Blog

8 – De la justification Etats-Unienne d’une économie sans règles ni contraintes : Hommes, idées et réseaux

Préambule : Les fondements politiques modernes d’une économie sans règle ni contraintes pour ses principaux agents sont à chercher aux Etats-Unis, dans une opposition, largement partagée parmi ses supporters aux réformes « libérales » (de gauche dans ce pays ») » contenues dans le New Deal (1933-1938). Engagées par un président démocrate Franklin D. Roosevelt (1933-1945) l’objectif premier de ces réformes était de corriger la crise économique et sociale issue de la grande dépression (1929).   Cette crise, qu’un président républicain, Herbert C. Hoover (1929-1933) n’avait su anticiper, exposa, entre autres, les faiblesses de l’économie du « trickle down* » (ruissellement de la richesse) favorisée par son administration, ainsi que le manque de souplesse de ses politiques publiques. Elle fit perdre au parti Républicain sa réputation et la présidence, tout en plaçant à la tête de l’Exécutif un Président qui représentait ce que certains intellectuels et hommes politiques rejetaient. Nouvellement élu, Roosevelt jeta en effet les bases d’un « État Providence à l’américaine » qui augmentait la taille de l’État fédéral, tout en introduisant le keynésianisme dans l’économie.

*C’est Andrew W. Mellon, qui, ayant servi dans les administrations de trois présidents Républicains notamment comme Secretary of the Treasury de Herbert Hoover, aurait été à l’origine de ce que ses adversaires politiques ont appelé « la théorie du trickle down ». Mellon dont la dynastie familiale régnait sur la banque, l’industrie et le pétrole, était persuadé que seuls les milieux d’affaires savaient ce qui était bon pour l’Amérique et que les hommes politiques devaient suivre leurs conseils. Il s’attacha ainsi à démanteler l’édifice fiscal mis en place par le président démocrate Woodrow Wilson, partant du principe que des impôts élevés sur les revenus importants étaient une aberration. Selon lui, ce type de mesure dissuadait les riches de réinvestir leurs capitaux et s’opposait à la croissance économique, pénalisant ainsi tous les Américains. Porté au pinacle par le dynamisme économique des années vingt, il vit sa popularité ruinée par la grande dépression. Hoover lui trouva une porte de sortie comme ambassadeur à Londres.

Article : La deuxième moitié des années 1960 constitua, aux États-Unis, un tournant économique majeur : le taux de profit des entreprises industrielles chuta, pris en tenaille entre la stagnation des gains de productivité et la hausse des charges salariales et patronales. À cette crise du système industriel, vint s’ajouter d’autres crises qui lui étaient plus ou moins liées : l’inflation progressa de façon spectaculaire, la situation de l’emploi se dégrada, le système monétaire international se délita sous la crise profonde du dollar et le premier choc pétrolier contribua à la récession de 1973-1975, même s’il n’en était pas la cause unique.

La décennie soixante-dix consacra ainsi le renouveau incontestable d’une vision de l’économie qui rejetait l’intervention de l’État et prônait, au nom du respect de « l’ordre naturel des choses », le « laisser-faire, laissez-passer [1] ». En effet, la morosité ambiante paraissait démontrer l’échec des politiques keynésiennes : la coexistence de taux d’inflation et de taux de chômage de plus en plus élevés infirmait les certitudes associées à la courbe de Phillips [2] et remettait en cause l’efficacité, sinon la pertinence même, des programmes sociaux, présentés par les conservateurs comme des programmes d’assistance favorisant une « culture de la dépendance » et dissuadant le retour à l’emploi. Ce faisant, la crise, à laquelle était associée le concept de « stagflation » (faible croissance et forte inflation) eut des conséquences importantes à plusieurs niveaux : déjà déçus, à la même époque, par le Watergate et la fin sans gloire de la guerre du Viêt Nam, elle augmenta la méfiance des classes moyennes à l’égard de l’État et du gouvernement américains, incapables, semblait-il, de juguler une inflation des prix et des impôts (dont les taxes foncières) que la stagnation de leurs revenus ne permettait pas d’absorber. La crise permit également aux conservateurs de reprendre l’avantage, en remettant au goût du jour les travaux d’économistes justifiant les analyses politiques que leur mouvement faisait, depuis les années cinquante, sur la base d’idées simples : l’État intervenait trop dans l’économie, coûtait trop cher et n’accordait pas assez de liberté aux entreprises et aux individus.

Face à ce problème, les explications et solutions conservatrices apparurent élémentaires, indolores et surtout extrêmement attractives, car elles promettaient « tout » sans que le contribuable ait à verser le moindre centime et même « mieux », car elle lui faisait miroiter la possibilité d’être plus « libre » et de gagner « plus d’argent ». De fait, affirmaient les conservateurs, si la paralysie de l’État – exprimée par des réglementations complexes, des programmes publics coûteux et inefficaces, des hausses d’impôts – était source d’un formidable gaspillage d’argent public et d’énergie, il suffisait, pour y mettre un terme et libérer ainsi les initiatives individuelles ou entrepreneuriales, de simplifier, voire d’abolir les réglementations paralysantes, de réduire les impôts, de tailler dans les budgets sociaux ainsi que dans les effectifs des fonctionnaires « surpayés » et « surprotégés. ». Ces solutions « miracles », furent, de plus, soutenues et justifiées par une pléiade d’économistes dont les écrits allaient être le plus souvent couronnés par la reconnaissance de la communauté scientifique internationale, sous la forme d’un « prix d’Économie, décerné par la Banque de Suède, en mémoire d’Alfred Nobel » (Bank of Sweden Prize in Economic Sciences in Memory of Alfred Nobel).

Ce fut le cas de Friedrich A. Hayek, dont les idées et les travaux récompensés tardivement en 1974 par ce prix (qu’il dût partager avec le Suédois Gunnar Myrdal), furent présentés (parfois malgré lui [3]) par la droite conservatrice américaine (plus particulièrement par le courant « libertarien ») comme « prophétiques » par rapport au contexte initial dans lequel elles avaient été élaborées et incontournables par rapport à la justification de son discours sur le « moins d’État » et le « plus de marché » dans le contexte de crise des années 1970 (Friedman avouera que, selon lui, Hayek avait été l’avocat le plus influent de la cause libertarienne [4]).

Déjà en mars 1944, c’est-à-dire en pleine seconde guerre mondiale et dans « The road to Serfdom », un ouvrage écrit au Royaume-Uni, Hayek s’était fermement élevé contre l’intervention de l’État dans l’économie (tout en lui reconnaissant un rôle pour voter et faire respecter les lois protégeant la propriété privée, les contrats et assurer le bon fonctionnement du libre-marché ou pour assurer le règlement de questions sociales qui échappaient au marché [5]) : les démocraties, affirmait-il, risquaient de connaître le même sort que l’Allemagne nazie, car leurs élites (hommes politiques et intellectuels) croyaient que l’État pouvait organiser la planification centralisée des économies. Hayek précisait alors que cette solution, pratiquée par les régimes socialistes, constituait le plus sûr chemin vers le totalitarisme. De fait, selon lui, lorsque une forme de planification (plus ou moins modérée, voire à mi-chemin entre socialisme et capitalisme) prenait le pas sur les choix individuels dans les domaines économiques et sociaux, lorsque donc, le choix de quelques-uns suffisait à décider de l’allocation des ressources pour tout un pays, il s’ensuivait non seulement des risques de mauvais calcul économique, mais également des risques de dérive fasciste, engendrés par la concentration du pouvoir dans les mains d’une minorité et donc la menace de servitude (« serfdom ») pour le plus grand nombre [6].

Quittant l’Angleterre où, à l’époque, les idées de Keynes l’emportaient largement sur les siennes dans les cercles de l’establishment [7], Hayek émigra alors aux États-Unis, pays où son combat contre le socialisme reçut l’attention des milieux pour lesquels il s’apparentait à une lutte contre la progression du communisme. « The road to Serfdom » fut d’abord refusé par de nombreux éditeurs, mais grâce à l’influence d’Aaron Director, le beau-frère de l’économiste Milton Friedman, l’ouvrage fut publié finalement par les Presses de l’Université de Chicago [8]. Déclenchant une polémique dans les médias, le livre fut ensuite condensé par Max Eastman pour le compte de Reader’s Digest qui, par l’intermédiaire du American Book of the Month, en assura ainsi la diffusion populaire du contenu à plus d’un million d’exemplaires, ce qui contribua par là même à en faire un best-seller [9]. General Motors en fit également réaliser une version en dessin animé [10].

Suite à un succès populaire (largement ignoré par les cercles dirigeants américains) qui devait lui aliéner de nombreux collègues économistes (dans la mesure où les idées professées allaient à contre-courant et l’apparentaient davantage à un « propagandiste » qu’à un scientifique), des conservateurs se mobilisèrent pour financer les initiatives et travaux du spécialiste autrichien de droit et de sciences sociales [11]. L’un d’entre eux, Harold Luhnow, président du William Volker Fund, un fond d’investissement créé par un self-made man grossiste en meubles de Kansas City, fut particulièrement impliqué. Ayant lu l’ouvrage d’Hayek, et totalement acquis aux thèses de l’auteur, Luhnow joua un rôle clé dans leur diffusion : il accepta en effet de payer le poste de Professeur de Sciences Sociales et Morales de Hayek à l’Université de Chicago (qui s’y refusait) tout au long des années cinquante et jusqu’à son départ en retraite de cette institution en 1962 [12] ; il finança également le lancement, décidé par Hayek, de la Société du Mont Pèlerin (près de Vevey sur le lac Léman).

Sur l’invitation de ce dernier, en effet, trente-six chercheurs, pour la plupart des économistes, quelques historiens et philosophes, furent conviés, en avril 1947, à « discuter de l’état et de l’avenir du « libéralisme [13] » (ici, en son sens « européen », à savoir, ce qui plus tard aux États-Unis signifierait, sous l’étiquette « libertarianism » un « gouvernement minimal et fortement décentralisé »). Parmi les personnalités présentes à la première réunion, figuraient, entre autres, l’économiste Ludwig von Mises, fondateur avec Hayek du Cercle de Vienne [14] et leur collègue Fritz Machlup, la Foundation for Economic Education (FEE) créée en 1946 et représentée par son fondateur Léonard Read (ancien general manager de la Los Angeles Chamber of Commerce) mais aussi l’économiste F. A. Harper et le journaliste Henry Hazlitt du New York Times [15], l’économiste Walter Eucken délégué par l’école de Fribourg, le philosophe Karl Popper, les français Bertrand de Jouvenel et Maurice Allais, Lionel Robbins de la London School of Economics. La délégation de l’université de Chicago était la plus nombreuse avec les économistes Frank Knight, Milton Friedman, George Stigler et Aaron Director [16]. Après une dizaine de jours de débats souvent houleux autour de thèmes très variés (« Free Enterprise or Competitive Order », « The Future of Germany », « Liberalism and Christianity », etc.), le groupe produisit, le 10 avril 1947, une « déclaration de principes », dont la formulation avait deux objectifs : réunir les chercheurs présents, souvent divisés sur des questions de théorie et de politique économique [17], autour de grands principes communs ; provoquer une prise de conscience dans les milieux dirigeants du monde libre. « Les valeurs centrales de la civilisation sont en danger » pouvait-on lire dans la première phrase. Une explication suivait, qui en attribuait la cause principale à « un déclin dans la croyance en la propriété privée et le libre marché ; car sans la puissance et la capacité d’initiative que peuvent diffuser ces institutions, il est difficile d’imaginer une société dans laquelle la liberté peut être réellement préservée [18]. »

À partir de cette époque, le ton fut donné. Malgré les fortes dissensions qui divisèrent, dès le départ, les chercheurs impliqués dans la Société du Mont Pèlerin (mais qui échappaient pour la plupart au grand public), les conservateurs, encore mal organisés et très minoritaires aux États-Unis (cf. supra), comprirent néanmoins, sur la base des « articles de foi » autour desquels s’accordaient les personnalités de la « Société », qu’ils pourraient désormais justifier leur rejet de l’« État-Providence » et leur apologie du « libre-marché », en sollicitant les noms, les écrits, et les avis d’éminents spécialistes qui partageaient leurs croyances de base. Mais la Société du Mont Pèlerin fut une autre source d’inspiration. Hayek avait précisé en effet, dans son discours d’introduction de la première réunion, que l’idée de réunir un tel groupe lui était venue à partir d’une observation : trop d’individus, qui partageaient les mêmes préoccupations et opinions, restaient isolés les uns des autres ; obligés d’exposer et de défendre constamment leurs idées face à des publics souvent peu réceptifs ou ouvertement hostiles, ils n’avaient que rarement l’occasion d’avoir des échanges plus poussés sur leurs thèmes de prédilection avec des personnes partageant les mêmes convictions et idéaux [19]. La Société du Mont Pèlerin fut donc créée pour pallier ce problème et constitua l’amorce d’un puissant réseau intellectuel destiné à gagner, à l’échelle internationale, « la guerre des idées ». Il s’agirait de réunir, de façon régulière (chaque année), des chercheurs, des hommes politiques, en bref tous ceux qui, parmi les intellectuels ou les personnalités impliquées dans les cercles de la prise de décision, militaient pour que reste allumée la flamme du « libéralisme classique », et active la pensée du « libre marché », alors que, partout dans le monde, menaçaient les spectres du socialisme et de l’État centralisateur et planificateur. Si, au départ, Hayek avait précisé que la Société devait être avant tout une communauté de pensée dont les membres, unis par un même rejet du collectivisme, ne s’engageraient pas dans des activités de relations publiques ou de propagande, très vite cependant, certains d’entre eux n’hésitèrent pas à mettre leur argent, leur talent ou leur passion au service de la diffusion de leurs idées.

On vit ainsi, au fil des ans, des présidents ou des membres éminents de la Société intégrer les rangs de centres d’études militants (« think tanks ») conservateurs ou libertariens[20], quand ils ne les créaient pas ou n’en assuraient la présidence. Pour des raisons déjà citées, mais qui seront approfondies plus loin, il fallut tout de même attendre plusieurs décennies avant de voir, dans le milieu des affaires, les supporters de la cause conservatrice, en réaction au contexte particulier des années 1970 (contre-culture, crise économique, Watergate, recul des États-Unis dans le monde), émuler les expériences des pionniers et jeter toutes leurs forces financières dans la « guerre contre les idées socialistes ».

Quelques-uns ouvrirent la voie, plus particulièrement dans le registre « libertarien », favorisé par la Société du Mont Pèlerin : l’Américain du Middle-West, Harold Luhnow (neveu de William Volker et président de William Volker & Company), mit très tôt (dès la fin des années quarante), une partie des ressources du Volker Fund qu’il présidait, au service de cet objectif (cf. supra) et de ses déclinaisons concrètes : soutenir financièrement les chercheurs de premier plan qui ne pouvaient obtenir de postes dans des universités dominées par la pensée keynésienne ; leur permettre de se rencontrer et de publier leurs travaux (Constitution of Liberty de Hayek, Capitalism and Freedom de Friedman, Man, Economy and State de Rothbard, etc.) ; identifier les jeunes talents (talent scouting) acquis à l’idéal d’une société libre et leur donner les moyens de se qualifier pour apporter leur contribution à ce chantier ; financer les institutions de recherche et de formation comme Foundation for Economic Education (FEE), une pionnière en son genre (1946), ou comme Institute for Humane Studies, fondé à partir de 1961 par F. A Harper (ancien de FEE) pour prendre la suite du Volker Fund arrivé en fin de mandat), ainsi que les collections (Humane Studies Series, etc.) qui diffuseraient, dans toutes les bibliothèques des collèges et universités d’Amérique du Nord (par l’intermédiaire, entre autres de la National Book Foundation) le corpus de connaissances associés aux idées et propositions libertariennes en matière d’économie, de droit et de société ; la création d’institutions complémentaires ou le soutien à celles qui existaient déjà, tels Intercollegiate Society of Individualists (ISI[22] fondée par William Buckley et Frank Chodorov (qui deviendrait plus tard Intercollegiate Studies Institute) ou FEE et sa publication The Freeman, acquise à partir de 1954.

Le milliardaire britannique, Antony Fisher, suivit la voie ouverte par Harold Luhnow. Malgré des revers de fortune, celui-ci s’impliqua en effet personnellement, dans la création et la gestion de très nombreux « think tanks » en Angleterre, Amérique du Nord, et dans le reste du monde. Grand admirateur de Hayek qu’il rencontra à la London School of Economics en 1945 et dont il aurait découvert « The Road to Serfdom » grâce à l’édition condensée du Readers’ Digest, Fisher, au cours de cette rencontre initiale, lui demanda comment un homme d’affaires riche pouvait contribuer à éviter que son pays et la civilisation occidentale ne basculent dans la dérive étatique que son livre décrivait. La réponse le surprit. Fisher, qui pensait à la politique, reçut de Hayek la réponse suivante : « Si vous voulez faire quelque chose pour votre pays, ne faites surtout pas de politique ; les hommes politiques ont toujours un train de retard par rapport à l’opinion publique ; et l’opinion publique elle, est toujours à la remorque des idées véhiculés par les intellectuels ; Aussi, essayez plutôt de changer l’opinion des intellectuels [des enseignants et des auteurs [23]]. Ce qui est un processus qui demande entre 20 et 30 ans [24]. » Antony Fisher, qui devint membre de la Société du Mont Pèlerin, retint la leçon et se mit, dès lors, à la tâche.  Il commença par créer l’Institute of Economic Affairs (IEA) à Londres en 1955 et fut aussi impliqué en tant que conseil, avec l’activiste conservateur américain Paul Weyrich, dans l’établissement de la fameuse Heritage Foundation installée à Washington D.C en 1973 et dont le premier président fut, en 1974, Edwin J. Feulner (également futur président de la Société du Mont Pèlerin de 1996 à 1998). Fisher co-dirigea aussi le Fraser Institute au Canada, participa, en 1977, avec l’avocat américain William Casey (qui devint plus tard le patron de la CIA sous Reagan), à la mise sur pied du International Center for Economic Policy Studies (ICEPS) à New York (dont le conseil d’administration comptait dans ses rangs Irving Kristol et Edwin Feulner [25]), rebaptisé plus tard Manhattan Institute, ainsi qu’à celle du Pacific Institute for Public Policy, en 1979, à San Francisco.

Dans la deuxième moitié des années 1970, le consensus autour des solutions keynésiennes associées à l’État-Providence qui, jusqu’ici, avait dominé le débat d’idées et les politiques publiques dans les pays riches, commença, en Grande Bretagne et aux États-Unis, à se fissurer sérieusement, au profit de discours et solutions privilégiant le marché. Si, à l’époque, inflation, chômage, stagnation des salaires et une révolte plus ou moins ouverte contre les impôts, étaient pour beaucoup dans cette situation, des personnages politiques d’envergure reconnurent néanmoins à Antony Fisher et à IEA d’avoir joué un rôle important dans ces transformations. Ainsi, lorsqu’elle prit ses fonctions de premier ministre au cours de l’été 1979, Margaret Thatcher lui fit parvenir ces mots : « Vous avez créé l’atmosphère qui a rendu possible notre victoire [26]. » Quelques années plus tard, à l’occasion d’un discours sur le 30e anniversaire d’IEA, la « dame de fer » ajoutait : « Puis-je dire à quel point nous sommes reconnaissants à ceux qui se sont joints à votre grande aventure. Ils étaient une poignée, mais ils avaient raison, et ils ont sauvé la Grande Bretagne [27]. » Aux alentours de 1984, l’homme d’affaires britannique supervisait ainsi de nombreuses institutions du type de IEA dans le monde, et, afin de coordonner leurs activités autour des thèmes centraux identifiés par la Société du Mont Pèlerin, créait, en 1987, Atlas Economic Research Foundation. Il décida ensuite, en accord avec F. A. Harper, un autre membre de la Société du Mont Pèlerin qui avait fondé l’Institute for Humane Studies (IHS) en 1961, d’unir les forces de ces deux entités – l’objectif étant de mettre en place une structure centralisée permettant de piloter un nombre croissant de « think tanks » totalement consacrés à la défense du « libre-marché » contre les interventions de l’État. Ces initiatives, en direction de la formation intellectuelle des élites, furent complétées par celles d’autres membres de la Société du Mont Pèlerin, dont plusieurs Présidents furent d’éminents économistes, souvent formés, ou en poste, à l’Université de Chicago. Ce fut, entre autres, le cas de Milton Friedman et de Garry Becker, touts les deux professeurs à Chicago, présidents de la Société du Mont Pèlerin, le premier de 1970 à 1972, le second de 1990 à 1992, récipiendaires du Prix d’Economie de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel (en 1976 pour Friedman et 1992 pour Becker), intégrés en tant que Senior Research Fellow à la très conservatrice Hoover Institution on War, Revolution and Peace [28].

Outre Ludwig von Mises et Friedrich Hayek, célèbres pour leur hostilité à l’intervention publique en économie (à des degrés divers [29]) et leur attachement au respect des droits des individus en politique (motivant leur critique du socialisme et de la planification centralisée), ou un Milton Friedman, chef de file de l’école dite « monétariste », et dont les propositions sur les changes flottants et la dérégulation du transport allaient inspirer des présidents américains, d’autres économistes eurent également une influence notoire sur l’évolution de la pensée anti-keynésienne et sa traduction dans l’économie réelle.

Dans ce domaine, les enseignants chercheurs de l’université de Chicago se taillèrent la part du lion : George Stigler, prix en mémoire d’Alfred Nobel en 1982, membre de la première heure de la Société du Mont Pèlerin et président de celle-ci (1976-1978) entreprit de démontrer que la réglementation des affaires par le gouvernement était nocive, car elle contribuait, selon ses conclusions, en assurant la collusion entre les intérêts des groupes de pression et l’appareil bureaucratique, à léser les consommateurs et à renforcer les monopoles ; Ronald Coase, prix en mémoire d’Alfred Nobel en 1991, soutint, lui, la thèse en fonction de laquelle taxes et subventions étaient inutiles en économie, si les agents touchés par des coûts imprévus (externalités), ou à l’origine de ces coûts, pouvaient être mis en présence et en situation de négocier directement leur niveau. L’école du Public Choice, emmenée par James Buchanan (Prix en mémoire d’Alfred Nobel en 1986 et président de la Société du Mont Pèlerin de 1984 à 1986) et Gordon Tullock, postula, avec les travaux de ses chercheurs, que l’État était au centre d’un véritable marché, le « marché politique » enjeu pour les intérêts d’agents individuels et maximisateurs, réfutant, par là même, sa présentation comme agent unique, instrument d’une rationalité supérieure aux mécanismes du marché. D’autres auteurs enfin comme Théodore Schultz (prix en mémoire d’Alfred Nobel en 1979) et Garry Becker (dont le prix en mémoire d’Alfred Nobel et la présidence de la Société du Mont Pèlerin ont déjà été mentionnés) accordèrent tous deux une place centrale à ce qu’ils appelaient le « capital humain » (stock individuel de capacités intellectuelles ou professionnelles), le premier dans ses travaux sur le développement économique des pays, le second, pour aborder, sous un angle strictement économique, les consommations usuelles mais également les valeurs personnelles déterminant les comportements individuels (amour, altruisme, etc.).

