4 – Puritanisme, Agrarianisme, Frontière : Les fondements idéologiques du renouveau conservateur américain

Plusieurs grandes idées président au développement des mythes et habitudes collectives caractérisant les Américains en société, à tout moment de leur histoire. 

C’est dans ce registre, dont les thèmes traversent l’histoire des Etats-Unis et les partis politiques, que les « intellectuels organiques »  (au sens Gramscien du terme[1]) ou les manipulateurs de symboles (au sens Reichien du terme[2]) ont puisé pour justifier leur « révolution conservatrice » (qui n’a rien de moderne ni de progressiste).

Un inventaire de trois de ces idées-forces : Puritanisme, Agrarianisme et Frontière, nous permettra de mieux comprendre les fondements idéologiques des référentiels conservateurs et libertariens américains qui se sont imposés dans les milieux dirigeants au cours des années 1970 et 1980, malgré leurs composantes antagoniques et les affrontements subséquents de certains de leurs sectataires opposés à cette fusion déclarée contre nature[3].

Elitisme de masse et exclusion de la différence avec le Puritanisme 

Cette doctrine religieuse issue du protestantisme, circonscrite au départ au Massachusetts avant d’irriguer la Nouvelle Angleterre, comporte une définition très particulière de la société, de son mode de gouvernement et des vertus civiques indispensables à sa cohérence. A l’origine de la démocratie américaine, elle porte également en elle les ferments d’intolérance politique, religieuse et éthique qui fondent la révolution conservatrice des années 1980 – ferments que l’on retrouve dans le totalitarisme intellectuel des économistes néo-libéraux américains (exclusion et ignorance de tout ce qui n’est pas conforme à l’orthodoxie philosophico-économique que véhiculent leurs écrits).

Ce sont les premiers « pèlerins » (Founding Fathers) débarqués à Plymouth (Massachusetts) en 1620, suivis dix ans plus tard par une forte implantation dans la région de Boston qui, grâce à la relative autonomie administrative dont leur colonie bénéficie (par une charte royale britannique octroyée en 1629), formulent des règles d’organisation de la société conformes à leur idéal. D’obédience « congrégationaliste », ils fuient tout d’abord la tutelle anglicane en 1609 pour tenter d’emporter avec eux la doctrine calviniste vers les Provinces-Unies. Mais craignant que leur postérité ne devienne hollandaise et ne se corrompe au contact d’un milieu qu’ils estiment moralement peu élevé et enclin à l’hérésie[4], ils décident de se rendre en Amérique et d’y bâtir une « Nouvelle Jérusalem ». Afin d’y parvenir, ces cent trente et un « pèlerins » adoptent un accord politique à bord du navire qui les transportent (Mayflower Compact). Il traduit un accord spirituel entre Dieu et les « Saints » pour fonder une cité dans laquelle la loi de Dieu sera juste et égale pour tous. Dans ce contexte naît l’idée qu’une société nouvelle peut se constituer, dont l’histoire est contenue en germe dans la Bible, et qui raconte, en termes accessibles à tous, les objectifs à atteindre et les erreurs à ne pas commettre[5].

Sous la pression de l’histoire locale et d’idées nouvelles au siècle suivant, tout un pan de l’idéologie américaine va consister à séculariser ces idéaux. On renoncera progressivement, précise Bernard Poli, à la formule selon laquelle un contrat (compact) unit Dieu à ses fidèles et les assure, comme dans la Bible, de parvenir à la terre promise. Mais l’espérance restera forte sous la forme de deux articles de foi : « Dieu protège l’Amérique » ; et « l’Amérique est la terre promise pour tous ceux qui veulent y commencer une vie nouvelle »[6]. Dans le nouveau régime que le royaume anglais tolère, une assemblée de représentants baptisée « General Court » possède le droit de rédiger des textes légaux à la condition qu’ils ne soient pas en contradiction avec ceux du Royaume. Typique de cette « Nouvelle Angleterre » est la création en 1641 d’un recueil de lois connu sous le nom de « Somme des Libertés » (Body of Liberties), qui définit un ensemble de « libertés, immunités et privilèges ». Cette démarche annonce la laïcisation progressive de la loi et des institutions et, de façon paradoxale dans une société rigide, hiérarchisée et intolérante dans son inspiration (fondamentaliste), en vient à formuler certains principes de respect de l’individu et de la communauté souveraine. Cette société fermée à l’origine, qui repose sur le libre consentement de ses membres et aspire à assurer leur sécurité et leur bien (welfare), se donne aussi le droit d’exclure ceux qui veulent y pénétrer sans son consentement, et de bannir ceux qui refusent de se soumettre à ses lois.

Devenue la religion de l’action soutenue par l’optimisme, le puritanisme américain est une réaction contre l’oisiveté des aristocrates britanniques, auxquels la couronne anglaise a attribué des colonies. Brusquement, l’aristocratie de naissance se trouve remplacée par une « élite de masse » dont les membres s’appellent les « Saints », par opposition à ceux qui n’en font pas partie et n’ont que très peu de droits. Il s’agit en fait, comme l’écrit Jean-Pierre Fichou, du remplacement d’une élite de naissance par une autre, fondée sur une religion très engagée dans la vie quotidienne[7]. Cette « aristocratie américaine » n’est, au départ, ni héréditaire, ni terrienne et chacun doit continuellement y mériter sa place. Dans la société neuve qui se construit, les riches sont ceux qui ont travaillé, ont été vertueux et sont aimés de Dieu, puisqu’ils ont eu la chance avec eux. Inversement, les pauvres peuvent nourrir quelques inquiétudes : ou bien ils ont manqué d’ardeur ; ou bien c’est Dieu qui ne les a pas aidés car ils ne sont pas aimés et ils seront condamnés. Certains voient dans cette extension de la doctrine calviniste, l’explication du culte de la richesse et de la réussite matérielle qui domine aux Etats-Unis. Ce sont ces idées qui motiveront les libertariens (cf. David Friedman, le fils de Milton) à contester la redistribution autoritaire des richesses et la solidarité imposée qui sont pour eux, aux antipodes du système américain. La redistribution ne doit se faire que si le créateur de biens et celui qui possède, le désirent (charité), jamais parce qu’on la leur impose. L’un des paradoxes, précise ainsi Fichou, c’est qu’une société « égalitariste » au sens américain débouche nécessairement sur une société inégalitaire quant à ses résultats[8].

Le puritanisme ne s’étend pas toutefois dès les 17ème et 18ème siècles à l’ensemble des colonies. La Pennsylvanie, le Rhode Island, et tout le Sud y échappent, de sorte que leur mentalité reste bien plus proche du système britannique et s’oppose à la mentalité yankee. Toutefois, le triomphe du Nord sur le Sud, l’industrialisation et l’urbanisation du pays vont, au dix-neuvième siècle, entraîner son extension. Et c’est en réaction au développement d’une forme de capitalisme industriel et financier, qui voit émerger des fortunes gigantesques et rapides, en même temps qu’apparaissent des compagnies géantes, que l’agrarianisme retrouve un second souffle.

Défiance envers l’Etat central, rejet de l’impôt et de la bureaucratie avec l’agrarianisme

Porté par les idées des philosophes européens, ce modèle (qui conserve toujours valeur d’idéal) s’appuie sur l’idée d’une démocratie fondée sur la vertu de petits agriculteurs indépendants, appelés par leur travail et leur frugalité à devenir les bienfaiteurs de la collectivité nationale.

Ces principes sont parfaitement mis en œuvre dans les colonies, puis dans les Etats-Unis des premières années : le pays est agricole, et l’industrie pratiquement inexistante. Le « subsistance farming » prédomine, chacun produisant la quasi-totalité de ce qu’il consomme et échangeant ses maigres surplus contre les produits manufacturés qu’il ne sait pas fabriquer[9]. A cette époque, les propriétaires ne dépendent de personne : le gouvernement est trop éloigné, les routes ne sont pas encore tracées. Les communautés s’administrent elles-mêmes de manière directe et règlent leurs problèmes sans aide extérieure tout en veillant jalousement sur leur autonomie. Pour les agrariens, l’homme est naturellement bon, et c’est la société qui encourage le mal lorsqu’elle est trop étouffante ou directive. Le gouvernement n’est qu’un mal nécessaire, dont il faut s’accommoder si l’on veut consolider l’union entre les Etats ou protéger le pays contre l’inimitié d’une Europe toujours trop belliqueuse. Il faut que chaque Etat, chaque communauté, chaque individu puisse protéger sa propre originalité et son indépendance. Les agrariens divisent la société en deux groupes aux intérêts opposés : les petits fermiers, les petits entrepreneurs, les travailleurs qui produisent ; les spéculateurs-capitalistes qui se servent des autres et utilisent leur influence pour accroître leur richesse. Quand ces derniers n’utilisent pas la corruption, ils utilisent les lois qu’ils multiplient quand elles les favorisent et s’appuient sur l’Etat qu’ils dirigent généralement par personnes interposées.

Trois grands principes découlent de ces idées :

– « le pouvoir politique est dangereux : il faut donc le garder en laisse car il peut, quand il a les coudées franches, transférer la richesse des mains de ceux qui la produisent, dans celles de ceux qui en profitent ;

– l’impôt entretient une bureaucratie inutile et néfaste qui redistribue les biens sans en produire ; il pénalise injustement les actifs au bénéfice des oisifs et des improductifs ;

– le développement des grandes entreprises n’est pas souhaitable : il favorise l’anonymat et entraîne un désintérêt général, tandis que l’essentiel des bénéfices va aux propriétaires, qui sont souvent inactifs, au lieu d’aller aux travailleurs qui sont les seuls créateurs de biens »[10].

Aux premiers temps de la formation du pays, ce modèle est appliqué de manière instinctive et pour ainsi dire par nécessité, en raison du caractère rural de la société coloniale[11]. Puis il est formulé de manière plus ou moins claire à l’époque de la guerre d’Indépendance. Mais il ne sera pour autant mis en œuvre que très imparfaitement par ceux-là même qui le conçoivent – et notamment par Thomas Jefferson – lorsqu’ils accèdent au pouvoir. Le Président Jefferson (élu en février 1801) se trouve en effet confronté à des obstacles propres à une société en pleine transformation. Sa lutte contre Alexander Hamilton avait déjà laissé entrevoir le caractère utopique de certaines de ses idées[12], dans un pays où l’industrie n’attendait que l’indépendance nationale pour prendre son essor. Il faut patienter jusqu’à l’élection de Andrew Jackson(1828)pour voir l’exécutif revenir à l’agrarianisme. Homme de l’Ouest, ce dernier s’efforce de préserver l’indépendance et les chances des petits fermiers et pionniers sur lesquels il appuyait son pouvoir, en interdisant aux grandes fortunes de l’Est de spéculer sur les terres, et en réduisant l’étendue du pouvoir politique pour briser le cours de la vie économique et freiner son action centralisatrice. Les principes guidant l’action de Jackson sont les suivants : la concurrence est à la source de l’égalité des chances qu’il convient de préserver à tout prix pour que les « petits » puissent se mesurer aux « grands ». Chacun doit pouvoir créer son entreprise, les banques doivent être libérées de la tutelle gouvernementale, et les petits propriétaires qui acceptent de déléguer leurs pouvoirs doivent, par des élections fréquentes et diversifiées, contrôler ceux qui les ne les dirigent qu’avec leur consentement.

La philosophie agrarienne exprime ainsi probablement les aspirations les plus profondes de la société qui s’est créée au Nouveau Monde. Mais elle n’a jamais pu triompher[13]. Lorsque le pays entreprend de se doter d’une économie et d’une industrie capables de rivaliser avec celles d’Europe, les principes agrariens sont écartés même s’ils conservent la valeur d’un idéal. Et ce sont les conceptions plus jacobines et centralisatrices d’un Alexander Hamilton[14] – conceptions qui font le lien avec les idées des vieux puritains défenseurs des valeurs morales, du travail et des positions sociales acquises – qui triomphent au 19ème siècle. Elles provoquent ou accompagnent l’apparition d’une élite capitaliste formée dans les universités de l’Est, entraînant dans son sillage le développement industriel et urbain. Il n’en reste pas moins que l’agrarianisme subsiste à l’état latent et renaît épisodiquement de ses cendres[15] (cf. infra les travaux des économistes californiens à l’origine de la Reaganomics).

Darwinisme, individualisme, et pragmatisme » avec la Frontière

Formulée en 1893 par l’historien Frederick Jackson Turner dans une communication intitulée La signification de la Frontière dans l’histoire américaine, cette théorie d’inspiration agrarienne a été manipulée et élargie pour expliquer des faits qui lui sont parfois postérieurs. Turner explique la culture des Etats-Unis par « l’esprit pionnier » et la particularité des institutions américaines par le fait qu’ « elles ont été contraintes de s’adapter à l’évolution d’un peuple qui se développait dans l’espace ». On retrouvera ces thèmes dans les arguments de campagne que le candidat Reagan utilisera pour initier sa « révolution conservatrice américaine ».

