Catastrophes Écologiques

In Bernard Sionneau, auteur de la 1ère partie du 
Management Responsable : approche critique et transculturelle, Paris : Ellipses, 2017, pp.55-63[1]

Au début du nouveau millénaire, Paul J. Crutzen, spécialiste de Chimie atmosphérique[2] propose, avec le biologiste Eugene F. Stoermer, d’appeler « anthropocène »,un nouvel âge dont ils datent le commencement à la fin de la deuxième moitié du 18ème siècle[3] et qui fait suite à l’Holocène[4]. Le concept désigne, selon eux, une époque marquée par l’emprise géologique et écologique de l’homme à l’échelle du Globe, due à la croissance des populations humaines,à l’urbanisation, l’agriculture et l’élevage, à l’industrialisation tirée parla consommation d’énergies fossiles et l’exploitation des ressources minières du sous-sol, des ressources en eau, etc. Les retombées de l’ensemble de ces activités affectent la planète et son atmosphère ; ces retombées sont aujourd’hui catastrophiques, combinant leurs interactions en boucles de rétroaction dont les conséquences planétaires sont létales ; elles rendent aujourd’hui possible l’existence de situations difficilement réversibles, voire irréversibles et représentent, ainsi, ainsi l’une des deux principales possibilités d’autodestruction de l’espèce humaine (l’autre étant les conflits armés).

Pollution de l’air et réchauffement climatique : des vecteurs de destruction humaine et environnementale massive

Les manifestations de la crise écologique actuelle sont aujourd’hui connues : « Par rapport à 1750, du fait des émissions humaines, l’atmosphère s’est « enrichie » de 150% de méthane, de 63% de protoxyde d’azote[5] et de 43% de dioxyde de carbone. La concentration de ce dernier est passée de 280 parties par million (ppm) à la veille de la révolution industrielle à 400 ppm en 2013, soit un niveau inégalé depuis 3 millions d’années[6] ». Ce faisant, même si des évènements d’origine naturelle, tels les éruptions volcaniques, ou les collisions avec des météorites peuvent produire des changements brutaux dans la composition de l’équilibre atmosphérique, on observe que depuis le début de l’ère industrielle, il y a de cela 200 à 250 ans, les sociétés humaines ont perturbé l’atmosphère et le climat de la planète sur des périodes beaucoup plus courtes. La pollution atmosphérique est donc l’un de ces effets induits par l’activité humaine dont les émissions de polluants concernent deux de ses régions : la troposphère (du sol jusqu’à 8 à 15km d’altitude selon la latitude) et la stratosphère (entre 15 et 50 km d’altitude)[7]. Parmi les gaz polluants issus des transports et de l’activité industrielle,  la formationd’ozone troposphérique (à distinguer de l’ozone stratosphérique[8]), principal composant du « smog » des mégapoles, est favorisée par le réchauffement climatique et la présence de polluants atmosphériques comme l’oxyde d’azote (NOx), le monoxyde de carbone (CO) et les Composés Organiques Volatils (COV). Provoquant, entre autres, de nombreux effets indésirables sur les massifs forestiers parmi lesquels la disparition de végétaux fragilisés par les attaques parasitaires ou des problèmes nutritionnels, mais également sur la santé de nombreuses espèces animales, la pollution de l’air se traduit, chez l’homme, par des irritations, des crises de toux, une aggravation des crises d’asthme, des maladies chroniques pouvant conduire à une mort prématurée. L’exposition à l’ozone troposphérique est très élevée dans les zones urbaines de l’Union européenne, dont 97% de ses habitants ont subi des concentrations d’ozone supérieures au niveau de référence de l’Organisation Mondiale de la Santé (rapport 2012 de l’AEE sur la qualité de l’air)[9].  Ce type de pollution est donc devenu le principal risque environnemental pour la santé dans le monde, causant en moyenne chaque année la mort prématurée de 7 millions de personnes, dont 600 000 en Europe[10]. La France connaît d’ailleurs régulièrement des pics de pollution aux particules fines (PM10, particules inférieures à 10 micromètres), se traduisant à Paris, par la formation de smog enveloppant la tour Eiffel d’une brume sombre. Et Le 18 mars 2015, la capitale devenait détentrice, selon le New York Times, d’un record dont elle se serait peut-être passée en tant que ville d’accueil de la conférence des Nations unies sur le climat : championne du monde de la pollution atmosphérique, devant Pékin et New Dehli[11]. A la suite de cette révélation, le public découvrait que, outre la menace pour la santé des Parisiens, ce sont environ 40 000 Français qui meurent prématurément chaque année à cause de la pollution aux particules fines, une pollution principalement redevable à un usage immodéré (car longtemps subventionné par le gouvernement) du carburant Diesel.

Déjà difficile à mettre en place dans les pays de l’Union européenne, la régulation et le traitement de fond des pollutions atmosphériques issues de l’activité humaine (pollutions anthropiques) prend un tour dramatique dans les pays en développement. A la fin des années 1990, une mission scientifique multinationale emmenée par le Dr. Ramanathan, observe un phénomène relativement nouveau dans les pollutions globales : l’existence d’un nuage de pollution au-dessus de l’Océan Indien d’une superficie à peu près équivalente à celle des Etats-Unis et d’une épaisseur d’environ 3 kilomètres. Composé de particules en suspension, de suies, d’aérosols et de composés chimiques issus des feux de forêts, des rejets de millions de fourneaux brûlant du bois notamment, de la combustion des déchets agricoles, des carburants fossiles des véhicules, des industries et des centrales électriques, l’origine de ce nuage est attribuée aux émissions peu contrôlées et très polluantes de pays asiatiques (d’où son nom originel de « nuage asiatique »). Les conclusions de la mission déclenchent à l’époque des réactions politiques courroucées de la part d’Etats mis en cause, comme l’Inde, le Pakistan et l’Indonésie, ou des réactions opportunistes de la part de l’administration américaine de l’époque (G. W. Bush). Les dirigeants américains y voient en effet un moyen de rejeter les contraintes issues du protocole de Kyoto[12] auxquelles ne sont soumises ni la RPC ni l’Inde. Outre les effets dangereux pour la santé humaine, ce nuage révèle également la capacité des aérosols à voyager sur de longues distances et à avoir une action sur le climat[13].

Consubstantielle à l’existence de ces pollutions atmosphériques, l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère que sont le dioxyde de carbone, le protoxyde d’azote ou le méthane[14] contribue au réchauffement de la planète. Si le climat de la planète a toujours varié, alternant périodes de glaciation et de réchauffement, la hausse des températures actuelles est inédite en raison de sa rapidité. Si l’on considère, par exemple, le cas de l’hémisphère nord pour lequel les données sont disponibles, en moyenne, sa température n’a jamais été aussi élevée depuis 1400 ans, qu’au cours des 30 dernières années[15]. Les effets du réchauffement se font déjà sentir : la fonte des glaces dans les régions arctiques et antarctiques plus rapides que prévue (19 centimètres entre 1901 et 2010, rythme supérieur à celui enregistré au cours des deux derniers millénaires) a entraîné une élévation du niveau des mers supérieure aux estimations. Dans le même temps, ce monde plus chaud a vu se multiplier les événements climatiques extrêmes et leur cortège de conséquences sociétales toujours plus difficiles à gérer[16]. « Cyclones provoquant des inondations[17], sécheresses interminables qui menacent les maigres réserves d’eau potable avec des conséquences immédiates : appauvrissement des sols par salinisation, érosions du littoral du fait de la disparition de la végétation et l’existence subséquentes de « réfugiés climatiques[18] ». La fonte des terres gelées recouvrant une partie des zones froides du globe, ainsi que la poursuite de la déforestation massive, pourraient d’ailleurs accentuer le réchauffement général, en transformant des zones concernées (Sibérie, forêt amazonienne) en émetteurs nets de carbone[19]. Mais les émissions humaines de gaz à effet de serre comme le dioxyde de carbone ont d’autres conséquences que le changement climatique. Elles sont également responsables de l’acidification des océans dont les impacts sont particulièrement dévastateurs sur les organismes et les écosystèmes marins, ainsi que sur les biens et services qui leur sont associés : « les récifs coralliens sont actuellement une source indirecte de revenus pour environ 400 millions de personnes vivant majoritairement en zone tropicale[20] ». La surexploitation industrielle des ressources naturelles des sols et sous-sols terrestres mais aussi des milieux marins, la combustion des carburants fossiles, les rejets des industries et des centrales électriques, sont à l’origine de ces phénomènes de variations climatique et de pollutions générale des écosystèmes, avec de multiples impacts négatifs, tant en termes de disparition rapide de la biodiversité (des rapports officiels l’interprètent comme « la 6ème extinction majeure des espèces dans l’histoire de la terre[21] »), que de pollutions de l’air, des océans, des sols et sous-sols de nos territoires.