Un dernier courant, auquel on donna le courant d’« économie de l’offre » (Supply Side Economics), réunit des chercheurs qui, n’appartenant pas à l’école de Chicago, ajoutèrent néanmoins leurs voix aux précédentes pour dénoncer l’État-Providence et stigmatiser les impasses des solutions keynésiennes visant à soutenir « la demande ». En réaction à ce qu’ils percevaient comme des obstacles structurels à la croissance économique, George Gilder (auteur en 1981 de « Wealth and Poverty [30] »), Athur Laffer, Jude Wanniski (auteur de « The Way the World Works » en 1978 [31]) et Victor Canto, préconisèrent en effet de rendre à « l’offre », c’est-à-dire aux entreprises et à leur activité productive, la fonction de stimulation de la croissance, étouffée, selon eux, par des réglementations et des impôts excessifs. Ils apportèrent ainsi une caution scientifique à la révolte antiimpôts, déclenchée à la fin des années 1970 en Californie à partir d’un refus d’une fiscalité locale jugée excessive. Laffer, Gilder, Canto et Wannisky (le créateur du terme « Supply Side Economics ») furent ainsi à l’origine d’une formidable offensive intellectuelle. Elle eut d’autant plus d’impact qu’elle se situa dans un contexte particulièrement porteur. Les Républicains conservateurs et leur nouveau héraut, Ronald Reagan, n’avaient en effet de cesse de clamer qu’ils effaceraient le passif enregistré par les États-Unis, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières : le recul économique tout d’abord, accentué par deux chocs pétroliers (1973 et 1979) et l’existence de la stagflation ; le recul diplomatique ensuite, illustré par le retrait sans gloire des troupes américaines du Vietnam, la chute du Chah d’Iran et les otages américains de Téhéran, l’invasion soviétique de l’Afghanistan, la progression de régimes marxistes en Afrique australe et en Amérique Centrale. Le message des « théoriciens de l’offre » correspondait ainsi à une forte « demande » : il apportait des solutions aux problèmes économiques de l’Amérique. Et ces solutions étaient d’autant plus satisfaisantes qu’elles apparaissaient simples et attractives et que les valeurs qui les sous-tendaient, appartenaient à une période mythique de l’histoire des États-Unis.

La « révolution conservatrice » américaine des années 1980 et son leader charismatique (Ronald Reagan), puisèrent en effet dans la conquête de l’Ouest leur source d’inspiration[32]. Exaltant l’époque et ses mythes, ils choisirent pour modèles les go getters, ces pionniers du dix-neuvième siècle qui, à une époque d’État minimum (symbolisé par les villes de l’Ouest) et grâce à leur esprit d’entreprise, conquirent l’espace américain et firent reculer la frontière sauvage (wilderness) jusqu’aux limites du Pacifique. La révolution conservatrice américaine remit à l’ordre du jour les grands thèmes représentatifs de la conquête de l’Ouest : « l’esprit pratique, le goût du risque et de l’innovation » (incarnés dans les années 1970 et 1980 par les informaticiens de Californie montant les premiers ordinateurs personnels dans leurs garages) ; l’individualisme, qui s’exprimait dans le culte de la liberté et de la réussite individuelles, mais aussi dans l’État minimum ; et pour finir, « la sélection naturelle » (darwinisme et puritanisme dont on retrouvait l’idée dans le concept de manifest destiny [33], justification antérieure à une expansion de la politique étrangère des États-Unis et justification morale au refus de programmes sociaux corrupteurs (« Pour grimper dans l’échelle sociale, les pauvres doivent d’abord travailler avec plus d’acharnement que les classes supérieures… l’aiguillon de la pauvreté est la chose la plus nécessaire à la réussite des pauvres » écrira Georges Gilder [34]). Contenus dans la philosophie politique véhiculée par les milieux conservateurs, néo-conservateurs et libertariens, mais également dans les discours des économistes de Chicago et de « l’offre », ces thèmes permirent aux Républicains conservateurs de conquérir les urnes.


[1] Cette phrase est attribuée au français Vincent de Gournay (1712-1759) intendant du Roi Louis XV et supporter fervent de la libéralisation du commerce, de l’industrie, de l’abolition des règles et des monopoles en économie (avec François Quesnay et l’école des « Physiocrates »).

[2] Alban William Phillips (1914-1975) a enseigné l’économie à la London School of Economics. Il publia en 1958 un article dans la revue Economica, sous le titre suivant : « La relation entre le chômage et le taux de croissance des salaires nominaux au Royaume-Uni : 1867-1957 ». On a pris l’habitude d’assimiler la courbe de Phillips à une relation inflation-chômage et de résumer ainsi le dilemme auquel se trouvent confrontées les politiques keynésiennes : pour réduire le chômage, il faut tolérer plus d’inflation ; la lutte contre l’inflation se paie par une augmentation du chômage. Mais dans les années soixante-dix, en période de « stagflation », la relation change de forme : inflation et chômage progressent de concert.

3 F. A. Hayek, par exemple, refusa de se voir qualifier de « conservateur ». Quelques lignes d’un texte écrit en 1960 suffisent à en expliquer la raison, mais également pourquoi les « libertariens » tentèrent de le récupérer dans leur panthéon : « On peut dire en général que le conservateur ne voit aucune objection à la coercition ou au pouvoir arbitraire, aussi longtemps qu’’ils sont utilisés pour ce qu’’il estime être les bonnes raisons. Il pense que si le gouvernement se trouve entre des mains décentes, il n’y a aucune raison pour qu’il soit trop restreint par des règles rigides. […] Comme le socialiste, il est moins concerné par la question de savoir comment le pouvoir du gouvernement devrait être limité, que de savoir qui l’exerce ; et comme le socialiste, il se considère investi de l’autorité requise pour imposer ses valeurs à autrui. », in« Why I am not a Conservative », in The Constitution of Liberty, The University of Chicago Press, Chicago, 1960 – Institut Hayek).

4  « Milton Friedman reminisces about his career as an economist and his lifetime ‘avocation’ as a spokesman for freedom », Interviewed by Brian Doherty, ReasonOnline, 95/06.

5  Joël Spring, Education and The Rise of The Global Economy, Mahwah, NJ, Lawrence Erlbaum Associates, 1998, p. 123. Les « libertariens » purs et durs reprochèrent plus tard à Hayek d’avoir admis que l’État et le gouvernement pouvaient être utiles.

6 Pour un résumé des principales idées de F. A. Hayek, cf. Bernard Sionneau, « Legitimating Corporate Global Irresponsibility : Contexts, Origins and Vectors of the Market Modem Newspeak », Journal of Global Responsiblity, n° 2, Fall 2010.

7 Histoire des Pensées économiques : Les contemporains, Sirey, Paris, 198, p. 294.

8 Jean-Louis Perrault, « Genèse de la Bête : ou tout ce qu’il faut savoir avant de lire l’économie et que vous n’apprendrez pas dans le ‘Mankiw’ in « Les nouveaux enjeux économiques internationaux : acteurs et stratégies », Conférence tenue à l’Institut Supérieur Européen de Gestion, Paris, 20 mai 2003.

9 Neil Mclnnes, « The road not taken: Hayek’s slippery slope to serfdom – economist and author Friedrich Hayek », The National Interest, Spring 1998.

10 John Blundell « The road to serfdom: Reflections and Contemporary Assessments », Speech to the Héritage Foundation at the 27th Annual Resource Bank Meeting », 13 May 2004.

11 Hayek obtint en effet le titre de Docteur en droit en 1921, puis en 1925 celui de Docteur en sciences sociales.

12 John Blundell (President, Institute of Economic Affairs), « Waging the War of Ideas : Why there are no shortcuts », Atlas Economic Research Foundation, January 1990.

13Mont Pèlerin Society, « Short History and Statement of Aims »,

14 Le Cercle de Vienne fut fondé par les deux hommes en 1924. Il s’agissait principalement d’un réseau de réflexion où vinrent débattre d’éminents économistes autrichiens comme Haberler, Machlup et Morgenstern, in Histoire des Pensées Économiques, op. cit., p. 292.

15 Henry Hazlitt, « The early history of FEE », The Freeman (a publication of the Foundation for Economie Freedom), Vol. 34, N° 3, March 1 984. Hazlitt rappelait que Léonard Read avait défini 14 objectifs pour guider les activités de FEE : (1) l’assistance financière à des chercheurs ; (2) des études spécifiques sur des problèmes économiques ou politiques contemporains ; (3) des opuscules fournissant des solutions à des centaines de problèmes économiques ; (4) des tracts pour la distribution de masse ; (5) un journal (initiative réalisée en 1954 quand FEE devient propriétaire de Freeman) ; (6) des ouvrages : résumé, publication, distribution de grandes œuvres classiques (Wealth of Nations, Federalist Papers, etc.) ainsi que la promotion et la publication de manuels satisfaisant aux critères d’évaluation libertariens, ; (8) un club accueillant « l’essai du mois » ; (9) un programme de radio à l’échelle du pays ; (10) l’organisation et le conseil, partout aux États-Unis, de groupes d’études non ouvertement affiliés politiquement ; (11) l’analyse des tendances collectivistes, de telle sorte que toute nouvelle proposition interventionniste puisse être examinée et réfutée avant dêtre adoptée ; (12) un institut de formation ; (13) la possibilité pour les étudiants des premières années de l’enseignement supérieur, ainsi que pour des enseignants potentiels d’accepter des postes de courte durée dans l’industrie afin de se familiariser avec les problèmes réels de production ; (14) une études des méthodes permettant de financer et d’organiser ces activités.

16 Mont Pèlerin Society, Inventory of the General Meeting Files (1947-1998), Liberal Archief v.z.w, 2005.

17 Cf. les précisions faites sur le sujet par Jean-Louis Perrault, op. cit.

[20] Cf. nos articles sur le sujet dans le blog.

18 Mont Pèlerin Society, « Short History and Statement of Aims », op. cit.

19 Greg Kaza, « The Mont Pèlerin Society’s 50 th Anniversary », The Freeman, June 1997.

20 John Blundell, « Waging the War of Ideas: Why there are no shortcuts », op. cit.

22 Ajout fait à partir du témoignage de John Blundell, « The road to serfdom: Reflections and Contemporary Assessments », op. cit.

23 Charles (Chuck) H. Brunie, « Hamilton Award Acceptance Speech », Manhattan Institute, 2003.

24 « Introduction of Charles H. Brunie by Roger Hertog », ibid.

25 John Blundell, op. cit.

26 Ibid.

27 cf. Hoover Institution, « Fellows: Index by Name », http://www.hoover.org/.

28 Le camp des « libertariens purs et durs » incarné par Ludwig von Mises et son disciple, l’Américain Murray Rothbard, ne tolérait absolument aucune forme d’intervention de l’État dans l’économie de marché. Selon l’historien conservateur John L. Kelley, Murray Rothbard, chargé d’évaluer le manuscrit de The Constitution of Liberty écrit par Hayek, se serait prononcé contre tout financement de sa publication par le Volker Fund, dans la mesure où, selon lui, « il accordait un rôle substantiel au gouvernement », in « Bringing the Market Back In », Navigator Magazine, volume III, number 9, october 2000 (Navigator Magazine est devenu depuis avril/mai 2005, The New Individualist).

[32] Cf. l’article n° 4 (Série Etats-Unienne) de ce blog.

29 Gilder put écrire son ouvrage grâce à une bourse de la fondation Smith Richardson obtenue par l’intermédiaire du Manhattan Institute, in Eric Alterman, « The Right Books and Big Ideas », The Nation, November 22, 1999.

30 Selon Wanniski, c’est Irving Kristol qui convainquit la fondation Smith Richardson de lui accorder 40 000 dollars pour écrire son livre dont 10 000 dollars furent versés à American Enterprise Institute qui assura la logistique, in ibid.

31 C’est le journaliste J. O‘Sullivan qui crée l’expression de « Destinée Manifeste » en 1845. Le concept est fondamental dans l’édification des États-Unis. Comme l’explique M.C Pauwels : « les Américains sont convaincus d’être le peuple élu de Dieu, à qui échoit la mission de répandre un certain idéal et une certaine civilisation à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières américaines. L’Amérique étant une expérience unique, exceptionnelle, un véritable laboratoire du progrès créé de toutes pièces, le modèle ainsi obtenu est perçu comme le meilleur au monde et les Américains ont le devoir moral d’en faire bénéficier le reste de la planète. Telle est leur « destinée manifeste ». Liberté et démocratie doivent donc être étendues et préservées à travers le monde ; telle est la mission de l’Oncle Sam, celle qui justifie le choix du peuple américain par Dieu »., in M.C. Pauwels, Civilisation Américaine, Paris : Hachette, 1994, p. 37.

32 Cité dans : René Passet, Une Economie de Rêve, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 69.

7 – Conservatisme versus libertarianisme aux Etats-Unis : une Fusion « contre-nature » organisée dans les années 1950 pour gagner la guerre des Idées

Contributions, Interactions et débats (National Review, Freeman): Russell Kirk, William Buckley, William Schlamm, Frank Meyer, Whitaker Chambers, James Burnham, Frank Chodorov[1]

article : Un ouvrage donna au mouvement intellectuel conservateur une identité et une respectabilité, dans un contexte qui, aux Etats-Unis, restait dominé par les idées « libérales » (« de gauche » dans ce pays). Ecrit par Russell Kirk, un jeune intellectuel de 35 ans alors inconnu, The Conservative Mind (1953), infléchit la perception que le public américain et les conservateurs, eux-mêmes, avaient du conservatisme. Avec « The Conservative Mind »,  Russel Kirk entreprit de prouver que le conservatisme américain était intellectuellement respectable. Offrant à ses lecteurs un panorama de 150 années d’histoire politique et intellectuelle associée à des conservateurs illustres (Burke, Disraeli, Hawthorne, etc.), il expliqua que le conservatisme américain moderne puisait ses racines et ses grands principes (il en dénombrait alors six[2]) dans une tradition de qualité. En bref, les conservateurs n’étaient pas des penseurs et des auteurs de seconde catégorie. Et leurs idées ne pouvaient être assimilées ou réduites aux seules diatribes anti-communistes d’un Joseph McCarthy au Sénat[3]. A sa sortie, l’ouvrage de Kirk fit l’objet de critiques favorables dans la presse et eut ainsi deux conséquences notables sur le mouvement conservateur : il associa, tout d’abord, le label « conservateur » à une tradition politique pourvue de véritables fondements intellectuels ; il fit, ensuite, du qualificatif éponyme le nom officiel d’un mouvement, permettant alors à grand nombre des supporters de ses différents courants (« conservateurs libéraux », « Républicains Jeffersoniens », etc.) de s’en réclamer ouvertement.

Aux efforts de Kirk pour légitimer le mouvement conservateur, s’ajoutèrent ceux d’une presse qui voulait unifier les différents courants de pensée conservateurs autour de deux thèmes fédérateurs : l’ « anti-libéralisme » et l’ « anticommunisme ». La National Review et les personnalités qui animèrent ses colonnes, eurent, dans ce domaine, un rôle particulièrement important.

C’est en 1955 que William F. Buckley Jr. et William S. Schlamm créèrent le titre, s’entourant de personnalités parmi lesquelles on comptait, entre autres, James Burnham, Russell Kirk, Frank Meyer et Whittaker Chambers[4] (l’homme de « l’affaire Alger Hiss[5] »). Deux éléments les réunissaient : une opposition sans concession au libéralisme et leur anticommunisme virulent qui allait en faire de véritables « croisés de la guerre froide ». De fait, Buckley justifiait leur combat autour du credo suivant : « la force la plus évidente d’utopie satanique portée par notre siècle est le communisme[6] ». Nombre de ceux qui allaient devenir ses plus proches collaborateurs avaient pourtant été d’anciens marxistes. C’était par exemple, le cas de Whittaker Chambers, ancien espion à la solde de l’URSS, celui également de William Schlamm ancien communiste autrichien, celui de Frank Meyer qui avait rejoint le Parti Communiste au début des années 1920, ou enfin celui de James Burnham qui avait été un proche de Léon Trotski et du socialiste américain Sidney Hook, ainsi que l’un des principaux porte-parole de la branche trotskiste du mouvement communiste international[7]. Mais leur rejet du Stalinisme, surtout à partir des purges organisées à l’intérieur du Parti Communiste de l’Union Soviétique en 1936 et du Pacte Germano-Soviétique de 1939 avait conduit ces hommes à rejoindre le camp de la droite conservatrice aux Etats-Unis. Burnham et Meyer, réunis par leurs origines sociales aisées et leur passage à Oxford, jouèrent ainsi un rôle de premier plan au sein de National Review, malgré les différends intellectuels qui les opposaient souvent[8].

La contribution principale de Frank Meyer fut l’idée de « fusion » (fusionism) entre courant « libertarien » tout entier tourné vers la protection de la liberté individuelle et du libre-marché (indissociables), et courant « traditionaliste » défini autour d’un socle judéo-chrétien de croyance dans « l’ordre » et « la vertu ». Dans une série d’essais, regroupés plus tard dans deux grands titres intitulés In Defense of Freedom : A Conservative Credo (1962) et What is Conservatism ? (1964), il entreprit de démontrer que la liberté individuelle s’épanouissait au mieux dans une société équilibrée, un élément qui expliquait l’aversion des deux courants pour le totalitarisme. Meyer, pour autant, ayant fait le saut du Marxisme au Conservatisme, s’affichait plutôt comme un « libertarien », car il se méfiait du penchant des traditionalistes à vouloir imposer aux individus, par Etat et société interposés, leur conception du « Bien » et du « Vrai ». Mais il était prêt à mettre ses convictions personnelles à l’arrière-plan, pour donner au mouvement conservateur les moyens de gagner la guerre froide et de prouver par là même que le système américain était le seul à pouvoir marier « liberté » et « vertu ». Afin, peut-être, de rassurer les deux principaux courants dont il entendait démontrer la fusion, Meyer avouait avoir eu pour influence intellectuelle, du côté libertarien, The Road to Serfdom (1944),l’ouvrage de Hayek et, du côté traditionaliste, Ideas Have Consequences (1948),celui de Weaver. Malgré ces références, les réactions d’opposition au « fusionnisme » furent vives dans les deux camps. Le « libertarien » Murray Rothbard affirma ainsi que le « fusionisme » n’existait pas et qu’il n’était qu’une tentative conceptuelle fallacieuse pour réunir des traditions différentes dans le mouvement conservateur. Le propos était confirmé par le « traditionaliste » L. Brent Bozell. Ce dernier faisait en effet remarquer que la liberté n’était pas la finalité première des individus en quête d’une vertu qui se comprenait avant tout comme le respect de la nature humaine et de l’ordre divin des choses[9].

James Burnham, quant à lui, devint une sorte de mentor pour un William Buckley plus jeune, qui disait de lui : « Il est la principale influence intellectuelle de National Review[10] ». De fait, les idées de Burnham sur le monde et la puissance soviétique marquèrent durablement la revue. Après avoir démissionné en 1940 du Socialist Workers Party et mis un terme à son implication dans le mouvement communiste international, Burnham se transforma en stratège de la guerre froide. Ecrivant, en 1944, une analyse des objectifs soviétiques pour le compte de l’Office of Strategic Services (ancêtre de la CIA), il poursuivit sur sa lancée, en proposant de substituer à « l’endiguement » (Containment), qu’il critiquait pour son côté défensif, une stratégie de « Libération » (Liberation), seul moyen, selon lui, de saper la puissance soviétique[11]. Dans trois ouvrages écrits entre 1947 et 1952, The Struggle for the World (1947), The Coming Defeat of Communism (1950) et Containment or Liberation ? (1952), et dans une centaine d’articles produits sur une période de vingt cinq ans pour National Review, Burnham développa le thème sans relâche, critiquant l’endiguement selon une perspective idéologique de droite[12]. Dans ses analyses, la guerre froide était un conflit systémique dont l’issue ne pouvait qu’être la défaite ou la transformation de l’un ou l’autre des deux camps. Comme il le disait lui-même : « la troisième guerre mondiale avait commencé[13] ». Afin de remporter la victoire, Burnham suggérait aux dirigeants américains de combiner plusieurs éléments : l’offensive idéologique, l’aide aux groupes dissidents, l’utilisation de la puissance économique et technologique, le recours à la guerre psychologique – tous moyens, selon lui, de maintenir l’URSS dans une position défensive. Il fut d’ailleurs l’un des fondateurs du Congress for Cultural Freedom (CCF)[14] une organisation réunissant des antistaliniens de droite et de gauche (comme Irving Kristol ou Daniel Bell, les futurs pères du néo-conservatisme), financée en secret par la CIA[15], dont l’objectif était de fournir une alternative intellectuelle aux opérations de propagande en faveur de la « paix » et de l’ « amitié », contrôlées par les communistes. Malgré des positions très engagées, Burnham se voulait lucide sur les capacités de la superpuissance communiste. Il accusa ainsi les conservateurs américains ou les observateurs occidentaux (surtout après Spoutnik), de surestimer l’avance technologique et militaire soviétique et d’être les proies de la désinformation orchestrée par Moscou. A l’intérieur, ses convictions le conduisirent à dénoncer les adversaires de Joseph McCarthy (à être « un anti-anti-McCarthyste» selon ses propres mots[16] ) et à soutenir les enquêtes du Congrès sur le communisme aux Etats-Unis. Car il tenait pour vrais les témoignages, faits par des ex-communistes repentis (Whittaker Chambers, Elizabeth Bentley, etc.), sur l’existence de réseaux d’espionnage soviétiques en Amérique. Ignorer la pénétration communiste du gouvernement et de la société américaine était, selon lui, proprement suicidaire. Ce thème fit l’objet de nombreux développements de sa part, non seulement dans les colonnes de National Review, mais également dans celles de The Freeman, un autre journal d’opinion de droite et dans un ouvrage intitulé The Web of Subversion (1954) qu’il écrivit avec son épouse.  Il en profita aussi pour mettre son talent de journaliste au service d’attaques en règles contre ceux ou celles qu’il identifiait comme les « icônes » du libéralisme d’alors : Eleanor Roosevelt, Harry Truman, George Kennan[17], J. Robert Oppenheimer et Linus Pauling, etc.

Grâce aux efforts déployés sans relâche par William Buckley Jr., Frank Meyer, James Burnham et tous les collaborateurs de National Review, celle-ci devint très vite le point de ralliement d’une « nouvelle droite » (New Right), décidée à en finir avec l’isolationnisme de l’« ancienne droite » (Old Right). Pour les instigateurs de ce courant aspirant à la rénovation, et dont la plupart avaient été d’anciens communistes, la priorité des priorités politiques était de débarrasser la planète d’une URSS qui avait trahi leurs espoirs. Afin d’y parvenir, il fallait tout d’abord créer une communauté de vision autour du thème et lui donner les moyens de se transformer en outil de pouvoir et d’influence. Ce fut la tâche à laquelle ils se consacrèrent, non seulement dans les colonnes de publications conservatrices, mais également à travers la constitution d’un réseau d’institutions destinées à relayer leurs opinions dans toute la société américaine.

La délimitation des camps fut ainsi l’une des premières entreprises dans laquelle s’engagèrent Buckley et ses partisans. Il s’agissait en effet de faire de leurs positions sur l’Union Soviétique, la ligne directrice de la « nouvelle droite », et de savoir de façon précise qui y adhérait et qui la refusait. Ce faisant, la vision binaire « ami/ennemi » qui était aussi le prisme de la guerre froide, permettait de renvoyer dans le camp des « traîtres » ou des « naïfs » ceux qui contestaient la ligne adoptée. L’offensive, qui signalait également la rupture « nouvelle droite »/« ancienne droite », fut engagée au cours de la première moitié des années cinquante. Elle eut lieu au cours de l’année 1954, dans les colonnes de la revue The Freeman, à l’occasion de débats engagés entre « libertariens » non interventionnistes et « conservateurs » interventionnistes.

William Buckley Jr. ouvrit le feu. Dans un article intitulé « A Dilemma of Conservatives » (août 1954), il reprit la problématique de son mentor, Burnham, sur l’opposition « Endiguement (containment) »/« Libération (liberation)». Il s’en servit alors pour distinguer les conservateurs de la première voie (containment conservatives) et les conservateurs de la seconde (liberation conservatives), soulignant par là même le désaccord profond qui divisait la droite sur l’Union Soviétique et sur la politique que les Etats-Unis devaient adopter à son égard[18]. Il prédisait déjà une rupture avec l’ « ancienne droite » sur ces sujets, tout en s’efforçant de faire apparaître le bien fondé de ses choix. Buckley expliquait, en effet, que pour vaincre l’URSS, il fallait d’une certaine façon l’« imiter », même si cela signifiait adopter des politiques contraires à la tradition américaine. Cela nécessitait donc, affirmait-il, et à l’instar de ce que faisaient les Soviétiques, de mobiliser toutes les ressources afin d’y parvenir, dont la conscription, des impôts plus élevés et des services publics à la mesure de l’effort[19]. Et il voyait dans cette option temporaire, qui préparait l’affrontement armé avec la Russie, un moindre mal, car elle permettrait, selon lui, d’en finir rapidement avec le communisme soviétique. Buckley ajoutait qu’elle était, en tout cas, préférable à l’installation des Etats-Unis dans un état perpétuel de mobilisation, motivé par l’acceptation d’un statu quo avec le camp adverse. La fin justifiait donc les moyens.