La frontière est vue par Turner comme « le point de rencontre entre le sauvage et le civilisé ». Cette zone en perpétuelle mouvance, où les pionniers sont en contact direct avec une terre vierge et les peuples indiens, fait naître des attitudes neuves qui contribuent à former le caractère national. La Frontière est avant tout un état d’esprit. Seul ou au sein de la caravane, le pionnier doit créer ce qui lui manque, en agissant conformément à sa personnalité, tout en s’appuyant sur les autres pour assurer sa survie, les soutenant à son tour quand ils le demandent. Comme son ancêtre débarqué sur la côte atlantique, il doit savoir tout faire : fermier, tonnelier, enseignant, chasseur, etc. Il doit être habité d’un optimisme solide pour tout quitter et doit être adaptable et inventif pour survivre. Le dynamisme et la vie quotidienne des hommes et femmes de la Frontière témoignent de leur volonté d’agir et non de contempler ou de réfléchir. Ces deux éléments, l’action et l’optimisme, n’ont jamais laissé le champ libre à l’intellectualisme et ouvrent la voie à une tradition de pragmatisme. Quant à la notion d’abondance, elle est le principe moteur de cette marche vers l’Ouest, avec en corollaire celle de gaspillage. Pourquoi économiser quand les ressources sont aussi abondantes ?

Les pionniers de 1880 se retrouvent seuls et livrés à eux-mêmes alors que la société de l’Est, déjà élaborée, offre un certain nombre d’institutions (églises, écoles, tribunaux, etc.). Certains d’entre eux quittent l’Est où ils se sentent prisonniers de ces institutions, comme leurs ancêtres avaient quitté l’Europe pour se libérer des contraintes sociales. Ils procèdent donc à une véritable « auto libération » – une démarche qui est le point de départ (ou la continuation) de cette tendance individualiste, une constante de la société américaine[16] ; elle traduit leur méfiance à l’égard des institutions rigides, le désir d’agir par soi-même, sans la tutelle de ceux dont le métier est d’être responsable des autres ; elle engendre également la manifestation d’un réel désir de décentralisation dont le fédéralisme n’est qu’une conséquence subie plus que souhaitée. Car la société de l’Ouest ne connaît pas la division du travail et vit, dans la tradition agrarienne, en petites unités autarciques. Les conditions sont donc propices à l’avènement de la démocratie puisque tous se retrouvent dans la même situation, confrontés aux mêmes ennemis, à la nature hostile. L’égalité des chances est là mieux préservée qu’ailleurs, chacun ne survivant qu’en fonction de ses qualités propres, de son énergie, de son inventivité. Cette situation suppose des qualités : une grande confiance en soi, un besoin constant d’agir en prenant des risques ; elle génère une sélection naturelle (darwinisme social[17]), les plus forts se nourrissant des plus faibles, dans une société se livrant à une perpétuelle course à l’adaptation et au succès.

La théorie de la Frontière pêche par omission[18]. Elle n’explique pas, par exemple, la révolution industrielle qui lui est postérieure (même si elle l’annonce en dégageant les traits du caractère national qui l’ont favorisée). Il est donc préférable de la considérer comme un mode d’investigation, une base de départ. On peut ainsi, avec Michael Kammen, la compléter par une analyse en termes de pluralisme instable, qui invite à partir des contradictions et paradoxes de la civilisation américaine pour en obtenir la somme culturelle[19]. Comme exemples de paradoxes américains, il est possible de citer : le désir d’appartenir à un groupe et la recherche de la liberté individuelle, la coexistence d’une nouvelle hiérarchie et de l’égalitarisme, l’antagonisme dans le domaine religieux entre le respect de la liberté individuelle et la nécessité d’une discipline stricte (chez les puritains en particulier), l’autonomie et le consensus, l’interventionnisme et le laisser-faire, l’expansionnisme et l’isolationnisme, etc. C’est la résolution précaire de l’opposition de ces symboles qui selon Kammen les rassemble et engendre le pluralisme instable.


[1] Cf. les précisions que nous apportons sur ces concepts dans la sous-partie intitulée « La problématique des élites », in « Fondements Epistémologiques d’une Démarche « Mondiologique » https://worldissuesandservices.org/2018/11/27/49/

[2] Ibid.

[3] Nous expliquons comment ces référentiels ont été « fusionnés » par Frank Meyer, un ancien communiste américain devenu conservateur (comme James Burnham et d’autres dont nous expliquons la trajectoire politique et intellectuelle) dans l’article n°7 de ce blog.
https://worldissuesandservices.org/2019/01/10/7-conservatisme-versus-libertarianisme-aux-etats-unis-une-fusion-contre-nature-organisee-dans-les-annees-1950-pour-gagner-la-guerre-des-idees/

[4] Marie-France. Toinet, « Aux sources puritaines de la pensée réactionnaire », dans : « Le nouveau modèle américain »,  Manière de Voir, août 1996, n° 31, p. 38.

[5] Bernard Poli, Histoire des doctrines politiques aux Etats-Unis, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, pp. 6-7.

[6] Ibid.

[7] Jean-Pierre Fichou, La civilisation américaine, Paris : Presses Universitaires de France, 1994, 3ème édition corrigée, pp. 78-79.

[8] Ibid.., p. 58.

[9] Ibid., p. 9.

[10] Ibid. pp. 10-11.

[11] Ibid., pp. 8.

[12] Thomas Jefferson, le principal rédacteur de la Déclaration d’Indépendance trace, dans L’état présent de la Virginie (Paris, 1784), le portrait du « fermier-citoyen » vertueux, loin des villes et des industries qui corrompent, et protégé par un gouvernement bienveillant. Mythe ou portrait-robot, ce personnage était en tout cas le colon anglais devenu citoyen des Etats-Unis, au nom duquel avait été écrite la Déclaration d’Indépendance. B. Poli, op. cit., pp. 14-15.

[13] Jean-Pierre Fichou, op. cit., p. 12

[14] Auteur, avec John Jay et James Madison des Federalist Papers (1788). Ils sont partisans d’un pouvoir central fort (Fédération) et s’opposent aux défenseurs de l’autonomie des Etats (Confédération). Hamilton est aussi, avec son adversaire T. Jefferson, l’un des membres influents du cabinet de G. Washington élu en mars 1789 premier Président des Etats-Unis.

[15] En 1873, les associations de fermiers organisés en « granges » (nom donné à leurs clubs coopératifs), dénoncent les monopoles, les obstacles mis au fonctionnement d’institutions libres et au commerce. Elles demandent la fin du despotisme que les compagnies de chemin de fer exercent à leur égard. Leur revendication s’explique par le fait suivant : les nouveaux Etats de l’Ouest et du Sud pratiquent essentiellement la monoculture. Loin des marchés qui offrent des débouchés, ils dépendent des moyens de transport, de stockage et de crédit concentrés entre les mains des capitalistes de l’Est. Ils dépendent également, pour leurs achats, de produits en provenance de l’étranger soumis à des droits de douane élevés. Une nouvelle coalition politique se forme donc à partir de leur mouvement qui menace le pouvoir républicain de l’époque. Toutefois, les fermiers se déclarent sans lien ni attache avec les partis politiques et annoncent qu’ils donneront leurs suffrages à ceux qui endossent leurs revendications. Bernard Poli, op. cit.,  pp. 72-73.

[16] Jean-Pierre Fichou, op. cit.,  p. 17.

[17] Comme le souligne Fichou, les premiers essais d’américanisation sont darwiniens : tout d’abord avec les Pères Pèlerins ; persécutés en Europe, ils vont implanter leur religion dans un environnement, un « territoire » plus favorable. Ils se sont adaptés et, devenus les plus forts, ont repoussé les Quakers et les catholiques. C’est un des premiers exemples de lutte pour la vie dans la jungle culturelle américaine. Le second exemple pourrait être le triomphe des colons sur les indigènes, dans : La civilisation américaine, Presses universitaires de France, Paris, 1994, 3ème édition corrigée, p. 35. Ajoutons toutefois que le « darwinisme social » introduit par Spencer dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle introduit la justification d’une aristocratie « naturelle » (dans un sens bien différent de Jefferson), dont les hommes d’affaires sont les véritables représentants. Dans cette interprétation, le rôle de l’Etat et de la loi consiste à protéger cet « ordre naturel » (dont la propriété), et doit se garder de vouloir le corriger. La compassion des riches leur enjoint de secourir les pauvres, mais surtout d’élever leur sens des responsabilités morales pour qu’ils acceptent leur place dans l’ordre naturel. Une telle attitude, écrit B. Poli, est en régression par rapport au libéralisme ouvert de la première moitié du siècle, qui commençait à introduire la notion de bien public dans la législation économique. Paradoxalement, alors qu’elle se fondait sur une théorie de l’évolution, elle se traduisait en une conception de la société totalement figée. C’était le triomphe du conservatisme. B. Poli, op. cit., p. 70.

[18] Jean-Pierre Fichou, op. cit.,  p. 21.

[19] Michael. Kammen, A People of Paradox, Ithaca: Cornell University Press, 1972 (1st edition), cité in  J. P. Fichou, pp. 31-33.

3 – Les fondements éthiques de l’ultra-libéralisme économique états-unien

En appuyant leurs dispositifs théoriques sur des concepts et axiomes qui appartiennent aux écoles classiques et néoclassiques de l’économie, les nouveaux libéraux américains ont prétendu qu’ils ne faisaient que poursuivre l’œuvre des fondateurs du libéralisme (Hume et Smith pour le libéralisme utilitariste, Turgot, Condorcet, Jefferson et Paine pour le libéralisme issu du droit naturel). En réalité, et comme l’exposent clairement les travaux de Francisco Vergara sur la question[1], ils soutiennent une tradition philosophique qui lui est opposée (celle de l’ultra-libéralisme de Spencer et Bastiat) et qui, dans ses attaques répétées contre l’Etat, est peut-être davantage porteuse de risques de décomposition sociale, que de progrès[2].

Deux grandes doctrines classiques engendrent le libéralisme : elles reposent chacune sur des fondements éthiques différents et se réfèrent à un seul critère éthique ultime pour juger du caractère « bon » ou « mauvais » des institutions ou des lois[3]. Cet élément permet de comprendre certaines différences qui existent entre les fondateurs du libéralisme classique du dix-huitième siècle comme Smith ou Turgot :

– la doctrine du droit naturel (Turgot, Condorcet, Jefferson et Paine) postule que le critère éthique pour juger si des lois sont « bonnes ou mauvaises », est leur conformité avec l’ordre naturel. Trois points de vue s’affrontent pour dire ce droit naturel, synonyme de justice : la révélation divine (doctrine de l’Eglise), le sens moral (implanté dans le cœur de l’homme) et la raison humaine (courant rationaliste qui tient le droit naturel pour une science déductive)[4];

– la doctrine utilitariste (Hume, Smith, Bentham), estime que la meilleure façon de juger si des lois sont « bonnes ou mauvaises » est d’examiner leurs effets sur le bonheur des hommes (entendu comme les conditions matérielles entourant l’être conscient). Dans le courant de l’hédonisme universaliste qui réunit ces auteurs, les actions doivent viser l’ensemble de la collectivité (à l’inverse de l’hédonisme égoïste[5]). Et c’est en fonction de ce critère supérieur de bonheur de la collectivité que les actions sont qualifiées d’ « utiles ou d’inutiles » (bien/mal).

Ces libéraux classiques ne sont pas des partisans de l’Etat minimum[6] tel qu’ont pu le concevoir R. Reagan ou M. Thatcher. Pour nos classiques en effet, la quantité d’intervention publique ne peut être déterminée qu’en examinant un par un les différents problèmes qui se posent et les différents types d’intervention publiques qui sont proposées :

– pour les partisans du droit naturel, il s’agit de déterminer quelles interventions de l’Etat sont conformes à la justice et quelles autres lui sont contraires[7]. Parmi les devoirs de justice de l’Etat, chaque individu doit pouvoir jouir paisiblement de la vie, de la liberté et de ses propriétés. Pour ce faire, l’Etat doit se doter des institutions adéquates (armée, police, juges, tribunaux). Toutefois, son devoir ne s’arrête pas là : les classiques partisans du droit naturel comme Turgot, Condorcet et Jefferson, estiment que l’éducation du peuple et l’aide aux démunis font partie du devoir de justice et de bienfaisance de l’Etat, tout comme les dépenses d’infrastructure (digues, pare-feu, canaux d’irrigation, construction des routes et fortifications, parcs, etc.);

– pour les utilitaristes, il s’agit de distinguer les interventions utiles (celles qui augmentent le bonheur de la société) de celles qui sont nocives (celles qui diminuent ce bonheur). Parmi les interventions utiles de l’Etat dont une société peut retirer des avantages, un auteur comme A. Smith retient : l’infrastructure (routes et canaux), l’enseignement public, l’hygiène publique et l’assistance des pauvres. Les seules actions que l’Etat ne doit jamais entreprendre sont celles qui diminuent le bonheur de la collectivité. Ce faisant, aucun domaine n’est interdit per se à l’action administrative[8].