Des océans « plastifiés » et empoisonnés par une surexploitation de leurs ressources

Concernant les océans, qui représentent le plus grand écosystème du monde (71% de la surface de la planète), l’existence d’une « soupe de plastique » dont la masse, multipliée environ par 10 tous les 10 ans depuis 1950, forme une sorte de nouveau continent dans le Pacifique Nord entre la Californie et Hawaï, est une illustration de cette pollution. Toutefois, si les macrodéchets en sont les plus visibles, la dimension préoccupante de cette pollution vient, non seulement de sa reproduction dans 4 autres grands bassins océaniques (Pacifique Sud, Atlantique Nord et Sud, Océan Indien), mais également de « la multitude de débris micro-plastiques, d’un diamètre inférieur à 5 mm, en suspension à la surface ou jusqu’à 30 mètres de profondeur[22] ». Absorbés par la faune, ils causent déjà de terribles dégâts chez les poissons, mammifères et oiseaux marins, et, en raison de leur décomposition dans le plancton sous la forme de Polychlorobiphényles (PCB) – polluants chimiques très persistants et en excès – ils contaminent la chaîne alimentaire des océans, mais également celle des rivières et des lacs par les échanges entre bassins maritimes et fluviaux.

Dans le même temps, « la haute mer recueille polluants organiques persistants, hydrocarbures, métaux lourds, nitrates, substances radioactives, débris marins (de pêche notamment)[23] », issus de la surpêche toujours plus loin des côtes (subventionnée par les Etats),  mais également redevables à des forages de gaz et de pétrole de plus en plus profonds, à la recherche de minéraux rares et de ressources génétiques. Malgré les accidents récurrents liés à ces activités industrielles et leurs conséquences catastrophiques à long terme pour les milieux et les hommes,  l’esprit d’entreprise ne connaît pas la crise. Ainsi, la fonte des glaces apparaît, pour de très grandes compagnies pétrolières comme un effet d’aubaine pour exploiter, par exemple l’Océan Arctique supposé receler plus de pétrole que le Venezuela ou de gaz naturel que la Russie, ou pour des compagnies de fret dont les dirigeants prévoient d’ouvrir de nouvelles voies de transport synonymes de gains de temps et de réduction des coûts[24]. Ni la perspective de nouvelles pollutions des eaux à très grandes échelle issues d’accidents de forage ou du transport des hydrocarbures, d’autant plus difficiles à circonscrire qu’ils surviendront dans des zones périodiquement glacées, ni la possibilité nouvellement évoquée de réactiver d’anciens virus particulièrement contaminants lors de forages en milieux glaciaires, ne semblent pouvoir diminuer l’ardeur à exploiter des zones jusqu’ici protégées.

Agriculture, industrie et mafias : une combinaison d’activités et d’intérêts mortifères pour les sols et sous-sols

Quant à la pollution des sols et des sous-sols, elle est principalement due à l’activité agricole et industrielle (licite et illicite), à l’exploitation forestière intensive, à l’urbanisation, la « périurbanisation » et la « rurbanisation[25] » des espaces. Le développement de l’agriculture dans les pays riches s’est souvent accompagné d’un remembrement des territoires, destiné à permettre l’exploitation des terres sur de plus grandes surfaces en utilisant de nouvelles techniques et outils. L’arrachage de haies associé au remembrement a eu des effets induits très négatifs sur les écosystèmes et la biodiversité : destruction des habitats de nombreuses espèces, disparition d’insectes polinisateurs ou de prédateurs de rongeurs, disparition des coupe-vent formés par les haies et, avec elles, celle d’un microclimat protégeant culture et troupeaux du soleil ou des intempéries, tout en contenant le ruissellement des eaux. L’ensemble, auquel est venu s’ajouter le bétonnage intensif de sols en zones humides pour accueillir des projets immobiliers, favorise aujourd’hui la diminution des eaux infiltrées et l’épuisement des ressources en eaux souterraines, tout en accentuant l’érosion et l’appauvrissement des sols, ainsi que la survenance d’inondations. Dans le même temps, encourageant ses agents à développer la productivité et leur compétitivité dans les pays les plus riches, l’agriculture a eu recours à l’utilisation massive d’engrais contenant phosphates et nitrates, mais aussi pesticides (herbicides, fongicides, insecticides, bactéricides), et, pour ses élevages extensifs, à l’épandage de millions de tonnes de déchets (fumiers et lisiers) issus des élevages hors-sol. Le développement de jardins publics ou privatifs en milieu urbain et péri-urbain utilisant sans modération nombre de substances chimiques utilisées par l’agriculture,  n’a fait qu’amplifier le risque de destruction massive de la biodiversité, la pollution des écosystèmes terrestres par l’infiltration dans les sols mais aussi la mise en danger de la santé des populations par la contamination des chaînes alimentaires et la pollution de l’air.

Le bilan de cette pollution des sols et sous-sols ne serait pas complet, toutefois, sans la prise en compte des activités industrielles. Le rejet dans les sols, de substances polluantes comme le mercure, le cadmium, l’arsenic, le cuivre, le cyanure, le chlore, redevable à la chimie lourde, la pétrochimie, la sidérurgie, la chimie pharmaceutique, les usines d’incinération, etc. contribue à l’empoisonnement du milieu naturel et des chaînes alimentaires dont dépendent espèces animales et végétales mais également l’espèce humaine. A ces problèmes d’exploitation de sites actifs qui, dans les pays les plus riches font l’objet d’une surveillance et de normes plus strictes qu’auparavant, s’en rajoutent d’autres : l’abandon de sites industriels transformés en friches et l’exportation sauvage de déchets toxiques dans les pays en développement. Dans le premier cas, deux siècles d’enfouissement incontrôlé de déchets industriels contenant souvent des produits très toxiques, puis des règles de sécurité qui changent en fonction des époques, rappellent aux pays qui ont porté les grandes révolutions industrielles qu’ils ont assis leur développement économique sur de véritables poudrières écologiques. Le phénomène représente, pour certains observateurs, un risque majeur de santé publique auquel sont quotidiennement exposés plus de 200 millions de personnes dans le monde[26]. Sites abandonnés ou revendus sans décontamination[27], containers corrodés par les produits chimiques qui laissent fuir leurs rejets et contaminent l’air, les sols, les nappes phréatiques et les cours d’eau. La multiplication de ces friches industrielles non décontaminées, transformées dans les villes ou les campagnes en espaces verts ou de loisirs, en terrains constructibles, suscite de nombreuses inquiétudes quant à leurs effets sur les écosystèmes et la santé[28]. Pour les pays qui en ont les moyens et la volonté politique, des résultats encourageants sont enregistrés sur le terrain de la décontamination et leurs coûts se révèlent bien inférieurs à ceux qui doivent être mobilisée pour lutter, par exemple, contre le réchauffement climatique[29].  Pour les pays concernés d’Afrique (Nigeria, Côte d’Ivoire) et d’Asie (Inde, Pakistan, Bangladesh), le problème ne se pose pas de la même façon. A la recherche de la moindre source de devises, souvent gérés par des élites corrompues et dépourvus de contre-pouvoirs, ils sont devenus les poubelles industrielles des pays riches qui n’hésitent pas à alimenter ce commerce illicite[30], accueillant, soit des déchets électroniques et chimiques contenant divers éléments toxiques comme l’arsenic, le sélénium, le cadmium, le chrome, le cobalt ou le mercure, ou de vieux navires à démanteler bourrés d’amiante avec des conséquences dramatiques pour les milieux naturels et les populations[31].