L’argument fit évidemment réagir les « libertariens », dont Frank Chodorov, le rédacteur en chef de Freeman. Dans un article du même numéro (« Reds Are Natives »), complété par un propos sur la question dans le suivant (« The return of 1940 »), il expliqua que le communisme était avant tout une idée, et, qu’en tant que telle, elle était résistante à toute tentative d’annihilation par la force armée. Il affirma également, sur la base d’une observation du deuxième conflit mondial, que la guerre entraînait dans son sillage, une augmentation de la dette publique, des impôts, de la bureaucratie et une perte d’indépendance individuelle. Elle provoquait ainsi une croissance de la puissance des Etats, qui se faisait au détriment de la liberté, car, une fois acquise, leur soif inextinguible de pouvoir, empêchait les dirigeants de ces mêmes Etats, d’y renoncer. Une autre guerre, écrivait Chodorov, signifierait la disparition, pour les citoyens américains, de leurs droits fondamentaux. Ceux qui voulaient les obliger à s’y engager, avaient « le complexe du dictateur ». Sous le prétexte de se débarrasser d’un Léviathan, ils proposaient d’en créer un autre. Les dés étaient donc pipés. Dans les deux cas de figure, les Américains se retrouvaient sous la férule d’un régime autoritaire. Il suffisait, ajoutait Chodorov, d’observer la politique, menée à l’étranger par le très actif Secrétaire d’Etat, John Foster Dulles, mélange d’impérialisme, de corruption et de manipulation, pour s’en convaincre.

La controverse se poursuivit. Elle mit, cette fois ci aux prises, dans les numéros de Freeman de Septembre et Novembre 1954, l’ex-communiste William Schlamm, ancien conseiller du patron de Presse Henri Luce (Time, Life) et l’un des futurs fondateurs de National Review, avec, une fois de plus, Chodorov.

Dans sa réponse (« But It Is Not 1940 »), Schlamm assimila les positions défendues par Frank Chodorov, à une forme de « légèreté sans nuances »[20], et entreprit de réfuter ses arguments en quelques points : les communistes, affirmait-il, étaient tout à fait décidés à conquérir le monde ; il n’était pas possible de les faire changer d’avis là dessus. Une fois qu’ils auraient ajouté à leurs ressources, les capacités industrielles immenses de l’Europe de l’Ouest, le potentiel humain et les ressources naturelles de l’Asie, il deviendrait impossible de résister à un « monopole communiste mondial de la puissance militaire[21] ». Les Etats-Unis, « désarmés », ne pourraient l’emporter. Si l’isolationnisme était une position qui pouvait se défendre en 1940,  ce n’était plus le cas en 1954. Aussi, Schlamm assurait-il préférer « perdre temporairement, quelques parcelles de liberté, au profit de la possibilité qui s’offrait encore, d’éviter pour les siècles à venir, une perte totale de liberté[22] ».

Frank Chodorov lui opposa le point de vue de la « vieille droite », dans deux contributions intitulées « The New Imperialism » et « A War to Communize America ». Il y réaffirma plusieurs éléments : la menace communiste était avant tout idéologique ; il fallait donc répondre à ses provocations avec de meilleures idées et se battre ainsi pour la défense de « la propriété privée » et de « la liberté ». Se détourner de ces valeurs essentielles, pour accroître le pouvoir de l’Etat, de même que se préparer à la guerre, représentaient, selon lui, les meilleurs moyens de « communiser » les Etats-Unis, et cela, quelle que soit l’issue du conflit. Le recours aux armes n’était donc pas la bonne solution. Un meilleur choix serait de limiter les intérêts de sécurité américains à l’hémisphère occidental ; il forcerait les Soviétiques, au cas où ils décideraient de passer à l’attaque, à faire un effort démesuré pour maintenir leurs capacités logistiques. Quant à l’Europe, « le sort de ses habitants serait peu enviable s’ils devaient tomber aux mains des Soviétiques ; mais il ne serait pas pire que si nous les précipitions dans une guerre où leurs foyers seraient transformés en champ de bataille[23] ».

Le débat prit fin en 1955, une année qui marqua aussi la chute de la « vieille droite » et le triomphe des positions de la « nouvelle droite ».

La dernière tentative pour faire entendre la voix de la « vieille droite » fut, une fois de plus, redevable à Frank Chodorov. Celui-ci, dans un texte de septembre 1955 intitulé « An Editorial Problem » écrivit : « Nous sommes bien sûr, opposés au communisme, mais pas davantage que nous sommes opposés au fascisme, au socialisme ou à tout forme d’autoritarisme. Nous sommes cependant également en faveur de quelque chose – et cette chose s’appelle ‘liberté’. Parfois, lorsque je lis ces textes anti-communistes, un soupçon, peu généreux, se forme dans mon esprit : est-ce que leurs auteurs combattent pour la liberté ou simplement contre le communisme ?[24] ». Malgré le rappel de cette question de fond, la position de la « nouvelle droite » interventionniste finit par l’emporter. Dans une lettre adressée à Freeman, William Buckley réaffirma son soutien à la position de Schlamm. Il fit observer que, si la servitude et la guerre étaient des horizons probables, elles n’en ouvraient pas moins des perspectives ultérieures de lutte contre l’Etat. Ces choix temporaires étaient donc, selon lui, préférables à ceux défendus par un Eisenhower ou un Chodorov, car, eux, écrivait-il, ne laissaient au peuple américain aucune chance de combattre la tyrannie soviétique. Buckley faisait donc siennes les thèses de Schlamm et se rangeait, comme il le soulignait « à son corps défendant, parmi les partisans d’un affrontement soigneusement préparé, qui sont prêts à entrer en guerre pour déjouer les ambitions communistes[25] ».

Au cours de ces années, les voix de la « vieille droite » devinrent de plus en plus ténues. Les grands ténors disparurent progressivement du paysage intellectuel ou politique : William Borah décédait en 1940, suivi par Albert Jay Nock en 1945, Robert Taft en 1953 et H. L. Mencken en 1956. Quant à Howard Buffet, Sénateur du Nebraska et l’un des managers de la campagne de Taft, il fit savoir, en 1952, qu’il ne se représenterait pas. Les libertariens perdaient, en outre, leurs relais dans la presse. Chodorov démissionna de Freeman en 1955, à la suite de nombreux différends qui l’opposaient à Leonard Read, l’un des membres du directoire de la publication. A la même époque, les tenants de la « nouvelle droite » créèrent donc leur propre titre. Buckley, qui avait essayé d’acquérir Freeman mais n’avait pu y parvenir, démarra National Review avec ses collègues, pour la plupart, d’anciens communistes ou trotskistes, comme précisé auparavant (Willmoore Kendall, Whittaker Chambers, James Burnham, William Schlamm, Max Eastman, Morrie Ryskind, Freda Utley, Ralph de Toledano et Eugene Lyons[26]).  De façon inattendue, le nom de Chodorov apparut dans la liste des contributeurs permanents de la nouvelle publication. Seul représentant de la vieille droite isolationniste, l’importance qu’il avait eue sur la formation de Buckley et le fait qu’ensemble, ils avaient créé la Intercollegiate Society of Individualists (ISI)[27], pouvaient expliquer le phénomène. Toutefois, Chodorov n’eut aucune influence sur la ligne éditoriale de National Review et ses idées devinrent de plus en plus marginales chez les conservateurs de la nouvelle droite.

On peut donc dire que c’est à partir du milieu des années 1950 que « vieille droite » et  « nouvelle droite » consommèrent leur séparation. C’est également au cours de ces années-là que le terme « libertarien » fut de plus en plus utilisé, pour qualifier le référentiel idéologique, de ceux qui entendaient assumer l’héritage de la « vieille droite », tout en prenant leurs distances par rapport à deux pôles du spectre politique américain : les « libéraux » républicains ou démocrates favorables à l’héritage Rooseveltien du New Deal ; les tenants conservateurs de la « nouvelle droite » républicaine dont l’anticommunisme militant laissait entrevoir le spectre de l’ « Executive State » liberticide (selon les « libertariens).


[1] Extrait de Bernard Sionneau, La Construction du Conservatisme Moderne aux Etats-Unis, Paris : L’Harmattan, 2012, pp. 34-44.

[2] Kirk estimait que l’essence du conservatisme était contenue dans six principes de base : « Une intention divine est à l’œuvre dans les règles encadrant sociétés et consciences ; la vie, dans la tradition, est remplie de variété et de mystère, alors que la plupart des systèmes « radicaux » sont caractérisés par une uniformité étroite ; la société civilisée nécessite des ordres et des classes, la seule égalité étant l’égalité morale ; la propriété et la liberté sont indissociables ; l’homme doit contrôler ses appétits, sachant qu’il est gouverné davantage par ses émotions que par la raison ; le changement et la réforme ne sont pas identiques, la société doit donc évoluer doucement ». Vingt et un ans après avoir énoncé ces grands principes dans The Conservative Mind, Kirk publiait un autre ouvrage, important pour comprendre l’imaginaire conservateur. Dans The Roots of American Order, il s’efforçait de présenter les croyances et les institutions qui nourrissait la République américaine. Pour ce faire, il avait recours à l’évocation de cinq cités historiques et hautement symboliques. Il expliquait ainsi que les premières racines de l’ordre américain avaient été plantées à Jérusalem ; elles étaient contenues dans l’idée, portée par le Hébreux, d’une existence guidée par la morale sous le regard de Dieu. Ces origines de l’ordre américain avaient ensuite été raffermies à Athènes, grâce à la conscience philosophique et politique des Grecs. Rome les avait également nourries combinant expérience de la loi et des affaires sociales. A tous ces legs, s’était rajouté celui des Chrétiens, et en particulier les devoirs et les espoirs de l’homme sauvé du pêché, sans oublier les coutumes, connaissances et valeurs du Moyen Age. Enfin, c’est à Londres et Philadelphie, dans les expériences politiques conduites par ces villes dans les domaines du droit et de la liberté, que ces racines ou origines, s’étaient enrichies, in Lee Edwards (Distinguished Fellow, Heritage foundation), « Russell Kirk and the Conservative Movement », Essay presented at the concluding talk at the Intercollegiate Studies Institute (ISI) Graduate Fellows Retreat, “Culture and Tradition : Russell Kirk’s The Conservative Mind Today”, Piety Hill, Mecosta, Michigan, June 7, 2003.  

[3] En 1950, le Sénateur Pat McCarran créait le Senate Internal Subcommittee on Security et commençait à organiser des auditions de témoins pour débusquer les communistes. A la même époque, Joseph McCarthy devint une célébrité au Sénat en déclarant à plusieurs reprises qu’il détenait les preuves d’une infiltration du gouvernement américain par les communistes. Il commença dès lors à organiser ses propres auditions d’enquête, par l’intermédiaire d’un Permanent Subcommittee on Investigations. Quatre ans plus tard, en décembre 1954, le Sénat condamnait publiquement McCarthy, mettant un terme à sa carrière politique.

[4] C’est en 1925 que Chambers adhéra au Parti Communiste. Il déclara, lors des auditions devant la House Committee on Un-American Activities (HUAC) avoir participé à des activités clandestines à son bénéfice dans les années trente, puis affirma avoir quitté cette formation en 1938. Il entra à Time Magazine en 1939 et reçut à titre posthume la Medal of Freedon Award que lui décerna le président Reagan. Chambers consigna l’histoire de ses activités au sein de la nébuleuse communiste, dans un ouvrage intitulé Witness. Ce livre, présenté comme un témoignage « de l’intérieur », eut une très grande influence sur William F. Buckley, notamment dans la présentation que son auteur faisait de la lutte « apocalyptique » entre communisme et liberté à laquelle l’humanité était, selon ses dires, confrontée.

[5] Alger Hiss, alors président du Carnegie Endowment for International Peace. Il fut accusé par Whittaker Chambers (né Jay Vivian Chambers), un ancien espion communiste devenu éditorialiste au Time, d’avoir fourni des informations au bénéfice de l’URSS.

[6] Cité in Enrico Peppe, “Frank Meyer : In Defense of Freedom, a Conservative Credo”, IC’s Top 25 Philosophical and Ideological Conservative Books, 12 October 2003, Intellectual Conservative.com, http://www.intellectualconservative.com/article2751.html .

[7] Cf. Daniel Kelly, James Burnham and the Struggle for the World: A Life, Intercollegiate Studies Institute, May 2002; Kevin J. Smant, Principles and Heresies: Frank S. Meyer and the Shaping of the American Conservative Movement, Intercollegiate Studies Institute, May 2002.

[8] William Buckley comparait leur relation à la “guerre de cent ans”. Meyer, auteur d’une chronique régulière intitulée « Principles and Heresies », était plutôt un doctrinaire. Burnham, à l’inverse, n’hésitait pas à approuver des personnalités ou des initiatives qui faisaient littéralement « bondir » Meyer, accordant par exemple son admiration au Républicain Libéral Nelson Rockefeller ou son soutien au programme social Medicare, in Joshua Muravchik, “Renegades”, Book Reviews, American Enterprise Institute for Public Policy Research, Tuesday, October 1, 2002.

[9] Enrico Peppe, op. cit.

[10] Cité in Joshua Muravchik, op. cit.

[11] Francis P. Sempa, “The First Cold Warrior”, American Diplomacy, Volume V, n°4, Fall 2000.

[12] En 1983, le président Ronald Reagan remit à James Burnham la « Presidential Medal of Freedom » qui est la plus haute distinction civile accordée aux Etats-Unis. On se souvient surtout, en général, de James Burnham comme l’auteur, en 1941, de l’ouvrage intitulé The Managerial Revolution: What Is Happening In The World . Cette étude, souvent citée en Science Politique, théorise l’émergence d’une nouvelle classe, les « managers ». Mais ce qui est moins connu, c’est que l’ouvrage marquait aussi la première tentative de Burnham en direction de la Géopolitique. Dans son propos, celui-ci divisait en effet le monde en trois centres de contrôle : Amérique, Europe, Asie, choisis en fonction de la concentration d’industries de pointe. Et il en attribuait le futur leadership aux Etats-Unis, à l’Allemagne et au Japon.

[13] Cité in Mary C. Brennan, op. cit.

[14] Les soutiens et intervenants présents à la conférence inaugurale du CCF, étaient Bertrand Russell, John Dewey, Benedetto Croce, Karl Jaspers, Jacques Maritain, Herbert Read, A. J. Ayer, Ignazio Silone, Sidney Hook, Arthur M. Schlesinger et, bien sûr, James Burnham, in Roger Kimball, “The Power of James Burnham”, The New Criterion, Vol. 21, N°1, September 2002.

[15] Cf. sur ce point, Frances S. Saunders, Who paid the Piper: The CIA and the Cultural War, London : Granta Books, 1999.

[16] In Roger Kimball. op. cit.

[17] D’après Roger Kimball, George F. Kennan aurait pourtant recommandé Burnham pour le poste de directeur de la Political and Psychological Warfare Division du Office of Policy Coordination, un service semi-autonome et très secret, qui dépendait de la CIA. Burnham, alors enseignant à NYU aurait alors pris un congé pour « effectuer des travaux de recherche » comme l’expliquait l’Université et serait parti à Washington, ibid. Un ouvrage très documenté, écrit par Peter Grose (ancien Executive Director de Foreign Affairs et aujourd’hui Fellow à la Kennedy School of Government de Harvard) à partir d’archives déclassifiées récemment aux Etats-Unis et en Russie, attribue d’ailleurs à Kennan la volonté d’avoir, dans les années cinquante, tenté de rendre opérationnel le concept de « Counterpressure », version de la guerre politique et psychologique destinée à déstabiliser l’ensemble soviétique par l’intermédiaire de l’Office of Policy Coordination. L’une de ces opérations impliquait des intellectuels américains et européens dans le cadre d’une structure intitulée « Congress of Cultural freedom ». Autour de l’élection de 1952, « Counterpressure » aurait reçu une nouvelle appellation de la part des conservateurs, celle de « Rollback », cf. Peter Grose, Operation Rollback : America’s Secret War Behind the Iron Curtain, Boston : Houghton-Mifflin company, 2000.

[18] Sheldon Richman, op. cit.

[19] Joseph Stromberg, “Anti-War Heroes”, paper delivered at “The History of Liberty”, a Mises Institute Conference in Auburn, Alabama, January 2000.

[20] Cité in Sheldon Richman, op., cit.

[21] Ibid.

[22] Ibid.

[23] Ibid.

[24] Cité in Charles H. Hamilton, « The Freeman: The Early Years », Published in The Freeman, “Ideas on Liberty”, December 1984.

[25] Cité in Sheldon Richman, op. cit.

[26] Cf. John B. Judis, William Buckley, Jr.: Patron Saint of the Conservatives, New York: Simon and Schuster, 1988.

[27] « Intercollegiate Society of Individualists (ISI) » fut, selon Aaron Steelman (ancien chercheur au Cato Insitute), la première tentative faite pour organiser, de façon intensive la défense du libre-marché dans le cursus des étudiants dès leurs premières années universitaires. Son objectif était d’être un antidote efficace aux enseignements proposés par le « Intercollegiate Society of Socialists » en répandant aussi largement que possible les idées de l’économie classique auprès de jeunes qui, un jour, contribueraient, pour nombre d’entre eux, à « faire » l’opinion. C’est dans cet esprit qu’ISI distribua gratuitement des ouvrages et des essais sur le libre-marché, finança des conférenciers et organisa des clubs de discussion sur le sujet. Au début des années 1960, selon Steelman, 40 000 étudiants avaient participé à ses programmes, in « Frank Chodorov : Champion of Liberty », http://www.libertyhaven.com/thinkers/frankchodorov/frank.html .

6 – Justifier la prise de pouvoir du monde des affaires états-unien : l’influence du Manifeste de Lewis F. Powell Jr.

Le Parti Républicain des années 1970 trouva ainsi, dans les thèmes véhiculés par des chercheurs bien décidés à gagner « la guerre des idées », le moyen de justifier scientifiquement, mais aussi idéologiquement, tant à l’intérieur des frontières qu’à l’extérieur, une « révolution conservatrice » dont le libellé finit d’ailleurs, dans son volet économique, par s’identifier au nom de son leader et futur Président (Reaganomics). Le retour aux sources se fit donc en s’appuyant sur les mythes fondateurs de l’espace politique et culturel nord-américain[1], mais aussi en jouant sur la crise domestique profonde traversée par les États-Unis.

Les conservateurs, organisés en réseaux étroitement maillés par des activistes particulièrement actifs, allaient pouvoir exploiter cette situation privilégiée, notamment grâce aux moyens financiers mis à leur disposition, sur le très long terme, par une partie du monde des affaires. Confrontés, en effet, par les mouvements de gauche, à une remise en cause du capitalisme, des représentants des milieux économiques décidèrent, toute tendance politique confondue, qu’il était temps d’organiser une riposte à la mesure du danger perçu.

L’un des premiers à le faire fut Lewis F. Powell Jr[2], un éminent avocat Démocrate de Richmond (VA), membre du conseil d’administrations de onze entreprises. Son intervention fut si déterminante dans l’organisation de nombre de firmes en réseaux de soutien à la cause conservatrice (et tellement révélatrice de la perception que leurs responsables avaient de la gravité de la situation domestique), qu’il importe d’en livrer ici le détail.

Le 23 août 1971, Lewis Powell, qui, deux mois plus tard, devait être nommé par le président Nixon « Associate Justice » à la Cour Suprême, rédigea un manifeste « confidentiel » de 5 000 mots à l’attention de son ami Eugène Sydnor, alors directeur du « Education Committee » de la « United States Chamber of Commerce ». Intitulé « Confidential Memorandum : Attack on the American Free Enterprise System [3]« , le propos était résolument alarmiste. Trois thèmes étaient abordés : les « dimensions », « les sources » et « le ton » bien particuliers de « l’attaque ».

Concernant les deux premiers thèmes, on pouvait lire, en introduction : « Aucune personne sensée peut aujourd’hui mettre en doute le fait que le système économique américain subit une attaque d’envergure. Ses manifestations diffèrent en intensité, mais aussi dans les techniques employées et le niveau de visibilité ». Le sentiment d’une menace à prendre particulièrement au sérieux, était illustré par l’analyse qui suivait : « Les motifs de notre préoccupation sont inédits dans l’histoire de l’Amérique. Nous n’avons pas affaire à des attaques sporadiques ou isolées de la part de quelques extrémistes ou même d’une minorité de cadres socialistes. Non, l’assaut contre notre système de libre entreprise est massif et poursuivi de façon systématique. Il ne cesse de prendre de l’ampleur ». Powell passait alors à l’indentification des auteurs de ces attaques : « Sans surprise, des communistes, des partisans de la nouvelle gauche et des révolutionnaires prêts à détruire notre système politique et économique. »

Toutefois, des éléments nouveaux l’inquiétaient particulièrement. Ce n’était pas le fait que les perturbateurs fussent plus nombreux, disposassent de ressources financières plus conséquentes ou fussent de mieux en mieux acceptés dans la société américaine, car, dans la réalité, écrivait Powell, ils demeuraient toujours minoritaires. Le phénomène alarmant, selon lui, était lié à plusieurs observations. Tout d’abord, ces « minoritaires » trouvaient des relais, en la personne d’autres « minoritaires », installés dans des lieux institutionnels qui étaient autant de piliers essentiels de la société américaine : campus universitaires, églises, médias, revues intellectuelles, milieux des arts et des sciences, monde politique. Ensuite, leurs représentants étaient, dans ces lieux, ceux qui écrivaient et savaient s’exprimer le mieux, et ceux qui étaient les plus prolifiques dans leurs déclarations écrites et orales. Enfin, la plupart des médias, et en particulier, la télévision, leur accordait volontairement une couverture unique, participant ainsi au formatage de la pensée, des attitudes, et des émotions de la population.

Il y avait pourtant pire. Powell dénonçait en effet ce qu’il appelait « l’un des paradoxes les plus étonnants de notre époque », à savoir « le degré auquel le système de la libre entreprise tolère de se voir détruire, lorsqu’il ne participe pas lui-même à sa propre destruction ». Il rappelait alors au monde des affaires, quelques vérités qui lui paraissaient essentielles : « les campus desquels émane la révolte sont soutenus financièrement (i) par les recettes d’impôts en provenance des entreprises américaines et (ii) par des contributions accordées par des fonds d’investissement créés et contrôlés par le monde des affaires. De plus, les conseils d’administration des universités sont en majorité composés d’hommes et de femmes aux commandes de l’économie. Et la plupart des médias, parmi lesquels les systèmes nationaux de télévision, appartiennent à des entreprises privées qui théoriquement les contrôlent. Le sort de ces réseaux est donc directement lié au niveau de profit réalisé par ces entreprises et le système économique dont elles sont issues ».

Le dernier thème du « Powell Memorandum », intitulé « Tone of the Attack », illustrait, à l’aide d’exemples précis, la gravité des assauts sur le système capitaliste. Plusieurs points étaient passés en revue, puis des solutions formulées pour y remédier.