Chez aucun des classiques donc, l’application des critères éthiques susmentionnés pour juger du bien-fondé de l’intervention publique n’aboutit à l’Etat minimum, réduit aux tâches de justice ou de sécurité. Chez les ultra- libéraux, il n’en est pas de même. Leur aptitude à changer de critère éthique lorsqu’ils passent d’un problème à un autre[9] (sans établir de hiérarchie claire entre ces critères), leur insistance à réclamer de façon systématique l’allègement des règlements et le retrait de l’Etat comme solution aux problèmes économiques et sociaux – ces éléments établissent une tradition philosophique différente de celle engendrée par les classiques.

Le courant dans lequel les « néoconservateurs et libertariens » américains s’inscrivent est ainsi fortement marqué par les thèses d’auteurs européens qui, entre 1835 et 1870, veulent « réduire » l’Etat. Ces auteurs forment un courant « ultra libéral » qui inclut Frédéric Bastiat en France et Herbert Spencer au Royaume-Uni.

Quelques mots sur ces auteurs nous permettront de comprendre l’influence de leurs idées sur certains contemporains européens ou américains[10].

Dans un ouvrage paru en 1849 et intitulé Harmonies économiques, Frédéric Bastiat (1801-1850) décrit le fonctionnement harmonieux de l’économie lorsque l’Etat n’intervient pas. Cet auteur est l’un des fondateurs de la théorie de l’harmonie des intérêts selon laquelle l’intérêt individuel coïncide systématiquement avec l’intérêt collectif et l’intérêt des ouvriers avec celui des patrons. Dans ses écrits, il s’efforce de démontrer que les mesures de l’Etat destinées à résoudre des problèmes économiques et sociaux usurpent les droits naturels des citoyens (violent notamment la liberté et la propriété privée) et produisent plus de mal que de bien. Bastiat est très apprécié des économistes ultra-libéraux comme Hayek et Von Mises. D’autres économistes comme Marshall, Keynes et Schumpeter le considèrent comme une « nullité théorique »[11].

Quant à Herbert Spencer (1820-1903), cet auteur, autodidacte, a été très tôt influencé par la théorie de l’évolution. Il se prononce ainsi en faveur d’un « darwinisme social » où l’Etat ne doit pas aider les pauvres, les malades et les faibles, partant du principe que s’il le fait, il empêche l’élimination des moins aptes et freine l’évolution naturelle vers une société composée d’individus meilleurs. Partisan d’un droit naturel simplifié qui refuse que l’Etat fasse de la bienfaisance, croyant en l’harmonie parfaite de la société et de l’économie, il est obsédé (tout comme Hayek le sera) par une idée : l’extension du rôle de l’Etat en matière d’éducation, de santé, élimine la liberté de l’individu et risque d’aboutir à la dictature totale. C’est ce thème que Spencer développe dans un ouvrage sur la politique intitulé The man versus the State.

Au vingtième siècle, de nombreux économistes professeront des idées proches de celles de Bastiat et Spencer : Jacques Rueff, Ludwig Von Mises (cofondateur avec Hayek de la Société du Mont-Pèlerin[12]), Lionel Robbins et Fritz Machlup, ainsi que les prix « Nobel » contemporains comme Milton Friedman (1976) ou Friedrich Hayek (1974). Les thèses de ces auteurs européens rencontrent d’autant plus de succès aux Etats-Unis, que, dans leur exaltation de l’Etat minimum et de l’initiative individuelle, elles correspondent à l’expérience des premières colonies et de la Frontière qui restent deux périodes mythiques dans la formation de ce grand pays[13].

Le nouveau libéralisme qui s’affirme progressivement dans l’Amérique de l’après-guerre est ainsi fortement marqué par cette pensée conservatrice européenne libérale du dix-neuvième siècle, n’admettant ni le devoir de bienfaisance de l’Etat (l’Etat doit se cantonner exclusivement au devoir de justice pris dans sa forme la plus étroite : la sécurité), ni son action en faveur des plus démunis (selon eux, elle a pour conséquence d’aggraver le mal plutôt que de le guérir).

Cette éthique se greffe, aux Etats-Unis, sur une tradition politique qui, dès les débuts de la jeune République, est partagée entre des idées-forces et des tendances politiques qui se juxtaposent, sont parfois difficilement conciliables et sont par-là même source de confusion sur l’interprétation et la pratique de la démocratie.

Nous en dirons quelques mots dans l’article n°4 de ce blog intitulé :  « Les fondements idéologiques du renouveau conservateur états-uniens »
https://worldissuesandservices.org/2019/01/03/4-les-fondements-ideologiques-du-renouveau-conservateur-americain/


[1] Francisco Vergara, Introduction aux fondements philosophiques du libéralisme, Paris, La Découverte/Essais, 1992.

[2] Peter Evans évoque les risques portés par cette idéologie de la façon suivante : « Dans tout système international, les normes, les règles formelles, et les croyances, sont aussi importantes pour déterminer le rôle de l’Etat, que les flux de biens et de capitaux […]. Dans l’ordre mondial actuel, les prescriptions idéologiques anglo-américaines sont devenues des règles formelles auxquelles les Etats doivent se soumettre chacun pour leur part, sous peine de devenir des parias économiques. Le GATT et l’OMC ne sont que les manifestations formelles de la doctrine selon laquelle, quand il s’agit de capitaux et de marchandises, moins les Etats individuels agissent dans le domaine économique, mieux le monde se portera […]. L’ordre actuel des choses s’accorde avec les penchants idéologiques de la seule puissance restante et des entreprises privées qui dominent l’économie mondiale. La question est de savoir s’il sert bien leurs intérêts […]. Au-delà d’un certain point, la réduction du pouvoir d’intervention de l’Etat aggrave les risques collectifs plus qu’elle n’augmente les possibilités de profit individuel. Le fait que les acteurs privés transnationaux aient besoin d’Etats compétents et efficaces, plus que ne veut bien l’admettre leur idéologie, n’élimine pas la possibilité d’un déclin des Etats. Les calculs des dirigeants d’entreprise, même les plus capables, sont toujours biaisés par leur conception personnelle du monde. Les capitaux transnationaux, désireux de maximiser leur liberté de manœuvre, peuvent aisément devenir complices de la destruction de l’infrastructure d’organismes publics dont dépendent leurs profits. Jusqu’à un certain point, l’amenuisement de la capacité des Etats d’intervenir sur les marchés mondiaux, peut permettre une hausse de ces profits. Lorsque la capacité des Etats se trouve tellement réduite que l’imprévisibilité des opérations est devenue intolérable – même pour les acteurs importants qui ont une grande liberté de choix du lieu de leurs activités – la reconstruction de l’autorité publique peut se révéler longue et difficile, sinon impossible. […] L’acceptation de l’idéologie mondiale en cours actuellement, limite la capacité des gouvernements à protéger les citoyens ordinaires, en particulier ceux qui sont affectés par les changements intervenant dans la structure internationale des réseaux de production. Peter Evans, « The Eclipse of the State ? « , World Politics n° 50, octobre 1997, cité dans : Problèmes Economiques, n° 2611-2612, 7-14 avril 1999, pp. 2-6.

[3] FranciscoVergara, op. cit., p. 109.

[4] Ibid., pp. 65-68.

[5] Dans le courant de l’hédonisme égoïste, les actions doivent viser le bonheur de celui qui agit.

[6] Francisco Vergara, op. cit., p. 19.

[7] Ibid., p. 85.

[8] Ibid., p. 48. 

[9] Vergara donne un exemple de cette méthode éclectique avec Friedrich Hayek. Lorsque cet auteur explique pourquoi il est bon pour la société qu’il existe « des propriétaires privés possédant des capitaux substantiels », Hayek affirme que l’importance réside dans l’utilité de la chose, c’est à dire dans le fait que certains des propriétaires resteront « oisifs » et que par-là ils peuvent être très utiles ; ils ne consacreront pas l’essentiel de leur temps à l’accumulation des richesses, mais apporteront leur appui à la réalisation des tâches pour lesquelles le mécanisme de marché ne s’acquitte pas de manière satisfaisante (les arts, l’éducation et la recherche). Sur la question concernant les couches riches et oisives de la population, il a donc recours à l’analyse d’utilité (c’est à dire qu’il se demande, de façon classique, si l’institution étudiée produit des conséquences heureuses ou malheureuses pour la communauté et ne s’interroge pas sur sa conformité ou non avec une norme abstraite de justice) ; mais sur la question de l’impôt (et en particulier de sa progressivité contre laquelle il se prononce), il rejette ce type d’approche. Le nouveau critère pour accepter ou condamner l’impôt progressif, c’est sa conformité ou son incompatibilité avec un principe général plus élevé qui est l’égalité devant la loi. Puisque le riche paye un taux, tandis que le pauvre en paye un autre, c’est une institution qui n’est pas conforme à la justice ; elle est donc condamnable, et peu importent les avantages pour la communauté dans son ensemble, Ibid., pp. 109-112.

[10] Ces auteurs et leurs œuvres figurent au panthéon des grandes fondations et think-tanks états-uniens.

[11] Francisco Vergara, op. cit., p., p.120.

[12] Cette société, qui a pour vocation de regrouper tous les économistes croyant aux vertus régulatrices du marché dégagé de toute contrainte politique ou sociale, compte également M. Friedman parmi ses fondateurs (cf. infra). Ce dernier préside par deux fois la société, entre 1970 et 1972. La société du Mont-Pèlerin a réuni dans ses présidents la fine fleur des économistes libéraux : G. Becker, J. Buchanan, G. Stigler (cf. infra), tous trois prix Nobel et tous trois enseignants comme Hayek à l’université de Chicago, qui est ainsi devenue le centre intellectuel de l’économie néo-conservatrice, dans : « Milton Friedman, grand pape de l’ultra-libéralisme« , Alternatives Economiques, Février 1997, n° 145, p. 63.

[13] Cf. l’article n°4 de ce blog intitulé : « les fondements idéologiques du renouveau conservateur états-uniens ». Cf. Notre article consacré à la question dans cette série états-unienne ».

2 – L’exportation mondiale des confusions Etats-Uniennes

Comme l’écrivaient, en 1991, Jean-Claude Crespy et Christophe de Voogd : « L’économie semble servir de nos jours de paradigme au politique, par le type de relations humaines qu’elle instaure : le contrat social est pensé sur le mode du contrat commercial, la cité n’est plus l’espace au sein duquel se manifeste la volonté générale, elle est réduite aux dimensions de l’entreprise où l’intérêt seul commande, et l’unique transparence exigée est celle du marché. Dans ces conditions, pourquoi ne pas supprimer la représentation et la remplacer par un gouvernement de chefs d’entreprise »[1] ?

Cette observation, qui, de prime abord, peut sembler excessive, n’est pourtant pas loin de correspondre aux croyances d’un certain nombre d’économistes américains. Portés par la « révolution conservatrice » qui, à la fin des années soixante-dix, accompagnait le renouveau libéral aux Etats-Unis, les représentants du courant libertarien/conservateur (« néo-libéral[2]«  en français) en économie sont parvenus à imposer progressivement leurs idées dans les cercles du pouvoir américain, puis dans les domaines les plus variés de la recherche et de l’enseignement (science politique, relations internationales, sociologie, histoire, etc.).

Utilisant des éléments de la boîte à idées ultra libérale du dix-neuvième siècle, les outils de l’analyse néoclassique, et jouant sur la tension jamais résolue dans l’histoire et la culture des Etats-Unis entre intérêt général et intérêt particulier, ces économistes ont érigé en Loi, la recherche de l’intérêt égoïste et la passion individuelle du profit, la substitution du secteur privé à l’Etat[3]. Détenteurs, pour nombre d’entre eux, de chaires d’enseignement dans les grandes universités américaines et récipiendaires de prix d’économie prestigieux, ces chercheurs ont formé, dans leurs établissements ou indirectement – par la diffusion de leurs travaux et l’intégration de leurs idées dans les pratiques des organisations internationales (FMI, BM, OCDE…) – les élites économiques de la plupart des pays de la planète[4]. La propagation de leurs concepts s’est faite par l’intermédiaire de réseaux associant des universités, de grandes entreprises et leurs dirigeants, des fondations, des centres de recherche (think tanks), des médias et des hommes politiques[5]. Elle a permis aux Etats-Unis de justifier, à l’extérieur des frontières, un discours général sur le libre-échange et l’Etat minimum (fondements d’une globalisation tirée par la finance) que leurs dirigeants se sont réservé le droit de ne pas appliquer, lorsqu’ils estimaient que cela nuisait aux intérêts de leur pays[6].

Dans la mesure où les thèses des économistes libertariens/conservateurs américains ont produit les principes scientifiques et les normes qui ont permis aux administrations américaines (républicaines ou démocrates) de réclamer, à l’échelle internationale, la déréglementation de tous les secteurs des économies nationales, l’ouverture complète de ces dernières, et l’effacement des Etats derrière la logique des « marchés » (les Etats-Unis étant seuls habilités à déroger), il nous a paru indispensable d’en révéler les contenus, soutiens et effets induits.