La présentation des menaces pour les sols et sous-sols de notre planète ne serait pas complète cependant, si l’on omettait d’évoquer les conséquences écologiques des activités illicites menées à l’échelle industrielle par de puissantes organisations du crime. La production de drogues et la gestion des déchets comptent parmi les causes principales de pollution des sols et sous-sols. Si l’on prend la fabrication de cocaïne, la culture de plants de coca est responsable de déforestations massives au Pérou, en Colombie et en Bolivie qui a pour effet une réduction de la biodiversité. De façon plus précise, dans les Andes et plus particulièrement en Colombie, la transformation de feuilles de coca en cocaïne dans des laboratoires installés dans la forêt vierge, se traduit par le déversement annuel dans la nature de « 16 millions de litres d’éther éthylique, de 8 millions de litres d’acétone, et entre 40 et 770 millions de litres de kérosène[32] » avec des conséquences désastreuses pour la faune, la flore, les cours d’eau, sols et sous-sols des espaces concernés. Quant à la fabrication d’Héroïne, localisée principalement au Myanmar (Birmanie), sa transformation à partir de la morphine issue des plants de pavot, se traduit par un processus de déforestation à grande échelle qui représente, pour cette culture et pour la seule Birmanie près de 57 000 hectares en 2014[33]. Les conséquences écologiques de cette exploitation sont catastrophiques : outre la combustion des déchets organiques et les pesticides utilisés, on constate la contamination, l’épuisement et l’érosion des sols, la survenance de glissements de terrain, d’inondations et l’expansion de de terres impropres à l’exploitation agricole – phénomènes qui entraînent ensuite la migration de populations vers d’autres destinations non exploitées et la propagation des effets polluants vers les pays riverains. Concernant l’enfouissement illégal de déchets particulièrement toxiques, un déplacement vers l’Europe, et plus particulièrement la péninsule italienne, permet d’illustrer l’ampleur du problème et de ses conséquences. Le cas de la ville de Naples et de la Campanie, sa région de rattachement administratif, est particulièrement préoccupant. Il faut revenir aux années 1980 pour en comprendre les raisons. A cette époque, l’Italie se dote d’une législation obligeant les industries à éliminer leurs déchets à leurs frais. Sur le marché de la gestion de ce type de déchets bien particuliers, Camorra, organisation criminelle qui domine la région de Naples, fait savoir qu’elle propose des prestations moitié moins chères que celles des entreprises spécialisées[34]. Grâce à la corruption locale entretenue par un réseau de complicités politiques et administratives, Camorra devient un acteur prépondérant de la gestion des déchets toxiques. Le résultat se traduit par un bilan environnemental particulièrement lourd : depuis 22 ans, près de 10 millions de déchets toxiques (amiante, benzopyrène, chlorure de vinyle, arsenic et autres métaux lourds) ont été enterrés ou brûlés sur ce qui a été appelé « la terre des feux[35] », contaminant environ 15% des sols de Campanie ainsi que les nappes aquifères avec des effets redoutables sur la santé de la faune sauvage, des cheptels et des hommes. Les spécialistes italiens ont ainsi observé, sur la période 2002-2008, une augmentation de 47% des maladies cancéreuses chez les hommes et de 40% chez les femmes dans la région de Naples[36]. Depuis le 20 décembre 2015, un rapport commandé par le Parlement Italien à l’Institut Supérieur de Santé (ISS) a d’ailleurs officiellement attesté qu’il existait bien une relation de cause à effet entre la pollution due à la combustion des déchets toxiques et le nombre élevé de décès ou de maladies graves dans la région de Naples particulièrement chez les enfants et les nourrissons[37]. Dans la « Terre des feux », plusieurs records de pathologies graves ont ainsi été battus par rapport à la moyenne nationale: records de stérilité masculine, d’avortements spontanés et de malformations à la naissance. Malgré un arsenal de lois plus efficaces votées en 2007 pour endiguer ce fléau, le phénomène perdure grâce à la corruption. Et il n’est pas rassurant de savoir qu’en Italie les grandes organisations du crime comme Camorra ou Cosa Nostra se sont déjà infiltré sur le marché des énergies alternatives et des opérations d’assainissement de terrains.

« L’économie de la prédation et de la déprédation » (cf. notre texte sur ce blog) celle qui,depuis le 19ème siècle, encouragée par les décisions politiques de gouvernements des pays les plus industrialisées, a choisi de faire de la surexploitation du milieu naturel autour des énergies fossiles un modèle de développement universel, a clairement engagé le monde dans une impasse létale.Ignorée par la science économique dominante et les choix industriels de régimes politiques rivaux (pays communistes et pays capitalistes), cette impasse se rappelle à nous, non seulement à travers les bilans ci-dessus mentionnés, mais également à travers un constat : si en 1961, la planète Terre était encore excédentaire en termes de ressources naturelles renouvelables, à partir des années 1970, elle était devenue déficitaire. Et, depuis, la situation n’a cessé de se dégrader. Selon les estimations de l’ONG Global Footprint Network, il faudrait aujourd’hui une planète et demie pour répondre aux besoins de consommation et absorber la pollution de l’humanité ; et, en 2050, trois planètes seraient nécessaires[38].Dans le même temps, pour« contenir l’augmentation de la température moyenne bien en-deçà de 2°[39] et s’efforcer de la limiter à 1,5° » (objectif officiel de la COP 21[40]) et pour envoyer ainsi un signal politique fort privilégiant une transition énergétique« décarbonée »[41], il faudrait s’interdire d’extraire plus de 20 % des réserves aisément accessibles de pétrole, de gaz et de charbon[42].


[1] Bernard Sionneau, Carlos Rabasso, Javier Rabasso, Management Responsable : approche critique et transculturelle, Paris : Ellipses, 2017.

[2] En 1995, Paul J. Crutzen, Mario J. Molina et F. Sherwood Rowland reçoivent le Prix Nobel de Chimie pour leurs travaux en Chimie atmosphérique portant sur la formation et la décomposition de l’ozone.

[3] Crutzen Paul J, Stoermer Eugene F., “Have we entered the “Anthropocene”?, Global Challenge Magazine, Newsletter 41, IGBP, 2000; article reproduit in IGBP, October 31, 2010 : http://www.igbp.net/news/opinion/opinion/haveweenteredtheanthropocene.5.d8b4c3c12bf3be638a8000578.html

[4] L’holocène (Totalité ou Tout, récent), âge géologique postglaciaire, qui s’étale sur une période de 10 à 12 000 ans, marqué par l’emprise croissante de l’humanité sur son environnement ; le terme aurait été proposé par Sir Charles Lyell en 1833 et adopté par le Congrès Géologique de Bologne en 1885.

[5] « Le protoxyde d’azote est un puissant gaz à effet de serre qui subsiste longtemps dans l’atmosphère : environ 120 ans. Son potentiel de réchauffement est 298 fois celui du CO2 à l’horizon d’un siècle. », cf. « Changement climatique, effet de serre… comment ça marche ? », INRA, 13/02/2015, http://www.inra.fr/Grand-public/Rechauffement-climatique/Tous-les-dossiers/Changement-climatique-gaz-a-effet-de-serre-et-agriculture/Protoxyde-d-azote-gaz-a-effet-de-serre/(key)/3 .

[6] « La longue marche de la crise écologique », Manuel d’Histoire Critique, Le Monde Diplomatique, 2014.

[7] « Pollution de l’air ou pollution atmosphérique : définition », notre-planete.info, dossier mis à jour le 08/04/2014.