Le premier point consistait à citer un avocat américain, présenté comme l’un des juristes les plus admirés par les étudiants américains, dont les paroles confirmaient la gravité de la situation sur les campus : « Vous devez apprendre à vous battre dans les rues, à vous révolter, à utiliser des armes de poing. Nous apprendrons à faire tout ce que craignent les représentants de la classe possédante ». Venait ensuite une description des actes de violence commis par les révolutionnaires de la nouvelle gauche à l’encontre d’établissements bancaires (piliers du système capitaliste), qui illustraient, par là même, la réalité du propos précédent : « Depuis février 1970, des agences de la Bank of America ont été la cible d’attentats à 39 reprises, 22 fois à l’aide d’explosifs et 17 fois avec des cocktails Molotov ou par des pyromanes ». Powell finissait d’enfoncer le clou, en citant un passage d’un éditorial du magazine Newsweek, commis par le journaliste Stewart Alsop, en mai 1970, sous le titre : « Yale and the Deadly Danger ». Ce dernier écrivait : « Yale, comme le reste des universités d’élite du pays est en train de diplômer des quantités de jeunes éléments brillants qui sont des adeptes de ‘la politique du désespoir’. Ces jeunes méprisent le système politique et économique des États-Unis… Leurs esprits semblent totalement hermétiques. Ils existent, non pas en mobilisant les ressorts d’un argumentaire rationnel, mais à travers des slogans tout faits ». Quelques références universitaires suivaient, destinées à confirmer la forme particulière du mal à traiter. Un professeur britannique, rappelait Lewis Powell, avait été invité par l’Université Rockford pour faire une série d’interventions sur le thème suivant : « The Ideological War against Western Society ». Il y avait expliqué la gravité de la menace que représentait, selon lui, la guerre idéologique menée par des membres de la communauté intellectuelle contre le système de la libre entreprise et les valeurs des sociétés occidentales. Ces propos, précisait Powell, avaient été confirmés par le Dr. Milton Friedman de l’Université de Chicago qui, dans une introduction à l’une des interventions de l’enseignant britannique, avait déclaré : « Il est tout à fait clair que les fondements mêmes de notre société libre font l’objet d’une attaque d’envergure – non pas par des communistes ou d’autres conspirateurs, mais par des individus égarés qui se singent les uns les autres et servent, sans le vouloir, des intérêts qu’ils refuseraient de promouvoir intentionnellement s’ils avaient conscience de leur véritable nature ».

Venaient, à la suite de ces exemples, l’énoncé d’un ensemble de solutions destinées à organiser le monde des affaires contre cette offensive.

Pour reprendre le contrôle de la situation, Lewis Powell proposait de s’appuyer sur des organisations comme la Chambre Nationale de Commerce. Comme il l’écrivait, « le rôle de la Chambre nationale de Commerce est vital ». « Celle-ci occupe une position stratégique, possède une bonne réputation, et une base de soutien large. Également, et c’est là un atout qui n’a pas de prix, il existe des centaines de Chambres de Commerce locales qui peuvent jouer un rôle d’appui efficace ». En termes de priorités, Powell attribuait à la Chambre une mission essentielle : celle de contrer l’hostilité au monde des affaires, émanant des campus. Il proposait donc un véritable programme pour y parvenir. Étaient ainsi énumérés les domaines qui devaient être réinvestis pour faire pencher la balance en sa faveur.

Parmi ces domaines, le premier concernait le recrutement d’enseignants prestigieux qui, dans le domaine des sciences sociales, ne serait pas hostile au système. Ensuite, venait le choix de conférenciers et d’orateurs qui, autant dans les cercles académiques qu’à l’extérieur, seraient capable de véhiculer le message en faveur du système. Un « bureau permanent » leur donnerait, ainsi qu’aux représentants des plus grandes entreprises, l’appui nécessaire pour diffuser leurs idées. En sus de ces moyens, le corps constitué d’enseignants aurait pour tâche de passer en revue les manuels utilisés par les étudiants en sciences sociales (particulièrement en économie, science politique et sociologie), l’objectif étant de corriger ce que Powell considérait comme « un biais défavorable à l’encontre du monde des affaires ».

Autre point considéré par Powell, « les écoles supérieures de commerce ». Celui-ci estimait en effet que la Chambre devait cultiver des liens particulièrement étroits avec les écoles les plus influentes et peut-être proposer des enseignements en rapport avec les questions soulevées dans le mémorandum. Si le programme concernait l’enseignement supérieur, il n’oubliait pas malgré tout le secondaire. Un effort devait donc être consenti au niveau des lycées, et mis en œuvre en fonction de la spécificité de ces établissements, dont pourraient peut-être s’occuper les chambres de commerce locales sous la direction et le contrôle de la Chambre nationale.

Un autre point abordé, concernait plus particulièrement le grand public. Alors que la transformation des élites était vue comme un effort à long terme, la conquête du grand public était présentée par Powell comme une priorité essentielle de court terme. Plusieurs pistes étaient évoquées qui passaient par la surveillance constante du contenu des médias de masse, le dépôt de plaintes lorsque ce contenu était jugé tendancieux et une exigence pour que le temps d’antenne obtenu pour défendre le monde des affaires soit aussi important que celui accordé à ses détracteurs. Tous les médias devaient donc être mobilisés pour reconquérir le public américain : revues académiques, ouvrages, publicité.

Le monde politique n’était pas non plus oublié. Powell, qui estimait à l’époque que les hommes d’affaires avaient perdu toute influence par rapport à lui, écrivait : « le pouvoir politique est nécessaire ; un tel pouvoir doit être assidûment cultivé ; à l’occasion il ne faut pas hésiter à l’utiliser de façon agressive et déterminée, sans embarras, et en tout cas sans la gêne qui a été si caractéristique du monde des affaires. »

Autre domaine que Powell ciblait comme stratégique : celui des tribunaux et de la sphère juridique. En tant que juriste, connaissant la nature particulière du système constitutionnel américain et observant que Cour Suprême pouvait se révéler particulièrement active, Powell estimait que la sphère judiciaire pouvait être « l’instrument le plus important pour précipiter des changements politiques, économiques et sociaux. » Ce faisant, il recommandait à la Chambre de Commerce d’engager une équipe de juristes particulièrement compétents, des juristes reconnus à l’échelon national, qui, lorsque l’occasion se présenterait, seraient autorisés à intervenir pour défendre les intérêts de ses membres.

Dernière « clientèle » que Powell entendait mobiliser derrière la défense du monde des affaires : les actionnaires. Pas les plus « gros », mais les quelques vingt millions d’actionnaires modestes qu’il importerait de transformer en votants pour soutenir à la fois « un programme d’éducation et un programme d’action politique. » À cet effet, les entreprises pouvaient utiliser leurs supports de communication internes et externes.

Pour finir, Powell invitait le monde des affaires à « faire preuve de beaucoup plus d’agressivité que dans le passé ». Pour atteindre les objectifs précisés, il insistait sur la nécessité de mettre à la disposition de la Chambre de Commerce les moyens financiers et organisationnels. Dans ces domaines, les grandes entreprises étaient invitées à faire un effort significatif, de façon à augmenter et attirer des effectifs de qualité, en donnant aux orateurs, enseignants, etc. des salaires comparables à ceux versés à des cadres supérieurs. Autres suggestions faites : restructurer l’organisation de la Chambre en créant un véritable poste à temps plein pour le Président, ainsi capable d’être plus efficace dans la continuité. En outre, les programmes proposés feraient l’objet d’un suivi « qualité » (articles, discours, programmes des médias, publicités, audiences officielles devant des commissions parlementaires, etc.). Le mémorandum s’achevait, en rappelant que, en sus d’une situation domestique nationale rendue particulièrement difficile par un système d’imposition jugé « non équitable » et d’une inflation qui paraissait échapper à tout contrôle, la possibilité de transformer les suggestions faites, en action, reposait sur un élément : l’acceptation, par les responsables du conseil d’administration de la Chambre, de la thèse centrale du mémo : « le monde des affaires et les entreprises sont en danger, et leur temps est compté. ».

La publication de Lewis F. Powell, destinée au départ à rester confidentielle (« Confidential Memorandum »), fut toutefois connue du grand public après que son auteur ait été nommé à la Cour Suprême. Elle fut, en fait, divulguée par une source anonyme à un journaliste de gauche du nom de Jack Anderson, qui, lui-même, attira l’attention sur le document, lorsqu’il le cita, en septembre 1972, pour remettre en cause l’objectivité juridique du magistrat. Anderson, dans l’une de ses publications, fit en effet remarquer que Powell pourrait utiliser sa position à la Cour Suprême pour mettre ses idées en pratique… au service des intérêts du monde des affaires [4]. Le phénomène ne devait pourtant jamais se produire, puisque, au cours de sa carrière, un ancien greffier devait le décrire comme « trop libéral pour plaire aux conservateurs, et trop conservateur pour plaire aux libéraux [5] ».

Quoiqu’il en fût, la Chamber of Commerce et les activistes du monde des affaires prirent très au sérieux les recommandations de Lewis Powell. Comme le révéla plus tard Joseph Coors, l’un des plus importants brasseurs et philanthropes conservateurs de l’Ouest américain (et soutien de la John Birch Society [6]), le mémorandum l’avait convaincu du fait que le monde des affaires était en train d’ignorer une crise majeure [7]. Un discours, prononcé par l’ancien Treasury Secretary, Henry Fowler, qui l’exhortait, lui et d’autres dirigeants d’entreprises à s’impliquer davantage sur le plan politique vint renforcer cette impression [8]. Coors investit, en conséquence, les premiers 250 000 dollars pour financer, entre 1971 et 1972, la création de Analysis and Research Association (ARA), qui, en 1973, allait devenir Heritage Foundation, l’un des plus influents « think tanks » conservateurs aux États-Unis. À la même époque, W. E. Simon, alors Secrétaire au Trésor du Président Nixon, pressait les responsables des grandes fondations d’en faire autant et d’exiger de leurs contributions qu’elles servent leurs intérêts [9]. Ses mots étaient les suivants : « le monde des affaires doit cesser de subventionner sans réfléchir les collèges et les universités dont les départements d’économie, de science politique et d’histoire sont hostiles au capitalisme ; il faut également cesser d’investir dans les médias qui servent de relais aux opinions anticapitalistes, et reporter ces investissements vers des médias favorables à la libre-entreprise » [10]. Pour Simon, qui allait devenir en 1977 le président de la fondation Olin, l’heure était à l’investissement groupé dans les idées. Il s’agirait, à partir de ressources financières privées, d’organiser, sur le long terme, le contrôle d’un processus complet de production de justification, à partir d’arguments favorables au « libre marché » et à « l’État minimum » : recherche scientifique, formation des décideurs, techniques de marketing et de mobilisation de masse autour de ces thèmes – l’ensemble permettrait ainsi de formater les débats, d’influencer les votes et la prise de décisions (limitation des impôts et des dépenses publiques, privatisation de la sécurité sociale, etc.) qui allaient dans ce sens. Le capital financier requis pour mener à bien cette tâche fut principalement apporté par un petit cercle de riches philanthropes qui avait pour noms Richard Mellon Scaife de Pittsburgh, Lynde et Harry Bradley de Milwaukee, John Olin de New York, la famille Smith Richardson de Caroline du Nord, Joseph Coors de Denver, David et Charles Koch de Wichita.

C’est à partir du raisonnement précité que s’organisa la « galaxie conservatrice américaine ». Des fondations, issues de familles précitées (Olin, Scaife, Bradley, Richardson, etc.[11]), en composèrent le noyau dur, qui allaient investir, à très long terme, dans les idées conservatrices et leur diffusion auprès des milieux dirigeants américains. Bien que financièrement modestes par rapport aux fondations Ford et Rockefeller, les fondations conservatrices se distinguèrent de ces dernières en n’investissant de l’argent que dans des projets conservateurs. Elles s’appuyèrent en outre sur cet argument pour lever des fonds supplémentaires en provenance d’individus et d’entreprises partageant les mêmes idées. Le journaliste Lewis H. Lapham rapporta ainsi, dans Harper’s Magazine, comment, ayant rencontré, à la suggestion d’Irving Kristol, des donateurs à la cause conservative, Michael Joyce, le directeur de la Olin Foundation, lui offrit un salaire de 200 000 dollars payables à vie, même s’il donnait sa démission ou décidait de prendre sa retraite, au cas où il accepterait d’être le rédacteur en chef d’un journal d’opinions destiné à « réfuter et confondre les divagations de la New York Review of Books [12] ». Autour, de ces fondations, furent créées (ou parfois revitalisées) les organisations satellites qui allaient produire et propager sans relâche les idées conservatrices : « think tanks » nationaux (American Enterprise Institute, Heritage, Cato, Hoover, Hudson, etc.[13]) et régionaux (Wisconsin Policy Research Institute, Hudson Institute de l’Indiana, le Heartland Institute en Illinois, le Manhattan Institute à New York) ; professeurs et chaires d’économie et de droit dans des départements d’universités prestigieuses (Yale, Harvard, Stanford, Chicago, etc.) ; organisations spécialisées dans le lobbying direct du Congrès pour le compte des fondations et entreprises conservatrices (Business Roundtable, Philanthropy Roundtable) ; fondations spécialisées dans le droit (Institute for Justice, Washington Legal Foundation, Pacific, Atlantic, New England et Southeastern Legal Foundations) ; des magazines (American Spectator, Weekly Standard), des revues (Public Interest, National Interest), des sites Internet (Town Hall, etc.) et un réseau national de télévision (National Empowerment television) qui toucherait plus de onze millions de foyers. Le pilotage coordonné de ces entités se fit, à partir de 1981, par l’intermédiaire du Council on National Policy (CNP) une structure très discrète [14] qui allait réunir les donateurs et les stratèges-responsables de think tanks pour définir des priorités d’intervention politique et organiser des campagnes nationales et locales de soutien à ces priorités et aux candidats les plus susceptibles de les faire adopter.

Dans la mesure où ce réseau parvint à faire des idées conservatrices, les références du débat politique, économique et social aux États-Unis, dans un contexte intellectuel qui leur était pourtant majoritairement hostile, il nous a paru essentiel d’en décrire les rouages dans d’autres articles de ce blog.


[1]        Cf. les articles n°3, 4 et 5 de la « série états-unienne » du blog.

[2]      « Le Manifeste de Lewis F. Powell Jr. », in Bernard Sionneau, La construction du conservatisme moderne aux Etats-Unis, Paris : L’Harmattan, 2012, pp. 101-111.

[3]         Lewis F. Powell, « Confidential Memorandum: Attack of American Free Enterprise System », August 23, 1 971. Toutes les citations sont extraites du texte original. Comme l’écrivit Lewis H. Lapham, « […] dans les esprits des chefs d’entreprise qui déambulaient au milieu des séquoias de Bohemian Grove  en juillet 1968, la peur était réelle et palpable », in « Ronald Wilson Reagan, 40th President of the United States », cf. http://millercenter.org/president/reagan et sur Bohemian Grove : L’emplacement, dans la région de San Francisco (Monte Rio, Ca.), d’un club conservateur très élitiste (Bohemian Club), peu connu du grand public, dont les sessions, ouvertes et clôturées par des « rites païens » sont interdites à la presse. Il réunit chaque année en été les homes et les entreprises les plus influents des États-Unis et de la planète, cf. Peter M. Philips, A Relative Advantage: Sociology of the San Francisco Bohemian Club, Doctoral Dissertation in Sociology, University of California at Davis, 1994.

[4]         « Powell Memorandum: Text and Analysis », http://www.reclaimdemocracy.com/

[5]         Jerry Landay, « The Powell Manifesto: How a Prominent Lawyer’s Attack Memo Changed America », Media Transparency, August 20, 2002. Cf. also Manuel Castells, Communication Power, Oxford Univ. Press Inc., New York, 2009, pp. 207-208.

[6]         Douglas Kiker, « High-Stakes Race in Rockies », CBS News, Washington, May 19, 2004, https://www.cbsnews.com/news/high-stakes-race-in-rockies/   

[7]         Ibid.

[8]         Lee Edwards, The Power of ldeas, 1997, « The Héritage Foundation at 25 Years », Chapter One, The New York Times On The Web,

[9]         Sally S. Covington, « How conservative philanthropies and think tanks transform US Policy », Covert Action Quarterly, winter 1 998.

[10]       Cité in Karen M. Paget, « Lessons of right-wing philanthropy », The American Prospect Online, Issue 40, september-october 1998.

[11]       Parmi les fondations conservatrices les plus influentes et connues, on trouve Koch (Charles G. Koch, David H. Koch, Claude R. Lambe), John M. Olin, Lynde and Harry Bradley, celles de la famille Scaife (Sarah Scaife, Carthage et Allegheny), les fondations Adolph Coors, Smith Richardson, Phillip M. McKenna, Henry Salvatori et Earhart. Nous consacrons un article du blog à leur exposition.

[12]       Lewis H. Lapham, « Tentacles of Rage: The Republican Propaganda Mill, A Brief History », Harper’s Magazine, v. 309, n° 1852, September 1st. 2004.

[13]       Nous consacrons un article du blog à ces « think tanks ».

[14]       Cf. Jeremy Leaming, Rob Boston, « Behind Closed Doors: Who Is the Council for National Policy and What Are They Up to? And Why Don’t They Want You to Know? », Church & State, Volume 57, n° 9, October 2004. Dans cet article, les auteurs citent l’enquête de David Kirpatrick du New York Times, qui, en août 2004, réussit à assister à une réunion du CNP avant la convention Républicaine et à se procurer une liste de ses membres qui fit apparaître les noms suivants : Paul Weyrich (Free Congress Foundation), James C. Dobson (fondateur de Focus on the Family, Wayne LaPierre (National Rifle Association), Grover Norquist (Americans for Tax Reform), Howard Phillips (cf. infra et fondateur du Constitution Party ultra-conservateur), Donald P. Hodel (ancien directeur exécutif de Christian Coalition), Becky Norton Dunlop (vice-présidente pour les rela-tions extérieures de Héritage Foundation), James C. Miller III (ancien directeur de Citizens for a Sound Economy), T. Kenneth Cribb Jr. (vice-président du CNP ancien conseiller pour les affaires intérieures de Ronald Reagan, dirigeait le Intercollegiate Studies Instituts). Parmi les autres affiliés, on trouvait également les noms des « Télévangélistes » Jerry Falwell et Pat Robertson, l’opposante de longue date aux mouvement féministes Phyllis Schlafly, une personnalité de l’affaire Iran-Contra l’ancien colonel Oliver North, l’ancien Sénateur des États-Unis Jesse Helms, l’ancien leader Républicain de la Majorité Parlementaire Dick Armey, l’Attorney General John Ashcroft et Tommy Thompson Secretary of the U. S. Department of Health and Human Services. Cf. aussi sur le CNP, Marc Ambinder, « Conservatives say Pawlenti is Potential Presidential Candidate », ABC News, Feb. 09, 2005.

5 – Double Citoyenneté, Élitisme, Imprévisibilité de l’Etat de Droit : les néoconservateurs ont su exploiter toutes les ambiguïtés du système politique états-unien

Les idées des intellectuels et des parlementaires conservateurs et néo-conservateurs sont parvenues à s’imposer d’autant plus facilement dans le débat politique aux Etats-Unis – allant même jusqu’à l’occuper entièrement – que leurs tenants ont su jouer sur plusieurs ambiguïtés majeures de la démocratie américaine, tout en inscrivant leur propos dans les grands registres explicatifs de la spécificité américaine (cf. l’article n°4 de ce blog).

« Contre la centralisation et pour la restitution du pouvoir aux citoyens »

 En 1781, la première Constitution des Etats-Unis (intitulée « Articles de Confédération »[1]) juxtapose des Etats souverains. Cependant, plusieurs facteurs dont la situation intérieure de l’époque, dominée par l’incapacité des pouvoirs publics à organiser les relations commerciales entre les Etats et avec l’étranger, le chaos financier causé par la dette publique, la valeur incertaine du papier monnaie – rendent progressivement nécessaire l’élaboration d’un système politique plus fort. La Constitution de 1787 invente alors le fédéralisme et crée un système de gouvernement capable de combiner dans une même structure un Etat « un et multiple » [2]. Mais elle donne par-là même aux Américains deux citoyennetés : l’une fédérale, et l’autre d’Etat – un élément qui, sur la base de problèmes concrets (l’attribution des terres de l’Ouest, l’esclavage, l’opposition entre les petits fermiers et les initiateurs d’un développement industriel), engendre très vite de la part des anti-fédéralistes une hostilité envers la centralisation, le pouvoir de l’argent et des élites qui lui sont associés.

Le fédéralisme envisagé par la deuxième Constitution porte en lui une version très particulière de la souveraineté du peuple. Dans sa mise en œuvre, celle-ci ne s’exerce souvent que par des intermédiaires : collège électoral de délégués des Etats pour l’élection du Président, suffrage à deux degrés pour le Sénat[3] (seule la Chambre des Représentants est alors élue au suffrage universel). Dès le départ, cette formule limite l’accès du peuple au pouvoir : c’est à une élite constituant le groupe socio-économique le plus fort, une élite qualifiée par son instruction et ses activités professionnelles, qu’il va revenir d’administrer la nation. Les fondateurs partent en effet du principe que seuls des hommes désintéressés, parce que sans besoin, des hommes capables de transcender leurs intérêts particuliers, peuvent faire preuve de civisme. Ils vont ainsi mettre en place des mécanismes qui empêcheront « l’imprudence de la démocratie » (selon les mots d’Alexander Hamilton), et confier le pouvoir de représenter le peuple aux « élus de Dieu », à ceux qui ont fait fortune et possèdent les qualités républicaines nécessaires au bien commun.  Cet élément va encourager la méfiance des électeurs américains pour les détenteurs du pouvoir et le fonctionnement des institutions.

« Contre l’excès de réglementation et pour le respect des libertés individuelles »

Contrairement à la France où l’Etat a construit la démocratie dans l’intégration de tous (quelles que soient les origines sociales, raciales, religieuses) et a participé à l’éclosion d’une citoyenneté moderne et inclusive, aux Etats-Unis, la norme a été exclusive. Comme l’explique Marie-France Toinet[4], lorsque l’Etat s’est résolu à intégrer dans ce pays, il l’a fait dans une réglementation qui est si puritaine (cf. la norme vertueuse de l’élection) et tatillonne que l’égalité en est devenue irréelle et que la liberté en a été minée[5].

L’explication de cette différence fondamentale réside dans l’histoire de la fondation des deux Républiques[6]. Entre 1787 et 1789, les Etats-Unis et la France se trouvent dans des situations presque inverses. A la veille de la Révolution, les Français ont un Etat (même s’il n’est pas constitutionnel) et aspirent avant tout à la liberté individuelle. Cette dernière est établie progressivement dans les deux siècles qui suivent. Aux Etats-Unis, au lendemain de l’Indépendance (1776) et jusqu’à 1787, la liberté individuelle existe, de façon incomplète, mais plus que partout ailleurs dans le monde. En revanche, l’Etat est encore divisé en de multiples entités et ce n’est qu’à partir de 1787 que les Américains entreprennent de construire un Etat constitutionnel puissant, quoiqu’incomplètement souverain. Cet Etat américain se fonde donc tout d’abord aux dépens de la liberté individuelle et deux cents ans seront à peine suffisants pour rééquilibrer Etat et libertés, ces éléments constitutifs de la démocratie[7].

Marie-France Toinet cite, pour illustrer cette différence fondamentale entre les situations française et américaine – à l’origine de réactions différentes envers l’Etat, l’exemple suivant : en 1789, les Français établissent la Déclaration des Droits de l’Homme avant la Constitution. En 1787, les Américains élaborent la Constitution, mais oublient volontairement le Bill of Rights, dans le but de créer un Etat fort (cf. les raisons supra). Ce texte, qui va protéger les libertés individuelles (liberté de penser, de s’exprimer, d’être jugé dans les règles), n’est conçu qu’en 1791[8]. Mais il faut plus d’un siècle avant qu’il soit appliqué et en partie seulement. Pendant cette période, la Cour Suprême est plus préoccupée de construire un Etat central fort et de développer l’économie nationale, que de défendre les droits fondamentaux[9]. Il faudra plus qu’un amendement (le 14ème en 1868), en l’occurrence, un changement de majorité politique au sein de la Cour Suprême après la première guerre mondiale, pour que la Cour accepte l’application du Bill of Rights fédéral. Et ce n’est qu’en 1925 (« Gitlow v. New York : liberté d’expression »), qu’elle commence à imposer aux Etats l’obligation de respecter les libertés individuelles. Malgré cela, le citoyen américain ne peut être sûr de pouvoir faire valoir ses droits par rapport au souverain ; la Cour Suprême décide en toute liberté et sans avoir à s’en expliquer, des affaires sur lesquelles elle se prononcera. Le principe que le souverain ne peut être poursuivi qu’avec son consentement n’est donc pas totalement mort aux Etats-Unis (alors que l’immunité souveraine de l’Etat a disparu en France depuis 1872).

