans les règles), n’est conçu qu’en 1791[8]. Mais il faut plus d’un siècle avant qu’il soit appliqué et en partie seulement. Pendant cette période, la Cour Suprême est plus préoccupée de construire un Etat central fort et de développer l’économie nationale, que de défendre les droits fondamentaux[9]. Il faudra plus qu’un amendement (le 14ème en 1868), en l’occurrence, un changement de majorité politique au sein de la Cour Suprême après la première guerre mondiale, pour que la Cour accepte l’application du Bill of Rights fédéral. Et ce n’est qu’en 1925 (« Gitlow v. New York : liberté d’expression »), qu’elle commence à imposer aux Etats l’obligation de respecter les libertés individuelles. Malgré cela, le citoyen américain ne peut être sûr de pouvoir faire valoir ses droits par rapport au souverain ; la Cour Suprême décide en toute liberté et sans avoir à s’en expliquer, des affaires sur lesquelles elle se prononcera. Le principe que le souverain ne peut être poursuivi qu’avec son consentement n’est donc pas totalement mort aux Etats-Unis (alors que l’immunité souveraine de l’Etat a disparu en France depuis 1872).

A ce conflit de citoyennetés, le Fédéralisme ajoute la multiplication de l’intervention publique et la complication du droit, une situation qui ne fait rien pour diminuer l’hostilité à son égard. Car en dessous de l’Etat fédéral, il existe 50 Etats fédérés qui eux aussi légifèrent et produisent du droit. En 1969, par exemple, le Congrès Fédéral ne promulgue que 695 lois, mais la Floride en adopte 1680. S’ajoutent ensuite à ces lois un arsenal tout à fait impressionnant de règlements administratifs qui fait écrire à Marie-France F. Toinet : « Les Etats-Unis sont sans doute la nation occidentale qui a le plus recouru au règlement comme mode d’orientation et de contrôle de l’activité économique et sociale »[10]. L’agriculture, les transports, les communications, l’énergie, la banque et l’assurance, la santé font l’objet d’une réglementation tatillonne. Mais l’ensemble des rapports sociaux est également étroitement réglementé par un énorme appareil de textes publics: la famille, comme la vie professionnelle, l’urbanisme comme le commerce, les mœurs même. « Les autorités publiques peuvent décider où vous vous voyagerez, comment vous épouserez et avec quel contrat de mariage, criminaliser certaines pratiques sexuelles (y compris au sein d’un couple marié), vous interdire de boire de l’alcool ou déterminer les jours d’ouverture de votre magasin »[11].

Enserré dans le carcan de l’intervention publique et dans l’enchevêtrement des juridictions, le citoyen américain a bien souvent du mal à déterminer quel texte adopté par quelle entité s’applique à telle situation (pour le plus grand bonheur des avocats). « Au total, c’est l’imprévisibilité qui caractérise l’Etat de droit aux Etats-Unis » (Toinet, 1990)[12]. Il est impossible de savoir quelle controverse la Cour Suprême choisira d’entendre, quel texte, parfois appliqué depuis plus d’un demi-siècle sera déclaré inconstitutionnel ou encore quel arrêt antérieur sera renversé par une Cour dont l’orientation idéologique a changé. Ce droit à géométrie variable, qui engendre l’incertitude générale, ne peut que pousser au vice procédurier, au mépris de la loi votée (elle peut toujours être mise en cause) et au mépris de la justice, puisque tout peut être négocié (procédure de la transaction de culpabilité[13]). Cette situation aboutit à un paradoxe : les Etats-Unis qui s’enorgueillissent de leur efficacité et de leur justice, ont développé un système juridique qui est le plus coûteux du monde et qui est incapable de protéger les droits de la plupart de ses citoyens[14].

Les dysfonctionnements majeurs engendrés par le fédéralisme américain dans l’empilement des législations, la multiplication des règlements administratifs, l’incertitude des citoyens confrontés à l’imprévisibilité de l’interprétation de la règle de droit – ces éléments ont fourni aux économistes néo-conservateurs et libertariens, et aux leaders politiques du Parti Républicain de solides arguments pour réclamer, sur le territoire des Etats-Unis et par extension dans le reste du monde, une déréglementation générale dans tous les domaines des rapports sociaux, l’objectif affiché étant de « libérer » les individus du carcan réglementaire et juridique dans lesquels leurs Etats les ont progressivement enfermés.