[1] Jean-Claude C. Crespy, Christophe de Voogd, La Société de Confusion, Paris : Presses Universitaires de France, 1991, p. 127.

[2] A propos du terme « néo-libéral« , Susan George précise que la terminologie peut prêter à confusion. Aux Etats-Unis, un néo-libéral s’appelle un  » néo-conservateur  » (ou neo-con), car dans ce pays, un « libéral » est plutôt quelqu’un de gauche ou, en tout cas, quelqu’un qui vote démocrate. Susan George, « La fabrication d’une idéologie », Manière de Voir, novembre 1996, n° 32, pp. 32-34.

[3] Pierre Bourdieu, « L’essence du néo-libéralisme », Le Monde Diplomatique, Mars 1998, p. 3.

[4] Comme l’explique Pierre de Senarclens : « Les principaux pays industrialisés, les Etats-Unis en tête, exercent une influence déterminante sur l’évolution de l’économie et de la politique internationales. Ils orientent la nature des processus engagés au titre des stratégies de développement, par l’intermédiaire de la Banque Mondiale, de l’OCDE, des institutions spécialisées des Nations-Unies ; ils disposent des centres d’enseignement et de recherches académiques qui forment les personnes qui seront recrutées par ces organisations, et qui emploient les professeurs qui conseilleront à titre d’experts les gouvernements d’Amérique latine ou d’Europe orientale. Leur hégémonie passe donc également par le contrôle des meilleures ressources scientifiques et intellectuelles », dans P. de Senarclens, La Politique Internationale, A. Colin, Paris, 1992, p. 103. Cf .sur le sujet, ce qu’écrit Georges Valance, in Les maîtres du monde, Paris : Flammarion, 1992, pp.91-96. Valance consacre une section au « Pouvoir par les Clubs » : Club de Paris, Groupe des Sept, Club de Rome, Commission Trilatérale, Institut Aspen ou Forum de Davos. Il y évoque la diffusion d’une « idéologie globale » et le risque qu’elle devienne une « idéologie dominante, tournant en rond et se vidant peu à peu de tout contenu concret ». Il ajoutait que certains membres reconnaissent le phénomène et le traduisent de la façon suivante : « On finit par entendre ou par dire les mêmes choses partout. Si bien que plus personne ne lit les rapports. On sait trop bien ce qu’il y a dedans ».

[5] Nous en exposons le détail dans un texte intitulé : « Les référends théoriques du discours conservateur américain sur l’économie et les sociétés »

[6] Philippe Labarbe et Bernard Marris, considérant le rôle interventionniste joué par Alan Greenspan (le Président de la Réserve Fédérale américaine) dans le fonctionnement de l’économie américaine (à l’encontre du discours officiel sur le libre-marché), écrivent : « On peut être banquier central sans être dogmatique. On peut par exemple ramener le taux de l’escompte à un niveau proche de zéro pour relancer la croissance et plus encore sauver un système bancaire sinistré par la spéculation immobilière en lui permettant d’emprunter pour rien et de re-prêter à l’Etat à un taux rémunérateur, ce qui revient à faire supporter à la collectivité les errements bancaires. On peut aussi jouer au niveau de sa monnaie, en l’occurrence le dollar, au gré de ses objectifs économiques. On peut encore ignorer le déficit commercial pourtant présenté par les experts comme un indice de compétitivité décisif ! On peut même injecter suffisamment de liquidités pour annihiler un krach en 1987! »,  Philippe Labarbe, Bernard Marris, Ah Dieu! Que la guerre économique est jolie!, Paris : Albin Michel, 1998, pp. 59-60.

1 – Préambule – De la confusion sur ce que sont les Etats-Unis : « Intellectuels Organiques » et « Manipulateurs de Symboles »[1] à la Manœuvre


[1] Les auteurs et contenus associés aux termes « intellectuels organiques » et « manipulateurs de symboles » sont précisés dans le texte intitulé : « 1 – Fondements Epistémologiques d’une Démarche « Mondiologique » https://worldissuesandservices.org/2018/11/27/49/[

Depuis les années 1970, nombre d’intellectuels ou de dirigeants européens propagent une vision de l’économie globale contraire, dans ses effets sociétaux, à la liberté, à la santé et à la prospérité du plus grand nombre sur le Vieux Continent.

Issus des contradictions profondes de la société américaine, dont ils ignorent les origines ou le contenu (ou préfèrent les omettre), leurs référentiels calamiteux, formulés sans recul critique, ont permis de vider l’Union Européenne de tout projet politique, au prétexte que l’Economie, seule, suffisait à lui donner un sens.

Permettant aux élites[1] des pays les plus développés de « capitaliser » sur ce vide, la fragilisation induite de nos sociétés ouvre aujourd’hui, et de nouveau, la porte à toutes les aventures totalitaires.

Alors, ne faudrait-il pas faire porter à ces transmetteurs d’idées fausses, enseignées sans recul critique dans les écoles de cadres des Etats-Unis ou du vieux continent, une « cangue numérique », pour leur rappeler leur responsabilité dans la formation d’une génération (30 ans) de « leaders globalement irresponsables?[2] »

[1] Un développement est consacré à ce terme dans le texte susmentionné.

[2] Nous donnons des exemples significatifs de ce « leadership globalement irresponsable » dans plusieurs articles du blog.

Extraits du Chapitre 3 « Etats Fragiles : Violence et Barbarie au quotidien » in Bernard Sionneau, auteur de la 1ère partie du Management Responsable : approche critique et transculturelle, Paris : Ellipses, 2017, pp. 65-66 et 77-82.

Depuis les années 1990[2], les concepts abondent (« nouvelles terres inconnues », « chaos bornés », « zones grises ») pour tenter de décrire les difficultés rencontrées par les gouvernements de nombre de pays, dans l’exercice légitime de leur souveraineté territoriale[3]. Cette situation, issue de problèmes structurels profonds, débouche sur la volonté, affichée par différents intérêts (agents économiques, institutions internationales, recherche universitaire), d’en saisir l’origine et la dynamique, ainsi que les effets sociétaux induits, et d’en regrouper la problématique dans des termes génériques à la fois complémentaires et concurrents : « Etats faibles » (weak states), « Etats fragiles » (fragile states), « Etats effondrés » (collapsed states), « Etats en crises » (crisis states), etc[4].

A partir de 2005, l’OCDE publie ainsi un rapport annuel sur les « Etats fragiles » destiné à faire le point « sur l’évaluation du développement et sur les conflits, la paix et la coopération pour le développement (CPDC)[5] ». Dix ans plus tard, en 2015, la même institution décide de faire évoluer cette publication, proposant un cadre de suivi dont les cinq dimensions (violence, justice, institutions, fondamentaux, résilience) doivent permettre de saisir des « Etats de fragilité » (le nouveau titre des rapports)[6]. Bien que tardive par rapport à des travaux antérieurs appelant à évaluer les « risques pour les pays[7] » afin d’en saisir la plus ou moins grande fragilité (quel que soit leur niveau de développement), l’initiative OCDE ambitionne d’apporter des éléments autorisant la finalisation des objectifs de développement durable (ODD) dans tous les pays,  « au lieu de se concentrer sur les seuls Etats fragiles et en conflit ».

Nonobstant la générosité de l’objectif poursuivi par l’OCDE, les données fournies sur la fragilité de nombre d’Etats ne prêtent pas vraiment à l’optimisme en termes de « développement durable ». Selon les données de la Banque Mondiale, ce sont plus de 2 milliards d’habitants originaires d’«Etats fragiles » qui sont confrontés à des formes de violence extrême compromettant leur développement[8]. Et dans 33 États fragiles et en situation de conflit totalisant 500 millions d’êtres humains, la pauvreté touche plus de la moitié (51 %) des habitants. D’autres données complètent ce panorama social préoccupant : la part des populations pauvres du monde vivant aujourd’hui dans un État fragile ou en situation de conflit devrait au moins doubler d’ici 2030; en outre, les pays pauvres en situation de conflit représentent un tiers des décès liés au VIH/sida, un tiers des individus privés d’accès à une source d’eau propre, un tiers des écoliers n’achevant pas le cycle primaire et la moitié des décès d’enfants au niveau mondial. Même si la Banque Mondiale tente de rassurer l’opinion en écrivant que « 20 États fragiles et en situation de conflit ont récemment atteint une ou plusieurs cibles associées aux objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) et six autres sont en bonne voie de réaliser un certain nombre de cibles spécifiques avant la date butoir de 2015[9]  », l’incertitude constante entourant le devenir de ces pays ou territoires fragiles rend la vie quotidienne souvent insupportable pour leurs populations, incitant à partir ceux qui le peuvent et faisant planer sur les autres l’ombre funeste d’un destin violent.

C’est cette part de barbarie et de violence au quotidien, qui n’apparaît jamais dans les travaux classiques d’économie et de gestion, qu’il nous semble aujourd’hui indispensable d’évoquer. Car, dans les faits, en les écartant de leurs grilles d’analyse, les chercheurs dans ces disciplines ont contribué à propager une vision du monde aseptisée et inexacte. Pire, en réduisant le monde à une dynamique de « globalisation de ses marchés[10] », ils ont permis à l’horreur quotidienne d’être banalisée, disparaissant derrière des typologies parfaitement lisses (« pays émergents », « pays en développement », etc.) et l’objectivité supposée de leurs batteries d’indicateurs économiques et financiers. C’est cette part de réalité humaine qui échappe totalement à l’analyse économique ou gestionnaire – car contraire à son désir de rationalité, à son envie d’appréhender les sociétés et leurs « agents » au moyen d’appareils statistiques ou de modèles formels permettant d’en gommer la sauvagerie associée aux pulsions primitives des Hommes – dont il sera maintenant question.

Motivée par  la production intellectuelle d’ignorance, issue d’une volonté naïve de faire rentrer l’Homme, ses Organisations et Sociétés, dans des modèles incapables d’en saisir la complexité, l’évocation des crimes organisés à grande échelle du 20ème siècle peut éventuellement nous permettre de comprendre pourquoi, la minoration, voire la banalisation d’actes de violence et de barbarie commis à partir d’Etats fragiles est devenue possible dans la dernière décennie de ce siècle; que ce soit avec l’évocation des réseaux de la prostitution albanaise, que ce soit à travers le récit des massacres commis au Libéria et en Sierra Leone, et, depuis les années 1990 jusqu’à aujourd’hui, au Mexique – le tout, dans une relative indifférence en Europe. […]

Thèmes développés mais non exposés ici : 
La banalisation del’extrême violence,
Le cas del ’Albanie dans la prostitution des femmes (adultes et mineures)
Les« diamants de sang » (blood diamonds) au Liberia et en Sierra Leone

Le Mexique : un pays immergé dans l’ultra-violence institutionnalisée  : Déjà, en 1993,malgré l’enthousiasme des milieux économiques nord-américains pour lespromesses associés à « l’émergence »du Mexique[11],le criminologue Xavier Raufer écrit « […]la situation est moins grave en Colombie où les cartels affrontent l’Etat,qu’au Mexique, où les organisations criminelles sont dans l’Etat[12] ». Le krach économique de1994-1995 (à la suite duquel la moitié de la population mexicaine tombeau-dessous du seuil de pauvreté) motive d’ailleurs la revue américaine Fortune, dont les analystes ont faitl’apologie de « marchés émergents » comme le Mexique, a devoirreconnaître que : « Rétrospectivement,l’essor des activités des narcotrafiquants a eu certainement plus d’impact surla crise économique qu’il est généralement admis[13] ». Et lorsque la réalité socialecombine ses effets dépréciateurs à ceux d’une économie en panne, c’est lapanique chez les investisseurs. Le meurtre au printemps 1993 du cardinal JuanJesus Posadas Ocampo de Guadalajara (tué « par erreur » à la place dunarcotrafiquant « el Chapo » Guzman Lorea, ou tué parce qu’il ensavait trop sur les activités des narcos?), le meurtre un an plus tard de LuisDonaldo Colossio (mars 1994) candidat du PRI à la présidence du pays et celuidu secrétaire général de ce parti, José Francisco Ruiz Massieu, lacriminalisation de l’économie (la part du revenu national provenant du traficde drogue est à l’époque estimée à 7 milliards de dollars par les expertsaméricains[14]),la corruption liée à la drogue, de pans entiers de l’appareil d’Etat[15]– tous ces éléments finissent progressivement par s’imposer comme autant deréalités qui viennent contrarier « la pureté » et « l’implacablerationalité économique » des modèles utilisés par les professionnels de lafinance pour évaluer les opportunités de ce pays[16].