[8] Concernant le « trou » dans la couche d’ozone stratosphérique, la situation irait aujourd’hui beaucoup mieux. « D’après le rapport de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et du Programme des Nations Unies pour l’environnement (Pnue). Mené par près de 300 scientifiques de 36 pays, dont des chercheurs français du CNRS, il souligne le rôle capital joué par le Protocole de Montréal qui aura permis d’empêcher « deux millions de cas de cancer de la peau chaque année d’ici à 2030 ». Sans cet accord, « l’un des traités relatifs à l’environnement les plus efficaces au monde, (…) les niveaux atmosphériques de substances appauvrissant l’ozone auraient pu décupler d’ici à 2050″, relève le document, qui confirme des estimations déjà annoncées par l’Onu en 2010. Signé en 1987, le Protocole de Montréal a permis l’interdiction progressive des chlorofluorocarbones (CFC), ces substances qui appauvrissent la couche d’ozone, bouclier gazeux situé entre 20 et 50 km d’altitude et qui protège la Terre contre le rayonnement solaire ultraviolet. » […] C’est donc un encouragement pour l’humanité à s’attaquer enfin aux causes humaines du changement climatique », in Lafon Cathy,  » Pollution de l’air : la couche d’ozone va mieux ! », maplanete.fr, Blog Sud-Ouest, 14/09/2014, http://maplanete.blogs.sudouest.fr/archive/2014/09/12/pollution-de-l-air-la-couche-d-ozone-va-mieux-1026404.html .

[9] « Pollution de l’air ou pollution atmosphérique : définition », op. cit.

[10] Ibid.

[11] « Vu des Etats-Unis, il y a urgence, Paris étouffe ! », New York Times, 15/04/2015.

[12] Signé en 1997, « le protocole de Kyoto fixe des objectifs de réduction de gaz à effet de serre à une quarantaine de pays industrialisés, fait suite à la Convention sur le climat de 1992. Ouvert aux Etats parties à la Convention, il a été ratifié par 190 pays [octobre 2010]. Il ne comporte toutefois d’engagement que pour 38 pays industrialisés, avec un objectif de réduction moyenne de 5,2 % par rapport aux émissions de 1992 des émissions de six gaz à effet de serre entre 2008 et 2012 », http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/changement-climatique/nouvel-accord-international.shtml . Pour faire le point sur ses résultats, on peut lire Elisa Bellanger, « Protocole de Kyoto : dix ans après, tout reste à faire », Le Monde.fr, 16.02.2015, http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/02/16/protocole-de-kyoto-tout-reste-a-faire_4577299_4355770.html .

[13] Ibid. Cf. aussi Fialka John J., “Discovery of ‘Asian Brown Cloud’ over Indian Ocean sets off fight”, The Wall Street Journal, May 6, 2003.

[14] « Les principaux gaz à effet de serre (GES) d’origine humaine sont le dioxyde de carbone (CO2), issu à 80 % de la combustion des ressources fossiles (charbon, pétrole et gaz), le méthane (CH4), produit notamment par l’élevage (digestion des ruminants et lisier), ainsi que l’exploitation pétrolière et gazière, et le protoxyde d’azote (N2O), issu des engrais azotés et de certains procédés industriels. Certains gaz fluorés jouent un rôle mineur. Historiquement, les pays riches, pour l’essentiel Etats-Unis et Europe, sont les principaux responsables des rejets carbonés. Environ les deux tiers des émissions cumulées depuis 1850 leur sont imputables. Mais, ces dernières années, la part des nations émergentes a fortement augmenté. La Chine est maintenant le premier émetteur de GES (23,2 % du total mondial en 2012), devant les Etats-Unis (12,6 %), l’Union européenne (8,9 %), l’Inde (6,3 %), la Russie (4,9 %), l’Indonésie (4,3 %) et le Japon (2,6 %), selon les données du World Resources Institute. », in Garric Audrey et Le Hir Pierre, « Le réchauffement climatique en 10 questions », Le Monde, 27.11.2015.

[15] Ibid.

[16]  Comme le souligne Michael Freilich, directeur de la division Sciences de la Terre à la Nasa, « Plus de 150 millions de personnes, principalement en Asie, vivent dans des zones situées à moins d’un mètre de l’actuel niveau des mers », rappelant que les grandes marées causent déjà des inondations dans certaines rues de Miami, ce qui n’était pas le cas par le passé. « Certaines îles du Pacifique pourraient être entièrement éliminées et des grandes villes comme Dhaka, au Bangladesh, Singapour ou Tokyo seront grandement touchées », in « La montée des eaux pourrait submerger une partie du littoral français selon la Nasa, SudOuest.fr avec AFP, 27/08/2015.

[17] « Tuvalu : le premier Etat au monde, victime du réchauffement climatique », notre-planete.info, 21 février 2002, http://www.notre-planete.info/actualites/lireactus.php?id=69

[18] « Réchauffement climatique : les îles, premières concernées par la montée des eaux, lancent un cri d’alarme », Le HuffPost/AFP, 05/06/2014. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, près de 250 millions de personnes seront déplacées d’ici à 2050 à cause de conditions météorologiques extrêmes, de la baisse des réserves d’eau et d’une dégradation des terres agricoles, in Audrey Garric et Pierre Le Hir, op. cit.

[19] Kempf Hervé, Comment les riches détruisent la planète, Paris : coll. Essais/Points, éditions du Seuil, 2007, pp. 17-18.

[20] Foucart Stéphane, « L’acidification des océans aura d’importantes conséquences pour la biodiversité », Le Monde.fr, 08. 10. 2014.

[21] Conférence des Nations unies aux Brésil sur la biodiversité (2006).

[22] Garric Audrey, “Le 7ème continent de plastique : ces tourbillons de déchets dans les océans”, Le Monde.fr, 09/05/2012.

[23] Valo Martine, “Un appel pour sauver la haute mer, un Etat en déliquescence”, Le Monde.fr, 24.06.2014.

[24] Cf. Frédéric Lasserre, « La géopolitique de l’Arctique : sous le signe de la coopération », CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 26/11/2015, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part5/la-geopolitique-de-l-arctique-sous-le-signe-de-la-cooperation

[25] Si la « périurbanisation se présente comme une extension urbaine et à vocation à être reliée à un pôle urbain », il n’en est pas de même pour « la « rurbanisation qui ne prétend pas offrir à ses adeptes les facilités qu’on ne trouve habituellement pas à la campagne », in http://www.insee.fr/fr/insee_regions/pays-de-la-loire/themes/dossiers/dossier38/dossier38_ch01.pdf .

[26] Walsh Bryan, « Focusing on industrial pollution », science.time.com, 2013/11/04, http://science.time.com/2013/11/04/urban-wastelands-the-worlds-10-most-polluted-places/ .

[27] Cf. sur le sujet, la catastrophe de Bhopal en 1984, la pire dans l’histoire industrielle mondiale, qui a fait des dizaines de milliers de victimes et continue aujourd’hui de faire sentir ses effets, très négatifs sur l’environnement et la population locale, après qu’un nuage de gaz toxique se fut échappé de l’usine de pesticides du groupe américain Union Carbide. Malgré les séquelles de ce désastre, la compagnie Dow Chemical, qui a racheté depuis l’usine estime que sa responsabilité n’est plus engagée depuis le versement de 470 millions de dollars d’indemnisation, ce que contestent les populations et ONG locales.

[28] Si l’on prend le cas de la France, ce ne sont pas seulement des entreprises privées qui sont concernées par ces pratiques d’enfouissement des déchets toxiques et de leur abandon sans précaution ; l’Etat est également pointé du doigt avec des pratiques laxistes de décontamination (amiante, radioactivité, arsenic, etc.), impliquant des installations civiles ou militaires associées à différents types d’activité, in Oultaf Sarah, “Pollution des sols, le scandale cache”, France 5, 20 janvier 2015.