A ce conflit de citoyennetés, le Fédéralisme ajoute la multiplication de l’intervention publique et la complication du droit, une situation qui ne fait rien pour diminuer l’hostilité à son égard. Car en dessous de l’Etat fédéral, il existe 50 Etats fédérés qui eux aussi légifèrent et produisent du droit. En 1969, par exemple, le Congrès Fédéral ne promulgue que 695 lois, mais la Floride en adopte 1680. S’ajoutent ensuite à ces lois un arsenal tout à fait impressionnant de règlements administratifs qui fait écrire à Marie-France F. Toinet : « Les Etats-Unis sont sans doute la nation occidentale qui a le plus recouru au règlement comme mode d’orientation et de contrôle de l’activité économique et sociale »[10]. L’agriculture, les transports, les communications, l’énergie, la banque et l’assurance, la santé font l’objet d’une réglementation tatillonne. Mais l’ensemble des rapports sociaux est également étroitement réglementé par un énorme appareil de textes publics: la famille, comme la vie professionnelle, l’urbanisme comme le commerce, les mœurs même. « Les autorités publiques peuvent décider où vous vous voyagerez, comment vous épouserez et avec quel contrat de mariage, criminaliser certaines pratiques sexuelles (y compris au sein d’un couple marié), vous interdire de boire de l’alcool ou déterminer les jours d’ouverture de votre magasin »[11].

Enserré dans le carcan de l’intervention publique et dans l’enchevêtrement des juridictions, le citoyen américain a bien souvent du mal à déterminer quel texte adopté par quelle entité s’applique à telle situation (pour le plus grand bonheur des avocats). « Au total, c’est l’imprévisibilité qui caractérise l’Etat de droit aux Etats-Unis » (Toinet, 1990)[12]. Il est impossible de savoir quelle controverse la Cour Suprême choisira d’entendre, quel texte, parfois appliqué depuis plus d’un demi-siècle sera déclaré inconstitutionnel ou encore quel arrêt antérieur sera renversé par une Cour dont l’orientation idéologique a changé. Ce droit à géométrie variable, qui engendre l’incertitude générale, ne peut que pousser au vice procédurier, au mépris de la loi votée (elle peut toujours être mise en cause) et au mépris de la justice, puisque tout peut être négocié (procédure de la transaction de culpabilité[13]). Cette situation aboutit à un paradoxe : les Etats-Unis qui s’enorgueillissent de leur efficacité et de leur justice, ont développé un système juridique qui est le plus coûteux du monde et qui est incapable de protéger les droits de la plupart de ses citoyens[14].

Les dysfonctionnements majeurs engendrés par le fédéralisme américain dans l’empilement des législations, la multiplication des règlements administratifs, l’incertitude des citoyens confrontés à l’imprévisibilité de l’interprétation de la règle de droit – ces éléments ont fourni aux économistes néo-conservateurs et libertariens, et aux leaders politiques du Parti Républicain de solides arguments pour réclamer, sur le territoire des Etats-Unis et par extension dans le reste du monde, une déréglementation générale dans tous les domaines des rapports sociaux, l’objectif affiché étant de « libérer » les individus du carcan réglementaire et juridique dans lesquels leurs Etats les ont progressivement enfermés.

A ces ambiguïtés, il convient d’ajouter la dernière touche qui a permis aux entrepreneurs politiques et aux manipulateurs de symboles néo-conservateurs de justifier leurs arguments pour un retrait de l’Etat, et la substitution des forces du marché à son intervention. Il s’agit du désintérêt croissant de l’électeur américain pour le politique, engendré par un système qui, par le jeu des concessions mutuelles et l’enchevêtrement des politiques publiques fédérales et locales, rend difficilement contrôlable les budgets, et empêche que soient traités les véritables problèmes[15]. Deux facteurs expliquent cette situation :  le coût démesuré des élections et la pratique du « pork barrel spending »[16].

Se faire élire revient de plus en plus cher aux Etats-Unis. Le coût des présidentielles de 1988 s’élevait à deux cents millions de dollars. Ce chiffre a doublé en 1992 et encore en 1996 pour atteindre la somme de huit cents millions de dollars. Au total, les élections présidentielles, législatives, locales de 1996 se sont élevés à près de quatre milliards de dollars[17]. A l’échelle du candidat, qu’est-ce que cela représente ? « Pour être élu aux Etats-Unis », écrit Cornelius Castoriadis, « il faut à peu près quatre millions de dollars. Qui vous donne ces quatre millions ? Ce ne sont pas les chômeurs. Ce sont les entreprises. Et pourquoi les donnent-elles ? Pour qu’ensuite l’élu soit d’accord avec le lobby qu’elles forment à Washington pour voter les lois qui les avantagent et ne pas voter celles qui les désavantagent »[18]. L’ancien Sénateur Bill Bradley le disait lui-même : « Ce sont ceux qui signent les chèques qui font les lois »[19]. Les candidats dépendent donc de lobbies[20]qui n’ont pas tous la même influence et ne choisissent pas leurs poulains au hasard. Dans ce processus de sélection, les critères retenus sont moins les idées politiques des candidats, que leur qualité de « sortant » (plus de 90 % des sortants qui se représentent à la Chambre sont réélus), la commission dont ils font partie, et la façon dont ils votent. Il est alors facile de comprendre la complaisance dont les élus font preuve envers les milieux d’affaires, principaux bénéficiaires des politiques de déréglementation et de privatisation. Le pork barrel spending permet en effet d’accorder des faveurs à certains électeurs ou de faire voter des crédits bénéfiques pour les entreprises d’une circonscription, mais pas nécessairement pour la collectivité[21]. Il aboutit, par le jeu des concessions mutuelles, à rendre difficilement contrôlable le budget de l’Etat et les budgets locaux. Dans ce contexte, certains budgets publics comme celui de la santé explosent (14 % du PIB aux Etats-Unis en 1993, contre 9 % en France) sans que soient réglés les problèmes de fond : trente-sept millions d’Américains (qui pour l’essentiel travaillent) étaient trop « riches » au début des années 1990 pour bénéficier de l’aide publique et trop pauvres pour s’assurer, et n’avaient aucune couverture médicale. 

La situation a eu des conséquences graves pour la démocratie et son interprétation. Tandis que l’argent public trouvait son chemin dans les poches des soutiens électoraux privés (cf. le cas bien particulier du secteur de la défense[22]), et l’argent privé dans celui des élus, tradition puritaine et théorie des choix publics se sont combinées pour faire de la vie politique un marché de « gagnants » dont les caractéristiques essentielles pouvaient être résumées en deux chiffres : près de la moitié des Américains ne votaient pas ; et ceux qui versaient plus de 200 dollars à un candidat ou à un parti ne représentaient que 0,3 % de la population[23].


[1] Proposés en 1776, adoptés en Congrès le 15 novembre 1777, ratifiés et entrés en vigueur le ler mars 1781. « Les Articles de la Confédération  (Articles of Confederation) constituent un accord adopté à l’unanimité par les Treize Colonies britanniques d’Amérique du Nord, lequel établissait un gouvernement central permanent, le Congrès, pour les États-Unis. Ces colonies sont alors en guerre depuis deux ans contre la Grande-Bretagne pour leur indépendance. Le document, composé d’un préambule et de treize articles, tous rédigés en anglais, constitua la charpente juridique du pays depuis son adoption, le 1er mars 1781 jusqu’en 1789, date à laquelle il fut remplacé par la Constitution des États-Unis. », in « Les Articles de la Confédération », http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/USA-Articles-Conf.htm .

[2] Bernard Poli, Histoire des doctrines politiques aux Etats-Unis, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, pp. 18-22.  

[3] Les Sénateurs ne sont élus au suffrage universel que depuis le dix-septième amendement (1913).

[4] La connaissance qu’avait M. F. Toinet des institutions et de la vie politique des Etats-Unis motivait S. Hoffmann, à écrire, à propos de l’un de ses livres sur ce sujet : « L’ouvrage de Marie-France Toinet constitue l’étude la plus remarquable du système politique américain qui ait paru depuis bien des années. […] Le lecteur trouvera ici, en effet, une analyse extraordinairement précise et détaillée, non seulement des institutions mais aussi de la vie politique qu’elles encadrent et façonnent ;  non seulement de la pratique quotidienne contemporaine, mais aussi de l’évolution historique depuis la naissance des Etats-Unis ; non seulement de la conception que les Américains ont de leur système, mais aussi du contraste, ou du décalage fréquent entre cette vision et des réalités parfois inquiétantes », dans : M. F. Toinet, Le Système politique des Etats-Unis, Préface, Paris, 1ère édition, mars 1987.

[5] M. F. Toinet, « Etats-Unis : l’Etat tentaculaire, irrésistiblement inefficace », in : Noëlle Burgi (dir.) Fractures de l’Etat-Nation, Paris, éditions Kimé, 1994, p. 94.

[6] Ibid.

[7] Jean-Louis Martres, Jean Béranger, Roland Simon (dirs.), Le discours sur les révolutions, Paris, Economica, 1991, 2 tomes.

[8] Marie-France Toinet, « Etats-Unis : l’Etat tentaculaire, irrésistiblement inefficace », op. cit.

[9] Marie-FranceToinet, « Les droits américains, ou le principe d’incertitude », in : Annie Lennkh, Marie-France Toinet  (dir.), L’Etat des Etats-Unis, Paris, La Découverte, 1990, pp. 218-219.

[10] Marie-France Toinet, « Les droits américains, ou le principe d’incertitude », op. cit., pp. 218-219.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Par cette procédure (plea bargain), le prévenu renonce à son droit à un procès public avec un jury, pour négocier et obtenir une peine réduite. Un autre élément doit être précisé. Aux Etats-Unis, l’inégalité devant la justice est indéniable. On est plus et mieux entendu – y compris pour la sentence – si on a les moyens. Ivan Boesky (de Wall Street) n’a fait que trois ans de prison pour avoir détourné à son profit des millions de dollars, alors que le moindre délinquant condamné pour vol est condamné à rester plus longtemps en prison.

[14] Marie-France F. Toinet, op. cit.

[15] Marie-France Toinet, « Etats-Unis : l’Etat tentaculaire, irrésistiblement inefficace »,  op. cit., p.90.

[16] C’est la défense, par des parlementaires, des intérêts locaux qu’ils représentent, en particulier, par l’attribution à des entrepreneurs de leurs circonscriptions de fructueux contrats dans le cadre de travaux d’aménagement financés par l’Etat. Dictionnaire de l’anglais économique et commercial, Collection Langues Pour Tous, nouvelle édition, 1995.

[17] Richard Farnetti, Ibrahim Warde, Le modèle anglo-saxon en question, Paris, Economica, 1997, p. 92.

[18] Cornelius Castoriadis, « L’individu privatisé », Le Monde Diplomatique, Février 1998, p. 23.

[19] Cité dans : Richard. Farnetti, Ibrahim Warde, op. cit.

[20] Cf. Notre développement sur le « lobbying d’affaires » aux Etats-Unis et son intégration irréfléchie dans les pratiques politiques de l’Union Européenne dans l’article 6 de ce blog.

[21] Cf. nos textes sur le « Keynésianisme militaire » et les conséquences de « la privatisation des universités publiques aux Etats-Unis ».

[22] Cf. notre texte sur le Lobbying d’affaires aux Etats-Unis.

[23] Richard. Farnetti, Ibrahim Warde, op. cit.

4 – Puritanisme, Agrarianisme, Frontière : Les fondements idéologiques du renouveau conservateur américain

Plusieurs grandes idées président au développement des mythes et habitudes collectives caractérisant les Américains en société, à tout moment de leur histoire. 

C’est dans ce registre, dont les thèmes traversent l’histoire des Etats-Unis et les partis politiques, que les « intellectuels organiques »  (au sens Gramscien du terme[1]) ou les manipulateurs de symboles (au sens Reichien du terme[2]) ont puisé pour justifier leur « révolution conservatrice » (qui n’a rien de moderne ni de progressiste).

Un inventaire de trois de ces idées-forces : Puritanisme, Agrarianisme et Frontière, nous permettra de mieux comprendre les fondements idéologiques des référentiels conservateurs et libertariens américains qui se sont imposés dans les milieux dirigeants au cours des années 1970 et 1980, malgré leurs composantes antagoniques et les affrontements subséquents de certains de leurs sectataires opposés à cette fusion déclarée contre nature[3].

Elitisme de masse et exclusion de la différence avec le Puritanisme 

Cette doctrine religieuse issue du protestantisme, circonscrite au départ au Massachusetts avant d’irriguer la Nouvelle Angleterre, comporte une définition très particulière de la société, de son mode de gouvernement et des vertus civiques indispensables à sa cohérence. A l’origine de la démocratie américaine, elle porte également en elle les ferments d’intolérance politique, religieuse et éthique qui fondent la révolution conservatrice des années 1980 – ferments que l’on retrouve dans le totalitarisme intellectuel des économistes néo-libéraux américains (exclusion et ignorance de tout ce qui n’est pas conforme à l’orthodoxie philosophico-économique que véhiculent leurs écrits).

Ce sont les premiers « pèlerins » (Founding Fathers) débarqués à Plymouth (Massachusetts) en 1620, suivis dix ans plus tard par une forte implantation dans la région de Boston qui, grâce à la relative autonomie administrative dont leur colonie bénéficie (par une charte royale britannique octroyée en 1629), formulent des règles d’organisation de la société conformes à leur idéal. D’obédience « congrégationaliste », ils fuient tout d’abord la tutelle anglicane en 1609 pour tenter d’emporter avec eux la doctrine calviniste vers les Provinces-Unies. Mais craignant que leur postérité ne devienne hollandaise et ne se corrompe au contact d’un milieu qu’ils estiment moralement peu élevé et enclin à l’hérésie[4], ils décident de se rendre en Amérique et d’y bâtir une « Nouvelle Jérusalem ». Afin d’y parvenir, ces cent trente et un « pèlerins » adoptent un accord politique à bord du navire qui les transportent (Mayflower Compact). Il traduit un accord spirituel entre Dieu et les « Saints » pour fonder une cité dans laquelle la loi de Dieu sera juste et égale pour tous. Dans ce contexte naît l’idée qu’une société nouvelle peut se constituer, dont l’histoire est contenue en germe dans la Bible, et qui raconte, en termes accessibles à tous, les objectifs à atteindre et les erreurs à ne pas commettre[5].

Sous la pression de l’histoire locale et d’idées nouvelles au siècle suivant, tout un pan de l’idéologie américaine va consister à séculariser ces idéaux. On renoncera progressivement, précise Bernard Poli, à la formule selon laquelle un contrat (compact) unit Dieu à ses fidèles et les assure, comme dans la Bible, de parvenir à la terre promise. Mais l’espérance restera forte sous la forme de deux articles de foi : « Dieu protège l’Amérique » ; et « l’Amérique est la terre promise pour tous ceux qui veulent y commencer une vie nouvelle »[6]. Dans le nouveau régime que le royaume anglais tolère, une assemblée de représentants baptisée « General Court » possède le droit de rédiger des textes légaux à la condition qu’ils ne soient pas en contradiction avec ceux du Royaume. Typique de cette « Nouvelle Angleterre » est la création en 1641 d’un recueil de lois connu sous le nom de « Somme des Libertés » (Body of Liberties), qui définit un ensemble de « libertés, immunités et privilèges ». Cette démarche annonce la laïcisation progressive de la loi et des institutions et, de façon paradoxale dans une société rigide, hiérarchisée et intolérante dans son inspiration (fondamentaliste), en vient à formuler certains principes de respect de l’individu et de la communauté souveraine. Cette société fermée à l’origine, qui repose sur le libre consentement de ses membres et aspire à assurer leur sécurité et leur bien (welfare), se donne aussi le droit d’exclure ceux qui veulent y pénétrer sans son consentement, et de bannir ceux qui refusent de se soumettre à ses lois.

Devenue la religion de l’action soutenue par l’optimisme, le puritanisme américain est une réaction contre l’oisiveté des aristocrates britanniques, auxquels la couronne anglaise a attribué des colonies. Brusquement, l’aristocratie de naissance se trouve remplacée par une « élite de masse » dont les membres s’appellent les « Saints », par opposition à ceux qui n’en font pas partie et n’ont que très peu de droits. Il s’agit en fait, comme l’écrit Jean-Pierre Fichou, du remplacement d’une élite de naissance par une autre, fondée sur une religion très engagée dans la vie quotidienne[7]. Cette « aristocratie américaine » n’est, au départ, ni héréditaire, ni terrienne et chacun doit continuellement y mériter sa place. Dans la société neuve qui se construit, les riches sont ceux qui ont travaillé, ont été vertueux et sont aimés de Dieu, puisqu’ils ont eu la chance avec eux. Inversement, les pauvres peuvent nourrir quelques inquiétudes : ou bien ils ont manqué d’ardeur ; ou bien c’est Dieu qui ne les a pas aidés car ils ne sont pas aimés et ils seront condamnés. Certains voient dans cette extension de la doctrine calviniste, l’explication du culte de la richesse et de la réussite matérielle qui domine aux Etats-Unis. Ce sont ces idées qui motiveront les libertariens (cf. David Friedman, le fils de Milton) à contester la redistribution autoritaire des richesses et la solidarité imposée qui sont pour eux, aux antipodes du système américain. La redistribution ne doit se faire que si le créateur de biens et celui qui possède, le désirent (charité), jamais parce qu’on la leur impose. L’un des paradoxes, précise ainsi Fichou, c’est qu’une société « égalitariste » au sens américain débouche nécessairement sur une société inégalitaire quant à ses résultats[8].

Le puritanisme ne s’étend pas toutefois dès les 17ème et 18ème siècles à l’ensemble des colonies. La Pennsylvanie, le Rhode Island, et tout le Sud y échappent, de sorte que leur mentalité reste bien plus proche du système britannique et s’oppose à la mentalité yankee. Toutefois, le triomphe du Nord sur le Sud, l’industrialisation et l’urbanisation du pays vont, au dix-neuvième siècle, entraîner son extension. Et c’est en réaction au développement d’une forme de capitalisme industriel et financier, qui voit émerger des fortunes gigantesques et rapides, en même temps qu’apparaissent des compagnies géantes, que l’agrarianisme retrouve un second souffle.

Défiance envers l’Etat central, rejet de l’impôt et de la bureaucratie avec l’agrarianisme

Porté par les idées des philosophes européens, ce modèle (qui conserve toujours valeur d’idéal) s’appuie sur l’idée d’une démocratie fondée sur la vertu de petits agriculteurs indépendants, appelés par leur travail et leur frugalité à devenir les bienfaiteurs de la collectivité nationale.

Ces principes sont parfaitement mis en œuvre dans les colonies, puis dans les Etats-Unis des premières années : le pays est agricole, et l’industrie pratiquement inexistante. Le « subsistance farming » prédomine, chacun produisant la quasi-totalité de ce qu’il consomme et échangeant ses maigres surplus contre les produits manufacturés qu’il ne sait pas fabriquer[9]. A cette époque, les propriétaires ne dépendent de personne : le gouvernement est trop éloigné, les routes ne sont pas encore tracées. Les communautés s’administrent elles-mêmes de manière directe et règlent leurs problèmes sans aide extérieure tout en veillant jalousement sur leur autonomie. Pour les agrariens, l’homme est naturellement bon, et c’est la société qui encourage le mal lorsqu’elle est trop étouffante ou directive. Le gouvernement n’est qu’un mal nécessaire, dont il faut s’accommoder si l’on veut consolider l’union entre les Etats ou protéger le pays contre l’inimitié d’une Europe toujours trop belliqueuse. Il faut que chaque Etat, chaque communauté, chaque individu puisse protéger sa propre originalité et son indépendance. Les agrariens divisent la société en deux groupes aux intérêts opposés : les petits fermiers, les petits entrepreneurs, les travailleurs qui produisent ; les spéculateurs-capitalistes qui se servent des autres et utilisent leur influence pour accroître leur richesse. Quand ces derniers n’utilisent pas la corruption, ils utilisent les lois qu’ils multiplient quand elles les favorisent et s’appuient sur l’Etat qu’ils dirigent généralement par personnes interposées.

Trois grands principes découlent de ces idées :

– « le pouvoir politique est dangereux : il faut donc le garder en laisse car il peut, quand il a les coudées franches, transférer la richesse des mains de ceux qui la produisent, dans celles de ceux qui en profitent ;

– l’impôt entretient une bureaucratie inutile et néfaste qui redistribue les biens sans en produire ; il pénalise injustement les actifs au bénéfice des oisifs et des improductifs ;

– le développement des grandes entreprises n’est pas souhaitable : il favorise l’anonymat et entraîne un désintérêt général, tandis que l’essentiel des bénéfices va aux propriétaires, qui sont souvent inactifs, au lieu d’aller aux travailleurs qui sont les seuls créateurs de biens »[10].

Aux premiers temps de la formation du pays, ce modèle est appliqué de manière instinctive et pour ainsi dire par nécessité, en raison du caractère rural de la société coloniale[11]. Puis il est formulé de manière plus ou moins claire à l’époque de la guerre d’Indépendance. Mais il ne sera pour autant mis en œuvre que très imparfaitement par ceux-là même qui le conçoivent – et notamment par Thomas Jefferson – lorsqu’ils accèdent au pouvoir. Le Président Jefferson (élu en février 1801) se trouve en effet confronté à des obstacles propres à une société en pleine transformation. Sa lutte contre Alexander Hamilton avait déjà laissé entrevoir le caractère utopique de certaines de ses idées[12], dans un pays où l’industrie n’attendait que l’indépendance nationale pour prendre son essor. Il faut patienter jusqu’à l’élection de Andrew Jackson(1828)pour voir l’exécutif revenir à l’agrarianisme. Homme de l’Ouest, ce dernier s’efforce de préserver l’indépendance et les chances des petits fermiers et pionniers sur lesquels il appuyait son pouvoir, en interdisant aux grandes fortunes de l’Est de spéculer sur les terres, et en réduisant l’étendue du pouvoir politique pour briser le cours de la vie économique et freiner son action centralisatrice. Les principes guidant l’action de Jackson sont les suivants : la concurrence est à la source de l’égalité des chances qu’il convient de préserver à tout prix pour que les « petits » puissent se mesurer aux « grands ». Chacun doit pouvoir créer son entreprise, les banques doivent être libérées de la tutelle gouvernementale, et les petits propriétaires qui acceptent de déléguer leurs pouvoirs doivent, par des élections fréquentes et diversifiées, contrôler ceux qui les ne les dirigent qu’avec leur consentement.

La philosophie agrarienne exprime ainsi probablement les aspirations les plus profondes de la société qui s’est créée au Nouveau Monde. Mais elle n’a jamais pu triompher[13]. Lorsque le pays entreprend de se doter d’une économie et d’une industrie capables de rivaliser avec celles d’Europe, les principes agrariens sont écartés même s’ils conservent la valeur d’un idéal. Et ce sont les conceptions plus jacobines et centralisatrices d’un Alexander Hamilton[14] – conceptions qui font le lien avec les idées des vieux puritains défenseurs des valeurs morales, du travail et des positions sociales acquises – qui triomphent au 19ème siècle. Elles provoquent ou accompagnent l’apparition d’une élite capitaliste formée dans les universités de l’Est, entraînant dans son sillage le développement industriel et urbain. Il n’en reste pas moins que l’agrarianisme subsiste à l’état latent et renaît épisodiquement de ses cendres[15] (cf. infra les travaux des économistes californiens à l’origine de la Reaganomics).

Darwinisme, individualisme, et pragmatisme » avec la Frontière

Formulée en 1893 par l’historien Frederick Jackson Turner dans une communication intitulée La signification de la Frontière dans l’histoire américaine, cette théorie d’inspiration agrarienne a été manipulée et élargie pour expliquer des faits qui lui sont parfois postérieurs. Turner explique la culture des Etats-Unis par « l’esprit pionnier » et la particularité des institutions américaines par le fait qu’ « elles ont été contraintes de s’adapter à l’évolution d’un peuple qui se développait dans l’espace ». On retrouvera ces thèmes dans les arguments de campagne que le candidat Reagan utilisera pour initier sa « révolution conservatrice américaine ».