D’autres facteurs de déséquilibres éloignent encore davantage la perspective de retours mirifiques sur investissements : l’assassinat de centaine d’opposants au régime, la guerre civile menée dans l’Etat du Chiapas[17] par l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) (une force politique jusque-là inconnue) et la vague d’attentats à la bombe et d’enlèvements qui alors secouent le pays. Tous ces incidents rappellent aux investisseurs que la violence politique fait toujours bien partie d’une réalité socio-politique quotidienne dont l’analyse économique ne peut être dissociée[18]. C’est d’ailleurs le prolongement de cette réalité qu’évoque de nouveau l’écrivain mexicain Sergio González Rodríguez, vingt ans plus tard : « La guerre contre le trafic de drogue au Mexique a fait entre soixante-dix mille et cent vingt mille morts et disparus (l’incertitude sur le chiffre fait partie intégrante du problème). […] La violence extrême des règlements de comptes entre criminels et trafiquants de drogue est fortement liée à la sous-culture de la violence de l’Etat lui-même, qui suppose corruption, inefficacité, ineptie et irresponsabilité. […] Depuis des années, il m’apparaît évident que la vie publique mexicaine se déroule sous l’architecture abjecte mise en place par ses pouvoirs économique et politique. La crise actuelle trouve sa genèse dans la modernisation de l’économie et de l’Etat des années 1980[19] ».

La signature du traité de libre-échange nord-américain en 1994 est l’un des éléments d’approfondissement. Mettant fin à la réforme agraire, aux aides de l’Etat aux produits de première nécessité (maïs, huile, savon, etc.), à toute politique volontariste d’industrialisation de la part de l’Etat  sous le prétexte (également avancé en Europe pour négocier le Tafta[20]) de mettre un terme aux « distorsions de concurrence », privatisant[21] des secteurs stratégiques nationalisés de l’énergie (pétrole, électricité) dans lesquels le Mexique obtient de bons résultats, toutes ces mesures ont pour effet d’éreinter la classe moyenne et d’appauvrir davantage les pauvres, créant un terrain qui nourrit la violence et la narco-économie. « En dernière analyse », écrit ainsi Pierre-Luc Abramson, « la seule sécurité sociale qui reste aux chômeurs, aux sans-terres et aux misérables de tout catégorie, c’est celle que les cartels offrent à leurs affidés[22]. » Sommé par les Etats-Unis d’éradiquer les cartels de la drogue, engageant alors la presque totalité des forces militaires et de polices pour y parvenir, l’initiative prise par le président d’alors Felipe Calderon fait basculer le pays dans une spirale de violence : « chaque jour apparaissaient – et cela continue encore aujourd’hui », précise Abramson, « des corps écorchés, décapités, violés, émasculés, sans que l’on sache si les victimes de la terreur ont été immolés par les sicarios – les tueurs des cartels – ou par des éléments des forces armées. Si l’on compare les cartels mexicains, et notamment les pires, les abominables Zetas, avec Daech, ces fanatiques religieux restent encore des enfants de chœur.[23] » Si l’on ajoute à ce sombre panorama, la barbarie au quotidien des situations de vie dans certaines industries « Maquiladoras » mexicaines[24], ces entreprises localisées dans des zones franches taillées sur mesure pour éviter aux grandes sociétés états-uniennes qui y sont installées, toute contrainte liée aux respects des droits de l’homme, au respect du droit du travail ou de l’environnement, le Mexique, pays de cartes postale pour touristes ou étudiants en échanges universitaires, rentre bien dans la catégorie des « Etats fragiles ».

Si l’on ne peut faire du Mexique une généralité, l’état du monde actuel permet néanmoins d’identifier, sur les cinq continents, l’existence de situations similaires peu propices à un développement réel des populations concernées. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : « le fait que plus de 2 milliards d’habitants des pays en développement soient confrontés à une forme de violence extrême illustre bien la nature du défi du développement : conflit ou violence, une telle situation ferme la porte au développement de nombreux pays ou réduit à néant des années de progrès[25]. » Pour autant, le quotidien brutal de ces plus de 2 milliards de personnes ne rencontre que peu d’attention parmi les élites politiques et économiques des pays les plus riches. Seules leurs conséquences les plus visibles, celles qui viennent perturber le cours des existences, telles les vagues de migration[26], ou les attentats terroristes qui touchent les populations dans leur chair comme ceux du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, où ceux qui ensanglantèrent Paris dans les années 1990 (GIA islamiste) et plus récemment la multiplication des attentats commis par l’Etat islamique entre 2015 et 2016, rappellent au monde que l’expression de la barbarie ne connaît pas de frontières. Et que cette barbarie peut finir par se retourner contre ceux qui ont pu en être les manufacturiers indirects et imprévoyants[27].

Fragilité de nombres d’Etats mal développés et expansion de la barbarie se combinent ainsi pour former la dynamique de risques structurels majeurs pour le système international, dont nous évoquions les causes dans un texte de 2001[28]. Les lignes qui suivent en reprennent l’essentiel.

Faillite d’Etats fragiles, impasses du développement sociétal et chocs en retour sur les pays développés

Le soutien militaire et financier à long terme, accordé par les leaders de la guerre froide et leurs alliés à des régimes clients et à des factions rivales, a ôté à des pays toute capacité de développement autonome. Pillés de façon systématique par leurs dirigeants qui en ont recyclé les richesses à leur compte dans les circuits financiers internationaux, abandonnés de leurs anciens protecteurs, dépossédés de leurs élites qui en ont fui les dictatures, affaiblis par les politiques de restructuration que le FMI ou la Banque Mondiale leur ont imposées, incapables d’attirer les grands investisseurs privés internationaux dans des programmes autres que prédateurs – ces territoires, anciens pions dans le jeu Est-Ouest, ont sombré dans l’incurie économique, mais également pour certains, dans l’anarchie et la violence [29]. Ces « angles morts » du système international – « zones grises » (Raufer, 1993), « nouvelles terres inconnues » (Ruffin 1993), et autres « chaos bornés » (Dollfus, 1995)[30], se rappellent toutefois au souvenir des États riches sous la forme de rétroactions systémiques difficiles à gérer : terrorisme international, migrations clandestines de populations déplacées, criminalisation d’économies et difficultés à endiguer leurs productions.

La plupart des problèmes de développement et conflits précités, dont les effets (démographiques, diplomatiques, économiques, etc.) finissent par déborder les frontières, ont des causes multiples, aussi bien internes qu’externes. Dans certains pays, ces ruptures traduisent la crise d’États fragiles issus des empires coloniaux, et dans lesquels il n’y a pas eu construction d’une nation, mais anti-développement ; dans d’autres, elles sont la résultante d’une étape dramatique de formation des nouveaux États, nés de l’effondrement du système soviétique [31] ; dans d’autres cas enfin, ces crises trouvent leur origine dans l’adoption sans discernement ni précaution du modèle privilégiant l’option du « tout marché et du « moindre État ». On observe enfin dans ces situations nationales catastrophiques des relations entre plusieurs facteurs : les bouleversements écologiques (raréfaction d’une ressource en raison de l’activité humaine), la croissance démographique (une ressource rare doit être répartie entre un plus grand nombre de personnes) et la distribution inégale des ressources (une élite nationale ou étrangère contrôle l’usage de cette ressource)[32]. Les manipulations identitaires ou religieuses s’ajoutent à l’ensemble. Elles naissent de la ruine de situations nationales qui ne sont plus viables pour les raisons précitées, et non pour des questions ethniques ou religieuses.

Il est possible de prolonger le raisonnement, en évoquant les effets structurels induits des options du « tout marché » et du « moindre État » à d’autres niveaux : le lien entre l’appauvrissement des économies de certains pays, leur criminalisation, ainsi que l’utilisation des circuits de la finance pour « blanchir » l’argent « sale ». Moins visibles que les crises de change ou les krachs boursiers, les implications de ces phénomènes pour l’avenir de ces pays, ainsi que pour la sécurité et la démocratie des pays industrialisés incitent à parler ici de « risque structurel majeur ». Il existe en effet une relation étroite entre la dette mondiale, le commerce illicite et le blanchiment de l’argent sale. La crise de la dette a eu d’autres implications internationales que le spectre d’une crise financière généralisée et la sensibilisation des banques occidentales au « risque-pays ». Elle a introduit un « risque pour les pays » majeur dans le cas des économies endettées, en fournissant aux syndicats du crime la possibilité de s’introduire dans leurs circuits. Elle l’a fait par le biais des programmes d’ajustement structurel que ces pays ont été obligés d’accepter pour avoir accès aux prêts du FMI ou de la Banque Mondiale. Sous l’effet des mesures d’austérité dictées par les créanciers internationaux, les licenciements massifs de fonctionnaires, l’effondrement des marchés nationaux et des exportations, la baisse des salaires dans les entreprises ont provoqué la crise de l’économie légale. Dans de nombreux pays endettés, les activités et productions illicites, contrôlées par les syndicats du crime sont alors devenues un secteur d’activité dominant, une possibilité de revenus alternatifs pour des populations précarisées et la principale source de devises[33]. Mais la criminalisation des économies est allée plus loin. Dans le sillage ordinaire des programmes de restructuration de la dette, les créanciers extérieurs ont exigé la mise en œuvre de programmes de privatisations. Ceux-ci  (à l’instar des crises financières récentes) ont eu des résultats inattendus. Les organisations criminelles, détentrices d’immenses revenus issus de leurs activités, ont pu acheter à bas prix (tout comme les multinationales étrangères) des entreprises publiques du secteur énergétique, des entreprises industrielles et commerciales, des terres appartenant à la collectivité, et des banques d’État. L’acquisition de ces banques, tout particulièrement, a été un moyen privilégié de recycler les profits générés par les activités illégales dans les circuits de l’économie légale. Déposés dans le réseau bancaire, ils ont été utilisés par les établissements pour financer leurs activités de prêt et d’investissement, aussi bien dans l’économie légale que criminelle[34]. C’est ainsi que dans un certain nombre de pays endettés et soumis à l’ajustement structurel (des pays où le service de la dette excédait le total des recettes d’exportation) les revenus tirés du commerce illicite ont fourni à des gouvernements, par l’intermédiaire de la privatisation de banques et d’entreprises, les moyens d’acquitter le service de leur dette. Dans le même temps, un dangereux engrenage se mettait en place sous la forme d’une banalisation du procédé et son acceptation tacite par la communauté financière internationale qui le voyait comme un moindre mal. Du moment que les dettes étaient acquittées, les créanciers ne faisaient plus de distinction entre « argent propre » et « argent sale ».

[1] In Bernard Sionneau, auteur de la 1ère partie du Management Responsable : approche critique et transculturelle, Paris : Ellipses, 2017, pp. 65-66 et 77-82.

[2] Cf. « Les Novae terrae incognitae » de Jean-Christophe Rufin, in L’Empire et les Nouveaux Barbares, Paris : JC Lattès, 1991, pp. 33-52 ; les « chaos bornés » d’Olivier Dollfus, in « Le système-monde : point de vue d’un géographe », Sciences Humaines n°14, Févier 1992, p. 24 ; les « zones grises » de Xavier Raufer, Les Superpuissances du Crime, Paris : Plon, 1993, p. 33.

[3] En droit international : la « Souveraineté » désigne le caractère d’un Etat qui n’est soumis à aucune autorité. Par une transposition de la théorie interne de la toute-puissance de la République, la Souveraineté devient le critère constitutif d’un Etat reconnu internationalement : cf. paragraphe 1 de l’article 2 de la charte des Nations-Unies : « L’Organisation est fondée sur le principe de l’égalité souveraine de ses membres». La doctrine juridique internationale définit la souveraineté par rapport à 3 propriétés : exclusivité de la compétence, autonomie, plénitude.

[4] Denis Bauchard, « Introduction », Politique étrangère 1/2011 (Printemps), pp. 10-15.

[5] Guide sur l’Evaluation des activités de prévention des conflits et de construction de la paix, OCDE,  Document de travail pour la période d’application, Comité d’aide au Développement (CAD), OCDE, 2008, p. 4.

[6] Cf. OCDE, « Etats de fragilité 2015 : Réaliser les ambitions de l’après-2015 », Edition Révisée, http://www.oecd.org/dac/governance-peace/conflictfragilityandresilience/docs/FRE%20States%20of%20Fragility%20Highlights%20document.pdf .

[7] Cf. Bernard Sionneau, Risque-pays et Prospective Internationale, Théorie et Application à la République Socialiste du Viêt Nam, op. déjà cité.

[8] Joaquim Levy, « Favoriser l’investissement dans les pays fragiles », blogs.worldbank.org, 18/05/2016, http://blogs.worldbank.org/voices/fr/category/topics/conflict .

[9] Ibid.

[10] Cf. les écrits “fondateurs”: Theodore Levitt, « The globalization of markets », Harvard Business Review, Harvard, May-June 1983; Michael E. Porter, Competitive Advantage: Creating and Sustaining Superior Performance, New York: The Free Press, 1985; Kenichi Ohmae, Triad Power: The Coming Shape of Global Competition, The Free Press, New York, 1985.

[11] Cf. Bernard Sionneau, »Le risque-pays au Mexique », in Risque politique, risque-pays et risque projet, Cahiers du LIPS n°7, Paris : CNAM, Novembre 1996, pp. 19-24.