A ces ambiguïtés, il convient d’ajouter la dernière touche qui a permis aux entrepreneurs politiques et aux manipulateurs de symboles néo-conservateurs de justifier leurs arguments pour un retrait de l’Etat, et la substitution des forces du marché à son intervention. Il s’agit du désintérêt croissant de l’électeur américain pour le politique, engendré par un système qui, par le jeu des concessions mutuelles et l’enchevêtrement des politiques publiques fédérales et locales, rend difficilement contrôlable les budgets, et empêche que soient traités les véritables problèmes[15]. Deux facteurs expliquent cette situation :  le coût démesuré des élections et la pratique du « pork barrel spending »[16].

Se faire élire revient de plus en plus cher aux Etats-Unis. Le coût des présidentielles de 1988 s’élevait à deux cents millions de dollars. Ce chiffre a doublé en 1992 et encore en 1996 pour atteindre la somme de huit cents millions de dollars. Au total, les élections présidentielles, législatives, locales de 1996 se sont élevés à près de quatre milliards de dollars[17]. A l’échelle du candidat, qu’est-ce que cela représente ? « Pour être élu aux Etats-Unis », écrit Cornelius Castoriadis, « il faut à peu près quatre millions de dollars. Qui vous donne ces quatre millions ? Ce ne sont pas les chômeurs. Ce sont les entreprises. Et pourquoi les donnent-elles ? Pour qu’ensuite l’élu soit d’accord avec le lobby qu’elles forment à Washington pour voter les lois qui les avantagent et ne pas voter celles qui les désavantagent »[18]. L’ancien Sénateur Bill Bradley le disait lui-même : « Ce sont ceux qui signent les chèques qui font les lois »[19]. Les candidats dépendent donc de lobbies[20]qui n’ont pas tous la même influence et ne choisissent pas leurs poulains au hasard. Dans ce processus de sélection, les critères retenus sont moins les idées politiques des candidats, que leur qualité de « sortant » (plus de 90 % des sortants qui se représentent à la Chambre sont réélus), la commission dont ils font partie, et la façon dont ils votent. Il est alors facile de comprendre la complaisance dont les élus font preuve envers les milieux d’affaires, principaux bénéficiaires des politiques de déréglementation et de privatisation. Le pork barrel spending permet en effet d’accorder des faveurs à certains électeurs ou de faire voter des crédits bénéfiques pour les entreprises d’une circonscription, mais pas nécessairement pour la collectivité[21]. Il aboutit, par le jeu des concessions mutuelles, à rendre difficilement contrôlable le budget de l’Etat et les budgets locaux. Dans ce contexte, certains budgets publics comme celui de la santé explosent (14 % du PIB aux Etats-Unis en 1993, contre 9 % en France) sans que soient réglés les problèmes de fond : trente-sept millions d’Américains (qui pour l’essentiel travaillent) étaient trop « riches » au début des années 1990 pour bénéficier de l’aide publique et trop pauvres pour s’assurer, et n’avaient aucune couverture médicale. 

La situation a eu des conséquences graves pour la démocratie et son interprétation. Tandis que l’argent public trouvait son chemin dans les poches des soutiens électoraux privés (cf. le cas bien particulier du secteur de la défense[22]), et l’argent privé dans celui des élus, tradition puritaine et théorie des choix publics se sont combinées pour faire de la vie politique un marché de « gagnants » dont les caractéristiques essentielles pouvaient être résumées en deux chiffres : près de la moitié des Américains ne votaient pas ; et ceux qui versaient plus de 200 dollars à un candidat ou à un parti ne représentaient que 0,3 % de la population[23].


[1] Proposés en 1776, adoptés en Congrès le 15 novembre 1777, ratifiés et entrés en vigueur le ler mars 1781. « Les Articles de la Confédération  (Articles of Confederation) constituent un accord adopté à l’unanimité par les Treize Colonies britanniques d’Amérique du Nord, lequel établissait un gouvernement central permanent, le Congrès, pour les États-Unis. Ces colonies sont alors en guerre depuis deux ans contre la Grande-Bretagne pour leur indépendance. Le document, composé d’un préambule et de treize articles, tous rédigés en anglais, constitua la charpente juridique du pays depuis son adoption, le 1er mars 1781 jusqu’en 1789, date à laquelle il fut remplacé par la Constitution des États-Unis. », in « Les Articles de la Confédération », http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/USA-Articles-Conf.htm .