La frontière est vue par Turner comme « le point de rencontre entre le sauvage et le civilisé ». Cette zone en perpétuelle mouvance, où les pionniers sont en contact direct avec une terre vierge et les peuples indiens, fait naître des attitudes neuves qui contribuent à former le caractère national. La Frontière est avant tout un état d’esprit. Seul ou au sein de la caravane, le pionnier doit créer ce qui lui manque, en agissant conformément à sa personnalité, tout en s’appuyant sur les autres pour assurer sa survie, les soutenant à son tour quand ils le demandent. Comme son ancêtre débarqué sur la côte atlantique, il doit savoir tout faire : fermier, tonnelier, enseignant, chasseur, etc. Il doit être habité d’un optimisme solide pour tout quitter et doit être adaptable et inventif pour survivre. Le dynamisme et la vie quotidienne des hommes et femmes de la Frontière témoignent de leur volonté d’agir et non de contempler ou de réfléchir. Ces deux éléments, l’action et l’optimisme, n’ont jamais laissé le champ libre à l’intellectualisme et ouvrent la voie à une tradition de pragmatisme. Quant à la notion d’abondance, elle est le principe moteur de cette marche vers l’Ouest, avec en corollaire celle de gaspillage. Pourquoi économiser quand les ressources sont aussi abondantes ?

Les pionniers de 1880 se retrouvent seuls et livrés à eux-mêmes alors que la société de l’Est, déjà élaborée, offre un certain nombre d’institutions (églises, écoles, tribunaux, etc.). Certains d’entre eux quittent l’Est où ils se sentent prisonniers de ces institutions, comme leurs ancêtres avaient quitté l’Europe pour se libérer des contraintes sociales. Ils procèdent donc à une véritable « auto libération » – une démarche qui est le point de départ (ou la continuation) de cette tendance individualiste, une constante de la société américaine[16] ; elle traduit leur méfiance à l’égard des institutions rigides, le désir d’agir par soi-même, sans la tutelle de ceux dont le métier est d’être responsable des autres ; elle engendre également la manifestation d’un réel désir de décentralisation dont le fédéralisme n’est qu’une conséquence subie plus que souhaitée. Car la société de l’Ouest ne connaît pas la division du travail et vit, dans la tradition agrarienne, en petites unités autarciques. Les conditions sont donc propices à l’avènement de la démocratie puisque tous se retrouvent dans la même situation, confrontés aux mêmes ennemis, à la nature hostile. L’égalité des chances est là mieux préservée qu’ailleurs, chacun ne survivant qu’en fonction de ses qualités propres, de son énergie, de son inventivité. Cette situation suppose des qualités : une grande confiance en soi, un besoin constant d’agir en prenant des risques ; elle génère une sélection naturelle (darwinisme social[17]), les plus forts se nourrissant des plus faibles, dans une société se livrant à une perpétuelle course à l’adaptation et au succès.

La théorie de la Frontière pêche par omission[18]. Elle n’explique pas, par exemple, la révolution industrielle qui lui est postérieure (même si elle l’annonce en dégageant les traits du caractère national qui l’ont favorisée). Il est donc préférable de la considérer comme un mode d’investigation, une base de départ. On peut ainsi, avec Michael Kammen, la compléter par une analyse en termes de pluralisme instable, qui invite à partir des contradictions et paradoxes de la civilisation américaine pour en obtenir la somme culturelle[19]. Comme exemples de paradoxes américains, il est possible de citer : le désir d’appartenir à un groupe et la recherche de la liberté individuelle, la coexistence d’une nouvelle hiérarchie et de l’égalitarisme, l’antagonisme dans le domaine religieux entre le respect de la liberté individuelle et la nécessité d’une discipline stricte (chez les puritains en particulier), l’autonomie et le consensus, l’interventionnisme et le laisser-faire, l’expansionnisme et l’isolationnisme, etc. C’est la résolution précaire de l’opposition de ces symboles qui selon Kammen les rassemble et engendre le pluralisme instable.


[1] Cf. les précisions que nous apportons sur ces concepts dans la sous-partie intitulée « La problématique des élites », in « Fondements Epistémologiques d’une Démarche « Mondiologique » https://worldissuesandservices.org/2018/11/27/49/

[2] Ibid.

[3] Nous expliquons comment ces référentiels ont été « fusionnés » par Frank Meyer, un ancien communiste américain devenu conservateur (comme James Burnham et d’autres dont nous expliquons la trajectoire politique et intellectuelle) dans l’article n°7 de ce blog.
https://worldissuesandservices.org/2019/01/10/7-conservatisme-versus-libertarianisme-aux-etats-unis-une-fusion-contre-nature-organisee-dans-les-annees-1950-pour-gagner-la-guerre-des-idees/

[4] Marie-France. Toinet, « Aux sources puritaines de la pensée réactionnaire », dans : « Le nouveau modèle américain »,  Manière de Voir, août 1996, n° 31, p. 38.

[5] Bernard Poli, Histoire des doctrines politiques aux Etats-Unis, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, pp. 6-7.

[6] Ibid.

[7] Jean-Pierre Fichou, La civilisation américaine, Paris : Presses Universitaires de France, 1994, 3ème édition corrigée, pp. 78-79.

[8] Ibid.., p. 58.

[9] Ibid., p. 9.

[10] Ibid. pp. 10-11.

[11] Ibid., pp. 8.

[12] Thomas Jefferson, le principal rédacteur de la Déclaration d’Indépendance trace, dans L’état présent de la Virginie (Paris, 1784), le portrait du « fermier-citoyen » vertueux, loin des villes et des industries qui corrompent, et protégé par un gouvernement bienveillant. Mythe ou portrait-robot, ce personnage était en tout cas le colon anglais devenu citoyen des Etats-Unis, au nom duquel avait été écrite la Déclaration d’Indépendance. B. Poli, op. cit., pp. 14-15.

[13] Jean-Pierre Fichou, op. cit., p. 12

[14] Auteur, avec John Jay et James Madison des Federalist Papers (1788). Ils sont partisans d’un pouvoir central fort (Fédération) et s’opposent aux défenseurs de l’autonomie des Etats (Confédération). Hamilton est aussi, avec son adversaire T. Jefferson, l’un des membres influents du cabinet de G. Washington élu en mars 1789 premier Président des Etats-Unis.

[15] En 1873, les associations de fermiers organisés en « granges » (nom donné à leurs clubs coopératifs), dénoncent les monopoles, les obstacles mis au fonctionnement d’institutions libres et au commerce. Elles demandent la fin du despotisme que les compagnies de chemin de fer exercent à leur égard. Leur revendication s’explique par le fait suivant : les nouveaux Etats de l’Ouest et du Sud pratiquent essentiellement la monoculture. Loin des marchés qui offrent des débouchés, ils dépendent des moyens de transport, de stockage et de crédit concentrés entre les mains des capitalistes de l’Est. Ils dépendent également, pour leurs achats, de produits en provenance de l’étranger soumis à des droits de douane élevés. Une nouvelle coalition politique se forme donc à partir de leur mouvement qui menace le pouvoir républicain de l’époque. Toutefois, les fermiers se déclarent sans lien ni attache avec les partis politiques et annoncent qu’ils donneront leurs suffrages à ceux qui endossent leurs revendications. Bernard Poli, op. cit.,  pp. 72-73.

[16] Jean-Pierre Fichou, op. cit.,  p. 17.

[17] Comme le souligne Fichou, les premiers essais d’américanisation sont darwiniens : tout d’abord avec les Pères Pèlerins ; persécutés en Europe, ils vont implanter leur religion dans un environnement, un « territoire » plus favorable. Ils se sont adaptés et, devenus les plus forts, ont repoussé les Quakers et les catholiques. C’est un des premiers exemples de lutte pour la vie dans la jungle culturelle américaine. Le second exemple pourrait être le triomphe des colons sur les indigènes, dans : La civilisation américaine, Presses universitaires de France, Paris, 1994, 3ème édition corrigée, p. 35. Ajoutons toutefois que le « darwinisme social » introduit par Spencer dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle introduit la justification d’une aristocratie « naturelle » (dans un sens bien différent de Jefferson), dont les hommes d’affaires sont les véritables représentants. Dans cette interprétation, le rôle de l’Etat et de la loi consiste à protéger cet « ordre naturel » (dont la propriété), et doit se garder de vouloir le corriger. La compassion des riches leur enjoint de secourir les pauvres, mais surtout d’élever leur sens des responsabilités morales pour qu’ils acceptent leur place dans l’ordre naturel. Une telle attitude, écrit B. Poli, est en régression par rapport au libéralisme ouvert de la première moitié du siècle, qui commençait à introduire la notion de bien public dans la législation économique. Paradoxalement, alors qu’elle se fondait sur une théorie de l’évolution, elle se traduisait en une conception de la société totalement figée. C’était le triomphe du conservatisme. B. Poli, op. cit., p. 70.

[18] Jean-Pierre Fichou, op. cit.,  p. 21.

[19] Michael. Kammen, A People of Paradox, Ithaca: Cornell University Press, 1972 (1st edition), cité in  J. P. Fichou, pp. 31-33.

3 – Les fondements éthiques de l’ultra-libéralisme économique états-unien

En appuyant leurs dispositifs théoriques sur des concepts et axiomes qui appartiennent aux écoles classiques et néoclassiques de l’économie, les nouveaux libéraux américains ont prétendu qu’ils ne faisaient que poursuivre l’œuvre des fondateurs du libéralisme (Hume et Smith pour le libéralisme utilitariste, Turgot, Condorcet, Jefferson et Paine pour le libéralisme issu du droit naturel). En réalité, et comme l’exposent clairement les travaux de Francisco Vergara sur la question[1], ils soutiennent une tradition philosophique qui lui est opposée (celle de l’ultra-libéralisme de Spencer et Bastiat) et qui, dans ses attaques répétées contre l’Etat, est peut-être davantage porteuse de risques de décomposition sociale, que de progrès[2].

Deux grandes doctrines classiques engendrent le libéralisme : elles reposent chacune sur des fondements éthiques différents et se réfèrent à un seul critère éthique ultime pour juger du caractère « bon » ou « mauvais » des institutions ou des lois[3]. Cet élément permet de comprendre certaines différences qui existent entre les fondateurs du libéralisme classique du dix-huitième siècle comme Smith ou Turgot :

– la doctrine du droit naturel (Turgot, Condorcet, Jefferson et Paine) postule que le critère éthique pour juger si des lois sont « bonnes ou mauvaises », est leur conformité avec l’ordre naturel. Trois points de vue s’affrontent pour dire ce droit naturel, synonyme de justice : la révélation divine (doctrine de l’Eglise), le sens moral (implanté dans le cœur de l’homme) et la raison humaine (courant rationaliste qui tient le droit naturel pour une science déductive)[4];

– la doctrine utilitariste (Hume, Smith, Bentham), estime que la meilleure façon de juger si des lois sont « bonnes ou mauvaises » est d’examiner leurs effets sur le bonheur des hommes (entendu comme les conditions matérielles entourant l’être conscient). Dans le courant de l’hédonisme universaliste qui réunit ces auteurs, les actions doivent viser l’ensemble de la collectivité (à l’inverse de l’hédonisme égoïste[5]). Et c’est en fonction de ce critère supérieur de bonheur de la collectivité que les actions sont qualifiées d’ « utiles ou d’inutiles » (bien/mal).

Ces libéraux classiques ne sont pas des partisans de l’Etat minimum[6] tel qu’ont pu le concevoir R. Reagan ou M. Thatcher. Pour nos classiques en effet, la quantité d’intervention publique ne peut être déterminée qu’en examinant un par un les différents problèmes qui se posent et les différents types d’intervention publiques qui sont proposées :

– pour les partisans du droit naturel, il s’agit de déterminer quelles interventions de l’Etat sont conformes à la justice et quelles autres lui sont contraires[7]. Parmi les devoirs de justice de l’Etat, chaque individu doit pouvoir jouir paisiblement de la vie, de la liberté et de ses propriétés. Pour ce faire, l’Etat doit se doter des institutions adéquates (armée, police, juges, tribunaux). Toutefois, son devoir ne s’arrête pas là : les classiques partisans du droit naturel comme Turgot, Condorcet et Jefferson, estiment que l’éducation du peuple et l’aide aux démunis font partie du devoir de justice et de bienfaisance de l’Etat, tout comme les dépenses d’infrastructure (digues, pare-feu, canaux d’irrigation, construction des routes et fortifications, parcs, etc.);

– pour les utilitaristes, il s’agit de distinguer les interventions utiles (celles qui augmentent le bonheur de la société) de celles qui sont nocives (celles qui diminuent ce bonheur). Parmi les interventions utiles de l’Etat dont une société peut retirer des avantages, un auteur comme A. Smith retient : l’infrastructure (routes et canaux), l’enseignement public, l’hygiène publique et l’assistance des pauvres. Les seules actions que l’Etat ne doit jamais entreprendre sont celles qui diminuent le bonheur de la collectivité. Ce faisant, aucun domaine n’est interdit per se à l’action administrative[8].

Chez aucun des classiques donc, l’application des critères éthiques susmentionnés pour juger du bien-fondé de l’intervention publique n’aboutit à l’Etat minimum, réduit aux tâches de justice ou de sécurité. Chez les ultra- libéraux, il n’en est pas de même. Leur aptitude à changer de critère éthique lorsqu’ils passent d’un problème à un autre[9] (sans établir de hiérarchie claire entre ces critères), leur insistance à réclamer de façon systématique l’allègement des règlements et le retrait de l’Etat comme solution aux problèmes économiques et sociaux – ces éléments établissent une tradition philosophique différente de celle engendrée par les classiques.

Le courant dans lequel les « néoconservateurs et libertariens » américains s’inscrivent est ainsi fortement marqué par les thèses d’auteurs européens qui, entre 1835 et 1870, veulent « réduire » l’Etat. Ces auteurs forment un courant « ultra libéral » qui inclut Frédéric Bastiat en France et Herbert Spencer au Royaume-Uni.

Quelques mots sur ces auteurs nous permettront de comprendre l’influence de leurs idées sur certains contemporains européens ou américains[10].

Dans un ouvrage paru en 1849 et intitulé Harmonies économiques, Frédéric Bastiat (1801-1850) décrit le fonctionnement harmonieux de l’économie lorsque l’Etat n’intervient pas. Cet auteur est l’un des fondateurs de la théorie de l’harmonie des intérêts selon laquelle l’intérêt individuel coïncide systématiquement avec l’intérêt collectif et l’intérêt des ouvriers avec celui des patrons. Dans ses écrits, il s’efforce de démontrer que les mesures de l’Etat destinées à résoudre des problèmes économiques et sociaux usurpent les droits naturels des citoyens (violent notamment la liberté et la propriété privée) et produisent plus de mal que de bien. Bastiat est très apprécié des économistes ultra-libéraux comme Hayek et Von Mises. D’autres économistes comme Marshall, Keynes et Schumpeter le considèrent comme une « nullité théorique »[11].

Quant à Herbert Spencer (1820-1903), cet auteur, autodidacte, a été très tôt influencé par la théorie de l’évolution. Il se prononce ainsi en faveur d’un « darwinisme social » où l’Etat ne doit pas aider les pauvres, les malades et les faibles, partant du principe que s’il le fait, il empêche l’élimination des moins aptes et freine l’évolution naturelle vers une société composée d’individus meilleurs. Partisan d’un droit naturel simplifié qui refuse que l’Etat fasse de la bienfaisance, croyant en l’harmonie parfaite de la société et de l’économie, il est obsédé (tout comme Hayek le sera) par une idée : l’extension du rôle de l’Etat en matière d’éducation, de santé, élimine la liberté de l’individu et risque d’aboutir à la dictature totale. C’est ce thème que Spencer développe dans un ouvrage sur la politique intitulé The man versus the State.

Au vingtième siècle, de nombreux économistes professeront des idées proches de celles de Bastiat et Spencer : Jacques Rueff, Ludwig Von Mises (cofondateur avec Hayek de la Société du Mont-Pèlerin[12]), Lionel Robbins et Fritz Machlup, ainsi que les prix « Nobel » contemporains comme Milton Friedman (1976) ou Friedrich Hayek (1974). Les thèses de ces auteurs européens rencontrent d’autant plus de succès aux Etats-Unis, que, dans leur exaltation de l’Etat minimum et de l’initiative individuelle, elles correspondent à l’expérience des premières colonies et de la Frontière qui restent deux périodes mythiques dans la formation de ce grand pays[13].

Le nouveau libéralisme qui s’affirme progressivement dans l’Amérique de l’après-guerre est ainsi fortement marqué par cette pensée conservatrice européenne libérale du dix-neuvième siècle, n’admettant ni le devoir de bienfaisance de l’Etat (l’Etat doit se cantonner exclusivement au devoir de justice pris dans sa forme la plus étroite : la sécurité), ni son action en faveur des plus démunis (selon eux, elle a pour conséquence d’aggraver le mal plutôt que de le guérir).

Cette éthique se greffe, aux Etats-Unis, sur une tradition politique qui, dès les débuts de la jeune République, est partagée entre des idées-forces et des tendances politiques qui se juxtaposent, sont parfois difficilement conciliables et sont par-là même source de confusion sur l’interprétation et la pratique de la démocratie.

Nous en dirons quelques mots dans l’article n°4 de ce blog intitulé :  « Les fondements idéologiques du renouveau conservateur états-uniens »
https://worldissuesandservices.org/2019/01/03/4-les-fondements-ideologiques-du-renouveau-conservateur-americain/


[1] Francisco Vergara, Introduction aux fondements philosophiques du libéralisme, Paris, La Découverte/Essais, 1992.

[2] Peter Evans évoque les risques portés par cette idéologie de la façon suivante : « Dans tout système international, les normes, les règles formelles, et les croyances, sont aussi importantes pour déterminer le rôle de l’Etat, que les flux de biens et de capitaux […]. Dans l’ordre mondial actuel, les prescriptions idéologiques anglo-américaines sont devenues des règles formelles auxquelles les Etats doivent se soumettre chacun pour leur part, sous peine de devenir des parias économiques. Le GATT et l’OMC ne sont que les manifestations formelles de la doctrine selon laquelle, quand il s’agit de capitaux et de marchandises, moins les Etats individuels agissent dans le domaine économique, mieux le monde se portera […]. L’ordre actuel des choses s’accorde avec les penchants idéologiques de la seule puissance restante et des entreprises privées qui dominent l’économie mondiale. La question est de savoir s’il sert bien leurs intérêts […]. Au-delà d’un certain point, la réduction du pouvoir d’intervention de l’Etat aggrave les risques collectifs plus qu’elle n’augmente les possibilités de profit individuel. Le fait que les acteurs privés transnationaux aient besoin d’Etats compétents et efficaces, plus que ne veut bien l’admettre leur idéologie, n’élimine pas la possibilité d’un déclin des Etats. Les calculs des dirigeants d’entreprise, même les plus capables, sont toujours biaisés par leur conception personnelle du monde. Les capitaux transnationaux, désireux de maximiser leur liberté de manœuvre, peuvent aisément devenir complices de la destruction de l’infrastructure d’organismes publics dont dépendent leurs profits. Jusqu’à un certain point, l’amenuisement de la capacité des Etats d’intervenir sur les marchés mondiaux, peut permettre une hausse de ces profits. Lorsque la capacité des Etats se trouve tellement réduite que l’imprévisibilité des opérations est devenue intolérable – même pour les acteurs importants qui ont une grande liberté de choix du lieu de leurs activités – la reconstruction de l’autorité publique peut se révéler longue et difficile, sinon impossible. […] L’acceptation de l’idéologie mondiale en cours actuellement, limite la capacité des gouvernements à protéger les citoyens ordinaires, en particulier ceux qui sont affectés par les changements intervenant dans la structure internationale des réseaux de production. Peter Evans, « The Eclipse of the State ? « , World Politics n° 50, octobre 1997, cité dans : Problèmes Economiques, n° 2611-2612, 7-14 avril 1999, pp. 2-6.

[3] FranciscoVergara, op. cit., p. 109.

[4] Ibid., pp. 65-68.

[5] Dans le courant de l’hédonisme égoïste, les actions doivent viser le bonheur de celui qui agit.

[6] Francisco Vergara, op. cit., p. 19.

[7] Ibid., p. 85.

[8] Ibid., p. 48. 

[9] Vergara donne un exemple de cette méthode éclectique avec Friedrich Hayek. Lorsque cet auteur explique pourquoi il est bon pour la société qu’il existe « des propriétaires privés possédant des capitaux substantiels », Hayek affirme que l’importance réside dans l’utilité de la chose, c’est à dire dans le fait que certains des propriétaires resteront « oisifs » et que par-là ils peuvent être très utiles ; ils ne consacreront pas l’essentiel de leur temps à l’accumulation des richesses, mais apporteront leur appui à la réalisation des tâches pour lesquelles le mécanisme de marché ne s’acquitte pas de manière satisfaisante (les arts, l’éducation et la recherche). Sur la question concernant les couches riches et oisives de la population, il a donc recours à l’analyse d’utilité (c’est à dire qu’il se demande, de façon classique, si l’institution étudiée produit des conséquences heureuses ou malheureuses pour la communauté et ne s’interroge pas sur sa conformité ou non avec une norme abstraite de justice) ; mais sur la question de l’impôt (et en particulier de sa progressivité contre laquelle il se prononce), il rejette ce type d’approche. Le nouveau critère pour accepter ou condamner l’impôt progressif, c’est sa conformité ou son incompatibilité avec un principe général plus élevé qui est l’égalité devant la loi. Puisque le riche paye un taux, tandis que le pauvre en paye un autre, c’est une institution qui n’est pas conforme à la justice ; elle est donc condamnable, et peu importent les avantages pour la communauté dans son ensemble, Ibid., pp. 109-112.

[10] Ces auteurs et leurs œuvres figurent au panthéon des grandes fondations et think-tanks états-uniens.

[11] Francisco Vergara, op. cit., p., p.120.

[12] Cette société, qui a pour vocation de regrouper tous les économistes croyant aux vertus régulatrices du marché dégagé de toute contrainte politique ou sociale, compte également M. Friedman parmi ses fondateurs (cf. infra). Ce dernier préside par deux fois la société, entre 1970 et 1972. La société du Mont-Pèlerin a réuni dans ses présidents la fine fleur des économistes libéraux : G. Becker, J. Buchanan, G. Stigler (cf. infra), tous trois prix Nobel et tous trois enseignants comme Hayek à l’université de Chicago, qui est ainsi devenue le centre intellectuel de l’économie néo-conservatrice, dans : « Milton Friedman, grand pape de l’ultra-libéralisme« , Alternatives Economiques, Février 1997, n° 145, p. 63.

[13] Cf. l’article n°4 de ce blog intitulé : « les fondements idéologiques du renouveau conservateur états-uniens ». Cf. Notre article consacré à la question dans cette série états-unienne ».

2 – L’exportation mondiale des confusions Etats-Uniennes

Comme l’écrivaient, en 1991, Jean-Claude Crespy et Christophe de Voogd : « L’économie semble servir de nos jours de paradigme au politique, par le type de relations humaines qu’elle instaure : le contrat social est pensé sur le mode du contrat commercial, la cité n’est plus l’espace au sein duquel se manifeste la volonté générale, elle est réduite aux dimensions de l’entreprise où l’intérêt seul commande, et l’unique transparence exigée est celle du marché. Dans ces conditions, pourquoi ne pas supprimer la représentation et la remplacer par un gouvernement de chefs d’entreprise »[1] ?

Cette observation, qui, de prime abord, peut sembler excessive, n’est pourtant pas loin de correspondre aux croyances d’un certain nombre d’économistes américains. Portés par la « révolution conservatrice » qui, à la fin des années soixante-dix, accompagnait le renouveau libéral aux Etats-Unis, les représentants du courant libertarien/conservateur (« néo-libéral[2]«  en français) en économie sont parvenus à imposer progressivement leurs idées dans les cercles du pouvoir américain, puis dans les domaines les plus variés de la recherche et de l’enseignement (science politique, relations internationales, sociologie, histoire, etc.).