[12] Xavier Raufer, Les Superpuissances du crime : Enquête sur le Narcoterrorisme, Paris : Plon, 1993, p. 69.

[13] Traduction de l’auteur, in H. Hurt III, « It’s time to get real about Mexico », Fortune, 4 September 1995, p. 72.

[14] The New York Times, 29 Juillet 1995, source citée in J.Avilés, « Main basse sur le Mexique », Le Monde Diplomatique, Août 1996, pp.4-5.

[15] Lorsque le Président Mexicain Miguel de la Madrid termine son mandat (1982-1988), la DEA délivre 3 mandats d’arrêt contre ses proches : M. Manuel Bartlett Diaz, ancien ministre de l’intérieur, M. Juan Arevalo Gardoqui, l’ancien ministre de la défense et M. Enrique Alvarez del Castillo, ancien gouverneur de l’Etat du Jalisco. Quant à Carlos Salinas, qui vit actuellement en Irlande, son frère Raul Salinas est en prison depuis février 1995, accusé d’être l’instigateur du meurtre de José-Francisco Ruiz Massieu, le secrétaire général du PRI. Il est par ailleurs soupçonné d’avoir blanchi plusieurs centaines de millions de dollars pouvant provenir du trafic de stupéfiants, in J. Avilès, ibid.

[16] Comme le déclara très sincèrement un gestionnaire américain de fonds d’investissement : « We went into Latin America not knowing anything about the place. Now we are leaving without knowing anything about it », in M. Naim, “Latin America; the morning after”, Foreign Affairs, Vol. 74, n°4, July/August 1995, p. 53.

[17] « Depuis toujours », écrivait François Barrault, « le Chiapas a été un des hauts lieux du mouvement paysan et indien. En 1974, la ville de San Cristobal fut choisie pour être le siège du premier congrès indien du Mexique. Le gouvernement central de Mexico a toujours eu des difficultés avec les indiens du Chiapas comme avec ceux du Guatemala qui ont pris l’habitude de passer clandestinement la frontière, in « La monnaie du pauvre », op.cit., p.46. Ajoutons également que si le Chiapas est la lanterne rouge de l’Etats Fédéral Mexicain en matière économique, politique et sociale (le pauvreté y touche environ 80% de la population pour la plupart des indiens), ce pourrait être l’un des Etats les plus riches du pays : on y trouve de l’or et de l’argent, de très importantes ressources forestières et tropicales; sur son réseau fluvial très étendu de grands barrages fournissent 55% de l’électricité du pays et ses gisements pétroliers considérables produisent 21% du pétrole et 47% du gas naturel du Mexique, in B.Pinaud, Cahiers pour Croire Aujourd’hui, 15 Mai 1994, pp.9-10.

[18]cf. Raufer Xavier, Les Superpuissances du crime, op.cit., pp.60-61; également J. Castaneda, « Cracks in the foundation« , Newsweek, 4 April 1994, p.11; et enfin C. Walken, « Triomphe du Narcosystème à Mexico », Courrier International n°215, du 15 au 21 déc. 1994, pp.39-42.

[19] Sergio González Rodríguez, « Dire la violence extrême au Mexique : Deux individus armés se sont approchés…», Le Monde Diplomatique, Août 2015, pp. 8-9.

[20] « Transatlantic Free Trade Agreement », cf. infra.

[21] Au Mexique, les narcotrafiquants ont largement profité des privatisations organisées par le président Carlos Salinas de Gortari et par son successeur Ernesto Zedillo. On estime ainsi que sous leurs deux présidences, ce sont deux fois trente milliards de dollars des actifs issus des sociétés publiques vendues qui ont profité aux groupes criminels amis, in P. Meyzonnier, Trafics et Crimes en Amérique centrale et dans les Caraïbes, Presse Universitaires de France, 2000, p. 53.

[22] Pierre-Luc Abramson, « Mexique, les racines de l’actualité ou la violence et ses liens avec les politiques ultralibérales conduites en Amérique du Nord », Les Possibles N°07 Été 2015, mardi 4 août 2015. https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-7-ete-2015/debats/article/mexique-les-racines-de-l-actualite-ou-la-violence-et-ses-liens-avec-les

[23] Ibid.

[24] Ibid. cf. également, sur le sujet, Nayereh Pourdanay, Les « maquiladoras » et le développement industriel mexicain » in « Multinationales et développement », Revue Tiers Monde , t. XXIX, n°113, janvier-mars 1988. Aussi, Marie-France Labrecque et Beatriz Castilla Ramos, « Recherche sur les Maquiladoras du Sud du Mexique et en Amérique Centrale : Travail, Genre et Identité » Cahiers du LAB.RII, Documents de Travail n°234, Décembre 2010.

[25] « États fragiles et en situation de conflit – Vue d’ensemble », Banque Mondiale, Dernière mise à jour: sept. 24, 2015, http://www.banquemondiale.org/fr/topic/fragilityconflictviolence/overview .

[26] « Sur les six premiers mois de 2015 », écrit Guillaume Duval, « l’Europe a enregistré 420 000 demandes d’asile, un quasi-doublement par rapport à 2014. Et la tendance est rapidement croissante : le chiffre d’un million devrait donc être largement dépassé sur l’année. […] La question des réfugiés n’est absolument pas en première instance une question économique. Les discours utilitaristes sur le thème « l’Europe vieillissante va avoir besoin de main-d’œuvre et c’est pour cela qu’il faut laisser rentrer ces réfugiés » sont insupportables. Sans parler de ceux qui insistent sur le fait que les personnes qui cherchent asile en Europe ne sont pas des « damnés de la terre » mais plutôt les élites bien formées des pays de départ : ce serait presque au contraire une raison de s’opposer à ce que l’Europe pratique une fois de plus du « brain drain » en privant ces pays pauvres et en difficulté de leur main-d’œuvre qualifiée. Non. Si nous devons impérativement ouvrir les portes et abaisser le pont-levis de la « forteresse Europe » c’est d’abord pour des raisons humanitaires, parce que ces gens risquent leur vie et celle de leur famille s’ils restent dans leur pays et parce que nous ne pouvons plus nous contenter de laisser la charge de s’en occuper à des pays voisins comme le Liban ou la Jordanie que cette tâche insurmontable menace de déstabiliser à leur tour. », in « Europe : il faut un plan Marshall pour les réfugiés », AlterEcoPlus.fr, 02/09/2015.

[27] Cf. notre chapitre 4 intitulé « Stratégie de la ceinture verte : Stratégie du KO (chaos), in Le Management Responsable : approche critique et transculturelle, Paris : Ellipses, 2017, pp.83-87.

[28] Sionneau Bernard, « Une théorie du risque-pays (II), Géoéconomie n°19, automne 2001, pp. 188-190.

[29] Pour Mariano Aguirre, les caractéristiques des conflits de l’après-guerre froide sont les suivantes : « Les institutions des États à l’intérieur desquels se déroulent ces affrontements disparaissent, laissant un vide institutionnel dangereux : la police n’agit plus et opte pour l’un des camps en présence ; le pouvoir judiciaire s’estompe ; le gouvernement (quand il y en a un) cesse de contrôler l’ensemble du territoire national ; des lois nouvelles, que nul n’a votées, s’appliquent dans les zones en guerre. Le banditisme, de caractère politique ou crapuleux se répand, ainsi que le chaos social. Les infrastructures (routes, ponts, barrages, centrales électriques, chemins de fer, aéroports) sont systématiquement détruites par tous les belligérants, ce qui accélère la régression économique et rend aléatoires la reconstruction et le développement futurs. Les parties qui s’affrontent conduisent souvent une diplomatie sauvage, où ne valent ni la parole donnée, ni les règles élémentaires de bonne conduite. La guerre s’arrête après un cessez-le-feu hâtivement négocié, pour reprendre soudain en violation des accords, et tout recommence. Les groupes en guerre brûlent les récoltes, minent les champs et tentent de contrôler aussi bien les routes par lesquelles est acheminée l’aide humanitaire, que les camps de réfugiés, dans lesquels ils peuvent recruter de nouveaux combattants, en général chez les mineurs, in Aguirre M., « L’émergence d’un monde nouveau », Manière de Voir n°29, Février 1996, p.11-12.

[30] Cf. pour ces auteurs les références à leurs travaux en première page de ce chapitre.

[31] Ibid., p.12.

[32] Ibid., p.11.

[33] Michel Chossudovsky, « La corruption mondialisée », Manière de Voir n°33, Février 1997.

[34] Cf. la note n°21 évoquant le cas du Mexique et notre chapitre 5 intitulé « Etat mafieux : de l’URSS à la Fédération de Russie », in Le Management Responsable : approche critique et transculturelle, Paris : Ellipses, 2017, pp. 91-97.  Comme le précisait M.C Dupuis, après la chute de l’Union Soviétique en 1991, le mouvement de libéralisation sauvage de l’économie a fourni aux organisations criminelles une opportunité unique de prendre leurs marques dans un paysage en pleine reconstitution. Selon le ministère de l’intérieur russe, 60% des banques ont partie plus ou moins liée avec les organisations criminelles. En 1997, une étude réalisée par une universitaire américaine et présentée à la Banque Mondiale concluait qu’en Russie, le crime organisé avait infiltré le système bancaire domestique et les marchés financiers, plus profondément que dans d’autres pays et contrôlait maintenant plus de 40% de l’économie. Solomon Brothers liste ainsi « l’activité criminelle » parmi les sept risques majeurs du système bancaire russe. La Russie, ajoute d’ailleurs Dupuis, n’est pas la seule à avoir conduit son économie sur la voie de la libéralisation en ayant recours aux privatisations de masse ; à des degrés divers, tous les pays de l’ex-bloc soviétique sont concernés par la possible infiltration d’intérêts criminels dans les sphères économiques et financières, in Finance criminelle : comment le crime organisé blanchit l’argent sale, Presses Universitaires de France, Paris, 1998, pp.141-148.

Global Studies for Global leaders: Preparing for GlobalResponsibilities? A case for Business Schools By Bernard Sionneau

EFMD/UNGC – GRLI 4thInternational Meeting, 
Rio de Janeiro (Brazil), April2005
(Updated 2018-12-02)

The starting millennium has seen the World ensnared in issues of various kinds, the magnitude of which concerns all peoples[1]and territories. Economy, demography, development, ecology and security – these transnational issues have correlating incidences that affect the  whole planet. Confronted to their simultaneous impacts, current leaders, whether in politics or business, are now hard put dealing with some, while ignoring others. They have to embrace the “Global view”, an exercise which is not necessarily natural and may require an “intellectual evolution”grounded in an “academic revolution”.

Actually, as theafore-mentioned issues are global in scope and consequences, their identification and treatment require a mental prerequisite: that, for current or future leaders, of being able to grasp their “interconnectedness” and be in acapacity to replace them within a context which is wider than theirprofessional preoccupations, in order to understand these issues’ origins andfathom their actual or possible consequences.

This exercise in “contextualization” is a fundamental step towards the “global view”. However,in the present academic setting, the reality of disciplinary segmentation and the ensuing compartmentalization of knowledge still make it “mission impossible” as it remains an exercise in “partial understanding”. This situation, in turn, has professional consequences.

If we take the case of business people, taught by the dominant paradigm that the “only business of business is business”, the prevailing trend among these populations is to limit the scope of their analyses to strictly financial or economic considerations. Abstracting the latter from their historical,ecological, social, political or psychological context, these professionals have been ill equipped to fathom the consequences that their incomplete assessments may have had on decision making. Academically provided with “partial curricula”that allow them toproduce only “partial representations”of complex issues, they may involuntarily participate in the making of global crises the real causes of which they don’t understand, the responsibility in which they refuse to endorse, and the social or ecological consequences they are unable (or refuse) to see.

This analysis allows us toexpress the following formula: “partial training” produces “partial thinking” and generates “partial understanding”. Those elements,in turns, are obstacles to the tackling of issues that are not “partial”, but “global” in scope and consequences. They can be identified as themain determinants of “irresponsible decisions”the latter producing “global crises”that take every day aheavier toll on societies and the environment[2].

The subject cannot be leftpending to the eventual materialization of “newlayers of awareness” among leaders or populations that would motivate theadvent of forces, strong enough to make things change. Were it to happen, thistrend would not lessen the need for an education into “global thinking”which remains a prerequisite for identifying the causes and consequences of global challenges and deal with them in a responsible way.

Actually, any in-depth treatment of these global challenges requires, for those in charge, a capacity to integrate both “context” and “complex” into their operational reasoning:

  • “Context” firstly, because each professional decision should be thought within an intellectual space of speculation that does not isolate it but considers it in relation with its general environment (cultural, economic, political, technological, social, environmental).
  • “Complex”, secondly, because each professional decision should be considered as one dimension of a bigger “whole”(markets, territories, societies, the planet) and thus should be assessed not only by considering the relationships it entertains witht hat totality and its other dimensions at macro and micro levels, but also, by trying to consider the induced effects (risks/opportunities, uncertainty, bifurcations, etc.) these phenomena may generate on the “parts”and the “whole”.