[29] Voosen Paul, « Wasteland : No one talks much about toxic Superfund sites anymore. But 49 million Americans live close to one”, National Geographic, décember 2014, http://ngm.nationalgeographic.com/2014/12/superfund/voosen-text . cf. également, “New Report cites the world’s worst polluted places: top ten toxic threats in 2013: Cleanup, Progress and Ongoing Challenges”, http://www.blacksmithinstitute.org/blacksmith-institute-to-lead-global-inventory-of-polluted-sites.html

[30] Le Quotidien suisse Le Temps de Genève signale ainsi un accord de libre-échange entre les Philippines et le Japon, qui supprime tous les contrôles sanitaires des déchets aux Philippines, Hoda Saliby, “Afrique et Asie, poubelles à déchets des pays riches”, Courrier International, 30/11/2006.

[31]  Checola Laurent et Dumons Olivier, « Les pays émergent,s poubelles de l’Occident », Le Monde, 14.06.2007.

http://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/2006/11/28/afrique-et-asie-poubelles-a-dechets-des-pays-riches

[32] Crowder Lindsay, “Illegal drugs and the environment”, Greeniacs.com, 09 July 2009, http://www.greeniacs.com/GreeniacsArticles/Green-Living/Illegal-Drugs-and-the-Environment.html .

[33] Larsen Niels, “The poppies and the damage done”, Frontier (Leading the way), 10 Aug. 2015, http://www.frontiermyanmar.net/the-poppies-and-the-damage-done/ .

[34] Le Nir Anne, « Les habitants de la Campanie se battent contre la pollution illégale », La Croix, 3/12/13.

http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Les-habitants-de-la-Campanie-se-battent-contre-la-pollution-illegale-2013-12-03-1070198 .

[35] Raffaele Del Giudice, de l’ONG Legambiente explique l’origine du terme. Des feux toxiques sont allumés par des petites mains de la façon suivante : « Des pneus servent de lit de combustion pour brûler des ordures mêlées à des panneaux d’Eternit, des frigos désossés, des déchets agricoles et industriels, des solvants et des rebuts de cuir en quantité considérable. » Car les environs de Naples fourmillent d’ateliers clandestins qui fabriquent des articles en cuir pour des griffes mondialement célèbres, ibid.

[36] Ibid.

[37] Ridet Philippe, « A Naples, des cancers dus aux déchets toxiques », Le Monde 05.01.2016.

[38] Van Eeckhout Laetitia,  « Ressources naturelles : l’humanité vit « à crédit » pour le reste de l’année », Le Monde.fr, 19.08.2014. http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2014/08/19/ressources-naturelles-l-humanite-vit-a-credit-pour-le-reste-de-l-annee_4473543_3244.html .

[39] Comme le souligne Philippe Descamps, « Au-delà, on ne peut écarter un emballement, avec une déglaciation rapide du Groenland, une modification de la circulation océanique profonde et un dégel du pergélisol dans les terres boréales, entraînant la libération massive de CO2 », « Comment éviter le chaos climatique : de la science à la politique », Le Monde Diplomatique, Novembre 2015, p. 13. Pour Éric Martin, « Deux degrés de plus » seraient « deux degrés de trop », car « on ne connaît pas avec précision le seuil à partir duquel le réchauffement climatique serait catastrophique : « Il se situe probablement entre 1 et 4° C et un tel processus, irréversible, conduirait à une élévation du niveau moyen des océans, de 7 mètres », Ibid., p. 15.

[40] « COP21 : l’accord destiné à limiter le réchauffement climatique à moins de 2°C est adopté par les 195 pays », 12/12/2015, http://www.francetvinfo.fr/meteo/climat/cop21/cop21-les-principales-annonces-de-laurent-fabius-sur-le-projet-d-accord-final_1218669.html

[41] « Finance et climat : assurer une transition ordonnée vers une économie décarbonée », Empreinte Terre, Novethic, 22 mai 2015, http://www.novethic.fr/empreinte-terre/climat/isr-rse/finance-et-climat-assurer-une-transition-ordonnee-vers-une-economie-decarbonee-143327.html

[42] Jean Jouzel, « Pourquoi un monde à plus de 2° C est dangereux », Alternatives Internationales, n° 17, Novembre 2015, pp. 6-9.

Fondements épistémologiques d’une démarche mondiologique


Extrait du chapitre 1 de l’ouvrage suivant : Bernard Sionneau, Carlos Rabasso et Fco. Javier Rabasso, Le management responsable : approche critique et transculturelle, Paris : ed. ellipses, gestion, 2017, pp.37-54.

Les choix théoriques et méthodologiques proposés pour déployer cette « Mondiologie[1] », sont contenus dans le texte qui suit.

Philosophie politique : à l’examen des faits, et sur le très long terme, il apparaît clairement que l’Humanité possède une spécificité. Elle seule est, en effet, capable, en tant qu’espèce, d’organiser sa propre autodestruction de deux façons : par l’exercice de la violence destructrice illimitée (organisée ou spontanée) sous diverses formes qui est une constante de l’Histoire Universelle ; et, par l’anéantissement de son environnement naturel. La conception et la prolifération d’armes de destruction massive (nucléaire, biologique, chimique), l’utilisation d’armes de terrain toujours plus dévastatrices, ainsi que le déploiement planétaire de formes de création de valeur à partir de la prédation industrielle de toutes les ressources naturelles exploitables, contribuent déjà à la matérialisation de ces deux possibilités. A la lecture de ces données, il apparaît donc, tout aussi clairement, que l’Homme n’est pas « naturellement bon » ; si l’Homme était « bon », cela se saurait ; et notre planète,après avoir survécu à différents âges difficiles de gestation, et nonobstant la survenue d’accidents extra-atmosphériques, serait un« Paradis ». Dans la mesure où malgré des siècles d’innovation dans tous les domaines de la science et de la technique ou dans ceux de l’organisation politique et économique des sociétés humaines, ce n’est pas le cas, il importe de faire de cette réalité le fondement de toute analyse consacrée à la volonté de comprendre notre monde. La « Mondiologie » s’intéressera alors en priorité aux phénomènes qui, dans les sociétés humaines, contribuent à une « expression institutionnelle de la malfaisance » ;ce dernier concept sera compris, ici, de façon très simple, comme « l’étude des élites, de leurs interactions et de leurs dispositifs politiques, économiques et sociaux contribuant à la mise en œuvre et à la légitimation de décisions contrevenant aux chartes universelles du 20ème siècle[2] et participant à la mise en danger du patrimoine naturel de l’Humanité». Ce faisant, parmi les objets d’étude de la« Mondiologie », seront privilégiés l’identification et l’examen des catégories de populations qui, à l’échelle du globe et de nos sociétés, ont la capacité de prendre et d’imposer des décisions qui servent leurs intérêts immédiats, tout en oubliant/refusant d’en envisager les conséquences sociétales les plus destructrices. Seront également inclus dans cette approche, l’étude de leurs décisions, interactions et dispositifs qui leur permettent de passer outre les intérêts et la volonté du plus grand nombre, ainsi que leurs conséquences sociétales.

Sociologie Politique[3] : au centre des préoccupations de la Mondiologie, l’étude du Pouvoir et des Pouvoirs (institutions, dynamiques et élites) dont les interactions et décisions impactent de façon létale la santé de la planète et des sociétés humaines. L’étude de ces impacts doit en effet nous permettre de saisir leur véritable étendue et, partant d’un diagnostic précis, de vérifier s’il existe (ou non) des contre-pouvoirs capables d’équilibrer l’influence de ces institutions et élites dominantes, en leur opposant discours et solutions permettant, aussi bien d’assurer le respect des droits humains fondamentaux, que celui de l’environnement naturel des Hommes. Au départ de cette réflexion sur le Pouvoir et les Pouvoirs du Monde :l’hypothèse en fonction de laquelle le pouvoir, en tant qu’élément de domination (Platon[4]) et de contrainte (Machiavel[5]),s’inscrit dans la dynamique comme « un effort pour contraindre, influencer[6] » et donc, dans l’interaction, elle-même conditionnée par une distribution inégale de ressources. Le caractère antagonique de cette relation,de même que la dénégation éventuelle du vouloir des dominés, sont illustrés parla définition donnée par Max Weber pour qui « le pouvoir (Macht) signifie toute chance de faire triompher, au sein d’une relation sociale sa propre volonté, même contre des résistances ; peu importe sur quoi repose cette chance »[7].