Utilisant des éléments de la boîte à idées ultra libérale du dix-neuvième siècle, les outils de l’analyse néoclassique, et jouant sur la tension jamais résolue dans l’histoire et la culture des Etats-Unis entre intérêt général et intérêt particulier, ces économistes ont érigé en Loi, la recherche de l’intérêt égoïste et la passion individuelle du profit, la substitution du secteur privé à l’Etat[3]. Détenteurs, pour nombre d’entre eux, de chaires d’enseignement dans les grandes universités américaines et récipiendaires de prix d’économie prestigieux, ces chercheurs ont formé, dans leurs établissements ou indirectement – par la diffusion de leurs travaux et l’intégration de leurs idées dans les pratiques des organisations internationales (FMI, BM, OCDE…) – les élites économiques de la plupart des pays de la planète[4]. La propagation de leurs concepts s’est faite par l’intermédiaire de réseaux associant des universités, de grandes entreprises et leurs dirigeants, des fondations, des centres de recherche (think tanks), des médias et des hommes politiques[5]. Elle a permis aux Etats-Unis de justifier, à l’extérieur des frontières, un discours général sur le libre-échange et l’Etat minimum (fondements d’une globalisation tirée par la finance) que leurs dirigeants se sont réservé le droit de ne pas appliquer, lorsqu’ils estimaient que cela nuisait aux intérêts de leur pays[6].

Dans la mesure où les thèses des économistes libertariens/conservateurs américains ont produit les principes scientifiques et les normes qui ont permis aux administrations américaines (républicaines ou démocrates) de réclamer, à l’échelle internationale, la déréglementation de tous les secteurs des économies nationales, l’ouverture complète de ces dernières, et l’effacement des Etats derrière la logique des « marchés » (les Etats-Unis étant seuls habilités à déroger), il nous a paru indispensable d’en révéler les contenus, soutiens et effets induits.


[1] Jean-Claude C. Crespy, Christophe de Voogd, La Société de Confusion, Paris : Presses Universitaires de France, 1991, p. 127.

[2] A propos du terme « néo-libéral« , Susan George précise que la terminologie peut prêter à confusion. Aux Etats-Unis, un néo-libéral s’appelle un  » néo-conservateur  » (ou neo-con), car dans ce pays, un « libéral » est plutôt quelqu’un de gauche ou, en tout cas, quelqu’un qui vote démocrate. Susan George, « La fabrication d’une idéologie », Manière de Voir, novembre 1996, n° 32, pp. 32-34.

[3] Pierre Bourdieu, « L’essence du néo-libéralisme », Le Monde Diplomatique, Mars 1998, p. 3.

[4] Comme l’explique Pierre de Senarclens : « Les principaux pays industrialisés, les Etats-Unis en tête, exercent une influence déterminante sur l’évolution de l’économie et de la politique internationales. Ils orientent la nature des processus engagés au titre des stratégies de développement, par l’intermédiaire de la Banque Mondiale, de l’OCDE, des institutions spécialisées des Nations-Unies ; ils disposent des centres d’enseignement et de recherches académiques qui forment les personnes qui seront recrutées par ces organisations, et qui emploient les professeurs qui conseilleront à titre d’experts les gouvernements d’Amérique latine ou d’Europe orientale. Leur hégémonie passe donc également par le contrôle des meilleures ressources scientifiques et intellectuelles », dans P. de Senarclens, La Politique Internationale, A. Colin, Paris, 1992, p. 103. Cf .sur le sujet, ce qu’écrit Georges Valance, in Les maîtres du monde, Paris : Flammarion, 1992, pp.91-96. Valance consacre une section au « Pouvoir par les Clubs » : Club de Paris, Groupe des Sept, Club de Rome, Commission Trilatérale, Institut Aspen ou Forum de Davos. Il y évoque la diffusion d’une « idéologie globale » et le risque qu’elle devienne une « idéologie dominante, tournant en rond et se vidant peu à peu de tout contenu concret ». Il ajoutait que certains membres reconnaissent le phénomène et le traduisent de la façon suivante : « On finit par entendre ou par dire les mêmes choses partout. Si bien que plus personne ne lit les rapports. On sait trop bien ce qu’il y a dedans ».

[5] Nous en exposons le détail dans un texte intitulé : « Les référends théoriques du discours conservateur américain sur l’économie et les sociétés »

[6] Philippe Labarbe et Bernard Marris, considérant le rôle interventionniste joué par Alan Greenspan (le Président de la Réserve Fédérale américaine) dans le fonctionnement de l’économie américaine (à l’encontre du discours officiel sur le libre-marché), écrivent : « On peut être banquier central sans être dogmatique. On peut par exemple ramener le taux de l’escompte à un niveau proche de zéro pour relancer la croissance et plus encore sauver un système bancaire sinistré par la spéculation immobilière en lui permettant d’emprunter pour rien et de re-prêter à l’Etat à un taux rémunérateur, ce qui revient à faire supporter à la collectivité les errements bancaires. On peut aussi jouer au niveau de sa monnaie, en l’occurrence le dollar, au gré de ses objectifs économiques. On peut encore ignorer le déficit commercial pourtant présenté par les experts comme un indice de compétitivité décisif ! On peut même injecter suffisamment de liquidités pour annihiler un krach en 1987! »,  Philippe Labarbe, Bernard Marris, Ah Dieu! Que la guerre économique est jolie!, Paris : Albin Michel, 1998, pp. 59-60.

1 – Préambule – De la confusion sur ce que sont les Etats-Unis : « Intellectuels Organiques » et « Manipulateurs de Symboles »[1] à la Manœuvre


[1] Les auteurs et contenus associés aux termes « intellectuels organiques » et « manipulateurs de symboles » sont précisés dans le texte intitulé : « 1 – Fondements Epistémologiques d’une Démarche « Mondiologique » https://worldissuesandservices.org/2018/11/27/49/[

Depuis les années 1970, nombre d’intellectuels ou de dirigeants européens propagent une vision de l’économie globale contraire, dans ses effets sociétaux, à la liberté, à la santé et à la prospérité du plus grand nombre sur le Vieux Continent.

Issus des contradictions profondes de la société américaine, dont ils ignorent les origines ou le contenu (ou préfèrent les omettre), leurs référentiels calamiteux, formulés sans recul critique, ont permis de vider l’Union Européenne de tout projet politique, au prétexte que l’Economie, seule, suffisait à lui donner un sens.

Permettant aux élites[1] des pays les plus développés de « capitaliser » sur ce vide, la fragilisation induite de nos sociétés ouvre aujourd’hui, et de nouveau, la porte à toutes les aventures totalitaires.

Alors, ne faudrait-il pas faire porter à ces transmetteurs d’idées fausses, enseignées sans recul critique dans les écoles de cadres des Etats-Unis ou du vieux continent, une « cangue numérique », pour leur rappeler leur responsabilité dans la formation d’une génération (30 ans) de « leaders globalement irresponsables?[2] »

[1] Un développement est consacré à ce terme dans le texte susmentionné.

[2] Nous donnons des exemples significatifs de ce « leadership globalement irresponsable » dans plusieurs articles du blog.

Extraits du Chapitre 3 « Etats Fragiles : Violence et Barbarie au quotidien » in Bernard Sionneau, auteur de la 1ère partie du Management Responsable : approche critique et transculturelle, Paris : Ellipses, 2017, pp. 65-66 et 77-82.

Depuis les années 1990[2], les concepts abondent (« nouvelles terres inconnues », « chaos bornés », « zones grises ») pour tenter de décrire les difficultés rencontrées par les gouvernements de nombre de pays, dans l’exercice légitime de leur souveraineté territoriale[3]. Cette situation, issue de problèmes structurels profonds, débouche sur la volonté, affichée par différents intérêts (agents économiques, institutions internationales, recherche universitaire), d’en saisir l’origine et la dynamique, ainsi que les effets sociétaux induits, et d’en regrouper la problématique dans des termes génériques à la fois complémentaires et concurrents : « Etats faibles » (weak states), « Etats fragiles » (fragile states), « Etats effondrés » (collapsed states), « Etats en crises » (crisis states), etc[4].

A partir de 2005, l’OCDE publie ainsi un rapport annuel sur les « Etats fragiles » destiné à faire le point « sur l’évaluation du développement et sur les conflits, la paix et la coopération pour le développement (CPDC)[5] ». Dix ans plus tard, en 2015, la même institution décide de faire évoluer cette publication, proposant un cadre de suivi dont les cinq dimensions (violence, justice, institutions, fondamentaux, résilience) doivent permettre de saisir des « Etats de fragilité » (le nouveau titre des rapports)[6]. Bien que tardive par rapport à des travaux antérieurs appelant à évaluer les « risques pour les pays[7] » afin d’en saisir la plus ou moins grande fragilité (quel que soit leur niveau de développement), l’initiative OCDE ambitionne d’apporter des éléments autorisant la finalisation des objectifs de développement durable (ODD) dans tous les pays,  « au lieu de se concentrer sur les seuls Etats fragiles et en conflit ».

Nonobstant la générosité de l’objectif poursuivi par l’OCDE, les données fournies sur la fragilité de nombre d’Etats ne prêtent pas vraiment à l’optimisme en termes de « développement durable ». Selon les données de la Banque Mondiale, ce sont plus de 2 milliards d’habitants originaires d’«Etats fragiles » qui sont confrontés à des formes de violence extrême compromettant leur développement[8]. Et dans 33 États fragiles et en situation de conflit totalisant 500 millions d’êtres humains, la pauvreté touche plus de la moitié (51 %) des habitants. D’autres données complètent ce panorama social préoccupant : la part des populations pauvres du monde vivant aujourd’hui dans un État fragile ou en situation de conflit devrait au moins doubler d’ici 2030; en outre, les pays pauvres en situation de conflit représentent un tiers des décès liés au VIH/sida, un tiers des individus privés d’accès à une source d’eau propre, un tiers des écoliers n’achevant pas le cycle primaire et la moitié des décès d’enfants au niveau mondial. Même si la Banque Mondiale tente de rassurer l’opinion en écrivant que « 20 États fragiles et en situation de conflit ont récemment atteint une ou plusieurs cibles associées aux objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) et six autres sont en bonne voie de réaliser un certain nombre de cibles spécifiques avant la date butoir de 2015[9]  », l’incertitude constante entourant le devenir de ces pays ou territoires fragiles rend la vie quotidienne souvent insupportable pour leurs populations, incitant à partir ceux qui le peuvent et faisant planer sur les autres l’ombre funeste d’un destin violent.

C’est cette part de barbarie et de violence au quotidien, qui n’apparaît jamais dans les travaux classiques d’économie et de gestion, qu’il nous semble aujourd’hui indispensable d’évoquer. Car, dans les faits, en les écartant de leurs grilles d’analyse, les chercheurs dans ces disciplines ont contribué à propager une vision du monde aseptisée et inexacte. Pire, en réduisant le monde à une dynamique de « globalisation de ses marchés[10] », ils ont permis à l’horreur quotidienne d’être banalisée, disparaissant derrière des typologies parfaitement lisses (« pays émergents », « pays en développement », etc.) et l’objectivité supposée de leurs batteries d’indicateurs économiques et financiers. C’est cette part de réalité humaine qui échappe totalement à l’analyse économique ou gestionnaire – car contraire à son désir de rationalité, à son envie d’appréhender les sociétés et leurs « agents » au moyen d’appareils statistiques ou de modèles formels permettant d’en gommer la sauvagerie associée aux pulsions primitives des Hommes – dont il sera maintenant question.

Motivée par  la production intellectuelle d’ignorance, issue d’une volonté naïve de faire rentrer l’Homme, ses Organisations et Sociétés, dans des modèles incapables d’en saisir la complexité, l’évocation des crimes organisés à grande échelle du 20ème siècle peut éventuellement nous permettre de comprendre pourquoi, la minoration, voire la banalisation d’actes de violence et de barbarie commis à partir d’Etats fragiles est devenue possible dans la dernière décennie de ce siècle; que ce soit avec l’évocation des réseaux de la prostitution albanaise, que ce soit à travers le récit des massacres commis au Libéria et en Sierra Leone, et, depuis les années 1990 jusqu’à aujourd’hui, au Mexique – le tout, dans une relative indifférence en Europe. […]

Thèmes développés mais non exposés ici : 
La banalisation del’extrême violence,
Le cas del ’Albanie dans la prostitution des femmes (adultes et mineures)
Les« diamants de sang » (blood diamonds) au Liberia et en Sierra Leone

Le Mexique : un pays immergé dans l’ultra-violence institutionnalisée  : Déjà, en 1993,malgré l’enthousiasme des milieux économiques nord-américains pour lespromesses associés à « l’émergence »du Mexique[11],le criminologue Xavier Raufer écrit « […]la situation est moins grave en Colombie où les cartels affrontent l’Etat,qu’au Mexique, où les organisations criminelles sont dans l’Etat[12] ». Le krach économique de1994-1995 (à la suite duquel la moitié de la population mexicaine tombeau-dessous du seuil de pauvreté) motive d’ailleurs la revue américaine Fortune, dont les analystes ont faitl’apologie de « marchés émergents » comme le Mexique, a devoirreconnaître que : « Rétrospectivement,l’essor des activités des narcotrafiquants a eu certainement plus d’impact surla crise économique qu’il est généralement admis[13] ». Et lorsque la réalité socialecombine ses effets dépréciateurs à ceux d’une économie en panne, c’est lapanique chez les investisseurs. Le meurtre au printemps 1993 du cardinal JuanJesus Posadas Ocampo de Guadalajara (tué « par erreur » à la place dunarcotrafiquant « el Chapo » Guzman Lorea, ou tué parce qu’il ensavait trop sur les activités des narcos?), le meurtre un an plus tard de LuisDonaldo Colossio (mars 1994) candidat du PRI à la présidence du pays et celuidu secrétaire général de ce parti, José Francisco Ruiz Massieu, lacriminalisation de l’économie (la part du revenu national provenant du traficde drogue est à l’époque estimée à 7 milliards de dollars par les expertsaméricains[14]),la corruption liée à la drogue, de pans entiers de l’appareil d’Etat[15]– tous ces éléments finissent progressivement par s’imposer comme autant deréalités qui viennent contrarier « la pureté » et « l’implacablerationalité économique » des modèles utilisés par les professionnels de lafinance pour évaluer les opportunités de ce pays[16].

D’autres facteurs de déséquilibres éloignent encore davantage la perspective de retours mirifiques sur investissements : l’assassinat de centaine d’opposants au régime, la guerre civile menée dans l’Etat du Chiapas[17] par l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) (une force politique jusque-là inconnue) et la vague d’attentats à la bombe et d’enlèvements qui alors secouent le pays. Tous ces incidents rappellent aux investisseurs que la violence politique fait toujours bien partie d’une réalité socio-politique quotidienne dont l’analyse économique ne peut être dissociée[18]. C’est d’ailleurs le prolongement de cette réalité qu’évoque de nouveau l’écrivain mexicain Sergio González Rodríguez, vingt ans plus tard : « La guerre contre le trafic de drogue au Mexique a fait entre soixante-dix mille et cent vingt mille morts et disparus (l’incertitude sur le chiffre fait partie intégrante du problème). […] La violence extrême des règlements de comptes entre criminels et trafiquants de drogue est fortement liée à la sous-culture de la violence de l’Etat lui-même, qui suppose corruption, inefficacité, ineptie et irresponsabilité. […] Depuis des années, il m’apparaît évident que la vie publique mexicaine se déroule sous l’architecture abjecte mise en place par ses pouvoirs économique et politique. La crise actuelle trouve sa genèse dans la modernisation de l’économie et de l’Etat des années 1980[19] ».

La signature du traité de libre-échange nord-américain en 1994 est l’un des éléments d’approfondissement. Mettant fin à la réforme agraire, aux aides de l’Etat aux produits de première nécessité (maïs, huile, savon, etc.), à toute politique volontariste d’industrialisation de la part de l’Etat  sous le prétexte (également avancé en Europe pour négocier le Tafta[20]) de mettre un terme aux « distorsions de concurrence », privatisant[21] des secteurs stratégiques nationalisés de l’énergie (pétrole, électricité) dans lesquels le Mexique obtient de bons résultats, toutes ces mesures ont pour effet d’éreinter la classe moyenne et d’appauvrir davantage les pauvres, créant un terrain qui nourrit la violence et la narco-économie. « En dernière analyse », écrit ainsi Pierre-Luc Abramson, « la seule sécurité sociale qui reste aux chômeurs, aux sans-terres et aux misérables de tout catégorie, c’est celle que les cartels offrent à leurs affidés[22]. » Sommé par les Etats-Unis d’éradiquer les cartels de la drogue, engageant alors la presque totalité des forces militaires et de polices pour y parvenir, l’initiative prise par le président d’alors Felipe Calderon fait basculer le pays dans une spirale de violence : « chaque jour apparaissaient – et cela continue encore aujourd’hui », précise Abramson, « des corps écorchés, décapités, violés, émasculés, sans que l’on sache si les victimes de la terreur ont été immolés par les sicarios – les tueurs des cartels – ou par des éléments des forces armées. Si l’on compare les cartels mexicains, et notamment les pires, les abominables Zetas, avec Daech, ces fanatiques religieux restent encore des enfants de chœur.[23] » Si l’on ajoute à ce sombre panorama, la barbarie au quotidien des situations de vie dans certaines industries « Maquiladoras » mexicaines[24], ces entreprises localisées dans des zones franches taillées sur mesure pour éviter aux grandes sociétés états-uniennes qui y sont installées, toute contrainte liée aux respects des droits de l’homme, au respect du droit du travail ou de l’environnement, le Mexique, pays de cartes postale pour touristes ou étudiants en échanges universitaires, rentre bien dans la catégorie des « Etats fragiles ».

Si l’on ne peut faire du Mexique une généralité, l’état du monde actuel permet néanmoins d’identifier, sur les cinq continents, l’existence de situations similaires peu propices à un développement réel des populations concernées. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : « le fait que plus de 2 milliards d’habitants des pays en développement soient confrontés à une forme de violence extrême illustre bien la nature du défi du développement : conflit ou violence, une telle situation ferme la porte au développement de nombreux pays ou réduit à néant des années de progrès[25]. » Pour autant, le quotidien brutal de ces plus de 2 milliards de personnes ne rencontre que peu d’attention parmi les élites politiques et économiques des pays les plus riches. Seules leurs conséquences les plus visibles, celles qui viennent perturber le cours des existences, telles les vagues de migration[26], ou les attentats terroristes qui touchent les populations dans leur chair comme ceux du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, où ceux qui ensanglantèrent Paris dans les années 1990 (GIA islamiste) et plus récemment la multiplication des attentats commis par l’Etat islamique entre 2015 et 2016, rappellent au monde que l’expression de la barbarie ne connaît pas de frontières. Et que cette barbarie peut finir par se retourner contre ceux qui ont pu en être les manufacturiers indirects et imprévoyants[27].

Fragilité de nombres d’Etats mal développés et expansion de la barbarie se combinent ainsi pour former la dynamique de risques structurels majeurs pour le système international, dont nous évoquions les causes dans un texte de 2001[28]. Les lignes qui suivent en reprennent l’essentiel.

Faillite d’Etats fragiles, impasses du développement sociétal et chocs en retour sur les pays développés

Le soutien militaire et financier à long terme, accordé par les leaders de la guerre froide et leurs alliés à des régimes clients et à des factions rivales, a ôté à des pays toute capacité de développement autonome. Pillés de façon systématique par leurs dirigeants qui en ont recyclé les richesses à leur compte dans les circuits financiers internationaux, abandonnés de leurs anciens protecteurs, dépossédés de leurs élites qui en ont fui les dictatures, affaiblis par les politiques de restructuration que le FMI ou la Banque Mondiale leur ont imposées, incapables d’attirer les grands investisseurs privés internationaux dans des programmes autres que prédateurs – ces territoires, anciens pions dans le jeu Est-Ouest, ont sombré dans l’incurie économique, mais également pour certains, dans l’anarchie et la violence [29]. Ces « angles morts » du système international – « zones grises » (Raufer, 1993), « nouvelles terres inconnues » (Ruffin 1993), et autres « chaos bornés » (Dollfus, 1995)[30], se rappellent toutefois au souvenir des États riches sous la forme de rétroactions systémiques difficiles à gérer : terrorisme international, migrations clandestines de populations déplacées, criminalisation d’économies et difficultés à endiguer leurs productions.

La plupart des problèmes de développement et conflits précités, dont les effets (démographiques, diplomatiques, économiques, etc.) finissent par déborder les frontières, ont des causes multiples, aussi bien internes qu’externes. Dans certains pays, ces ruptures traduisent la crise d’États fragiles issus des empires coloniaux, et dans lesquels il n’y a pas eu construction d’une nation, mais anti-développement ; dans d’autres, elles sont la résultante d’une étape dramatique de formation des nouveaux États, nés de l’effondrement du système soviétique [31] ; dans d’autres cas enfin, ces crises trouvent leur origine dans l’adoption sans discernement ni précaution du modèle privilégiant l’option du « tout marché et du « moindre État ». On observe enfin dans ces situations nationales catastrophiques des relations entre plusieurs facteurs : les bouleversements écologiques (raréfaction d’une ressource en raison de l’activité humaine), la croissance démographique (une ressource rare doit être répartie entre un plus grand nombre de personnes) et la distribution inégale des ressources (une élite nationale ou étrangère contrôle l’usage de cette ressource)[32]. Les manipulations identitaires ou religieuses s’ajoutent à l’ensemble. Elles naissent de la ruine de situations nationales qui ne sont plus viables pour les raisons précitées, et non pour des questions ethniques ou religieuses.

Il est possible de prolonger le raisonnement, en évoquant les effets structurels induits des options du « tout marché » et du « moindre État » à d’autres niveaux : le lien entre l’appauvrissement des économies de certains pays, leur criminalisation, ainsi que l’utilisation des circuits de la finance pour « blanchir » l’argent « sale ». Moins visibles que les crises de change ou les krachs boursiers, les implications de ces phénomènes pour l’avenir de ces pays, ainsi que pour la sécurité et la démocratie des pays industrialisés incitent à parler ici de « risque structurel majeur ». Il existe en effet une relation étroite entre la dette mondiale, le commerce illicite et le blanchiment de l’argent sale. La crise de la dette a eu d’autres implications internationales que le spectre d’une crise financière généralisée et la sensibilisation des banques occidentales au « risque-pays ». Elle a introduit un « risque pour les pays » majeur dans le cas des économies endettées, en fournissant aux syndicats du crime la possibilité de s’introduire dans leurs circuits. Elle l’a fait par le biais des programmes d’ajustement structurel que ces pays ont été obligés d’accepter pour avoir accès aux prêts du FMI ou de la Banque Mondiale. Sous l’effet des mesures d’austérité dictées par les créanciers internationaux, les licenciements massifs de fonctionnaires, l’effondrement des marchés nationaux et des exportations, la baisse des salaires dans les entreprises ont provoqué la crise de l’économie légale. Dans de nombreux pays endettés, les activités et productions illicites, contrôlées par les syndicats du crime sont alors devenues un secteur d’activité dominant, une possibilité de revenus alternatifs pour des populations précarisées et la principale source de devises[33]. Mais la criminalisation des économies est allée plus loin. Dans le sillage ordinaire des programmes de restructuration de la dette, les créanciers extérieurs ont exigé la mise en œuvre de programmes de privatisations. Ceux-ci  (à l’instar des crises financières récentes) ont eu des résultats inattendus. Les organisations criminelles, détentrices d’immenses revenus issus de leurs activités, ont pu acheter à bas prix (tout comme les multinationales étrangères) des entreprises publiques du secteur énergétique, des entreprises industrielles et commerciales, des terres appartenant à la collectivité, et des banques d’État. L’acquisition de ces banques, tout particulièrement, a été un moyen privilégié de recycler les profits générés par les activités illégales dans les circuits de l’économie légale. Déposés dans le réseau bancaire, ils ont été utilisés par les établissements pour financer leurs activités de prêt et d’investissement, aussi bien dans l’économie légale que criminelle[34]. C’est ainsi que dans un certain nombre de pays endettés et soumis à l’ajustement structurel (des pays où le service de la dette excédait le total des recettes d’exportation) les revenus tirés du commerce illicite ont fourni à des gouvernements, par l’intermédiaire de la privatisation de banques et d’entreprises, les moyens d’acquitter le service de leur dette. Dans le même temps, un dangereux engrenage se mettait en place sous la forme d’une banalisation du procédé et son acceptation tacite par la communauté financière internationale qui le voyait comme un moindre mal. Du moment que les dettes étaient acquittées, les créanciers ne faisaient plus de distinction entre « argent propre » et « argent sale ».