Integrating“complex” and “context” into the education of leaders in order to enable them to grasp “globality” and ensure the anticipation and treatment of its  major dysfunctions, requires a“revolution” in academic curricula.

Not only does it point out to the necessary recognition that the actual system of education in leadership makes “specialists in partial thinking” poorly equipped to tackle global stakes (not a widely shared perception); but it also requires from academia and establishments of higher education that they started to encourage (in researchand professional applications) “multi-” and even “trans-disciplinary approaches of social phenomena” where the compartmentalization of disciplines and knowledge would give way to their systematic conjugation.

Let us assume that this new formula into “global thinking”, strongly resisted until now, will materialize.

Several reasons can be given that should motivate business schools, more particularly, to broaden their curricula in order to integrate this reality.

As a matter of fact, if traditional classesin marketing, accounting, corporate finance, etc. are necessary steps to understand the basics of corporate life – as natural scions of “Management Sciences”, they are not meant to provide insights into the complex dynamics that shape the world and impact the global and local contexts of business units. Other scientific domains need then to be tapped that do not fit easily in business studies and business schools’ departments. They are, for the main ones:  Political Science, International Relations[3],Sociology and anthropology, Area studies, etc.

Economics occupies, here, a special place. Very often, the study of Macro-Economics is included in B. Schools curricula. However, part of the problem is that it tends to be presented as the main, if not the only “external” dimension worth considering in relation with corporate preoccupations. As a result, B. Schools students tend to reduce the corporate context (environment) of operations as exclusively economic and financial in essence. And when domestic or international crises occur (over debt, foreign outsourcing, territorial or wealth allocation, corruption, business misdemeanors, terrorism or ecological disasters, etc.) the same students are ill equipped to identify other primary and often interrelated variables of different nature (political, social, technological, etc.) that, together with economic and financial factors, may have an important role in their outbreak, as well asunderstand their impact on corporate operations, societies, the world.

As it goes, the present situation makes it difficult for B. School students to convert into executives and leaders able to deal responsibly with global challenges. Provided with a highly specialized but somehow reducing vision of their surroundings, they are not in a position to assess correctly the complex stakes (political, economic,social, technological, etc.) simultaneously associated with business operations and make decisions geared to those realities.

In order to deal with theseproblems, ESC Bordeaux, later called BeM – Bordeaux Management School, then KEDGE, chose, in 1989, to develop a series of specialized lectures and seminars designed to provide students with a comprehensive view of the corporate environment. For fifteen years (starting in 1990), a specific department was entrusted with this task. Formerly called “WorldBusiness and Issues” (Business & International Environment) its faculty pooled the resources of Economics, Political Science, International Relations, Sociology, Futures Studies  withManagement Sciences, with one goal in mind: try to avoid the pit of knowledge compartmentalization and provide students, during their initial phase of training (Pre-Master, M1 and M2 levels),with a “boosted toolbox” allowing them to delve into the complexity of global and local issues.

Obviously, the need to provide people with “a holistic understanding of the profound changes in the world” has been shared by other institutions o fhigher learning that are not necessarily involved in the “administration of business”.

Fred W. Riggs, at University of Hawaii (UH) was an active pioneer and practitioner of “Global Studies” and documented the leading contributions in the field. At University of Hawaii (UH) Riggs managed a pilot project in Global Studies. Involving, thanks to “distance learning tools”, teams of professors with different disciplinary and area studies background, he conceived a workshop (and developed ‘low-cost multi-disciplinary material’ with Distributed Learning technology) meant to provide students “with a broader-based understanding of the many causes and consequences of globalization as it affects their daily lives”.

If the above-mentioned initiative took place within the wider framework of a “Globalization Research Center” (UH) that obtained support from Congress to organize a 4- university network, other important universities have also created “global studies curricula” and “global studies research Centre”, namely: John Hopkins University with an Institute of Global Studies in Culture, Power and History, the University of California at Santa Barbara (USA) with a program called “Global and International Studies” (G&IS), the University of Wisconsin, Milwaukee, with a “Bachelor’s Degree in Global Studies”, the University of Illinois Urbana Champaign with a “Masters of Education in Global Studies, the “Centre for Global Studies” at the University of Victoria (Canada), The Centre for the Study of Global Governance at the London School of Economics or the “Globalization and Development Program” of the Warwick Graduate School (U.K), etc.

Some associations have also tried to answer the global challenge, using different approaches. The International Studies Association (ISA) was born in the U.S. “Founded in 1959, its more than 7,000 members span the globe – comprising academics, practitioners, policy experts, private sector workers and independent researchers, among others. The Association has long served as a central hub for the exchange of ideas and for networking and programmatic initiatives among those involved in the study, teaching and practice of International Studies.”,  https://www.isanet.org/ISA/About-ISA  In order to understand the world, its supporters look at its many parts and ask how they fit together. In contrast, the Global Studies Association (GSA), born in the U.K. in 1999 has opted for an opposite intellectual stance. Actually, its members have chosen to understand the world as a whole : “The Global Studies Association (GSA) is a multi-disciplinary scholarly association set up in order to address the vast social, political & economic transformations of global scope which are impacting upon the world today. The GSA provides a forum for scholars to collaborate & explore shared responses to such phenomenon, particularly in the context of globalisation. The commitment to multidisciplinarity & to the global context make the GSA unique in its aims & scope & thus offering its members invaluable contacts & connections. In addition, the thematic approach of the GSA allows interests which are not easily accommodated in single disciplinary associations to be fully recognised & encouraged. Thus individuals who share a common commitment to enhancing understanding of global life can find an intellectual home by working with others in the GSA”, https://globalstudiesassoc.wordpress.com/about/ . As to the Global Studies Consortium, its members seek to foster the growth and linkage of a large number of globalization and global studies research and teaching programs (  https://globalstudiesconsortium.org/ ). As explained in its mission statement : “The purposes of this consortium are to promote and facilitate graduate teaching programs in global studies and to foster cooperation among them. The consortium is open to any academic program in the world that offers a graduate M.A., M.Sc., M.Phil., or Ph.D. related to global studies. It includes programs that are transnational, transcultural, global/local, world systems, or cross area, and that are hospitable to interdisciplinary and multidisciplinary approaches within the humanities and social sciences to global studies.” https://globalstudiesconsortium.org/mission-statement/ .

Some non-exhaustive information about “Global Studies”:

Fred W. Riggs, “Global Studies Manifesto”, in Globalizations, Vol. 1, N° 2, Routledge, Taylor & Francis Group, December 2004, pp. 344-350.

John Hopkins, Krieger School of Arts and Sciences, The Arrighi Center for Global Studies, https://krieger.jhu.edu/arrighi/about/

B.A. in Global Studies, Penn State Berks, https://berks.psu.edu/ba-global-studies

For the Master of Education in Global Studies, see Center for Global Studies at the University of Illinois Urbana-Champaign, go to http://www.cgs.uiuc.edu/about/-home-/index.html

Welcome to Global Studies at UCSB :For Santa Barabara Global & International Studies Program, go to http://www.global.ucsb.edu/

For      Warwick,        Centre for       the       Study   of         Globalisation and Regionalisation,         go        to  http://www.warwick.ac.uk/csgr .

For the Centre for Global Studies at the University of Victoria (Can.), go to http://www.globalcentres.org

For a more exhaustive presentation of global studies resources in Canada, see “Provinces with Global and Globalization Studies Programs”:

British Columbia : British Columbia Global and Globalization Studies University Programs, http://www.canadian-universities.net/Universities/Programs/Global_and_Globalization_Studies-British_Columbia.html

Manitoba : Manitoba Global and Globalization Studies University Programs,

http://www.canadian-universities.net/Universities/Programs/Global_and_Globalization_Studies-Manitoba.html

Ontario: Ontario Global and Globalization Studies University Programs, http://www.canadian-universities.net/Universities/Programs/Global_and_Globalization_Studies-Ontario.html


[1] People with an « s » refers, here, to groups of people from multiple ethnic, cultural, racial, or national backgrounds, translated as “les peuples” in French.  

[2] Cf. the articles posted on this site.

[3] Cf. Bernard Sionneau, Relations Internationales pour les Managers(Ouvrage numérique), Les Classiques des sciences sociales, Chicoutimi, Québec,2014, 187 p., avec une préface de Christian Dargnat, Directeur Général de BNPP Asset Management, Président de European Fund and Asset Management Association, 
http://classiques.uqac.ca/contemporains/sionneau_bernard/Relations_internationales_managers/relations.html  

Globally Irresponsible Management: Three cases

GRLI 2006

Updated 04/2016

By Bernard Sionneau1

Three examples have been chosen in this short communication. They are meant to illustrate the social, environmental and human damage formerly caused by corporate strategies, as can be assessed according to the standards contained in the main texts founding the Global Compact (i.e. UNO Universal Declaration of Human Rights, ILO Declaration of Fundamental Principles and Rights at Work, Stockholm, Rio, Johannesburg Declarations and Agenda 212).

In the three following instances of corporate misdemeanour, the management of each company obviously never asked themselves what “the global consequences of their decisions” could be.

This may be called “managing irresponsibly”.

1 – Enron: from 1996 to 2001, Enron was considered one of the greatest “market performers” of its time and labelled “the most innovative corporation” by Fortune magazine. In the year 2000, The Financial Times called it “Energy Group of the Year” and The Economist labelled Kenneth Lay(CEO), “The energetic messiah”3. Less than a month before its downfall, AlanGreenspan, Chairman of the Federal Reserve Board got the “Enron Prize” from the JamesBaker III Institute for Public Policy (Rice University)4.

During that period, Enron was the referencecompany (“market maker”), an Energy trading entity which, though holding few real assets seemed to create value permanently, thanks to complex financial and fiscal operations5. The corporation was also a political heavyweight6. Having spent around 6 million dollars in lobbying activities during the 1990s to obtain the deregulation of the American energy market, Enron got deeply involved (largest donor) in the first presidential campaign of conservative republican candidate George W. Bush, a 20-year friend of its CEO, Kenneth Lay.

In a few words, until its “creative” accounting system was exposed, and the fraudulent character of its operations explained, Enron was portrayed as the perfect symbol of the “win-win” economy, a case-study for many essayists, consultants and market analysts, professors of economics or management. When the “great performer” crashed unexpectedly, the shock sent ripple effects throughout the world.

The fall of Enron, first, cast severe doubts about the new American model of “Turbo” or “Super-Capitalism” activated at the end of the 1970s7. To many people, the real issue was there.

A few years before, corporate and institutional America had explainedthe Asian crisis with such words as “crony capitalism”. Now, the label seemed to fit perfectly Enron’s operational mode. Not only did people discover that the firm’s leading position was the result of auditing and counselling malpractices (cf. Andersen’s LLP « accounting Tales ») laced with supervision vacancy. But they also learned that the heavyweights of multinational banking (J.P. Morgan Chase, Citigroup,Merrill Lynch, Barclays Bank, Bank of America, Deutsche Bank, CréditSuisse-First Boston)8 had been part of the fraud. As the official investigation revealed, these credit establishments contributed to maintain Enron’s stock at an unnatural high level, by helping the firm transfer part of its debt to the accounts of offshore subsidiaries.

The confidence crisis in market self-regulatory capacity was evoked by financial experts after the Enron scam, as it was during the 2001 bubble burst of the “Internet economy” (and before with the “junk bond mania” of the 1980s).

But much less was said about the “micro disasters” engendered by Enron’s employees’ losses. A short example will cast some light on that particular issue.

In December 2001, Mrs Digna Showers, an 18 years administrative assistant with the logistics department at Enron’s learned that she had half an hour to pack and leave the company9. The consequences of this dismissal were quite  brutal. Digna Showers,age 53, not only lost her job, which was the main source of income for her family, but she also lost her medical and life insurances, plus her retirement plan. The last item hurt particularly. Actually, over the years, Mrs. Showers had invested more than $400,000 in Enron stock through her 401(k)-retirement plan, ESOP10 and savings plan. She suddenly learned that those savings had been reduced to nil11.

Actually, it should be recalled that, while Enron employees lost all their stash money invested in Enron stock because their 401(k) pension plans where frozen during the time the company stock crashed, “on the day before Enron filed for bankruptcy, bonus checks for more than $55 million were written to company executives, on top of another $50 million in bonuses just weeks earlier12”.

The months following Enron’s downfall proved that managerial malpractice on a grand scale, was not the lot of one “stray corporation”. In the wake of Enron, the world learned about a host of illicit dealings and federal investigations in other big groups such as Qwest, Tyco, Xerox, Global Crossing, Imclone, Merck, Adelphia13, etc.

2 – Union Carbide: in the 1970s, Union Carbide India Limited (UCIL), a subsidiary of the Americanmultinational corporation, Union Carbide, built a pesticide factory near a densely populated shanty neighbourhood of Bhopal. The move was meant to answer the pressures of the government of India, eager to reach national food sufficiency through what was then called a “green revolution”14.