 Dans l’appréhension du phénomène, le conflit d’intérêt « actuel et observable », occupe une place de choix comme chez Robert Dahl(1957, 1961, 1969)[8] ou Nelson Polsby (1963)[9] qui se concentrent sur les acteurs (ainsi que leur comportement) parvenant à imposer leurs vues et solutions dans un processus de négociation ; ou chez Peter Bachrach et Morton Baratz (1963)[10] qui choisissent de traiter, non seulement des participants au processus de décision politique, mais également de ceux qui en sont exclus, révélant ainsi les biais formulés à l’encontre de certains groupes et la suppression de leur participation et revendications, de l’agenda politique des autorités ;  ou, encore, chez Steven Lukes (1982)[11] pour lequel les décideurs fonctionnent dans un univers institutionnel et normatif où prédomine, la plupart du temps, une idéologie politique reflétant la nature des relations économiques et sociales à une époque. En d’autres termes, une posture idéologique sert les intérêts d’un groupe dominant et peut être considérée comme un élément fondamental de leur pouvoir. Par le contrôle de l’information et des mass media, mais aussi par les processus de socialisation opérant dès le plus jeune âge, se déploie alors la forme suprême de Pouvoir. Celle-ci parvient à modeler les attentes ou les désirs des individus, de telle sorte qu’il n’existe plus de conflit, mais, comme le dirait Pierre Bourdieu « un consensus fabriqué par violence symbolique »[12].

La problématique des « élites » complète,presque « naturellement[13] »,notre réflexion sur le pouvoir, et peut être utilement confrontée aux différents éclairages historiques proposés par les spécialistes de cette thématique, tout en évitant d’en intégrer les choix politiques. Cette problématique s’inscrit dans une vision «réaliste » souvent pessimiste et parfois « cynique » de l’action politique, en fonction de laquelle, dans toute société, l’inégalité est plutôt la règle que l’exception, et, la démocratie, souvent une illusion, voire une mystification. Pour les« élitistes »,  partout est toujours, le pouvoir est exercé par une minorité restreinte qui s’impose aux masses, un postulat de base qui leur fait souvent réduire l’histoire des sociétés à la lutte des élites pour le pouvoir. Ainsi, pour un Vilfredo Pareto(1917)[14],fervent partisan du libéralisme économique et adversaire du socialisme, malgré la division des sociétés en classes, celles-ci ne sont pas séparées, et de même qu’il existe une circulation entre ces différentes classes, il existe une circulation entre la classe des « élites gouvernementales » et la classes de « l’élite non gouvernementale », assurant ainsi le renouvellement de la première – la mobilité sociale constituant, par là même,le meilleur antidote contre les révolutions. Pour le conservateur Gaetano Mosca(1896)[15], c’est à une minorité organisée, véritable « classe dirigeante politique » (il préfère cette expression plus neutre à celle d’ « élites ») une classe qui est, soit,« ouverte » (démocratique) ou « fermée » (aristocratique) -qu’il revient d’exercer le pouvoir, faisant remarquer que ce ne sont pas les peuples qui choisissent les élus, mais la classe dirigeante qui fait élire ses députés. Pour le socialiste révolutionnaire Robert Michels[16] (1914), gouvernements ou partis, quelle que soit leur couleur politique, sont avant tout des organisations dont les principales tendances sont la bureaucratisation et la « loi d’airain de l’oligarchie »,redevable, pour la seconde, autant à la tendance des chefs à vouloir perpétuer et renforcer leur autorité, qu’à l’inertie des masses, toujours prêtes à abandonner volontairement leur sort à une minorité de spécialistes. Terminons ce panorama des apports à une réflexion sur les « élites » avec les œuvres, plus proches dans le temps. Le sociologue radical, Charles Wright Mills (1956)[17],identifie ainsi, aux Etats-Unis, une élite restreinte (« national upper class ») qui s’apparente à une « oligarchie non élue »prenant les décisions capitales auxquelles ne sont pas associés les citoyens ; trois groupes constituent cette élite sans toutefois former une classe sociale parfaitement unie ; ses membres occupent le sommet des institutions politique, économique et militaire, naviguant de façon très fluide entre ces trois univers formant ainsi le sommet d’un « triangle du pouvoir », dominant de leur hauteur la strate intermédiaire des leaders de groupes d’intérêts, des législateurs et des politiciens locaux et la strate inférieure, composée des « gens ordinaires » et constituant la base de ce triangle. Mills, partisan d’un changement social est convaincu que la pensée critique constitue un moyen essentiel d’accès à la connaissance qui en permettra la survenue, et à la création d’une véritable « imagination sociologique[18] ».

Derniers apports de la sociologie politique à notre mise en œuvre d’une démarche« mondiologique », ceux d’Antonio Gramsci et de Noam Chomsky. L’apport de Gramsci (1926-1937[19]),premier secrétaire général du Parti Communiste italien, c’est l’idée quel’organisation de la culture est « organiquement »liée au pouvoir dominant : «Avec tout groupe social, qui naît sur le terrain originaire d’une fonction essentielle dans le monde de la production économique, se crée, en même temps,de façon organique, une ou plusieurs couches d’intellectuels qui lui apportent homogénéité et conscience de sa propre fonction, non seulement dans le domaine économique, mais également dans le domaine social et politique [20]».Gramsci appelle ainsi les entrepreneurs capitalistes, les techniciens d’industrie ou les savants en économie politique, des « intellectuels organiques », parce qu’ils sont les organisateurs d’une culture nouvelle, d’un droit nouveau irriguant la société civile (l’une des deux composantes de la superstructure, l’autre étant la société politique). Quant à Noam Chomsky[21],l’un des animateurs de la « NewLeft [22]» aux Etats-Unis,  il dressera, en 1969, un réquisitoire, contre ceux qu’il appelle les «nouveaux mandarins » une caste de « technologues » proches du pouvoir, une intelligentsia, composée d’intellectuels de toutes catégories : mathématiciens,ingénieurs, économistes, sociologues, experts en relations internationales[23]et science politique, journalistes, etc. qui justifient l’expansionnisme impérial des Etats-Unis contenu dans sa politique étrangère[24].

Relations Internationales[25] : ce champ disciplinaire très large[26]constitue le troisième apport majeur à la formation des « mondiologues » dont l’existence est appelée de ses vœux par le sociologue Edgard Morin[27].De fait, en ce début de troisième millénaire, les enseignements classiques dispensés en Economie, Gestion ou Finance, n’intègrent toujours pas, dans leurs cursus, de préparation à la lecture d’un environnement international non réductible aux seules dimensions du marché. L’« Economicisme[28] », dont les principales déclinaisons théoriques ont réduit l’activité humaine à des choix individuels et des calculs de maximisation avec pour seul objectif l’accumulation de capital par « l’homo œconomicus[29] », est alors (et reste)  incapable de faire le lien entre la mondialisation, les fractures nationales et planétaires (externalités négatives) et d’en concevoir les conséquences sociétales en termes de « risques pour les pays » et de « risques de système ».