[2] Bernard Poli, Histoire des doctrines politiques aux Etats-Unis, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, pp. 18-22.  

[3] Les Sénateurs ne sont élus au suffrage universel que depuis le dix-septième amendement (1913).

[4] La connaissance qu’avait M. F. Toinet des institutions et de la vie politique des Etats-Unis motivait S. Hoffmann, à écrire, à propos de l’un de ses livres sur ce sujet : « L’ouvrage de Marie-France Toinet constitue l’étude la plus remarquable du système politique américain qui ait paru depuis bien des années. […] Le lecteur trouvera ici, en effet, une analyse extraordinairement précise et détaillée, non seulement des institutions mais aussi de la vie politique qu’elles encadrent et façonnent ;  non seulement de la pratique quotidienne contemporaine, mais aussi de l’évolution historique depuis la naissance des Etats-Unis ; non seulement de la conception que les Américains ont de leur système, mais aussi du contraste, ou du décalage fréquent entre cette vision et des réalités parfois inquiétantes », dans : M. F. Toinet, Le Système politique des Etats-Unis, Préface, Paris, 1ère édition, mars 1987.

[5] M. F. Toinet, « Etats-Unis : l’Etat tentaculaire, irrésistiblement inefficace », in : Noëlle Burgi (dir.) Fractures de l’Etat-Nation, Paris, éditions Kimé, 1994, p. 94.

[6] Ibid.

[7] Jean-Louis Martres, Jean Béranger, Roland Simon (dirs.), Le discours sur les révolutions, Paris, Economica, 1991, 2 tomes.

[8] Marie-France Toinet, « Etats-Unis : l’Etat tentaculaire, irrésistiblement inefficace », op. cit.

[9] Marie-FranceToinet, « Les droits américains, ou le principe d’incertitude », in : Annie Lennkh, Marie-France Toinet  (dir.), L’Etat des Etats-Unis, Paris, La Découverte, 1990, pp. 218-219.

[10] Marie-France Toinet, « Les droits américains, ou le principe d’incertitude », op. cit., pp. 218-219.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Par cette procédure (plea bargain), le prévenu renonce à son droit à un procès public avec un jury, pour négocier et obtenir une peine réduite. Un autre élément doit être précisé. Aux Etats-Unis, l’inégalité devant la justice est indéniable. On est plus et mieux entendu – y compris pour la sentence – si on a les moyens. Ivan Boesky (de Wall Street) n’a fait que trois ans de prison pour avoir détourné à son profit des millions de dollars, alors que le moindre délinquant condamné pour vol est condamné à rester plus longtemps en prison.

[14] Marie-France F. Toinet, op. cit.

[15] Marie-France Toinet, « Etats-Unis : l’Etat tentaculaire, irrésistiblement inefficace »,  op. cit., p.90.

[16] C’est la défense, par des parlementaires, des intérêts locaux qu’ils représentent, en particulier, par l’attribution à des entrepreneurs de leurs circonscriptions de fructueux contrats dans le cadre de travaux d’aménagement financés par l’Etat. Dictionnaire de l’anglais économique et commercial, Collection Langues Pour Tous, nouvelle édition, 1995.

[17] Richard Farnetti, Ibrahim Warde, Le modèle anglo-saxon en question, Paris, Economica, 1997, p. 92.

[18] Cornelius Castoriadis, « L’individu privatisé », Le Monde Diplomatique, Février 1998, p. 23.

[19] Cité dans : Richard. Farnetti, Ibrahim Warde, op. cit.

[20] Cf. Notre développement sur le « lobbying d’affaires » aux Etats-Unis et son intégration irréfléchie dans les pratiques politiques de l’Union Européenne dans l’article 6 de ce blog.

[21] Cf. nos textes sur le « Keynésianisme militaire » et les conséquences de « la privatisation des universités publiques aux Etats-Unis ».

[22] Cf. notre texte sur le Lobbying d’affaires aux Etats-Unis.

[23] Richard. Farnetti, Ibrahim Warde, op. cit.