Considering that India represented a huge untapped market for its pest control products, UCIL set the goal of turning out, each year, 5000 tons of two kinds of pesticides (Temik and Sevin).However, despite the initial enthusiasm of the local population who saw the promise of employment associated to a new activity, there happened to be no real market for UCIL’s products. Indian farmers, confronted to severe droughts and floods, were too poor to buy these15. As a consequence, the plant, which never reached full capacity, soon lost too much money and was forced to cease active production in the early 1980s.

Instead of removing its factory, and making sure to clean the site, UCIL lefton it vast quantities of dangerous chemicals. Three tanks, containing over 60 tons of methyl isocyanate (MIC), a particularly reactive and deadly gas, remained on the premises. As six safety systems had been installed to prevent a leak of MIC and since production had stopped, the management believed that no real threat remained. This proved to be wrong reasoning. Actually, the factory’s elaborate safety system had been progressively allowed to become inoperative16.

On the night of December 2 to 3 1984, one supervisor was left to attend to the controls of the Bhopal plant. As an employee flushed a pipe for maintenance, its corroding state associated with leaking valves, allowed water to enter the largest tank (E610) of non-cooled MIC. The uncontrolled reaction triggered by this contact, caused a violent explosion blowing the tank out of its sarcophagus and releasing a lethal gas mixture of MIC, hydrogen cyanide, mono methyl amine and other chemicals. Blown by the prevailing winds, this cloud settled over an area of 8 square miles. As the safety siren (meant to warn the community should an incident occur) was switched off to avoid a panic, it did exactly the contrary, as many started dying in horrible circumstances17, while as many were running for their lives. Half a million people were exposed to the deadly gas and the immediate body count numbered 8000 dead. But the sequels were even worse.

Bhopal’s inhabitants still suffer, today, from extreme forms of ailments caused by the accident and the subsequent pollution at the factory site. The list of theses ailments forms a horrendous catalogue: difficulty in breathing, brain- damage, gynecological disorders, recurrent fevers, recurrent anxiety and depression, blindness, tuberculosis, cancers, miscarriages and “monstrous births”18. Despite the magnitude of the human and environmental catastrophe (50,000 Bhopal citizens still can’t work due to their injuries and some don’t have enough strength to move), since the accident, the factory grounds have not been properly cleaned. As a result, toxic waste continues to poison the residents and the vicinity. Actually, different tests made between 1999 and 2002, have revealed that deadly elements like trichloroethene are contained in local ground and well water at abnormal high levels. Furthermore, medical analyses showed that chloroform, dichloromethane, trichlorobenzene, lead and mercury can be found in the breast milk of nursing women19.

3 – Citibank: in 1998, a special committee led by U.S. Senator Car Levin (D-Mich.) was mandated to investigate “Private Banking”- a particular service offered by big multinational banks to their wealthy customers – and its eventual role in the issue of “money laundering”20.

Thanks to this officialenquiry, people soon realized that the darkest side of international finance was not contained solely in tax havens or offshore zones located in exotic places. Detailed case studies revealed that its main conduits happened to be located in the credit establishments of the world’s richest countries21. By the same token, one could also fathom the consequences of these banking operations on the development of struggling countries.

As Senator Levin explained to the press,in order to justify the motivations behind his subcommittee’s inquest: “America can’t have it both ways. We can’t condemn corruption abroad – be itofficials taking bribes or looting their treasuries – then tolerateAmerican banks making fortunes off that corruption22. “Private banking” is a very profitable service23 that multinational banks provide to wealthy patrons in order to help them manage vast amounts of money in secret accounts. Personal wealth is, in this very instance, a discriminating factor. As a matter of fact, in order to get that kind of service, clients are required to deposit a minimumof $1 million dollars. Once they have satisfied that basic requirement, they are offered the presence of a “one-on-one private banker”and receive as well the assurancet hat they will enjoy such adding-value services as “offshore accounts” with “code names”, “secret trusts” and “shell companies” (otherwise called “Private Investment Corporations – PICS); they will also take advantage                    of   their                   banks’      “concentration”                or   “suspense”                   accounts   and “correspondent banking” facilities. While these tools of secrecy can be used for legal money, the Senate Subcommittee pointed out that “they were also used to hold and move the wealth of criminals and corrupt government officials”.

During the investigation, the most famous names of American banking were mentioned for their involvement in illicit practices associated with “private banking”: Bank of New York, Bank of America andChase Manhattan were among the establishments reviewed by theSenate Subcommittee and presented as “Supplemental Case Histories” in the final report of 5 February 2001 24. However a name stood out among others: Citibank (Citigroup25), one of the biggest banks in the  United States, managing more than 100 billion dollarsof assets in 30 countries just for its private banking activity.

Actually, the hearings before the Senate permanent subcommittee on investigations established the involvement of Citibank in several unlawful private banking operations for the benefit of controversial figures connected to foreign political circles26.

In one instance, Citibank, through Cititrust, one of its subsidiaries, helped Raul Salinas, brother of Mexico’s former president, to move $87 million of illicit gains out of his country using aliases, offshore accounts and a complex system of shell corporations and trusts27. Another instance showed Citibank allowing Asif Ali Zardari, husband of the former prime minister of Pakistan, to use three Citibank private accounts to disguise $10 million in kickbacks of gold importing contract to Pakistan. A third case aided to understand how Citibank, since 1970, had helped Omar Bongo, the President of Gabon, to move $130 million through private bank accounts; it also revealed, in response to an investigation by the Office of the Comptroller of the Currency, that the primary source of these funds were Gabon government funds. A last example showed how Citibank assisted the sons of General Sani Abacha, former dictator of Nigeria, to move and hold over $110 million on private banking accounts, thanks to the activation of shell corporations28.

If the four above-mentioned instances disclosed the direct implication of the largest American bank into illegal practices associated with private banking, they also confirmed that these activities, owing to their profitability, had beenconsidered “business as usual”.

The issue not only raised serious doubts about the advocated “self- regulating” capacities of these credit institutions, but they also attracted indirectly people’s attention to one reality: the plight of third-world societies and their populations – the wealth of which was plundered by unconcerned corrupt local elites thanks to the financial know-how of foreign banks.

A “conservative” evaluation of the national losses due to capital flights from poor countries (made possible through private banking practices and offshore zones), proposed $50 billion a year as a possible figure. This sum “is equivalent to sixt imes the estimated annual costs of achieving universal primary education, and almost three times the cost of universal primary health coverage”29.

The rapid assessment that was made above, of the human and ecological disasters generated by the policies crafted at Enron’s, Union Carbide’s and Citibank’s, allows one to conclude that:

  • these firms’ behaviour was detrimental to clearly stated universal values contained in the Global Compact;
  • these firms’ behaviourwas thus detrimental to the pursuitand achievement of “common wealth” (both economic and societal).

Footnotes:

1 Senior Professor-HDR, Bordeaux Business School (now Kedge BS) in 2006, one of two representatives of BBS (with Laurence Harribey) in the initiative set commonly by EFMD and UNO Global Compact to train, with 20 other B. Schools and Corporate delegates from 4 continents, a new generation of “Globally Responsible Leaders”. 2 Cf. Claude Fussler, Aron Cramer and Sebastian van der Vegt (editors), Raising the Bar: Creating Value with the United Nations Global Compact, Sheffield UK: Greenleaf Publishing, 2004, pp. 19-39.

3 « Kenneth Lay: The energetic Messiah », The Economist, June 1st, 2000.

4 Ibrahim Warde, « Faiseurs de krach boursier », Le Monde Diplomatique, 28 août 2002.

5 Thanks to the creation of about 3000 “special purpose vehicles” (SPV) in offshore zones, Enron could hide its irrecoverable losses and avoided paying taxes between 1996 and 1999.

6 Thomas White, a high-ranking Enron executive for 11 years who headed Enron Energy Services (EES), was named Army Secretary in the first George W. Bush administration. White, also a former brigadier general, was nonetheless made to resign by Donald Rumsfeld on April 25, 2003. He was involved in a controversy over his former role as an executive with EES. During hearings before a Senate panel in July 2002, White was questioned about trading strategies in California’s electricity market, detailed in December 2000 Enron memos. The memos contained several schemes that critics said took advantage of California’s power crisis, including one that involved EES. White said repeatedly that he had played no part in manipulating California energy prices and knew nothing of other irregularities, in Rumsfeld fired Army secretary Thomas White”, USA Today, 4/25/2003.

7 Cf. Edward N. Luttwak, Turbo-Capitalism: Winners and Losers in the Global Economy, New-York: HarperCollins, 1999; Robert B. Reich, Supercapitalism: The Transformation of Business, Democracy, and Everyday Life, New York: Alfred A. Knopf, 2007. In order to get a detailed explanation of the historical context and the main actors that made possible the transition from “Stakeholder” to “Shareholder” Capitalism in the U.S., Cf. also Jean-Marc Figuet and Bernard Sionneau, « Boosting, then Trampling the Moral Contract: How Financialized Globalization Gave Birth to Corporate Social Irresponsibility« , in Hubert Bonin &Paul Thomes editors, Old Paternalism, New Paternalism, Post-Paternalism (19th-21st Centuries), Brussels: Peter Lang, Editors:, pp.305-332.

8 Thierry Godefroy, Pierre Lascoumes, Le Capitalisme Clandestin : L’illusoire régulation des places offshore, Paris : La Découverte, 2004, p. 80.

9 « What went wrong at Enron? » and « Digna Showers lost her retirement savings and more », AFL-CIO, http://www.aflcio.org/corporateamerica/enron. Cf. also Martine Bulard, « Les retraités trahis par les fonds de pension », Le Monde Diplomatique, mai 2003, pp. 4-5.

10 An “Employee Stock Ownership Plan” (ESOP) is an employee benefit plan which makes the employees of a company, owners of stock in that company. Among the features that make ESOPs unique, as compared to other employee benefit plan: the fact that an ESOP is required by law to invest primarily in the securities of the sponsoring employer.

11 Enron employees lost all their savings invested in Enron stock because their 401(k) pension plans where frozen while the company stock crashed. It should be recalled that “On the day before Enron filed for bankruptcy, however, bonus checks for more than $55 million were written to company executives, on top of another $50 million in bonuses just weeks earlier”, in afl-cio, op.cit.

12 AFL-CIO, op. cit.

13 Pascal Boulard, « Crise de valeurs dans les milieux d’affaires », La Tribune, 17/09/2002.

14 Olivier Bailly, « Bhopal, l’infinie catastrophe », Le Monde Diplomatique, décembre 2004.

15 « What happened in Bhopal? », The Bhopal Medical Appeal & Sambhavna Trust, http://www.bhopal.org/whathappened.html .

16 Leaking gas could have been detoxified, but a vent gas scrubber was turned off; also a flare tower, designed to burn off gas, could not fulfil its role, as a connecting pipe had been removed for maintenance; more, the refrigeration system did not work as the Freon system destined to cool liquid MIC was shut down to save money on electricity bills and Freon was shipped to other plants; lastly, trained safety personnel were cut from twelve to six, in « Dow, Bhopal & corporate responsibility », Southeast Michigan Coalition for Occupational Safety and Health, (SEMCOSH) , see also “Bhopal Diagram”, http://www.semcosh.org/bhopal.htm .

17 Cf. the survivors’ testimonies, in « « What happened in Bhopal ? », op. cit.

18 Ibid.

19 Ibid.

20 “Private Banking and Money Laundering: A Case Study of Opportunities and Vulnerabilities,” S. Hrg. 106-428 (November 9 and 10, 1999), Minority Staff report at 872.

21 The first conclusion of the Minority staff report stated that : “U.S. correspondent banking provides a gateway for rogue foreign banks and their criminal clients to carry on money laundering and other criminal activity in the United States and to benefit from the protections afforded by the safety and soundness of the U.S. banking industry”, in op. cit.

22 “Levin says U.S private banks profit off foreign corruption”: Minority-led subcommittee investigation highlights four cases which illustrate weaknesses in private banking system”, November 9, 1999.

23 During the Subcommittee’s hearings, experts of the Federal Reserve declared that “private banking” generated huge revenues, twice as large as most traditional banking activities (in numerous cases, more than 1 million dollars a year per customer).

24 See “Supplemental Case Histories – 8, 9, and 10” in Minority Staff of the Permanent Subcommittee on Investigations. “Report on Correspondent Banking: A Gateway For Money Laundering”.

25 Citibank, subsidiary of Citicorp became Citigroup in 1998 after merging with Travelers Group.

26 Hearings before the Permanent Subcommittee on Investigations of the Committee on Governmental Affairs, United States Senate, One Hundred Sixth Congress, First Session, November 9 and 10, 1999.

27 For details, see « Raul Salinas et la Citibank », Thierry Godefroy, Pierre Lascoumes, op. cit, p. 61.

28 “Levin says U.S private banks profit off foreign corruption”, op. cit.

29 Oxfam GB Policy Paper, “Tax Havens, releasing the hidden billions for poverty eradication, cf. “The impact of financial                      havens           on                                 developing                                 countries               (part              3), http://www.oxfam.org.uk/what_we_do/issues/debt_aid/tax_havens.htm.

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