C’est donc pour mettre à la disposition des citoyens des clés de lecture pour comprendre leur Monde et pour compléter la formation des futurs ou actuels managers – trop souvent nourris de macro ou de micro-économie, de théories ou de techniques financières, mais sevrés de Relations Internationales – que cette contribution à la Mondiologie a été conçue. Elle fait la part belle au courant de la Sociologie des Relations Internationales, porté en France par l’œuvre de Marcel Merle dans les années 1970[30]et qui n’a pas pris une ride. Elle intègre également les travaux de nombreux auteurs français[31]: économistes atypiques (car attachés à l’étude des réalités contemporaines[32]),géographes, sociologues, ou spécialistes des relations internationales, dont les écrits ont marqué la production scientifique des années 1990[33].Réalisés dans le courant de cette décennie particulièrement productive en France, les travaux de Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts[34],ceux de Zaki Laïdi[35],de Philippe Moreau-Defarges[36],de Michel Beaud[37],d’Olivier Dollfus[38],de Marie-Françoise Durand, Jacques Lévy et Denis Retaillé[39] et ceux de François Chesnais[40],partagent deux points communs : tout d’abord, celui de se féconder mutuellement; la plupart des auteurs, malgré parfois une appartenance à des disciplines différentes, font référence à leurs travaux respectifs qui se complètent; ensuite, celui d’avoir fourni, déjà à cette époque, un nombre significatif de clés d’analyse qui nous paraissent essentielles, non seulement pour faire évoluer la formation à la lecture de notre « monde mondialisé », mais aussi pour en évaluer, tant les opportunités, que les risques opérationnels et sociétaux induits. La « Systémique »est aussi un choix commun fait par les auteurs dont nous avons mobilisé les contributions pour dire le Monde : elle répond à leur volonté de saisir une réalité mondiale qu’ils conçoivent comme un ensemble hiérarchisé, dont les principaux éléments (facteurs et acteurs) sont en position d’interdépendance et ne peuvent être isolés les uns des autres; elle répond également à leur souhait(complémentaire) de dépasser les lectures unidimensionnelles et disciplinaires et de choisir l’inter- ou la pluridisciplinarité[41],afin de pouvoir replacer chaque problème (crises, krachs, etc.) dans cet ensemble. La systémique revendiquée par ces auteurs ambitionne donc d’articuler le tout et ses parties, le global et le particulier en un aller-retour incessant; simple métaphore pour certains, elle représente, pour d’autres, un moyen de construire des outils de pensée capables de lier entre eux les savoirs spécialisés.


[1] Le terme est issu d’une citation de l’écrivain argentin Ernesto Sabato (1911-2011) : « Il nous faut des mondiologues », citation faite par Edgard Morin au début d’un ouvrage co-écrit avec Anne-Brigitte Kern, Terre Patrie, Paris : Seuil, 1993, p. 7.

[2] UNO Universal Declaration of Human Rights, ILO Declaration of Fundamental Principles and Rights at Work, Stockholm, Rio, Johannesburg Declarations and Agenda 21.

[3] Nos travaux s’inscrivent dans une problématique générale de la Sociologie Politique, entendue comme « Science du Pouvoir». La question centrale autour de laquelle la démarche de recherche s’organise est la suivante : Qui gouverne vraiment? Des questions complémentaires viennent en éclairer la portée : Qui a la capacité de prendre des décisions dont les effets affectent de façon parfois irréversible les organisations sociales qui en sont la source et le contexte ? Quels sont les enjeux et les intérêts identifiables, à l’origine de ces décisions ? Quelles sont les conséquences de ces décisions (en termes de sécurité, de prospérité) pour les pays, les sociétés, mais aussi pour la planète ?

[4] La République, l’une des œuvres de Platon (424-347 av. J.-C) sous forme de dialogues, est souvent citée comme la première œuvre de philosophie politique grecque et  la première philosophie politique des élites.

[5] Parmi les textes incontournables de Machiavel, on lira avec profit : « De Pincipatibus, (Le Prince) », « Discours sur la Première Décade de Tite-Live », et « De Re Militari (L’Art de la Guerre) », in Machiavel : Œuvres Complètes, Paris : Bibliothèque de la Pléiade: nrf Gallimard, 1952.

[6] « La Science Politique » in Madeleine Grawitz, Méthodes des Sciences Sociales, Paris : Dalloz, 10ème édition, 1996, p. 258.

[7] Cité in Philippe Braud, “Du pouvoir en général au pouvoir politique”, in Madeleine Grawitz et Jean Leca, Traité de Science Politique, Tome 1 : La science politique science sociale, L’ordre Politique, Paris, Presses Universitaires de France (PUF), 1985, Max Weber, Economie et Société, Paris : Plon, t. I, p. 56. , cité in Philippe Braud, op. cit., p. 336.

[8] Robert Dahl, “The concept of power”, Systems Research and Behavioral Science, Volume 2, Issue 3, 1957, pp. 201–215; Robert Dahl, Who Governs, New Haven: Yale University Press, 1961; Robert Dahl, “Power” in International Encyclopedia of the Social Sciences, New York: The Free Press, 1969.

[9] Nelson W. Polsby, Community, Power and Political Theory, New Haven: Yale University Press, 1963.

[10] Peter Bachrach, Morton Baratz, “Decisions and non-decisions: an analytical framework”, American Political Science Review, 57, 1963, p. 632.

[11] Steven Lukes, Power. A radical View, London: The Mac Millan Press, 1982.

[12] Ibid.

[13] Comme l’écrivait Jean Touchard, « Les méditations sur la décadence s’accompagnent souvent d’une réflexion sur les élites », in Histoire des Idées Politiques : T2 – Du XVIIIème siècle à nos jours, Presses Universitaires de France, 7ème édition, 4ème trimestre 1975, p. 819. Pour un panorama complet, cf. William Genyes, Sociologie des Elites, Paris : Armand Colin, 2011.

[14] Vilfredo Pareto, Traité de Sociologie Générale, Paris-Genève : Librairie Droz, 1re édition, 1917. Né à Paris en 1848 et mort à Céligny (Genève) en 1923, Pareto succéda à Léon Walras dans la chaire d’Économie politique de l’Université de Lausanne. Dans cette Université, il enseigna aussi la sociologie et la science politique, http://classiques.uqac.ca/classiques/pareto_wilfredo/traite_socio_generale/traite_socio_gen.html .

[15] Gaetano Mosca, Elementi di Scienza Politica, Rome : Bocca, 1896 ; ce livre a été traduit en anglais sous le titre suivant : The Ruling Class, New-York : Mc Graw-Hill, 1939.

[16] Robert Michels, Les partis politiques – Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, trad. Française., Paris : Flammarion, 1914.

[17] Charles Wright Mills, The Power Elite, New York, Oxford: U.P., 1956; Première édition française sous le titre L’Élite du Pouvoir, Paris : François Maspero 1969.

[18] Charles Wright Mills, The Sociological Imagination, New York: Oxford Univ. Press, 1959.

[19] Il écrira ses « Cahiers de Prison » (Quaderni del carcere) entre 1926 et 1937. Cf. Antonio Gramsci, Quaderni del carcere, édition établie par Valentino Gerratana, Turin, Einaudi, 1975 et pour une édition française, Cahiers de prison, nrf Gallimard, Bibliothèque de Philosophie, traduit de l’italien par F. Bouillot et G. Granel, avant-propos, notices et notes de Robert Paris, 1990.

[20] Attilio Monasta, « L’intellectuel organique selon Gramsci », http://agora.qc.ca/documents/intellectuellintellectuel_organique_selon_gramsci_par_attilio_monasta (accès au 03/06.2016.

[21] Noam Chomsky, « The responsibility of intellectuals », The New York Review of Books, 23 Feb 1967, http://www.nybooks.com/articles/1967/02/23/a-special-supplement-the-responsibility-of-intelle/ (accès au 03/06/2016), propos repris dans American Power and The New Mandarins, New York: Pantheon Books, 1969.

[22] Pour comprendre ce que fut la New Left et la façon dont elle fut utilisée par les réseaux conservateurs et néo-conservateurs pour transformer la vision du monde et des politiques publiques des principaux milieux dirigeants aux Etats-Unis, cf. Bernard Sionneau, « Contre-culture, Néoconservatisme et Nouvelle Droite Bis », in La construction du conservatisme moderne aux Etats-Unis », Paris : L’Harmattan, 2012, pp. 74-89,

[23] Sur la question,cf. Michel Dusclaud et Bernard Sionneau, « Théories américaines des relations internationales: Aux origines des controverses et des paradigmes fondateurs, Revue d’Histoire Diplomatique,2012 (4),  p. 373-413, http://pedone.info/rhd/2012-4/04-Dusclaud.html 

[24] Pour une illustration de cette thèse, cf. Colin S. Gray, « What Rand has wrought », Foreign Policy n°4, Fall 1971et Allen S. Whiting, « The Scholar and the Policy-Maker », World Politics, vol. XXIV, Spring 1972.