[1] In Bernard Sionneau, auteur de la 1ère partie du Management Responsable : approche critique et transculturelle, Paris : Ellipses, 2017, pp. 65-66 et 77-82.

[2] Cf. « Les Novae terrae incognitae » de Jean-Christophe Rufin, in L’Empire et les Nouveaux Barbares, Paris : JC Lattès, 1991, pp. 33-52 ; les « chaos bornés » d’Olivier Dollfus, in « Le système-monde : point de vue d’un géographe », Sciences Humaines n°14, Févier 1992, p. 24 ; les « zones grises » de Xavier Raufer, Les Superpuissances du Crime, Paris : Plon, 1993, p. 33.

[3] En droit international : la « Souveraineté » désigne le caractère d’un Etat qui n’est soumis à aucune autorité. Par une transposition de la théorie interne de la toute-puissance de la République, la Souveraineté devient le critère constitutif d’un Etat reconnu internationalement : cf. paragraphe 1 de l’article 2 de la charte des Nations-Unies : « L’Organisation est fondée sur le principe de l’égalité souveraine de ses membres». La doctrine juridique internationale définit la souveraineté par rapport à 3 propriétés : exclusivité de la compétence, autonomie, plénitude.

[4] Denis Bauchard, « Introduction », Politique étrangère 1/2011 (Printemps), pp. 10-15.

[5] Guide sur l’Evaluation des activités de prévention des conflits et de construction de la paix, OCDE,  Document de travail pour la période d’application, Comité d’aide au Développement (CAD), OCDE, 2008, p. 4.

[6] Cf. OCDE, « Etats de fragilité 2015 : Réaliser les ambitions de l’après-2015 », Edition Révisée, http://www.oecd.org/dac/governance-peace/conflictfragilityandresilience/docs/FRE%20States%20of%20Fragility%20Highlights%20document.pdf .

[7] Cf. Bernard Sionneau, Risque-pays et Prospective Internationale, Théorie et Application à la République Socialiste du Viêt Nam, op. déjà cité.

[8] Joaquim Levy, « Favoriser l’investissement dans les pays fragiles », blogs.worldbank.org, 18/05/2016, http://blogs.worldbank.org/voices/fr/category/topics/conflict .

[9] Ibid.

[10] Cf. les écrits “fondateurs”: Theodore Levitt, « The globalization of markets », Harvard Business Review, Harvard, May-June 1983; Michael E. Porter, Competitive Advantage: Creating and Sustaining Superior Performance, New York: The Free Press, 1985; Kenichi Ohmae, Triad Power: The Coming Shape of Global Competition, The Free Press, New York, 1985.

[11] Cf. Bernard Sionneau, »Le risque-pays au Mexique », in Risque politique, risque-pays et risque projet, Cahiers du LIPS n°7, Paris : CNAM, Novembre 1996, pp. 19-24.

[12] Xavier Raufer, Les Superpuissances du crime : Enquête sur le Narcoterrorisme, Paris : Plon, 1993, p. 69.

[13] Traduction de l’auteur, in H. Hurt III, « It’s time to get real about Mexico », Fortune, 4 September 1995, p. 72.

[14] The New York Times, 29 Juillet 1995, source citée in J.Avilés, « Main basse sur le Mexique », Le Monde Diplomatique, Août 1996, pp.4-5.

[15] Lorsque le Président Mexicain Miguel de la Madrid termine son mandat (1982-1988), la DEA délivre 3 mandats d’arrêt contre ses proches : M. Manuel Bartlett Diaz, ancien ministre de l’intérieur, M. Juan Arevalo Gardoqui, l’ancien ministre de la défense et M. Enrique Alvarez del Castillo, ancien gouverneur de l’Etat du Jalisco. Quant à Carlos Salinas, qui vit actuellement en Irlande, son frère Raul Salinas est en prison depuis février 1995, accusé d’être l’instigateur du meurtre de José-Francisco Ruiz Massieu, le secrétaire général du PRI. Il est par ailleurs soupçonné d’avoir blanchi plusieurs centaines de millions de dollars pouvant provenir du trafic de stupéfiants, in J. Avilès, ibid.

[16] Comme le déclara très sincèrement un gestionnaire américain de fonds d’investissement : « We went into Latin America not knowing anything about the place. Now we are leaving without knowing anything about it », in M. Naim, “Latin America; the morning after”, Foreign Affairs, Vol. 74, n°4, July/August 1995, p. 53.

[17] « Depuis toujours », écrivait François Barrault, « le Chiapas a été un des hauts lieux du mouvement paysan et indien. En 1974, la ville de San Cristobal fut choisie pour être le siège du premier congrès indien du Mexique. Le gouvernement central de Mexico a toujours eu des difficultés avec les indiens du Chiapas comme avec ceux du Guatemala qui ont pris l’habitude de passer clandestinement la frontière, in « La monnaie du pauvre », op.cit., p.46. Ajoutons également que si le Chiapas est la lanterne rouge de l’Etats Fédéral Mexicain en matière économique, politique et sociale (le pauvreté y touche environ 80% de la population pour la plupart des indiens), ce pourrait être l’un des Etats les plus riches du pays : on y trouve de l’or et de l’argent, de très importantes ressources forestières et tropicales; sur son réseau fluvial très étendu de grands barrages fournissent 55% de l’électricité du pays et ses gisements pétroliers considérables produisent 21% du pétrole et 47% du gas naturel du Mexique, in B.Pinaud, Cahiers pour Croire Aujourd’hui, 15 Mai 1994, pp.9-10.

[18]cf. Raufer Xavier, Les Superpuissances du crime, op.cit., pp.60-61; également J. Castaneda, « Cracks in the foundation« , Newsweek, 4 April 1994, p.11; et enfin C. Walken, « Triomphe du Narcosystème à Mexico », Courrier International n°215, du 15 au 21 déc. 1994, pp.39-42.

[19] Sergio González Rodríguez, « Dire la violence extrême au Mexique : Deux individus armés se sont approchés…», Le Monde Diplomatique, Août 2015, pp. 8-9.

[20] « Transatlantic Free Trade Agreement », cf. infra.

[21] Au Mexique, les narcotrafiquants ont largement profité des privatisations organisées par le président Carlos Salinas de Gortari et par son successeur Ernesto Zedillo. On estime ainsi que sous leurs deux présidences, ce sont deux fois trente milliards de dollars des actifs issus des sociétés publiques vendues qui ont profité aux groupes criminels amis, in P. Meyzonnier, Trafics et Crimes en Amérique centrale et dans les Caraïbes, Presse Universitaires de France, 2000, p. 53.

[22] Pierre-Luc Abramson, « Mexique, les racines de l’actualité ou la violence et ses liens avec les politiques ultralibérales conduites en Amérique du Nord », Les Possibles N°07 Été 2015, mardi 4 août 2015. https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-7-ete-2015/debats/article/mexique-les-racines-de-l-actualite-ou-la-violence-et-ses-liens-avec-les

[23] Ibid.

[24] Ibid. cf. également, sur le sujet, Nayereh Pourdanay, Les « maquiladoras » et le développement industriel mexicain » in « Multinationales et développement », Revue Tiers Monde , t. XXIX, n°113, janvier-mars 1988. Aussi, Marie-France Labrecque et Beatriz Castilla Ramos, « Recherche sur les Maquiladoras du Sud du Mexique et en Amérique Centrale : Travail, Genre et Identité » Cahiers du LAB.RII, Documents de Travail n°234, Décembre 2010.

[25] « États fragiles et en situation de conflit – Vue d’ensemble », Banque Mondiale, Dernière mise à jour: sept. 24, 2015, http://www.banquemondiale.org/fr/topic/fragilityconflictviolence/overview .

[26] « Sur les six premiers mois de 2015 », écrit Guillaume Duval, « l’Europe a enregistré 420 000 demandes d’asile, un quasi-doublement par rapport à 2014. Et la tendance est rapidement croissante : le chiffre d’un million devrait donc être largement dépassé sur l’année. […] La question des réfugiés n’est absolument pas en première instance une question économique. Les discours utilitaristes sur le thème « l’Europe vieillissante va avoir besoin de main-d’œuvre et c’est pour cela qu’il faut laisser rentrer ces réfugiés » sont insupportables. Sans parler de ceux qui insistent sur le fait que les personnes qui cherchent asile en Europe ne sont pas des « damnés de la terre » mais plutôt les élites bien formées des pays de départ : ce serait presque au contraire une raison de s’opposer à ce que l’Europe pratique une fois de plus du « brain drain » en privant ces pays pauvres et en difficulté de leur main-d’œuvre qualifiée. Non. Si nous devons impérativement ouvrir les portes et abaisser le pont-levis de la « forteresse Europe » c’est d’abord pour des raisons humanitaires, parce que ces gens risquent leur vie et celle de leur famille s’ils restent dans leur pays et parce que nous ne pouvons plus nous contenter de laisser la charge de s’en occuper à des pays voisins comme le Liban ou la Jordanie que cette tâche insurmontable menace de déstabiliser à leur tour. », in « Europe : il faut un plan Marshall pour les réfugiés », AlterEcoPlus.fr, 02/09/2015.

[27] Cf. notre chapitre 4 intitulé « Stratégie de la ceinture verte : Stratégie du KO (chaos), in Le Management Responsable : approche critique et transculturelle, Paris : Ellipses, 2017, pp.83-87.

[28] Sionneau Bernard, « Une théorie du risque-pays (II), Géoéconomie n°19, automne 2001, pp. 188-190.

[29] Pour Mariano Aguirre, les caractéristiques des conflits de l’après-guerre froide sont les suivantes : « Les institutions des États à l’intérieur desquels se déroulent ces affrontements disparaissent, laissant un vide institutionnel dangereux : la police n’agit plus et opte pour l’un des camps en présence ; le pouvoir judiciaire s’estompe ; le gouvernement (quand il y en a un) cesse de contrôler l’ensemble du territoire national ; des lois nouvelles, que nul n’a votées, s’appliquent dans les zones en guerre. Le banditisme, de caractère politique ou crapuleux se répand, ainsi que le chaos social. Les infrastructures (routes, ponts, barrages, centrales électriques, chemins de fer, aéroports) sont systématiquement détruites par tous les belligérants, ce qui accélère la régression économique et rend aléatoires la reconstruction et le développement futurs. Les parties qui s’affrontent conduisent souvent une diplomatie sauvage, où ne valent ni la parole donnée, ni les règles élémentaires de bonne conduite. La guerre s’arrête après un cessez-le-feu hâtivement négocié, pour reprendre soudain en violation des accords, et tout recommence. Les groupes en guerre brûlent les récoltes, minent les champs et tentent de contrôler aussi bien les routes par lesquelles est acheminée l’aide humanitaire, que les camps de réfugiés, dans lesquels ils peuvent recruter de nouveaux combattants, en général chez les mineurs, in Aguirre M., « L’émergence d’un monde nouveau », Manière de Voir n°29, Février 1996, p.11-12.

[30] Cf. pour ces auteurs les références à leurs travaux en première page de ce chapitre.

[31] Ibid., p.12.

[32] Ibid., p.11.

[33] Michel Chossudovsky, « La corruption mondialisée », Manière de Voir n°33, Février 1997.

[34] Cf. la note n°21 évoquant le cas du Mexique et notre chapitre 5 intitulé « Etat mafieux : de l’URSS à la Fédération de Russie », in Le Management Responsable : approche critique et transculturelle, Paris : Ellipses, 2017, pp. 91-97.  Comme le précisait M.C Dupuis, après la chute de l’Union Soviétique en 1991, le mouvement de libéralisation sauvage de l’économie a fourni aux organisations criminelles une opportunité unique de prendre leurs marques dans un paysage en pleine reconstitution. Selon le ministère de l’intérieur russe, 60% des banques ont partie plus ou moins liée avec les organisations criminelles. En 1997, une étude réalisée par une universitaire américaine et présentée à la Banque Mondiale concluait qu’en Russie, le crime organisé avait infiltré le système bancaire domestique et les marchés financiers, plus profondément que dans d’autres pays et contrôlait maintenant plus de 40% de l’économie. Solomon Brothers liste ainsi « l’activité criminelle » parmi les sept risques majeurs du système bancaire russe. La Russie, ajoute d’ailleurs Dupuis, n’est pas la seule à avoir conduit son économie sur la voie de la libéralisation en ayant recours aux privatisations de masse ; à des degrés divers, tous les pays de l’ex-bloc soviétique sont concernés par la possible infiltration d’intérêts criminels dans les sphères économiques et financières, in Finance criminelle : comment le crime organisé blanchit l’argent sale, Presses Universitaires de France, Paris, 1998, pp.141-148.

Global Studies for Global leaders: Preparing for GlobalResponsibilities? A case for Business Schools By Bernard Sionneau

EFMD/UNGC – GRLI 4thInternational Meeting, 
Rio de Janeiro (Brazil), April2005
(Updated 2018-12-02)

The starting millennium has seen the World ensnared in issues of various kinds, the magnitude of which concerns all peoples[1]and territories. Economy, demography, development, ecology and security – these transnational issues have correlating incidences that affect the  whole planet. Confronted to their simultaneous impacts, current leaders, whether in politics or business, are now hard put dealing with some, while ignoring others. They have to embrace the “Global view”, an exercise which is not necessarily natural and may require an “intellectual evolution”grounded in an “academic revolution”.

Actually, as theafore-mentioned issues are global in scope and consequences, their identification and treatment require a mental prerequisite: that, for current or future leaders, of being able to grasp their “interconnectedness” and be in acapacity to replace them within a context which is wider than theirprofessional preoccupations, in order to understand these issues’ origins andfathom their actual or possible consequences.

This exercise in “contextualization” is a fundamental step towards the “global view”. However,in the present academic setting, the reality of disciplinary segmentation and the ensuing compartmentalization of knowledge still make it “mission impossible” as it remains an exercise in “partial understanding”. This situation, in turn, has professional consequences.

If we take the case of business people, taught by the dominant paradigm that the “only business of business is business”, the prevailing trend among these populations is to limit the scope of their analyses to strictly financial or economic considerations. Abstracting the latter from their historical,ecological, social, political or psychological context, these professionals have been ill equipped to fathom the consequences that their incomplete assessments may have had on decision making. Academically provided with “partial curricula”that allow them toproduce only “partial representations”of complex issues, they may involuntarily participate in the making of global crises the real causes of which they don’t understand, the responsibility in which they refuse to endorse, and the social or ecological consequences they are unable (or refuse) to see.

This analysis allows us toexpress the following formula: “partial training” produces “partial thinking” and generates “partial understanding”. Those elements,in turns, are obstacles to the tackling of issues that are not “partial”, but “global” in scope and consequences. They can be identified as themain determinants of “irresponsible decisions”the latter producing “global crises”that take every day aheavier toll on societies and the environment[2].

The subject cannot be leftpending to the eventual materialization of “newlayers of awareness” among leaders or populations that would motivate theadvent of forces, strong enough to make things change. Were it to happen, thistrend would not lessen the need for an education into “global thinking”which remains a prerequisite for identifying the causes and consequences of global challenges and deal with them in a responsible way.

Actually, any in-depth treatment of these global challenges requires, for those in charge, a capacity to integrate both “context” and “complex” into their operational reasoning:

  • “Context” firstly, because each professional decision should be thought within an intellectual space of speculation that does not isolate it but considers it in relation with its general environment (cultural, economic, political, technological, social, environmental).
  • “Complex”, secondly, because each professional decision should be considered as one dimension of a bigger “whole”(markets, territories, societies, the planet) and thus should be assessed not only by considering the relationships it entertains witht hat totality and its other dimensions at macro and micro levels, but also, by trying to consider the induced effects (risks/opportunities, uncertainty, bifurcations, etc.) these phenomena may generate on the “parts”and the “whole”.

Integrating“complex” and “context” into the education of leaders in order to enable them to grasp “globality” and ensure the anticipation and treatment of its  major dysfunctions, requires a“revolution” in academic curricula.

Not only does it point out to the necessary recognition that the actual system of education in leadership makes “specialists in partial thinking” poorly equipped to tackle global stakes (not a widely shared perception); but it also requires from academia and establishments of higher education that they started to encourage (in researchand professional applications) “multi-” and even “trans-disciplinary approaches of social phenomena” where the compartmentalization of disciplines and knowledge would give way to their systematic conjugation.

Let us assume that this new formula into “global thinking”, strongly resisted until now, will materialize.

Several reasons can be given that should motivate business schools, more particularly, to broaden their curricula in order to integrate this reality.

As a matter of fact, if traditional classesin marketing, accounting, corporate finance, etc. are necessary steps to understand the basics of corporate life – as natural scions of “Management Sciences”, they are not meant to provide insights into the complex dynamics that shape the world and impact the global and local contexts of business units. Other scientific domains need then to be tapped that do not fit easily in business studies and business schools’ departments. They are, for the main ones:  Political Science, International Relations[3],Sociology and anthropology, Area studies, etc.

Economics occupies, here, a special place. Very often, the study of Macro-Economics is included in B. Schools curricula. However, part of the problem is that it tends to be presented as the main, if not the only “external” dimension worth considering in relation with corporate preoccupations. As a result, B. Schools students tend to reduce the corporate context (environment) of operations as exclusively economic and financial in essence. And when domestic or international crises occur (over debt, foreign outsourcing, territorial or wealth allocation, corruption, business misdemeanors, terrorism or ecological disasters, etc.) the same students are ill equipped to identify other primary and often interrelated variables of different nature (political, social, technological, etc.) that, together with economic and financial factors, may have an important role in their outbreak, as well asunderstand their impact on corporate operations, societies, the world.

As it goes, the present situation makes it difficult for B. School students to convert into executives and leaders able to deal responsibly with global challenges. Provided with a highly specialized but somehow reducing vision of their surroundings, they are not in a position to assess correctly the complex stakes (political, economic,social, technological, etc.) simultaneously associated with business operations and make decisions geared to those realities.

In order to deal with theseproblems, ESC Bordeaux, later called BeM – Bordeaux Management School, then KEDGE, chose, in 1989, to develop a series of specialized lectures and seminars designed to provide students with a comprehensive view of the corporate environment. For fifteen years (starting in 1990), a specific department was entrusted with this task. Formerly called “WorldBusiness and Issues” (Business & International Environment) its faculty pooled the resources of Economics, Political Science, International Relations, Sociology, Futures Studies  withManagement Sciences, with one goal in mind: try to avoid the pit of knowledge compartmentalization and provide students, during their initial phase of training (Pre-Master, M1 and M2 levels),with a “boosted toolbox” allowing them to delve into the complexity of global and local issues.

Obviously, the need to provide people with “a holistic understanding of the profound changes in the world” has been shared by other institutions o fhigher learning that are not necessarily involved in the “administration of business”.

Fred W. Riggs, at University of Hawaii (UH) was an active pioneer and practitioner of “Global Studies” and documented the leading contributions in the field. At University of Hawaii (UH) Riggs managed a pilot project in Global Studies. Involving, thanks to “distance learning tools”, teams of professors with different disciplinary and area studies background, he conceived a workshop (and developed ‘low-cost multi-disciplinary material’ with Distributed Learning technology) meant to provide students “with a broader-based understanding of the many causes and consequences of globalization as it affects their daily lives”.

If the above-mentioned initiative took place within the wider framework of a “Globalization Research Center” (UH) that obtained support from Congress to organize a 4- university network, other important universities have also created “global studies curricula” and “global studies research Centre”, namely: John Hopkins University with an Institute of Global Studies in Culture, Power and History, the University of California at Santa Barbara (USA) with a program called “Global and International Studies” (G&IS), the University of Wisconsin, Milwaukee, with a “Bachelor’s Degree in Global Studies”, the University of Illinois Urbana Champaign with a “Masters of Education in Global Studies, the “Centre for Global Studies” at the University of Victoria (Canada), The Centre for the Study of Global Governance at the London School of Economics or the “Globalization and Development Program” of the Warwick Graduate School (U.K), etc.

Some associations have also tried to answer the global challenge, using different approaches. The International Studies Association (ISA) was born in the U.S. “Founded in 1959, its more than 7,000 members span the globe – comprising academics, practitioners, policy experts, private sector workers and independent researchers, among others. The Association has long served as a central hub for the exchange of ideas and for networking and programmatic initiatives among those involved in the study, teaching and practice of International Studies.”,  https://www.isanet.org/ISA/About-ISA  In order to understand the world, its supporters look at its many parts and ask how they fit together. In contrast, the Global Studies Association (GSA), born in the U.K. in 1999 has opted for an opposite intellectual stance. Actually, its members have chosen to understand the world as a whole : “The Global Studies Association (GSA) is a multi-disciplinary scholarly association set up in order to address the vast social, political & economic transformations of global scope which are impacting upon the world today. The GSA provides a forum for scholars to collaborate & explore shared responses to such phenomenon, particularly in the context of globalisation. The commitment to multidisciplinarity & to the global context make the GSA unique in its aims & scope & thus offering its members invaluable contacts & connections. In addition, the thematic approach of the GSA allows interests which are not easily accommodated in single disciplinary associations to be fully recognised & encouraged. Thus individuals who share a common commitment to enhancing understanding of global life can find an intellectual home by working with others in the GSA”, https://globalstudiesassoc.wordpress.com/about/ . As to the Global Studies Consortium, its members seek to foster the growth and linkage of a large number of globalization and global studies research and teaching programs (  https://globalstudiesconsortium.org/ ). As explained in its mission statement : “The purposes of this consortium are to promote and facilitate graduate teaching programs in global studies and to foster cooperation among them. The consortium is open to any academic program in the world that offers a graduate M.A., M.Sc., M.Phil., or Ph.D. related to global studies. It includes programs that are transnational, transcultural, global/local, world systems, or cross area, and that are hospitable to interdisciplinary and multidisciplinary approaches within the humanities and social sciences to global studies.” https://globalstudiesconsortium.org/mission-statement/ .

Some non-exhaustive information about “Global Studies”:

Fred W. Riggs, “Global Studies Manifesto”, in Globalizations, Vol. 1, N° 2, Routledge, Taylor & Francis Group, December 2004, pp. 344-350.

John Hopkins, Krieger School of Arts and Sciences, The Arrighi Center for Global Studies, https://krieger.jhu.edu/arrighi/about/

B.A. in Global Studies, Penn State Berks, https://berks.psu.edu/ba-global-studies

For the Master of Education in Global Studies, see Center for Global Studies at the University of Illinois Urbana-Champaign, go to http://www.cgs.uiuc.edu/about/-home-/index.html

Welcome to Global Studies at UCSB :For Santa Barabara Global & International Studies Program, go to http://www.global.ucsb.edu/

For      Warwick,        Centre for       the       Study   of         Globalisation and Regionalisation,         go        to  http://www.warwick.ac.uk/csgr .

For the Centre for Global Studies at the University of Victoria (Can.), go to http://www.globalcentres.org

For a more exhaustive presentation of global studies resources in Canada, see “Provinces with Global and Globalization Studies Programs”:

British Columbia : British Columbia Global and Globalization Studies University Programs, http://www.canadian-universities.net/Universities/Programs/Global_and_Globalization_Studies-British_Columbia.html

Manitoba : Manitoba Global and Globalization Studies University Programs,

http://www.canadian-universities.net/Universities/Programs/Global_and_Globalization_Studies-Manitoba.html

Ontario: Ontario Global and Globalization Studies University Programs, http://www.canadian-universities.net/Universities/Programs/Global_and_Globalization_Studies-Ontario.html


[1] People with an « s » refers, here, to groups of people from multiple ethnic, cultural, racial, or national backgrounds, translated as “les peuples” in French.  

[2] Cf. the articles posted on this site.

[3] Cf. Bernard Sionneau, Relations Internationales pour les Managers(Ouvrage numérique), Les Classiques des sciences sociales, Chicoutimi, Québec,2014, 187 p., avec une préface de Christian Dargnat, Directeur Général de BNPP Asset Management, Président de European Fund and Asset Management Association, 
http://classiques.uqac.ca/contemporains/sionneau_bernard/Relations_internationales_managers/relations.html