[25] Pour une présentation des grands paradigmes de la discipline, on peut lire Michel Dusclaud et Bernard Sionneau, op.cit.

[26] Lorsque l’on confronte la production française et la production américaine, trois remarques s’imposent : tout d’abord, la recherche française en relations internationales est fortement marquée par  une approche juridique et institutionnelle; ensuite, à l’inverse de la démarche américaine, peu d’auteurs français parmi les fondateurs tentent le pari de la théorisation; enfin, jusqu’au début des années 1980, un certain nombre d’auteurs choisit de développer une interprétation marxiste du milieu international. On peut essayer de répertorier les principaux axes de recherche retenus par les fondateurs sous les intitulés suivants (tout en précisant que les problématiques retenues par les auteurs inscrits sous une même rubrique peuvent être différentes) : les approches sociologiques des relations internationales avec Raymond Aron  et  Marcel Merle ; les approches juridiques et institutionnelles avec Claude- Albert Colliard , Paul Reuter et Jean Combacau ; les approches empirico-descriptives avec Charles Zorgbibe  et Philippe Moreau-Defarges ; les approches historiques avec Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle ; et pour finir, les approches marxistes avec Pierre-François Gonidec, Robert Charvin et Albert Marouani. Cf. Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris : Calmann-Lévy, 8ème édition, 1984 (1ère édition, 1962), Marcel Merle, Sociologie des relations internationales, Paris : Dalloz, 4ème édition, 1988 (1ère édition, 1974). Claude-Albert Colliard, Institutions des relations internationales, Paris : Dalloz, 9ème éditions, 1990 (1ère édition, 1960).  Paul Reuter et Jean Combacau, Institutions et relations internationales, Paris : Thémis, Presses Universitaires de France, 4ème édition, 1988 (1ère édition, 1980). Charles Zorgbibe, Les relations internationales, Paris : Thémis, Presses Universitaires de France, 3ème édition, 1983 (1ère édition, 1975).  Philippe Moreau-Defarges, Les relations internationales dans le monde d’aujourd’hui, Paris : Editions STH, 4ème édition, 1992 (1ère édition, 1981). Pierre Renouvin, Jean-Baptiste Duroselle, Introduction à l’histoire des relations internationales,  Paris : Armand Colin, 4ème édition, 1991, Jean Baptiste Duroselle, Tout empire périra : théorie des relations internationales, Armand Colin, 1992 (1ère édition, 1981). Pierre-François Gonidec, Robert Charvin, Relations Internationales, Paris : Précis Domat, Montchrestien, 1981; Robert Charvin, Albert Marouani, Les relations internationales des Etats socialistes, Paris : Thémis, Presses Universitaires de France, 1981.

[27] Le terme est de l’écrivain argentin Ernesto Sabato cité par Edgar Morin. Cf. la note n°9.

[28] Guy Roustang, « L’imaginaire économiciste et la question du sens », Nouvelle revue de psychosociologie 2/ 2006 (no 2), p. 33-45, http://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2006-2-page-33.htm (accès au 04/06/2016).

[29] Cf. Josette Combes. « Pour en finir avec l’économicisme, une autre rationalité économique », Xèmes Rencontres du RIUESS, Luxembourg 2, 3, 4 juin 2010, http://base.socioeco.org/docs/_index99.pdf .

[30] Marcel Merle, Sociologie des relations internationales, Dalloz, 4ème édition, Paris, 1988 (1ère édition, 1974); Merle Marcel., Les acteurs dans les relations internationales, Economica, Paris, 1986; Marcel Merle, Forces et Enjeux des relations internationales, Paris : Economica, 2ème éd., 1985; Marcel Merle, « L’international sans territoire? » in Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts, « L’International sans Territoire », Cultures & Conflits, Paris : L’Harmattan, septembre 1996.

[31] Nous avons présenté les travaux de tous ces auteurs dans l’ouvrage numérique suivant : Bernard Sionneau, Relations internationales pour les managers. L’apport français des années 1990, avec une préface de Christian Dargnat, Directeur Général de BNPP Asset Management, Chicoutimi, Québec: Les Classiques des sciences sociales, 2014, 187pp. http://classiques.uqac.ca/contemporains/sionneau_bernard/Relations_internationales_managers/relations.html .

[32] Michel Beaud et Gilles Dostaller précisent : « Dans le domaine de la science économique, « […] Les quarante dernières années ont été marquées par une prolifération démesurée de travaux théoriques formalisés sur les marchés, les équilibres, les choix et les stratégies. L’étude des réalités économiques contemporaines est désormais considérée comme une activité de deuxième rang, rattachée à la précédente par quelques passerelles », in La Pensée Economique Depuis Keynes, Paris : Seuil, 1993, pp. 205-210.

[33] Pour une présentation des travaux de ces auteurs, cf. Bernard Sionneau, Relations Internationales pour les Managers, Chicoutimi, Ca : Les Classiques des Sciences Sociales, 2014, http://classiques.uqac.ca/contemporains/sionneau_bernard/Relations_internationales_managers/relations.html, (accès au 04/06/2016).

[34] Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts, « L’International sans Territoire », Cultures & Conflits, L’Harmattan, septembre 1996; Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts, Le retournement du monde, Paris : Presses de la FNSP, Dalloz, p.1992.

[35] Zaki Laïdi « Sens et puissance dans le système international », in Zaki Laïdi (sous la direction de), L’ordre mondial relâché,  Paris : Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques,  2ème édition, 1993; Zaki Laïdi, Un  monde privé de sens, Paris : Fayard, 1994; Zaki Laïdi « Après les guerres, la mêlée généralisée », Le Monde Diplomatique, Janvier 1996, p.20.

[36] Philippe Moreau-Defarges La Mondialisation : Vers la fin des frontières?, Paris : Dunod, 1993; Philippe Moreau-Defarges, L’ordre mondial, Paris : A. Colin, Paris, 1998;  Philippe Moreau-Defarges, La Mondialisation : Vers la fin des frontières?, Paris : Dunod, 1993;

[37] Michel Beaud, « A partir de l’économie mondiale : esquisse d’une analyse du système-monde », in Jacques Bidet et Jacques Texier (sous la direction de), Le nouveau système du  monde, Paris : Presses Universitaires de France, 1994; Michel Beaud, Le basculement du monde, Paris : La Découverte, 1997.

[38] Olivier Dollfus, « Le monde est un chaos qui se déchiffre », Affiches de la géographie,  « La géographie : situer, évaluer, modéliser ». Grands colloques de prospective, Ministère de la Recherche et de la Technologie, Novembre 1990; Olivier Dollfus, L’Espace Monde, Paris : Economica, 1994; Dollfus Olivier, La nouvelle carte du monde, Paris : Presses Universitaires de France, 1995.

[39] Marie-Françoise Durand, Jacques Levy, Denis Retaillé, Le monde : espaces et systèmes, Paris : Presses de la FNSP, Dalloz, 1992. Pour un complément d’analyse, on lira également, Denis Retaillé., « L’impératif territorial », in Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts, « L’International sans territoire »,  Cultures et Conflits n°21-22, Printemps/Eté 1996, p.21-40; Levy J., « Espaces-monde, mode d’emploi », in Jacques Bidet et Jacques Texier (sous la direction de), Le nouveau système du monde, Paris : Presses Universitaires de France, 1994.

[40] François Chesnais, La mondialisation du capital, Paris : Syros, 2ème édition augmentée, 1997.

[41] Une précision, faite ici par Jean Piaget, sur le sens des termes « inter, pluri et trans- disciplinarité » peut être utile: la recherche pluridisciplinaire implique la collaboration de plusieurs sciences, chacune conservant sa spécificité; la recherche transdisciplinaire, qui se situe à un niveau d’abstraction élevé, utilise des théories et des concepts communs à toutes les sciences sociales; la recherche interdisciplinaire, implique confrontation, échange de méthodes, concepts et points de vue, in Madeleine Grawitz, Méthode des sciences sociales, 10ème édition, Paris : Dalloz, 1996, p.305.